Allez au contenu, Allez à la navigation



Projet de loi de finances pour 2001 : Enseignement supérieur

 

B. LA NÉCESSITÉ D'UN ENCADREMENT PÉDAGOGIQUE RENFORCÉ DANS LES PREMIERS CYCLES UNIVERSITAIRES

L'arrivée massive d'une nouvelle population étudiante constituée d'une part de plus en plus importante de bacheliers technologiques, mais aussi professionnels1(*) dans des structures universitaires traditionnelles, privilégiant le travail personnel et les enseignements théoriques, ne peut que se traduire par un fort taux d'échec dans les premiers cycles.

En outre, l'origine modeste d'un grand nombre de nouveaux bacheliers conduit à envisager un système d'aide plus efficace afin de permettre au plus grand nombre de poursuivre normalement des études supérieures.

1. La mesure de l'échec universitaire en premier cycle

L'évolution récente des inscriptions en DEUG peut être retracée par le tableau ci-après :

Disciplines

1996-97

1997-98

1998-99

1999-2000

Evolution
99/98
%

Droit
Sciences économiques
AES
Lettres, Sciences humaines
Sciences, MASS
STAPS

86 367
31 164
32 578
244 793
133 057
18 456

81 702
29 999
31 311
236 001
121 796
22 527

79 429
29 310
30 986
229 610
112 412
24 309

77 770
29 642
33 542
224 192
106 299
24 789

-2,1
+0,8
+8,2
-2,4
-5,4
+2,0

ENSEMBLE

546 415

523 336

506 056

496 134

-2,0

L'échec universitaire peut se mesurer par le taux de réussite au DEUG et par le taux de passage en deuxième cycle.

a) L'accès en deuxième cycle

A la rentrée 1999, les chances d'accéder en deuxième cycle pour un bachelier entrant en première année universitaire (hors IUT et santé) dépassent les 59 %.

Les taux d'accès par filière se sont rapprochés, le droit étant la discipline où les chances de réussite sont les plus élevées (59,6 %) celles-ci ayant augmenté de dix points depuis dix ans, alors que le taux de réussite a légèrement fléchi pour les sciences.

Il convient de souligner que la série du baccalauréat constitue un des éléments explicatifs des différents taux d'accès, ainsi d'ailleurs que l'âge au baccalauréat des entrants dans chacune des disciplines : c'est en sciences économiques et en AES que les étudiants obtiennent le plus tardivement leur baccalauréat, généralement dans la série STT.

L'ÉVOLUTION DES TAUX D'ACCÈS EN DEUXIÈME CYCLE (1)


DISCIPLINE


Rentrée

 

1995

1996

1997

1998

1999

Droit
Sciences économiques et AES
Lettres, Sc. Humaines
Sciences, MASS

50,2
53,6
63,6
60,9

50,2
57,2
59,6
62,7

48,6
53,1
56,8
60,5

52,2
56,6
57,5
59,9

59,6
58,2
57,7
58,9

Ensemble des disciplines générales (2)

59,7

59,0

56,6

58,2

59,2

(1) En 2, 3, 4 et 5 ans.

(2) Y compris STAPS.

Il reste que le seul taux d'accès en deuxième cycle ne reflète pas exactement l'échec universitaire en premier cycle puisque certains étudiants s'arrêtent au DEUG, se réorientent vers d'autres filières ou prennent un emploi.

b) Le taux de réussite au DEUG

Si l'on retient le taux de réussite des étudiants au DEUG comme indicateur, celui-ci s'est élevé pour la session de 1998 à 70,6 %, soit 12 points de plus que le taux d'accès en deuxième cycle.

Ce taux moyen recouvre des situations très diverses :

- 85 % des bacheliers scientifiques obtiennent leur DEUG (en 2, 3, 4 ou 5 ans), ce qui constitue le plus fort taux de réussite des diverses séries ;

- les bacheliers des séries générales réussissent leur DEUG en deux ans dans des proportions très proches : 41,4 % pour les bacheliers littéraires (L), 42,2 % pour les bacheliers économiques (ES), 43,6 % pour les bacheliers scientifiques (S) ;

- le taux de réussite des bacheliers technologiques, même après cinq ans d'études, est en revanche beaucoup plus faible (33,9 %) que celui des bacheliers généraux (75,8 %).

