D. IL N'EST MAÎTRISÉ NI DANS SON COÛT NI DANS SES CONSÉQUENCES

Au printemps 1998, le Gouvernement avait annoncé que le présent projet de loi et le projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 1999 seraient déposés simultanément, c'est-à-dire en octobre 1998. Puis, il s'était engagé, dans le rapport annexé à l'article premier de cette loi de financement, à déposer ce projet de loi au cours de l'automne 1998. La loi de financement a été promulguée le 23 décembre sans que cet engagement ait été tenu.

Les délais supplémentaires pris par le Gouvernement -le texte n'a été déposé en définitive que le 3 mars 1999- auraient dû lui permettre d'analyser dans le détail l'impact du projet de loi. Force est de constater que le résultat est de ce point de vue décevant.

1. Il est sous-estimé quant à ses coûts financiers

Le chiffrage du projet de loi par le Gouvernement repose sur une arithmétique simple : le produit d'un coût unitaire par un nombre de bénéficiaires.

Ainsi, le coût de l'extension de la couverture de base est estimé à 600 millions de francs ( 4.000 francs x 150.000 bénéficiaires ) et celui de la couverture complémentaire gratuite à 9 milliards de francs ( 1.500 francs x 6 millions de bénéficiaires ).

a) Le financement de la couverture de base repose sur des transferts financiers complexes et pèse en définitive lourdement sur l'assurance maladie

La suppression de l'assurance personnelle et la prise en charge par la CNAMTS de la couverture de base sur le critère de la résidence entraîne une modification profonde des flux financiers.

Le financement de l'assurance personnelle fait en effet intervenir aujourd'hui plusieurs acteurs :

- les départements prennent en charge les cotisations des bénéficiaires de l'aide médicale gratuite (allocataires du RMI, de l'allocation veuvage, jeunes de 17 à 25 ans remplissant les conditions de ressources et de résidence du RMI). Cette prise en charge peut être totale ou partielle ;

- les caisses d'allocations familiales prennent en charge, de manière totale ou partielle, les cotisations des titulaires de prestations familiales non couverts par un régime d'assurance maladie et, de manière totale, celles des bénéficiaires de l'allocation parent isolé et des personnes veuves ou divorcées ayant eu au moins trois enfants à charge ;

- le fonds de solidarité vieillesse assure la prise en charge des cotisations des titulaires de l'allocation spéciale, c'est-à-dire les personnes qui ne bénéficient d'aucun avantage versé par les régimes d'assurance vieillesse et qui, en outre, ne sont pas affiliés, en tant qu'ayants droit, à un régime d'assurance maladie ;

- l'Etat acquitte les cotisations des bénéficiaires de l'aide médicale sans résidence stable (SDF) ;

- les assurés, qui ne sont pas pris en charge, s'acquittent d'une cotisation en fonction de leur niveau de revenu ;

- enfin, le déficit structurel de l'assurance personnelle est pris en charge par les régimes d'assurance maladie.

L'arrêté du 10 décembre 1998 1( * ) , permet de mesurer l'ampleur du déficit actuel (4,5 milliards de francs) :

Répartition 1997 du déficit de l'assurance personnelle
(Extrait de l'arrêté du 10 décembre 1998)

Art. 1 er . - Le solde déficitaire de la section comptable prévue à l'article R. 741-40 du code de la sécurité sociale s'élève pour l'exercice 1997 à 4.538.733.446,05 francs.

Art. 2. - Le solde déficitaire mentionné à l'article précédent est réparti comme suit entre les régimes obligatoires d'assurance maladie maternité :

