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Garantir les conditions du développement et la sécurité sanitaire des produits de thérapies génique et cellulaire

 

C. AUDITION DE M. PIERRE TAMBOURIN, DIRECTEUR DU DÉPARTEMENT SCIENCES DE LA VIE DU CNRS

M. Pierre TAMBOURIN - Votre travail est important puisqu'il permettra de mieux encadrer ce qui se passe actuellement, éventuellement par un dispositif légal, et il démontre l'intérêt du Sénat à ce secteur et ses implications futures que je considère comme prometteuses.

Dans le domaine de la thérapie génique, il y a trois niveaux de problèmes :

- celui de la recherche la plus fondamentale qui débouche sur d'éventuelles perspectives de traitement ;

- de la recherche clinique telle qu'elle doit se pratiquer, au plus près de cette recherche fondamentale, c'est-à-dire l'essai d'un certain nombre d'hypothèses, sur le malade. Cela impose une révision des conditions d'exercice de ces pratiques ;

- du transfert au malade à travers l'industrie pharmaceutique de ces approches.

On pouvait imaginer que l'INSERM ou le monde hospitalo-universitaire seraient plus en première ligne que le CNRS. Or, la thérapie génique s'est développée plutôt dans le cadre de la recherche fondamentale.

A l'origine des travaux les plus performants au plan mondial, on retrouve des laboratoires qui sont associés au CNRS. Nous jouons un rôle très privilégié à travers quatre ou cinq laboratoires éminents du CNRS.

Nous nous posons des questions en rapport avec notre champ de responsabilité qui est le domaine de la recherche la plus fondamentale en souhaitant que ces recherches se développent le mieux possible. Cela pose des problèmes en terme d'hommes, de budgets, que je ne détaillerai pas, mais aussi dans l'organisation de notre travail. Un nouveau partenariat se développe avec des partenaires avec lesquels nous travaillions auparavant d'une autre manière. Nous avons, par exemple, créé des unités mixtes de recherche avec l'industrie. Pour permettre à ce champ de recherche de déboucher le plus vite possible sur une application médicale, dans l'intérêt du malade, il nous est apparu nécessaire de nous allier avec celui qui, probablement, au bout de la démarche, prendra la responsabilité des essais thérapeutiques et commercialisera la découverte.

Pour développer notre patrimoine national, nous travaillons avec des partenaires industriels qui connaissent souvent mieux que nous la couverture par les brevets de certains matériels biologiques. Le dialogue est souvent fructueux car les deux cultures s'interfécondent. Cela évite à des laboratoires du CNRS de faire des recherches tout à fait passionnantes et de premier ordre mais par ailleurs couvertes, dès le départ, par des brevets déjà pris.

Après cette audition, je participerai à une rencontre organisée par le CNRS avec B. Barataud et P. Lazar pour discuter de l'intérêt de faire travailler ensemble des grandes associations caritatives reconnues d'utilité publique et les organismes publics de recherche, dans une vision intelligente d'un partenariat fort. Le débat sera intéressant.

Nous avons d'excellentes relations avec l'AFM et son président, B. Barataud. Il est l'un de nos partenaires privilégiés et nous n'avons jamais de difficultés à entreprendre avec lui une véritable collaboration. Nous venons de créer au CNRS une unité de recherche garantie pendant quatre ans, associée au CNRS, dépendant de l'AFM. L'unité est dirigée par l'un des meilleurs chercheurs dans le domaine de la génétique, M. Jean Weissenbach.

Si on parle de thérapie génique, il faut définir : quels sont les gènes transférés. Cela pose le problème de leur isolement.

- Définir le type de vecteurs biologique ou physico-chimique utilisés pour transférer ces gènes dans des cibles particulières.

- Définir les modalités d'utilisation de ce que l'on fait, c'est-à-dire soit :

- par l'utilisation directe de l'ADN, comme un médicament, avec toutes les conséquences positives et négatives qu'il faut étudier, d'où l'importance de mener en parallèle des études au plus près du malade ;

- par l'utilisation indirecte de l'ADN, par la thérapie cellulaire, c'est-à-dire de « pré-transformer » une cellule pour ensuite lui faire produire la substance ou corriger un défaut.

Le CNRS est impliqué au niveau de la caractérisation des gènes, celle de nouveaux vecteurs ou agents biologiques capables de transférer ces gènes dans des conditions correctes et sans risques pour le malade. Je n'oublierai pas de mentionner qu'il y a des laboratoires de physique, voire de chimie, du CNRS, peu connus, qui jouent un rôle important dans ces études.

Ils travaillent, par exemple, dans le cadre du programme Bioavenir pour définir des conditions d'empaquetage chimique ou physico-chimique de l'ADN, permettant de cibler certaines cellules.

Il y a enfin le domaine de l'utilisation pratique de ces agents. Nous nous reposons sur le partenaire industriel qui aura la responsabilité de suivre les essais. Nous servons alors souvent d'expert, de conseil auprès des industriels pour essayer d'imaginer les difficultés que l'essai risque de soulever.

M. Claude HURIET - Cette ouverture du CNRS à des partenaires industriels s'est-elle faite avec la thérapie génique ou est-elle habituelle ?

M. Francis GALIBERT - La qualité des recherches est reconnue dans le domaine de la vectorologie. Dans un gène, il y a deux parties : celle qui code pour une protéine d'intérêt mais également tous les éléments de régulation de ce gène qui sont indispensables pour que le vecteur ayant porté le gène à l'endroit désiré, celui-ci s'exprime correctement. C'est un autre domaine qui fait appel à toutes les recherches à caractère fondamental que le CNRS développe.