En conséquence, les bacheliers des séries technologiques, qui sont relativement peu nombreux à s'inscrire en DEUG (15 %), ne représentent plus que 3,5 % des diplômés pour ceux qui sont issus des séries technologiques tertiaires, et 1,5 % pour ceux issus des autres séries technologiques.

Le tableau ci-après récapitule les taux de réussite au DEUG (en 2, 3, 4 et 5 ans) selon les séries du baccalauréat :


SERIE DE BACCALAUREAT


Session 1998

 

Taux de réussite en %

En 2 ans

L
ES
S

68,4
72,6
84,6

41,4
42,2
43,5

Bac général

75,8

42,4

STT
Autres bacs technologiques

31,1
41,2

12,6
18,5

Bac technologique

33,9

14,3

Bac professionnel

18,5

7,4

Tous baccalauréats

70,6

38,9

Il montre notamment que les bacheliers professionnels ne connaissent qu'un très faible taux de réussite au DEUG (18,5 % au bout de cinq ans d'études et seulement 7,4 % en deux ans).

Enfin, le taux de réussite en premier cycle varie sensiblement selon les disciplines : plus des trois quarts des étudiants en sciences sont diplômés cinq ans après leur entrée à l'université, tandis que les étudiants en lettres connaissent le meilleur taux de réussite au DEUG en deux ans (plus de 40 %).

En revanche, le droit reste la filière la plus sélective puisque moins des deux tiers des étudiants obtiennent le DEUG après cinq ans d'études.

TAUX DE RÉUSSITE AU DEUG (EN 2, 3, 4 ET 5 ANS) PAR DISCIPLINE

 

Session 1998

 

Taux de réussite en %

Dont en 2 ans

Droit
Sciences économiques et AES
Lettres, Sciences humaines
Sciences, MASS

62,4
70,1
68,4
76,7

31,1
39,6
42,4
34,3

Ensemble des disciplines générales (1)

70,6

38,9

(1) Y compris STAPS.

Si 70 % des étudiants réussissent au DEUG, c'est au prix, pour un grand nombre d'entre eux, de redoublements répétés, puisque ce taux est de moins de 37 % pour ceux qui l'obtiennent en deux ans.

S'agissant des filières courtes sélectives, il convient de rappeler que 64 % des élèves d'IUT obtiennent le DUT deux ans après le baccalauréat, que 57 % des élèves de STS réussissent le BTS en deux ans et aussi que le pourcentage de réussite au DEUG n'était que de 20 % au début des années 1990, alors que la population étudiante a fortement augmenté depuis, accueillant des bacheliers qui n'auraient pas poursuivi des études supérieures il y a quelques années.

2. Une politique de réduction de l'échec universitaire dans les premiers cycles

a) Les mesures annoncées

En présentant le 11 octobre dernier ses orientations pour l'enseignement supérieur, le ministre a annoncé plusieurs mesures afin d'améliorer l'efficacité des DEUG.

(1) La création d'une fonction de directeur des études

Un poste de directeur des études devrait être créé dans toutes les filières en première année de DEUG.

Cette fonction est inspirée de celle de professeur principal dans les lycées et les collèges et les enseignants concernés auront la responsabilité de l'accueil des étudiants, de leurs conditions d'études et de la coordination de l'équipe pédagogique.

(2) Vers la pluridisciplinarité et la réorientation

Le ministre a souhaité développer dans chaque filière des enseignements bi ou pluridisciplinaires, à l'exemple de la filière scientifique, afin de faciliter la réorientation des étudiants qui peuvent se fourvoyer dans une discipline inadaptée.

Cette réorientation interviendrait en fin de première année et non à la fin du premier semestre comme le prévoyait la réforme Bayrou : cette faculté n'aurait été utilisée que par 2 % des étudiants concernés.