1. Régime général des salariés : 3.760.700.854,80 francs ;

2. Salariés agricoles : 141.171.478,08 francs ;

3. Exploitants agricoles : 208.012.327,83 francs ;

4. Travailleurs non salariés des professions non agricoles : 233.730.045,45 francs ;

5. Société nationale des chemins de fer français : 58.302.659,30 francs ;

6. Régie autonome des transports parisiens : 9.169.621,68 francs ;

7. Caisse autonome nationale de sécurité sociale dans les mines : 32.500.559,05 francs ;

8. Etablissement national des invalides de la marine : 12.483.772,51 francs ;

9. Caisse nationale militaire de sécurité sociale : 71.029.798,48 francs ;

10. Caisse de retraite et de prévoyance des clercs et employés de notaires : 7.189.637,88 francs ;

11. Banque de France : 3.761.840,22 francs ;

12. Chambre de commerce et d'industrie de Paris : 680.850,77 francs.

Le déficit pris en charge par la CNAMTS s'élève à 3.972 millions de francs soit 3.760 millions de francs au titre du régime général et 212 millions de francs en raison de l'intégration financière du régime des salariés agricoles (141 millions de francs) et de la Caisse nationale militaire de sécurité sociale (71 millions de francs).

Les régimes d'assurance maladie autres que le régime général contribuent à hauteur du reliquat soit 566 millions de francs.

Les dépenses résultant de l'assurance personnelle se sont élevées en 1997 à environ 12 milliards de francs. Cette évaluation n'est qu'indirecte puisqu'elle est la somme des recettes et des déficits.

L'assurance personnelle en 1997

Financement

Millions de francs

Public

Nombre

Conseils généraux

3.766

Bénéficiaires de l'aide médicale

374.078

Etat

285

Bénéficiaires de l'aide médicale sans résidence stable

29.618

CAF

2.386

Titulaires de prestations familiales

136.534

FSV

610

Bénéficiaires de l'allocation spéciale du minimum vieillesse

47.014

Personnes acquittant leurs cotisations

440

personnes acquittant leurs cotisations

57.028

TOTAL financement

7.487

TOTAL

644.272

Déficit pris en compte par la CNAMTS

3.972

 
 

Déficit pris en compte par les autres régimes d'assurance maladie

566

 
 

Coût total (1)

12.025

 
 

(1) Cotisations et déficits

L'article R. 741-40 du code de la sécurité sociale dispose que " les opérations de recettes ou de dépenses de l'assurance personnelle, qu'elles soient effectuées par le régime général ou par d'autres régimes, sont suivies dans une section comptable distincte du fonds national de l'assurance maladie géré par la caisse nationale de l'assurance maladie ".

Les résultats 1997 de cette section comptable ont été communiqués à votre rapporteur. Ils corroborent un déficit de l'assurance personnelle de 4,5 milliards de francs, mais portent sur un total de charges de 10,4 milliards de francs, ce qui apparaît contradictoire avec les chiffres fournis par l'étude d'impact.

• Des réaffectations de recettes complexes et incertaines

Le projet de loi affecte à la CNAMTS de nouvelles recettes afin de compenser la suppression des cotisations d'assurance personnelle aujourd'hui prises en charge par les différentes collectivités publiques.

• Pour compenser la suppression de la prise en charge par le Fonds de solidarité vieillesse (FSV) d'une partie des cotisations d'assurance personnelle, le projet de loi prévoit de modifier la répartition des droits de consommation sur les alcools (" droits 403 ").

Cette répartition serait désormais de :

- 55 % pour le FSV (au lieu de 60 %) ;

- 40 % pour les régimes obligatoires d'assurance maladie (situation inchangée) ;

- 5 % pour la seule CNAMTS.

• Pour compenser la suppression de la prise en charge d'une partie des cotisations d'assurance personnelle par les caisses d'allocations familiales , le projet de loi modifie l'affectation du prélèvement social de 2 % sur les revenus du patrimoine, réparti aujourd'hui pour moitié entre la CNAF et la CNAVTS.

Il prévoit l'attribution d'une partie de ce prélèvement à une troisième branche du régime général : la CNAMTS. La répartition serait de 50 % pour la CNAVTS (situation inchangée), 28 % pour la CNAMTS et 22 % pour la CNAF.

Le rendement estimé du prélèvement social de 2 % est de l'ordre de 9,7 milliards de francs, soit 4,8 milliards de francs pour la CNAF, selon le rapport de la commission des comptes de la sécurité sociale de septembre 1998.

La perte de recettes serait pour la CNAF de 2,7 milliards de francs, pour une moindre dépense de 2,4 milliards de francs.

