5. Le rapport Herbillon : un plaidoyer convaincant pour une Europe en version originale

La délégation pour l'Union européenne de l'Assemblée nationale a publié en juin 2003 un rapport de M. Michel Herbillon, député, qui brosse un tableau exhaustif du régime linguistique actuel de l'Union européenne et trace des pistes de réflexion pour son évolution dans le cadre de l'Europe élargie.

Avec l'arrivée d'une dizaine de nouvelles langues, l'élargissement historique de l'Union, le 1 er mai 2004, constitue pour le régime linguistique des institutions européennes une véritable bombe.

Le rapport Herbillon rappelle que l'Union, qui compte actuellement 11 langues officielles, s'est dotée dès sa création d'un arsenal juridique très protecteur de la diversité linguistique, en consacrant dans plusieurs textes le principe d'égalité des langues officielles de l'Union, lequel a d'ailleurs fait l'objet du premier règlement adopté par la Communauté européenne en 1958 (règlement n° 1/58 du 15 avril 1958).

Ce règlement mentionne les langues officielles et les langues de travail, mais sans pour autant établir de différence entre les deux catégories, puisqu'il est précisé par ailleurs que toutes les langues officielles sont des langues de travail.

En pratique, cependant, le règlement de 1958 confie à chaque institution le soin de prévoir, dans son règlement intérieur, les modalités de mise en oeuvre du principe d'égalité. Il en résulte que les pratiques divergent d'une institution à l'autre : au Parlement, les débats en séance plénière et en commission font l'objet d'une interprétation intégrale active dans les 11 langues ; la Commission travaille dans trois langues : le français, l'anglais et l'allemand ; enfin, au Conseil, on recense presque autant de régimes linguistiques qu'il existe de catégories de réunions : globalement, les réunions qui se tiennent à un niveau politique font l'objet d'une interprétation intégrale dans toutes les langues officielles, alors que les réunions qui se tiennent à un niveau administratif relèvent de régimes linguistiques variables.

Enfin, la Cour de Justice fonctionne selon un régime linguistique très particulier et très favorable au français, qui constitue la langue unique délibérée, entraînant l'obligation pour les juges de maîtriser le français.

L'élargissement de l'Union européenne va affecter le régime linguistique actuellement en vigueur, puisque celle-ci passera de 11 à 20 langues officielles (21 langues, avec le turc, si Chypre entre réunifiée dans l'Union). Il en résulte que l'on passera, en matière de traduction, de 110 à 420 combinaisons possibles.

Sera-t-il possible, matériellement, de faire face à ces nouveaux besoins ?

Michel Herbillon montre que l'Union européenne dispose actuellement, avec le service commun d'interprétation conférence (SCIC), de la plus grosse machine à interpréter du monde, mais que le coût budgétaire de cette dernière est, contrairement aux idées reçues, relativement peu élevé : le cumul des coûts liés à l'interprétation et à la traduction de l'ensemble des institutions communautaires n'est en effet que de 2 euros par an et par citoyen.

Il estime que les difficultés sont davantage techniques et matérielles : elles tiennent à l'équipement des salles de réunion et au recrutement de traducteurs et d'interprètes permettant de couvrir les 420 combinaisons possibles.

Face à cette perspective, plusieurs scénarios peuvent être envisagés.

Le Parlement européen a fait le choix politique d'un « multilinguisme partagé ». Chaque parlementaire pourra continuer de s'exprimer dans sa langue, mais le régime linguistique s'appuiera sur trois langues pivots : le français, l'anglais et l'allemand. Ainsi, chaque allocution dans une langue source ne devrait donc plus être simultanément interprétée dans toutes les autres.

La Commission devrait conserver son régime de trois langues de travail.

Pour la Cour de Justice, l'objectif est de conserver le français comme langue unique de délibéré, malgré les difficultés que susciteront l'arrivée de nouveaux juges qui ne maîtriseront pas nécessairement le français et la pénurie de juristes linguistes dans les nouvelles langues.

S'agissant du Conseil européen, nul ne remet en cause le principe de l'interprétation intégrale des réunions des chefs d'Etat et de Gouvernement et des réunions au niveau ministériel du Conseil de l'Union, mais rien n'est encore décidé pour les très nombreuses réunions de travail.

Le rapport décrit les deux approches actuellement en présence : la première fondée sur un régime de langues fixes, l'autre fondée sur une logique de marché selon laquelle tout pays doit payer pour utiliser sa langue. Ce dernier système placerait ainsi les différents Etats à égalité mais pourrait encourager certains pays à abandonner l'usage de leur langue au détriment du plurilinguisme.

Aussi, la délégation pour l'Union européenne de l'Assemblée nationale souhaite-t-elle :

- le maintien des régimes linguistiques PESC (anglais, français) et COREPER (français, anglais, allemand) sur lesquels il existe un consensus fondé sur une pratique ancienne ;

- le rejet de toute proposition d'extension du nombre de réunions sans interprétation, qui favoriserait l'utilisation d'une seule langue ;

- la recherche d'un compromis sur le régime linguistique des autres groupes de travail du Conseil, fondé sur les principes de pluralisme linguistique, de souplesse de gestion et d'une répartition équitable de la charge financière ; c'est à ces conditions seulement que pourrait être acceptable l'instauration éventuelle d'un régime de marché ;

- l'expérimentation et l'évaluation du recours à un régime asymétrique qui permet à chacun de s'exprimer dans sa langue, tout en n'obtenant l'interprétation des débats que dans un nombre limité de langues de travail.

Le rapport de M. Herbillon évalue, pour finir, la place actuelle du français dans les institutions européennes.

Il rappelle que la situation du français s'est dégradée, particulièrement depuis l'élargissement de 1995 : en 1986, le français était la langue de rédaction initiale de 58 % des documents de la Commission ; cette proportion est tombée à 30 % en 2001, et la situation est plus défavorable encore au Conseil.

Il déplore un accroissement de la fréquence des infractions au plurilinguisme dans les annonces de recrutement, dans les appels d'offres (notamment pour la mise en oeuvre des programmes PHARE et TACIS) sur les sites Internet, et demande que celles-ci soient systématiquement signalées et sanctionnées.

Estimant qu'il s'agit d'une réalité, mais non d'une fatalité, il apporte son plein soutien au « plan pluriannuel pour le français » mis en oeuvre par l'Agence de la francophonie.

Enfin, il souhaite que l'enseignement obligatoire de deux langues étrangères devienne la norme dans l'Union européenne élargie, et que l'apprentissage des nouvelles langues de l'Union soit favorisé dans les systèmes éducatifs européens.

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