(3) Un appel à projets pédagogiques

Cette mesure tend à encourager les universités à améliorer leurs méthodes de formation en développant le tutorat, les travaux en petits groupes, les enseignements méthodologiques et le contrôle continu. Sa mise en oeuvre sera financée par 180 millions de francs de mesures nouvelles inscrits au projet du budget.

(4) L'amélioration de l'accueil des nouveaux étudiants

Une " politique dynamique " d'accueil permettra notamment d'élargir les horaires d'ouverture des secrétariats des établissements et des bibliothèques et sa mise en place devrait être facilitée par les nouveaux emplois administratifs créés en 2001.

b) Les observations de la commission

Votre commission tient à remarquer que certaines de ces mesures prolongent les réformes engagées depuis 1992 pour réorganiser les premiers et deuxièmes cycles universitaires -notamment le tutorat qui a été généralisé aux étudiants de DEUG- mais remettent aussi en cause le système semestriel d'orientation-réorientation qui a été mis en place dans la plupart des universités en application de l'arrêté du 7 avril 1997, et qui a été en fait très peu utilisé.

En effet, dans le droit fil de la loi de 1984 sur l'enseignement supérieur, les réformes Jospin-Lang de 1992-1993 et Bayrou de 1997 ont sensiblement rénové les premiers cycles universitaires en apportant des réponses pédagogiques nouvelles à l'accroissement des effectifs, et en faisant jouer au DEUG un rôle d'orientation afin de réduire l'échec universitaire.

Ces aménagements pédagogiques avaient notamment pour objet de favoriser la pluridisciplinarité et une orientation progressive, d'organiser les enseignements en semestres pour permettre des réorientations, de renforcer l'encadrement des étudiants par un développement du tutorat et des enseignements méthodologiques : des innovations ont été engagées à ce titre en sciences et ont permis de développer de nouveaux DEUG pluridisciplinaires (culture-communication, STAPS).

Votre commission souhaiterait obtenir des précisions sur le profil des futurs directeurs des études (enseignants du secondaire ou enseignants-chercheurs ?) et sur les conditions dans lesquelles cette fonction sera évaluée dans le déroulement de la carrière des intéressés.

Cette remarque s'inscrit dans le cadre plus général d'une redéfinition du métier des enseignants du supérieur qui devrait faire l'objet d'une réflexion dans les mois à venir, sous la conduite de M. François Petit, président de l'université de Grenoble, celle-ci devant permettre de reconnaître, au-delà de la prise en compte du nombre d'heures de cours, l'ensemble des tâches effectuées dans le cadre de leur service (travaux dirigés, recherche, tâches administratives, enseignement à distance, tutorat...).

L'amélioration de l'accueil et les mesures d'accompagnement pédagogiques sont d'autant plus importantes que la démocratisation de l'université s'accompagne d'une évolution sociologique profonde de la population étudiante dans les premiers cycles.

3. Des premiers cycles inadaptés

La montée en puissance du baccalauréat, désormais obtenu par 60 % d'une classe d'âge, qui commande sans sélection l'entrée à l'université, se traduit aujourd'hui par le fait que 58 % des jeunes de 18 à 24 ans poursuivent des études supérieures.

Possédant souvent un baccalauréat technologique, ou professionnel, une proportion de plus en plus importante de jeunes issus de milieux modestes et de l'immigration souhaitent entrer à l'université et éprouvent des difficultés à suivre un enseignement qui ne s'est pas adapté à eux.

Comme le souligne justement M. Alain Coulon, professeur en sciences de l'éducation à l'université Paris VIII, le problème aujourd'hui n'est plus d'entrer à l'université mais d'y rester : " il y a évidemment un accroissement des enfants issus de l'immigration et des classes moyennes et populaires, ainsi qu'une augmentation des titulaires de bac pro et technologique. L'accès à l'université s'est démocratisé ".