•  Pour compenser la suppression de la prise en charge par les départements et l'Etat d'une partie des cotisations d'assurance personnelle, le projet de loi prévoit, dans son exposé des motifs et dans l'étude d'impact, une recette virtuelle : une modification de la clef de répartition des droits sur les tabacs en faveur de la sécurité sociale qui n'interviendra qu'en loi de finances pour 2000.

•  Pour compenser la suppression du système de la répartition du déficit de l'assurance personnelle , le projet de loi propose d'affecter l'intégralité de la cotisation sur les véhicules à moteur -dont le produit est aujourd'hui réparti entre les régimes d'assurance maladie- à la seule CNAMTS. Le surcroît de recettes attendu est de 830 millions de francs.

• Une dérive du coût qui sera supportée par l'assurance maladie

Aux termes de cette modification des flux financiers, il ressort que la charge supportée par la CNAMTS s'aggrave avant même que l'on s'interroge sur la pertinence des évaluations fournies par le Gouvernement.

Le financement de la couverture maladie de base
Projet du gouvernement

(en millions de francs)

DÉPENSES

RECETTES

Dépenses actuelles

12.025

Tabacs

3.500

Extension du champ

600

28 % prélèvement social

2.700

 
 

Droits alcools

600

 
 

Cotisations assurés

100

 
 

Cotisations VTAM

830

TOTAL

12.625

 

7.730

SOLDE- 4.895

L'Etat apparaît bénéficiaire de la mise en place du premier étage de la CMU aux dépens essentiellement de la CNAMTS mais également de la CNAF.

Conséquences sur le budget de l'Etat

(en millions de francs)

 

Dépenses

Recettes

Diminution DGD

- 3.766

Tabacs - 3.500

Suppression des cotisations d'assurance personnelle

- 285

 

Compensations autres régimes d'assurance maladie

+ 200

 

TOTAL

- 3.851

- 3.500

SOLDE + 351

La " compensation aux autres régimes d'assurance maladie " constitue une partie de la différence entre la perte de recettes liée à la CVTAM (830 millions de francs) et la moindre dépense liée à la suppression de la participation de ces régimes au déficit de l'assurance personnelle (566 millions de francs). Cette subvention semble être principalement affectée au régime de protection sociale agricole, la CANAM ne recevant à l'heure actuelle aucune subvention d'équilibre de la part de l'Etat.

Pour la CNAMTS , le surcoût net de la couverture de base est estimé à 900 millions de francs, sans prendre en compte les coûts supplémentaires de gestion, qui ne sont pas estimés par l'étude d'impact du projet de loi :

Conséquences sur l'équilibre de la CNAMTS

(en millions de francs)

Dépenses

Recettes

Extension du champ

+ 600

Pertes des cotisations
dont :

- 7.487

 
 

Etat

- 285

Intégralité déficit assurance personnelle

+ 566

Départements

- 3.766

 
 

CNAF

- 2.336

 
 

FSV

- 610

 
 

Assurés

- 440

 
 

Tabacs

+ 3.500

 
 

Prélèvement social

+ 2.700

 
 

Droits alcools

+ 600

 
 

Cotisations assurés

+ 100

 
 

Affectation intégralité CVTAM

+ 830

TOTAL

+ 1.166

TOTAL

+ 243

SOLDE - 923

Au total, les transferts entraînés par la couverture maladie de base sont les suivants :

Transferts entraînés par la couverture de base

(en millions de francs)

 

Economie +
Charges -

Recettes en plus (+)
en moins (-)

Solde
+ gain
- pertes

Etat

+ 3.851

- 3.500

+ 351

Départements

+ 3.766

- 3.766

-

CNAF

+ 2.386

- 2.700

- 314

FSV

+ 610

- 600

+ 10

Assurés

+ 340

-

+ 340

CNAMTS

- 1.166

+ 243

- 923

Autres régimes assurance maladie

+ 566

- 630

- 64

La CNAMTS supportera donc, a priori, un déficit de près de 5 milliards de francs, soit 3,9 milliards de francs au titre du déficit actuel de l'assurance personnelle et 0,9 milliard de francs au titre du présent projet de loi.

Mais elle supportera également toute dérive du coût par rapport à l'estimation du Gouvernement.

