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Proposition de loi autorisant la restitution par la France de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman, dite "Vénus hottentote", à l'Afrique du sud

 

B. LES QUESTIONS SOULEVÉES PAR LA PRÉSENCE DE CES PIÈCES DANS LES COLLECTIONS DU MUSÉUM NATIONAL D'HISTOIRE NATURELLE

Votre commission s'est interrogée sur la présence de ces restes dans les collections du Muséum alors que leur absence d'intérêt scientifique est manifeste, et cela depuis leur incorporation en leur sein.

· Comment la « Vénus hottentote » est entrée dans les collections nationales...

Afin de clarifier la polémique suscitée par le sort réservé par les institutions muséographiques françaises aux restes de Saartjie Baartman, votre rapporteur procédera à un bref rappel historique.

C'est à l'initiative d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, administrateur et professeur du Muséum national d'histoire naturelle et Georges Cuvier, professeur d'anatomie comparée au sein de cette même institution, que les restes de sa dépouille mortelle et son moulage sont entrés dans les collections nationales.

Averti par Henry Taylor, son « impresario », dès leur arrivée en France au début de 1814, le Muséum national d'histoire naturelle a en effet manifesté son intérêt pour l'observation des caractéristiques physiques de cette femme, qui, après avoir été montrée comme une bête de foire à Londres puis de manière itinérante à travers la Grande-Bretagne, subissait un sort comparable à Paris : elle était alors exhibée par un certain Réaux, exerçant l'activité de montreur d'animaux. Dans une lettre adressée au chef de la première direction de la police de Paris, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire exprima le souhait du Muséum de « profiter de la circonstance (offerte par) la présence à Paris d'une femme bochimane pour donner avec plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour les caractère distinctifs de cette race curieuse ».

Force est de constater que l'intérêt scientifique témoigné à cette femme n'avait pas d'autre objet que celui qui suscita la curiosité populaire : les particularités physiques proclamées -et d'ailleurs très exagérées comme en témoigne au demeurant le moulage- de cette femme, à savoir une stéatopygie et la conformation de ses organes sexuels.

Alors même que ses exhibitions rencontraient un grand succès populaire dont témoigne d'ailleurs la création d'un vaudeville intitulé « La Vénus hottentote », Saartjie Baartman fut, au printemps 1815, un an après son arrivée à Paris, présentée au Jardin des Plantes et observée par des scientifiques mais également par des peintres qui firent son portrait. Ces observations furent notamment conduites par Georges Cuvier et Etienne Geoffroy Saint-Hilaire.

Cet intérêt justifia qu'à la mort de la malheureuse, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire demande au préfet de police que son « corps soit porté aux laboratoires d'anatomie du « Muséum d'histoire naturelle » et puisse devenir asile aux progrès des connaissances humaines ». Pour ce scientifique, il s'agit là de « l'occasion d'acquérir de nouveaux renseignements sur cette race singulière de l'espèce humaine» et non pas bien sûr d'établir les causes de son décès.

Alors qu'une ordonnance impériale n'autorisait de telles opérations qu'à la faculté de médecine et à l'hôpital de la Pitié, la dissection du corps a été effectuée au laboratoire d'anatomie du Muséum par Georges Cuvier qui se livra alors à l'examen des particularités physiques à l'origine de la funeste destinée de cette femme. Après avoir exécuté un moulage de la dépouille mortelle, Cuvier préleva ses organes génitaux et son cerveau, destinés à être conservés dans des bocaux, ainsi que le squelette.

Les observations effectuées lors de la dissection ont fait l'objet d'une communication de Georges Cuvier devant l'Académie de médecine.

La description donnée du corps de Saartjie Baartman est faite dans des termes qui exigent de se replacer dans le contexte de l'époque et a essentiellement pour objet d'établir des comparaisons entre ses caractères physiques et celles observées chez certains animaux. Toutefois, il reconnaît lui-même la faible portée scientifique puisqu'il note : « pour tirer des (remarques) que je viens d'exposer, quelques conclusions valables relativement aux variétés de l'espèce humaine, il faudrait déterminer jusqu'à quel point les caractères que j'ai reconnus sont généraux dans le peuple des Bochimans »1(*).