Dans un certain nombre de domaines qui n'ont rien à voir avec la thérapie génique, le CNRS a des laboratoires mixtes avec l'industrie.

M. Claude HURIET - Avez-vous établi des liens directs entre le CNRS, les équipes de recherche fondamentale et l'industrie ?

M. Pierre TAMBOURIN - Oui.

M. Claude HURIET - Cela signifie que les relations entre la recherche fondamentale et la recherche clinique s'établissent exclusivement à travers les équipes de recherche clinique qui sont branchées sur l'industrie ?

M. Pierre TAMBOURIN - Les relations s'établissent sous la forme d'un tripole : CNRS, hôpital, industrie... Notre métier n'est pas de détenir des brevets, de les valoriser ou de les entretenir. Dans ce domaine, notre philosophie est différente de celle de l'INSERM. Cet organisme au sein duquel j'ai fait toute ma carrière et que je ne critique pas, gère son portefeuille de brevets. Nous nous reposons beaucoup plus sur la compétence des industriels. Peut-être parce que nous sommes un institut de recherche fondamentale plus en amont que ne l'est l'INSERM, dont la vocation est plus finalisée.

Ce partenariat avec l'industrie n'est pas récent mais il s'est développé en matière de thérapie génique à partir d'équipes très fondamentales. Avec l'industrie, nous avons fait des unités mixtes, c'est-à-dire que chacun des partenaires se sent propriétaire. Il y a des chercheurs de part et d'autre. Ceci n'a de sens qu'avec des industries qui ont une taille suffisante, leur permettant d'investir à moyen terme.

Nous montons des partenariats d'une autre nature avec les PME-PMI.

Qu'en est-il du partenaire clinique ? Les deux unités que je pourrais citer aujourd'hui sont installées sur un site hospitalier :

- l'UMR dirigée par Michel Péricaudet au sein de l'Institut Gustave Roussy ;

- celle dirigée par J. Mallet, unité mixte avec Rhône-Poulenc, se déplacera prochainement sur le site hospitalier de la Pitié-Salpétrière où, par ailleurs, l'AFM développe un institut de thérapie génique sur le muscle et où les compétences en matière de cerveau sont très importantes. M. Jacques Mallet travaille dans le domaine de la thérapie génique liée au vieillissement du système nerveux central (maladie d'Alzheimer).

Nous avons donc la préoccupation constante d'insérer ces unités en site hospitalier.

M. Claude HURIET - La France a-t-elle les moyens d'attendre que se décantent naturellement les axes forts d'application, ou faut-il envisager de définir une politique cohérente en matière de recherche et de développement ?

En d'autres termes, pour ne pas perdre notre place, faut-il prendre le risque d'un éparpillement, quitte à définir plus tard les points forts sur lesquels l'essentiel des moyens devront être concentrés ?

M. Pierre TAMBOURIN - Notre secteur souffre de l'organisation même de la recherche dans les sciences du vivant. Avoir, en France, dans ce domaine, plus de dix partenaires publics, quelques partenaires privés est une richesse qu'il ne faut pas dédaigner. C'est parfois aussi un handicap quand la coordination fait défaut.

Ayant pris conscience de cela, les ministères de l'enseignement supérieur et de la recherche, de la santé, ont décidé une action en profondeur. Ils ont organisé une action avec des partenaires privés comme les associations, la Ligue, l'AFM (en ignorant d'ailleurs les organismes), le partenaire hospitalier et la recherche publique. Des sites ont été définis où pourraient se développer à la fois une pratique de recherche pré-clinique, une recherche et une pratique cliniques.

Il faut se garder de trop organiser pour ne pas enfermer la recherche dans des conceptions que nous avons aujourd'hui, laisser le foisonnement se développer, mais veiller à ce que les efforts, les modalités d'intervention soient coordonnés.

Le CNRS a des problèmes budgétaires dramatiques. Mais, dans le domaine des sciences de la vie, près de deux milliards de francs sont collectés chaque année par les associations caritatives. Si cet argent était largement disponible, au lieu d'être parfois utilisé dans des conditions et à des fins contestables, si l'on dissociait clairement ceux qui collectent et ceux qui distribuent -ce qui est de la responsabilité du législateur- tout en respectant l'esprit de la loi sur les associations de 1901, nos problèmes financiers seraient grandement résolus.

M. Claude HURIET - La commission des affaires sociales est extrêmement sensible à vos propos. Mon collègue, Jean Chérioux, fera part de ses conclusions sur le financement des associations à la commission.

Vous souhaitez une meilleure coordination des programmes de recherche.

Faut-il définir une politique de recherche ? Je ne voudrais pas oublier dans notre réflexion l'aspect des maladies orphelines. A travers les financements caritatifs, on voit bien les conflits sur l'utilisation des moyens, dans des domaines où les pathologies sont nombreuses.

M. Pierre TAMBOURIN - Il faudrait mieux définir une politique nationale en matière de génome. Elle est indispensable, le plus vite possible. Dans le cas contraire, on risque de voir s'éparpiller des efforts venant de partenaires divers, tous bien intentionnés mais ne détenant chacun qu'une parcelle de la solution.

Pour les thérapeutiques orphelines, il y a une action à conduire. Aux USA, une politique vis-à-vis des industriels de l'industrie pharmaceutique leur permet d'intervenir plus facilement dans ce domaine. Elle n'existe pas en France. Bien entendu, l'INSERM et le CNRS se préoccupent de ces maladies, mais sans avoir la possibilité d'un véritable partenariat avec l'industrie pharmaceutique qui réfléchit longuement avant de s'engager dans un secteur aux débouchés incertains.