Or, un calcul simple consiste à rapprocher le nombre de personnes couvertes aujourd'hui par l'assurance personnelle (644.000 selon l'étude d'impact jointe au projet de loi) du coût de ce dispositif (12,02 milliards de francs - voir supra ).

Le coût actuel de l'assurance personnelle à laquelle se substitue le nouveau régime prévu par le titre I du projet de loi est d'environ 18.000 francs par assuré, chiffre dont il convient de préciser qu'il ne prend pas en compte, en sus de 644.000 assurés, leurs ayants droit sur lesquels l'étude d'impact ne fournit aucune indication.

Autre estimation : le coût moyen de la couverture de base s'établit à 12.000 francs pour le régime général.

Or, Mme le ministre de l'emploi et de la solidarité, interrogée sur cette question par votre rapporteur, a précisé que le coût de 600 millions de francs avancé par le Gouvernement reposait sur une double hypothèse :

" - une population à l'écart de toute couverture sociale estimée à 150.000 personnes (source INSEE) ;

" - un coût de couverture d'environ 4.000 francs par personne (prenant en compte le fait qu'une part de cette population était en partie soignée dans les hôpitaux - et donc déjà à la charge partielle de l'assurance maladie). "


Votre rapporteur ne conteste pas qu'une partie de ces 150.000 personnes puisse, d'ores et déjà, engendrer des coûts pour l'assurance maladie. Mais l'estimation d'un coût de 4.000 francs apparaît pour le moins optimiste.

Ainsi, le coût de 600 millions de francs risque fort d'être dépassé sauf si le nombre de bénéficiaires n'est pas celui annoncé.

En résumé, les mécanismes financiers dont est assortie l'extension de la couverture de base :

- ne règlent pas le déficit actuel supporté par la CNAMTS de l'assurance personnelle (3,9 millions de francs) ;

- aggravent ce déficit de près de 1 milliard de francs.

En outre, cette évaluation :

- s'appuie sur des données déjà anciennes (1997) ;

- repose sur une estimation du coût de la couverture de base accordée à 150.000 personnes supplémentaires pour le moins optimiste ;

- fait le pari d'une évaluation des recettes affectées à la CNAMTS parallèle et cohérente avec celles des dépenses qu'elle prend en charge.

Or, c'est la CNAMTS, et elle seule, qui supportera les conséquences financières des hypothèses énoncées et des sous-évaluations alors même qu'il est d'ores et déjà acquis qu'elle supportera une charge de près de 5 milliards de francs.

b) Le coût de la couverture complémentaire gratuite comporte de nombreuses incertitudes

Aujourd'hui, la prise en charge de la couverture complémentaire des plus démunis relève essentiellement de l'aide médicale des départements qui y consacrent 5,4 milliards de francs et marginalement de l'Etat (200 millions de francs). Le nombre de bénéficiaires serait d'environ 2,5 millions de personnes.

Le coût de la couverture maladie complémentaire gratuite mise en place par le titre II du projet de loi est évalué à 9 milliards de francs pour 6 millions de bénéficiaires.

• Un financement net à parité entre l'Etat et les organismes de protection complémentaire

Deux acteurs ont été retenus pour financer " le fonds de financement de la protection complémentaire de la couverture universelle du risque maladie " , prévu à l'article 25 du projet de loi. Les organismes de protection complémentaire seront taxés à hauteur de 1,75 % de leur chiffre d'affaires santé, ce qui devait rapporter, sur la base d'une assiette d'environ 100 milliards de francs, 1,8  milliard de francs.

Le financement de la couverture complémentaire
selon le projet de loi

(en millions de francs)

Subvention au fonds de financement de la part de l'Etat

7.200

Organismes complémentaires

1.800

Total

9.000

L'Etat doit, au moyen d'une dotation budgétaire, équilibrer le financement de ce fonds. Cette subvention a été évaluée à 7,2 milliards de francs.

Il ne s'agit pas d'un coût net pour l'Etat, puisqu'il bénéficie d'une diminution de la DGD équivalente à l'effort que réalisaient les départements en matière de couverture complémentaire et d'une diminution des dépenses d'aide médicale liées à la couverture complémentaire des SDF.

