III. LE SENS DE LA PROPOSITION DE RÉSOLUTION ADOPTÉE PAR LA COMMISSION DES AFFAIRES EUROPÉENNE

Du point de vue économique et sociétal, l'initiative du groupe UDI-UC en faveur d'un moratoire sur la réintroduction des PAT dans l'alimentation animale et le texte adopté par la commission européenne qui en est issu se justifient pour trois raisons principales. Tout d'abord, la société française ne semble pas prête à l'accepter. Ensuite, des doutes se sont manifestés sur l'effectivité et la répartition des gains entre les maillons des filières au cas où la France utiliserait les PAT. Enfin, les opérateurs ont souligné le risque d'accentuation d'un différentiel de compétitivité dans l'hypothèse où notre pays ne les utiliserait pas tandis que nos concurrents directs s'élanceraient dans ce nouveau « créneau ».

Le second volet de la proposition de résolution qui vise à accélérer la mise en oeuvre d'un étiquetage plus complet des produits alimentaires est, pour sa part, consensuel : l'analyse de sa nécessité et de son impact relève également de considérations à la fois sociologiques et économiques.

A. LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE NE SEMBLE PAS PRÊTE À ACCEPTER LA RÉINTRODUCTION DES PROTÉINES ANIMALES

« L'acceptabilité sociétale » des protéines animales étant l'une des composantes essentielles du débat, il semble utile de faire brièvement état des analyses de l'évolution de notre culture alimentaire et des identités alimentaires qui se manifestent dans notre pays. Votre rapporteur souligne cependant que l'acceptabilité sociale n'est pas seulement un concept sociologique : elle a aussi un impact décisif - et parfois dévastateur - sur la demande de produits alimentaires et la santé économique de nos filières agricole.

1. Les nouvelles attentes des consommateurs et la problématique de l'identité alimentaire dans un contexte de mondialisation

En France, l'évolution des modes de vie et de pensée est à l'origine de nouvelles attentes des consommateurs. Au plan alimentaire, une des transformations les plus significatives est la multiplication par plus de cinq depuis les années 1990 de la consommation de produits élaborés dits « traiteurs ». Cette croissance s'explique par des facteurs convergents comme la contrainte de temps disponible, qui réduit celle des activités alimentaires domestiques, et l'augmentation du nombre de personnes vivant seules, liée notamment au vieillissement de la population et à la réduction de la taille des familles. On constate, en même temps, que les jeunes des centres urbains sont de plus en plus nombreux à prendre leur repas non plus à domicile ou au restaurant mais à déambuler en mangeant. Ceux qui analysent ces évolutions 7 ( * ) soulignent, en parallèle, le développement de la méfiance et de la médiatisation alimentaires liées à l'éloignement des consommateurs du système de production et de distribution.

De plus, incontestablement, la mondialisation des échanges économiques a étendu le répertoire des aliments disponibles. Mais les cultures alimentaires, qui se constituent en grande partie lors des apprentissages premiers de l'enfance, évoluent moins vite que le système de production L'alimentation étant un « marqueur culturel » aussi important que la langue, cette internationalisation croissante des gastronomies est devenue une source d'interrogation culturelle. Aujourd'hui les individus et les groupes sociaux ont tendance à défendre de plus en plus fermement leur identité et les modèles alimentaires associés. Ils sont alors parfois tentés de rejeter les symboles des autres cultures alimentaires et à s'attacher aux « produits de terroir » ou aux prescriptions religieuses. A cet égard, l'introduction de protéines issues de porcs dans l'alimentation des poissons soulève un certain nombre d'interrogations et de difficultés qui ne sont pas encore clairement résolues.

Ces évolutions, concomitantes au développement de l'urbanisation (85 % des français vivent en zone urbaine), ont entraîné un accroissement de la distance entre la chaîne alimentaire et les consommateurs. La majorité de ces derniers ne perçoivent plus que la partie finale de la chaîne dans les lieux de distribution, le reste devenant une « boîte noire ». La réduction de la production domestique entraîne également une réduction des transmissions du savoir-faire culinaires, et plus généralement d'éducation alimentaire, même si cette évolution est contrecarrée par un récent engouement pour les publications consacrées aux recettes de cuisine.

Votre rapporteur fait observer que même si une certaine méfiance alimentaire est largement perceptible, les consommateurs restent cependant parfaitement réceptifs aux informations de bon sens. L'augmentation toute récente des ventes de viande de cheval dont témoignent les représentants de la grande distribution consécutive à l'épisode de fraude démontre l'importance et l'efficacité d'un effort de pédagogie et d'information fondé sur des données objectives .

2. Le rejet médiatique et sociétal comporte des risques de répercussion économiques bien réels

Tout d'abord, un certain emballement médiatique sur un sujet tel que la réintroduction de matières premières antérieurement interdites dans l'alimentation humaine est quasiment inéluctable. En effet, la forte concurrence entre les médias implique une rapidité et, surtout, une dramatisation qui peuvent nuire à l'analyse objective. En même temps, il convient de tenir compte du paradoxe de l'importance des médias dans la construction de l'opinion publique : les consommateurs exprimant une forte défiance vis-à-vis des journalistes et de leurs liens supposés avec les sphères financières ou politiques il est particulièrement difficile pour un journaliste d'être crédible en expliquant qu'il n'y a pas de situation alarmante là où les autres crient au feu.

En second lieu, comme cela a été souligné à maintes reprises, l'annonce de la levée de l'interdiction des PAT dans l'alimentation des poissons qui repose sur l'étanchéité des filières de production est intervenue au moment précis de l'épisode de la fraude impliquant la viande de cheval et de boeuf.

Les plus hautes autorités de l'État ayant également marqué leur distance à l'égard de la décision européenne, il est parfaitement logique que les acteurs de la filière agricole et agro-alimentaire aient massivement pris position dans le même sens afin de préserver l'image des produits français auprès de nos concitoyens.

Économiquement, l'agriculture et la distribution de produits alimentaires sont, en effet, soumises au phénomène de « réflexivité » par lequel un jugement négatif, même infondé, peut faire plonger les ventes avec autant de vigueur que s'il était justifié par des raisons objectives.


* 7 Cf. les interventions au Colloque tenu à Nantes en décembre 2007 sur « La gouvernance de l'alimentation » pour célébrer le vingtième anniversaire du Conseil national de l'alimentation.

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