· ... et comment elle y est restée

On rappellera que les restes de Saartjie Baartman -du moins son squelette- et le moulage de sa dépouille mortelle ont été conservés au Muséum national d'histoire naturelle et présentés au public au Jardin des Plantes puis au Musée de l'Homme où ils ont été transférés lors de sa fondation en 1937.

Votre commission s'est étonnée qu'en dépit de son absence manifeste d'intérêt scientifique -souligné au demeurant par ses propres responsables, la « Vénus hottentote » ait été conservée au Muséum et présentée au public jusqu'à une date récente.

Interrogé dans le cadre d'un documentaire2(*) diffusé à deux reprises sur France 3, le professeur Langanay, directeur du laboratoire d'anthropologie biologique du Muséum, indiquait que le squelette de Saartjie Baartman « n'est rien d'autre que le squelette d'une femme de petite taille » et qualifiait de « raciste » la dissection effectuée par Georges Cuvier.

Les conceptions qui inspirèrent les observations formulées à l'époque de Cuvier et de Geoffroy Saint Hilaire n'ont heureusement désormais plus cours. On comprend donc d'autant plus mal les réticences exprimées par le Muséum à se défaire de ces pièces.

Comme l'a indiqué un responsable des collections du Musée de l'Homme à votre rapporteur, aucune des caractéristiques de ce squelette ne justifie sa présence dans ces collections.

On voit mal comment dans ces conditions cette pièce pourrait contribuer « aux travaux sur la vie et la culture du peuple San », que M. Michel Duffour a estimé souhaitable de conduire en collaboration avec des scientifiques sud-africains « pour marquer tout l'intérêt et la considération que la France porte à ce problème ».

Les études génétiques, dont l'opportunité est invoquée par certains, pourraient au demeurant être réalisées préalablement à la restitution. Toutefois, votre rapporteur émettra des doutes sur l'utilité de telles recherches si elles sont limitées à une seule représentante de l'ethnie khoisan. A supposer même que l'étude de ce squelette présente un intérêt scientifique, il serait envisageable de conserver sous une autre forme les informations qu'il recèle et de le rendre à l'Afrique du Sud.

Les conditions de sa présentation au public soulèvent également bien des interrogations.

Le squelette et le moulage ont été présentés au public au Jardin des Plantes puis au Musée de l'Homme. Ces pièces étaient exposées parmi d'autres squelettes, moulages et photographies d'humains de tous les continents dans l'ancienne galerie d'anthropologie physique du Musée de l'Homme d'où elles ont été retirées en 1974 pour être rentrées dans les réserves.

Toutefois, sur décision du directeur alors en fonction, le moulage a été remis temporairement dans la salle de préhistoire « à la demande du public » avant qu'en 1976, à la cessation des fonctions de ce dernier, le directeur du laboratoire d'anthropologie biologique du Muséum national d'histoire naturelle ne le fasse à nouveau rentrer dans les réserves.

Le squelette et le moulage figurent toujours sur les inventaires des collections et sont conservés dans des conditions relativement satisfaisantes, autant que votre rapporteur ait pu en juger.

On relèvera que le moulage fut à nouveau présenté au public en 1994 à la demande de Mme Françoise Cachin, alors directeur du musée d'Orsay, dans le cadre d'une exposition consacrée à la sculpture anthropologique au XIXe siècle3(*). D'après les éléments transmis à votre rapporteur par le Muséum, cette présentation qui a duré quelques mois à Paris, puis trois mois à Arles, s'effectua contre l'avis du directeur du laboratoire d'anthropologie biologique.

Depuis lors, ces pièces n'ont pas été présentées au public et leur accès est limité aux personnes autorisées par le directeur général du Muséum sur recommandation de l'ambassade d'Afrique du Sud.

* 1 Extraits d'observations faites sur le cadavre d'une femme connue à Paris et à Londres sous le nom de Vénus hottentote par M. Georges Cuvier.

* 2 « On l'appelait la Vénus hottentote », documentaire de Zola Maseko (1998)

* 3 Exposition « De la Vénus hottentote à la Tehura de Gauguin » - Les dossiers du musée d'Orsay