Cette diminution des dépenses constituée de l'aide médicale d'Etat est difficile à évaluer à partir de l'étude d'impact, mais une réponse au questionnaire adressé par votre rapporteur à Mme la ministre de l'emploi et de la solidarité permet de la préciser :

" La dotation budgétaire de l'aide médicale d'Etat s'élève, en 1997, à 0,8 milliard de francs. Les économies réalisées sur cette dotation correspondent à la disparition des cotisations d'assurance personnelle actuellement prises en charge par l'Etat (0,3 milliard de francs) et à la majeure partie des autres dépenses d'aide médicale (couverture complémentaire des SDF). Le coût futur de l'aide médicale d'Etat -attaché à la couverture maladie universelle- est estimé à 0,3 milliards de francs. (...) L'écart entre ces deux coûts correspond au gain net pour l'Etat " .

Cette réponse fait apparaître une économie pour l'Etat de 500 millions de francs, légèrement supérieure à celle figurant dans l'étude d'impact 2( * ) (400 millions de francs). Par déduction, si la prise en charge des cotisations d'assurance personnelle des SDF s'élève à 285 millions de francs, le coût de l'aide médicale complémentaire dont l'Etat va faire l'économie est évalué à environ 200 millions de francs.

Conséquences du volet complémentaire
pour le budget de l'Etat

(en millions de francs)

Subvention au fonds de financement

7.200

Diminution DGD (1)

- 4.924

Economie sur l'aide médicale d'Etat (1)

- 200

Total

- 2.076

(1) hors prise en compte de la suppression de l'assurance personnelle (voire couverture de base)

L'analyse des transferts liés à la mise en place d'une couverture complémentaire permet de faire apparaître une " parité de financement " de la couverture complémentaire entre Etat et organismes privés.

Transferts liés à la mise en place d'une couverture complémentaire

(en millions de francs)

 

Economie +
Charges -

Recettes en plus (+)
en moins (-)

Solde
+ gain
- pertes

Etat

- 2.076

-

- 2.076

Départements

+ 5.379 (1)

- 4.924 (2)

+ 455

Organismes complémentaires

- 1.800

(3)

- 1.800

(1) Suppression de l'aide médicale des départements (sommes consacrées en sus de la prise en charge des cotisations à l'assurance personnelle : 9.145 MF - 3.766 MF = 5.379 MF).

(2) Diminution de la DGD (reliquat) (8.690 MF - 3.766 MF = 4.924 MF).

(3) Perte de recettes non chiffrée au titre des pertes de cotisations actuellement perçues.


• Une sous-estimation manifeste du coût par bénéficiaire

Le Gouvernement annonce un coût de 1.500 francs par bénéficiaire de la couverture complémentaire gratuite : ce chiffre est une évaluation prévisionnelle mais également une référence législative pour le remboursement forfaitaire des organismes de protection complémentaire.

Selon une étude du CREDES, le coût moyen de la couverture complémentaire d'un Français varie entre 1.775 et 1.915 francs selon les sources et les méthodes d'estimation. Le Gouvernement a retenu le chiffre de 1.500 francs en raison, d'une part, de la structure d'âge de la population visée par la CMU, nettement plus jeune que la population totale, et ce qui en fait un public moins dépensier, et ses comportements spécifiques de consommation. Les analyses réalisées dans les départements montraient une sous-consommation de l'ordre de 10 %. Il est très difficile d'estimer si cette sous-consommation est une donnée structurelle, dépendant étroitement d'un comportement socio-éducatif, ou si la CMU conduira à une banalisation de la consommation médicale des plus démunis.

De toute évidence, le chiffre de 1.500 francs mentionné dans le rapport Boulard a été retenu selon une méthode contestable ; il porte sur une année déjà ancienne (1995), sans avoir été réévalué, et sur une population (moins de 65 ans) qui n'est finalement pas celle retenue.

Le rapport Boulard 3( * ) évoquait " un coût moyen du ticket modérateur et du forfait hospitalier de 1.150 francs et 113 francs, auxquels il faut ajouter le coût de l'amélioration de prise en charge des soins dentaires, des prothèses auditives et optiques " .

