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C. L'ÉCOLE, À NOUVEAU CoeUR DE CIBLE DU DÉBAT SUR LA LAÏCITÉ

Les remises en cause de la laïcité sont un symptôme des difficultés de notre société, traversée par de nombreuses mutations, à recréer une « communauté d'affections » entre les citoyens. La laïcité semble avoir perdu de sa force d'intégration : chacun n'est plus en mesure de se l'approprier. C'est par conséquent l'école, creuset de notre intégration républicaine, qui est à l'avant-scène des crispations nouvelles autour de la question de la laïcité.

1. Le retour de la question laïque dans une société en mutation

Alors qu'elle était parvenue à s'enraciner, dans nos institutions et nos mentalités, au point de susciter un climat d'apaisement, la laïcité devient de nouveau un sujet de débat.

Cependant, les termes du débat ont changé.

Comme le rappelle la commission Stasi, la question n'est pas celle de la rénovation de la loi de 1905, dont les fondements sont largement partagés et défendus, y compris par l'Eglise catholique qui la combattait au siècle dernier.

L'enjeu est aujourd'hui d'adapter aux évolutions de notre société les moyens de faire vivre la laïcité. En effet, comme d'autres pays occidentaux, la France connaît une « conjonction difficile entre deux phénomènes simultanés : la panne de l'intégration sociale et la mutation du paysage religieux ou spirituel ». Chaque pays aborde ce nouveau défi avec la tradition qui est la sienne.

De surcroît, en raison de sa tradition d'ouverture, de l'importance et de l'ancienneté de ses courants migratoires, la France est, en Europe, le pays qui présente le meilleur exemple de pluralisme religieux. « Fille aînée de l'Eglise », elle abrite néanmoins désormais les premières communautés musulmane (entre 4 et 5 millions de personnes) et juive d'Europe, ainsi que des populations orthodoxes, bouddhistes... De fait, l'islam est aujourd'hui la deuxième religion de France.

En outre, du fait de notre histoire, de la spécificité de la laïcité à la française, les défaillances de notre modèle d'intégration ébranlent les fondements de notre pacte laïque et républicain avec plus d'acuité que dans les autres pays. En allant sur la voie du communautarisme, par l'accord de droits spécifiques à des communautés, comme l'ont fait les Pays-Bas par exemple, la République, qui s'est construite en dépassant les clivages, en rassemblant autour de l'idée de Nation, prendrait le risque de se défaire, et de n'être plus qu'une simple « addition en puzzle de fragments de société »8(*).

Ce défi ne signifie en rien que la laïcité est devenue une valeur surannée. Comme le souligne le rapport de la commission Stasi, l'idéal de laïcité « a été façonné par l'histoire » : la laïcité « n'est pas une valeur intemporelle déconnectée de la société et de ses mutations », elle est « construite dans un dialogue permanent ».

C'est pourquoi la laïcité, qui est sortie de chacun de ses combats renouvelée et renforcée, est aujourd'hui une valeur à reconquérir.

Le défi posé à notre pays est de gérer, dans l'unité et le respect mutuel, une société diverse et plurielle, et de faire la place à de nouvelles religions. L'islam était en effet absent des débats engagés au début du siècle dernier. Il s'agit de faire comprendre que la laïcité est une chance pour les religions. Cependant, elle leur demande un effort d'adaptation, ce que les Québécois qualifient d'« accommodements raisonnables », pour rendre l'exercice de la religion compatible avec le cadre républicain.

2. Des tensions focalisées sur l'école : un symptôme social

C'est à l'école, là où elle est née, que la question de la laïcité a pris, ces quinze dernières années, une nouvelle actualité.

Cependant, le contexte est devenu, là aussi, différent. Il ne s'agit plus de dessaisir telle ou telle Eglise de son emprise sur la conscience des enfants, ou de contester l'existence, en parallèle de l'école publique, d'un enseignement privé catholique, encadré par la Loi Debré de 1959. Il s'agit désormais de répondre à un défi nouveau, celui du repli communautaire, attisé notamment par l'émergence récente d'un islamisme radical à finalité politique.

Le premier signal, le plus emblématique et médiatisé, à l'origine de la résurgence d'un nouveau climat passionnel, a été l'exclusion, en 1989, de trois jeunes filles voilées du collège Gabriel Havez de Creil. Depuis, les tensions se sont cristallisées autour des affaires dites du foulard islamique, dont les cas, certes peu nombreux, sont lourds d'une signification symbolique : derrière l'abri communautaire, se profile la contestation du modèle républicain, par l'affichage de ses options religieuses et la revendication de droits spécifiques, au sein même de l'enceinte scolaire.

La perte de sens et de respect de la laïcité nous rappelle que celle-ci a perdu de son évidence, qu'elle ne remplit plus son rôle de repère, de fédérateur national. Le repli communautaire se nourrit en effet de cette confiance perdue en la République. Voulu ou subi, il va à l'encontre de la tradition conciliatrice de la laïcité. Comme le souligne la commission Stasi : « Quand la laïcité est en crise, la société française peine à offrir un destin commun ».

En effet, cette première brèche dans la laïcité, entrouverte en 1989, s'est trouvée amplifiée en raison du recul de la capacité de l'école à assurer et à maîtriser son rôle de brassage social. Accentuée par les effets de ségrégation urbaine et sociale, la perte de confiance dans l'école comme ascenseur social place celle-ci au coeur de la crise de notre moteur d'intégration républicaine.

Cependant, les auditions menées par la mission parlementaire de l'Assemblée nationale ou la commission Stasi ont permis de mettre en évidence bien d'autres ruptures dans la laïcité, non seulement à l'école, mais aussi à l'hôpital ou dans d'autres services publics. Cela se traduit notamment par la remise en cause du principe de mixité, la dégradation de la situation des femmes dans certains quartiers, au point d'instaurer des mesures de ségrégation de l'espace public, par exemple au travers d'horaires spécifiques dans les piscines. Jusqu'où la République sera-t-elle poussée à se retrancher, à concéder à l'inacceptable ?

Il ne s'agit plus de mener un combat, mais d'apaiser des tensions. Derrière le changement contextuel, l'enjeu reste le même : comme l'a rappelé le Président de la République le 17 décembre 2003, il s'agit de « retrouver ce qui fonde notre unité par-delà nos différences », de rassembler les Français, quelle que soit leur origine, « autour d'une volonté renouvelée de vivre ensemble ».

Si, en 1989, le politique s'en est remis au juge, on constate aujourd'hui les insuffisances de la solution juridique. Face à la montée en puissance des problèmes, il appartient au politique de réagir contre ces « clochers du futur », qui, sous le poids de l'actualité, viennent contredire le consensus sur le « fait religieux » qui s'est imposé en France au fil des années.

* 8 Régis Debray, Ibid.

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