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Proposition de loi relative à la lutte contre les fausses informations

18 juillet 2018 : Lutte contre la manipulation de l'information ( rapport - première lecture )

D. UN IMPACT INCERTAIN DES FAUSSES INFORMATIONS SUR LES SCRUTINS

Si les « fausses informations » occupent une telle place dans l'espace médiatique, mais également dans le débat politique, c'est principalement en raison de l'influence qu'on leur prête sur le processus démocratique. La circulation non contrôlée de ces éléments serait en effet de nature à infléchir le résultat des élections. Ce point serait d'autant moins acceptable que, souvent, les fausses informations sont suspectées d'être directement produites et activées dans une intention malveillante par des États étrangers. Cependant, il n'existe pas de consensus sur leur efficacité.

Deux économistes américains Hunt Allcott (université de New York) et Matthew Gentzkow (Stanford) ont constitué une base des principales « fake news » de la campagne américaine et ont montré qu'elles n'ont pu faire l'élection de Donald Trump3(*).

De même, une étude rendue publique en janvier 2018 par des chercheurs des universités de Princeton, Dartmouth et Exeter4(*) relativise l'impact des fausses informations durant la campagne électorale américaine de 2016. Si les auteurs constatent que près d'un Américain sur quatre a visité un site diffusant massivement des fausses informations, ils notent que les plus importants « consommateurs » de ce type d'information sont les supporters de Donald Trump, souvent déjà convaincus, et que six visites sur dix sont le fait de personnes aux opinions très conservatrices, soit moins de 10 % du panel.

À l'occasion du débat du second tour de l'élection présidentielle française de 2017, l'évocation d'une fausse information par l'un des candidats n'a pas eu plus d'impact, l'allusion à un compte aux Bahamas propagé quelques heures plus tôt n'ayant pas été suffisamment reprise pour attirer l'attention des téléspectateurs.

L'économiste Philippe Askenazy5(*) propose une théorie à cet apparent paradoxe : « Les sciences comportementales offrent une explication à ce faible impact. À travers les "fake news", le lecteur recherche avant tout un élément qui va confirmer ou amplifier ses croyances, mais pas les modifier : "je déteste Hillary Clinton, je vais donc me délecter de fausses informations sur elle, même les plus aberrantes" ».

Cet état de fait constitue un bouleversement inquiétant pour la vitalité du débat démocratique. Le constitutionnaliste américain Lawrence Lessig, ancien candidat à la primaire démocrate et spécialiste de l'Internet, a ainsi déclaré sur France Culture, le 22 décembre 2016, à l'occasion de sa venue au Sénat dans le cadre de l'Agora Numérique : « Laisser les gens vivre dans un monde où les seules idées et paroles qu'ils reçoivent sont celles qu'ils veulent, c'est détruire la base de l'engagement démocratique ».

La vitesse de propagation des fausses informations sur le réseau Twitter

Trois chercheurs du Massachussetts Institute of Technology (MIT) ont publié, dans l'édition du 8 mars 2018 de la revue Science, un article consacré à la propagation sur le réseau social Twitter des informations vraies et des informations fausses6(*).

À partir de l'étude de plusieurs millions de « tweets » sur la période 2006-2017, les trois chercheurs montrent que, dans toutes les catégories, les « fausses informations », terme préféré à celui de « fake news » dans l'article car directement vérifiable a posteriori, se propagent sur le réseau plus rapidement, plus profondément, et de manière plus étendue que les « vraies »» informations. Ils montrent ainsi que si les vraies informations sont rarement retweetés à plus de 1 000 utilisateurs, 1 % des informations fausses le sont entre 1 000 et 100 000 fois. Il faut six fois plus de temps à une information vraie pour atteindre 1 500 personnes qu'à une information fausse, et une information fausse a 70 % de chance de plus d'être reprise qu'une information vraie. Les informations en lien avec la politique sont celles pour lesquelles ce phénomène est le plus accentué.

Les auteurs ne fournissent pas d'explication à ces différences, mais évoquent l'analyse psychologique, notamment l'attrait de la nouveauté que constituent souvent les fausses informations. Ils soulignent cependant que les fausses informations sont plus largement diffusées, alors même que ceux qui les retweetent sont les moins insérés sur le réseau, avec un nombre en moyenne inférieur de suiveurs. Cela tend à relativiser l'influence des « bots », comptes gérés automatiquement par algorithme pour reprendre le maximum d'informations.

Source : commission de la culture, de l'éducation et de la communication

Ces études accréditent donc l'idée que les fake news ne touchent en réalité que les électeurs déjà convaincus, qui renforcent par ce biais leurs convictions, et diffusent ces nouvelles auprès de leur réseau. En conséquence, si les fausses informations ne contribueraient pas réellement à modifier le résultat d'une élection, elles auraient plutôt tendance à polariser encore plus le débat public autour de thématiques clivantes et instrumentalisées.


* 3 Social Media and Fake News in the 2016 Election », Journal of Economic Perspectives n° 31/2, 2017.

* 4 « Selective exposure to misinformation : Evidences of the consumption of fake news during the 2016 US presidential campaign » Andrew Guess, Brendan Nyhan et Jason Reifler, 9 janver 2018.

* 5 « Les fake news sont d'abord un marché », Le Monde économie, 30 janvier 2018.

* 6 « The Spread of True and False News Online », Soroush Vosoughi, Deb Roy, Sinan Aral.