Le coût de ces soins dentaires ou des prothèses auditives et optiques est très difficile à estimer. Il apparaît néanmoins justifié de prévoir, dans ce domaine, un phénomène de rattrapage émanant des bénéficiaires de la CMU.

Enfin, une référence existe aujourd'hui : 5,5 milliards de francs sont actuellement consacrés par les départements à la couverture complémentaire de 2,5 millions de personnes, soit un coût unitaire de l'ordre de 2.200 francs.

Cette somme, " recyclée " pour financer la couverture complémentaire gratuite instituée par le projet de loi, permettra au " tarif " retenu par la CMU de financer la couverture de 3,6 millions de personnes.

" La multiplication des pains "

 

Coût

en millions de francs

Nombre de personnes couvertes

Coût unitaire apparent
en francs

Aujourd'hui

5.500

2.500.000

2.200

Demain

9.000

6.000.000

1.500

Pour résumer, le financement proposé par le Gouvernement repose sur un phénomène observé il y a deux mille ans aux noces de Cana 4( * ) , mais qui ne s'est malheureusement jamais reproduit : la multiplication des pains.

*

* *

Le Gouvernement ayant, dans les évaluations financières qu'il a fournies, fait un bloc de la couverture de base (titre I) et de la couverture complémentaire (titre II) bien que ces deux mécanismes soient pourtant très différents dans leur implication financière, on trouvera ci-dessous, pour information, le chiffrage global de la CMU.

COUVERTURE MALADIE UNIVERSELLE
(BASE ET COMPLÉMENTAIRE)

(en millions de francs)

 

Economie +
Charges -

Recettes en plus (+)
en moins (-)

Solde
+ gain
- pertes

Etat

+ 1.775

- 3.500

- 1.725

Départements

+ 9.145

- 3.766

+ 455

CNAF

+ 2.386

- 2.700

- 314

FSV

+ 610

- 600

+ 10

Assurés

+ 340

-

+ 340

CNAMTS

- 1.166

+ 243

- 923

Autres régimes assurance maladie

+ 570

- 630

- 60

Organismes complémentaires

- 1.800

-

- 1.800

2. Il n'est pas maîtrisé dans ses conséquences

Un ensemble de phénomènes, et non des moindres, n'a pas été pris en compte pour analyser les conséquences du projet de loi et mesurer l'impact réel.

a) Des conséquences pourtant prévisibles n'ont pas été prises en compte, constituant le " coût caché " de la CMU

Ces conséquences sont liées principalement à la suppression du lien entre cotisations et prestations et à l'effet de seuil massif qu'introduit le projet de loi.

• l'effet sur les recettes de la protection sociale

L'instauration d'une couverture complémentaire gratuite doit être rapprocher de deux autres dispositions du projet de loi.

- l'exonération de cotisation consentie aux bénéficiaires de la couverture de base sur le critère de la résidence ;

- l'interdiction qui vise l'ensemble des régimes de suspendre les prestations en cas de non-paiement des cotisations.

Ces trois éléments cumulés constituent une véritable " onde de choc " dans notre système d'assurance sociale. Des difficultés sont prévisibles pour " faire rentrer " les cotisations de ceux qui devront encore en payer dès lors que le lien entre prestation et cotisation est si évidemment rompu. Les difficultés seront particulièrement graves pour les cotisations qui ne sont pas prélevées à la source. Cette conséquence n'a pas totalement échapper aux auteurs du projet de loi qui ont dû mettre en place à l'article 14 un renforcement des procédures de recouvrement des cotisations.

En second lieu, les organismes de protection complémentaire qui devront s'acquitter en espèce ou " en nature " d'un impôt nouveau de 1,8 milliard de francs (1,73 % de leur chiffre d'affaires santé) devront le financer d'une façon ou d'une autre et majorer le taux des cotisations et primes de leurs adhérents au moment où une partie d'entre eux basculeront vers la CMU et seront dispensés de toute contribution.

Ces deux phénomènes, perte d'adhérents dispensés par la CMU de cotisations et départ d'adhérents face aux majorations des cotisations et primes résultant de la mise en place de la CMU, constituent une " contribution " non chiffrée des organismes complémentaires.