Plusieurs témoignages d'enseignants en poste à Paris VIII (Saint-Denis), Paris XIII (Villetaneuse), à l'université du Maine (Le Mans) et même à Paris I (Panthéon-Sorbonne), font un constat identique :

" Maintenant ont accès au supérieur des gens qui avant s'arrêtaient au BEP ou au CAP puis travaillaient. Aujourd'hui ils s'inscrivent en université, se disent " pourquoi pas ", viennent pour voir. Le problème c'est que souvent ils n'ont pas les savoirs pré-requis ".

" Ceux dotés d'un bac pro ou techno souvent n'ont pas fait d'histoire ou de dissertation, donc ils sont en difficulté s'ils font une matière dite noble. Il y a des problèmes de vocabulaire, de concept, de méthode... ".

Ces enseignants remarquent de nouveaux comportements (passivité, demande de travail scolaire, réticences à l'égard d'un travail intellectuel, assiduité relative, activité salariée pour payer leurs études, attitude d'irrévérence polie consistant à discuter le savoir qui leur est dispensé...) et sont unanimes à considérer que l'université ne s'est pas adaptée à une nouvelle population étudiante qui demande un autre encadrement pédagogique.

Votre commission ne peut que partager ce constat.

Comme il ne saurait être question de limiter l'accès des bacheliers à l'université, ce qui serait contraire à la loi de 1984 sur l'enseignement supérieur, et à la nature du baccalauréat, qui reste le premier grade universitaire, une meilleure information des lycéens et des bacheliers s'impose à l'évidence2(*) et une réflexion doit être engagée sur la mise en place de nouvelles filières supérieures courtes et adaptées.

L'université ne peut désormais se contenter d'accepter l'inscription de tous les bacheliers qui en font la demande ; elle doit aussi offrir des conditions d'insertion satisfaisantes pour une nouvelle population d'étudiants.

Un tel objectif suppose sans doute, pour les premiers cycles, d'abandonner les cours magistraux en amphithéâtres surdimensionnés au profit d'enseignements en petits groupes, de mettre en place des structures de remise à niveau ou de réorientation, de mieux cibler enfin le système d'aides aux étudiants afin de réduire l'échec universitaire des étudiants les moins favorisés.

4. L'université gagnée par la violence ?

A la suite de l'installation du comité national de lutte contre la violence scolaire, le 24 octobre dernier, le ministre a confié à M. David Assouline la mission de dresser un état des lieux dans les universités afin de faire des propositions très rapides, en raison de " faits divers qui répandent dans nos campus une image désastreuse pour notre université ".

Cette violence a été reconnue par M. André Legrand, premier vice-président de la CPU, et président de l'Université de Nanterre, qui a mis en place en avril dernier un système destiné à recueillir les plaintes, celui-ci ayant enregistré 39 plaintes en trois mois, dont 10 pour violences volontaires qui ont notamment impliqué huit étudiants.

Il est d'ailleurs le premier président d'université à remettre en cause le décret impérial du 15 novembre 1811 et à lever la " franchise universitaire " qui interdisait aux forces de l'ordre d'effectuer des missions dans l'enceinte de l'université, sauf réquisition exceptionnelle.

A ces violences graves constatées dans d'autres campus comme ceux d'Aix-Marseille, de Lille, de Paris VIII, s'ajoutent des problèmes de comportement, des violences verbales, des menaces à l'égard des examinateurs qui constituent autant d'incivilités désormais de moins en moins isolées dans les premiers cycles.

Comme le collège et le lycée, l'université n'est plus aujourd'hui un sanctuaire, et celle-ci doit se donner les moyens d'enrayer un phénomène encore naissant que la loi du silence ne peut qu'entretenir.

* 1 Les bacheliers technologiques et professionnels représentent près de la moitié des quelque 500 000 lycéens qui obtiennent chaque année le baccalauréat.

* 2 Voir le rapport de la mission d'information de la commission des affaires culturelles sur l'information et l'orientation des étudiants des premiers cycles universitaires - Sénat n° 81-1996-1997.