Troisième élément pesant sur les recettes de la protection sociale : le phénomène de " désincitation " entraîné par l'effet de seuil massif du projet. Autour de ce seuil, les enjeux financiers seront considérables, en termes non seulement d'économie de cotisations mais également de prestations reçues.

Il y a fort à parier que l'on assiste à une forme de " réimmersion " d'un certain nombre d'activités ou de revenus dont les conséquences se mesureront sur les recettes de la sécurité sociale.

• Le recours à l'aide sociale

Prenant conscience du caractère massif et injuste de cet effet de seuil, l'Assemblée nationale et le Gouvernement y ont répondu en proposant... des solutions d'assistance aux personnes des classes moyennes dont les revenus sont au-dessus du seuil : elles sont ainsi invitées à s'adresser, pour demander une aide financière, à pas moins de cinq guichets différents : les départements, les communes, les fonds d'action sociale des CPAM, les fonds d'action sociale des CAF, et un " fonds " que pourront créer, volontairement, les organismes complémentaires pour aider les personnes disposant d'un revenu faible, mais au-dessus du seuil, à obtenir une couverture complémentaire...

Ainsi Mme Martine Aubry déclarait-elle lors de son audition par la commission compétente de l'Assemblée nationale 5( * ) .

" La compensation des effets de seuils pourra en revanche être opérée par les caisses de sécurité sociale et les collectivités locales grâce aux sommes précédemment affectées à des dépenses de santé qui seront prises en charge par la CMU. En effet, la CMU allégera les charges des fonds d'action sociale des caisses : 650 millions de francs sont distribués par les fonds d'action sanitaire et sociale des CPAM et 240 millions de francs par les fonds d'action sociale des caisses d'allocations familiales. De même, les départements vont conserver les personnels affectés auparavant à la gestion de l'aide médicale ainsi que 5 % des sommes qui y étaient consacrées en 1997. S'y ajoute la part des 12 milliards de francs des contingents communaux d'aide sociale versés au titre de l'aide médicale, c'est-à-dire 1,5 milliard. Cette question est cependant encore en discussion entre le ministre de l'intérieur, l'APCG et les représentants des maires. Au total, ce seront donc trois à quatre milliards de francs, auparavant consacrés à l'aide médicale, qui seront disponibles et pourront être consacrés, au moins en partie, par les caisses et les collectivités territoriales à des dépenses d'aide sociale en direction des personnes se situant au-dessus du seuil retenu et se trouvant pourtant dans une situation personnelle difficile ".

Après avoir ainsi considéré que l'aide médicale était " stigmatisante ", le Gouvernement déplace en quelque sorte cette " stigmatisation " qui affectera désormais les populations légèrement au-dessus d'un seuil. Alors même qu'au-dessous de ce seuil existera un " droit " et que l'organisation de cette aide sociale " new-look " semble bien improvisée puisque pas moins de 5 guichets seront ouverts.

Prétendre, en outre, que les sommes sont " disponibles ", que le Gouvernement veut réquisitionner pour combattre les effets de seuils qu'il crée, mériterait sinon un examen attentif, du moins mieux qu'une affirmation péremptoire.

En ce qui concerne les conséquences du projet de loi sur les finances locales, votre commission sera naturellement très attentive aux analyses et aux propositions de la commission des Finances saisie pour avis.

Les départements financeront largement la CMU par un prélèvement sur la dotation générale de décentralisation (DGD) à hauteur du montant des dépenses d'aide médicale en 1997, affecté d'un coefficient de réduction de 5 %.

Certes, la question peut être posée d'une nouvelle répartition entre les départements du bénéfice de la déduction forfaitaire de 5 % : le dispositif toutefois n'a pas pour but prioritaire d'assurer une péréquation entre collectivités locales, comme on peut le faire au sein de la DGF par exemple. Il s'agit d'abord de tirer les conséquences financières d'un transfert de compétences en recherchant une compensation intégrale appréciée département par département, au franc le franc. A enveloppe budgétaire constante, il est difficile de définir une solution de financement qui ne susciterait pas plus de collectivités mécontentes que de collectivités satisfaites.

Pour autant, il appartient à votre commission de faire part de son inquiétude sur les conséquences ultérieures de la CMU pour les finances locales en raison des demandes qu'elle ne manquera pas de déclencher de la part des assurés sociaux.

En premier lieu, dans les départements où avait été institué des barèmes d'admission calculés sur des niveaux de ressources plus élevés que le plafond prévu au titre de la CMU, la sollicitation sera forte de la part des assurés d'obtenir le maintien de leurs droits en matière de couverture complémentaire grâce à une aide spécifique départementale.

Au demeurant, cette demande risque de se généraliser dans la mesure où la CMU génère un effet de seuil massif, d'autant plus perceptible qu'il sera national. Dans un contexte où le Gouvernement a toujours la tentation de dénoncer les disparités de traitement de l'action sociale locale, pourtant inhérente à un dispositif décentralisé, on imagine assez bien les pressions qui s'exerceront en faveur de la création d'un barème complémentaire de CMU. En tout état de cause, dans le cadre d'une aide, au cas par cas, les départements et les communes seront sollicités, alors même que les sommes actuellement investies auront été recyclées vers la CMU sous forme d'une diminution de la DGD.

Force est de constater que le Gouvernement ne va pas au bout de sa démarche et ne tire pas les conséquences sur le dispositif des contingents communaux d'action sociale du transfert de la compétence d'aide médicale aux départements. Votre commission espère que durant le débat au Sénat, les associations d'élus locaux, sans doute en concertation étroite avec notre commission des finances, puissent trouver un accord avec le Gouvernement.

Enfin, il importe de souligner que si le transfert de compétences est muet sur le devenir des personnels et des travailleurs sociaux, jusqu'alors chargés de la gestion de l'aide médicale départementale, ces derniers devront être reconvertis par les conseils généraux.

Le coût de cette reconversion devra à l'évidence être mis au débit du dispositif lors de l'évaluation finale.

b) Des effets pervers n'ont pas été mesurés : l'exemple des étudiants issus des familles aisées

De plus en plus, avec l'augmentation continue des prélèvements sociaux et le développement de situations dans lesquelles " ceux qui paient " ne reçoivent rien, ou reçoivent toujours beaucoup moins que les autres, se développent des réactions condamnables du point de vue de la morale et de la citoyenneté, tendant à " récupérer " ce qui a été payé.

De tels comportements sont à attendre en ce qui concerne la création de la couverture maladie dite " universelle " en ce qui concerne les étudiants.

S'il est légitime que les personnes disposant de faibles revenus soient aidées par la collectivité à financer les études supérieures de leurs enfants, il n'est pas juste que les personnes favorisées fassent de même, au prétexte de " récupérer " une part des impôts élevés qu'ils sont, de plus en plus, appelés à acquitter.

Or, le projet de loi portant création d'une couverture maladie " universelle " ne prévoit aucun verrou en la matière. Sur le plan fiscal, il peut être intéressant, dans une famille, de " sortir " du foyer fiscal un enfant étudiant, la pension alimentaire qui lui est versée étant déductible du revenu imposable.

Une telle solution est devenue encore plus intéressante avec le " bouclage " de l'allocation logement.

Au 30 juin 1998, on dénombrait ainsi, en France métropolitaine et dans les DOM :

- 528.778 étudiants bénéficiaires de l'allocation de logement sociale,

- 118.780 étudiants bénéficiaires de l'allocation personnalisée au logement,

- 10.428 étudiants bénéficiaires de l'allocation de logement familiale,

soit un total de 657.986 étudiants bénéficiant d'une allocation de logement. Sans que votre commission puisse, à cet égard, citer d'études précises, il est probable que ces 657.986 étudiants ne sont pas tous issus de familles défavorisées, ne serait-ce qu'en raison des inégalités sociales qui demeurent dans l'accès aux études supérieures.

Avec la création de la CMU, il est clair qu'il deviendra " rationnel " que l'étudiant ne soit plus inclus dans le foyer fiscal de ses parents, bénéficiant ainsi à la fois d'une aide au logement et d'une couverture complémentaire maladie gratuite et couvrant 100 % des dépenses.

Ceci pose aussi la question de l'avenir des régimes mutualistes étudiants, dont une majorité de ressources proviendra, demain, de fonds publics et non plus d'adhésions.

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