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La conduite de la politique de sécurité menée par l'Etat en Corse

 

II. LES RAISONS D'UN ÉCHEC GLOBAL D'UNE POLITIQUE DE LA SÉCURITÉ EN CORSE

Le constat est unanime sur la difficulté d'établir en Corse la loi républicaine. La volonté politique de parvenir à ce résultat a souvent manqué. Les carences observées s'expliqueraient-elles par des obstacles spécifiques à l'île ?

Cette interrogation est d'autant plus justifiée que les travers inhérents à la « vie corse » tendent à réapparaître au premier relâchement de la politique sécuritaire, comme le démontre la reprise des attentats après le démantèlement du G.P.S., et l'arrestation de certains des assassins présumés du préfet Erignac. Les « particularités insulaires » condamneraient-elles la Corse au désordre permanent ?25(*)

A. LA CORSE IRRÉDUCTIBLE À LA LOI RÉPUBLICAINE ? L'ALIBI DES PARTICULARITÉS INSULAIRES

Au-delà des descriptions aussi abondantes qu'approximatives, les « spécificités corses » sont des alibis trop souvent avancés pour expliquer la situation de la Corse au regard de la sécurité. Il n'en demeure pas moins que la nature de la délinquance qui sévit dans l'île, comme les difficultés propres à sa répression, présente indéniablement des traits spécifiques.

1. La violence, le goût des armes et l'omerta

La possession d'explosifs divers, comme la facilité de se procurer des armes de tous calibres -hors de la délivrance de tout permis- entretient dans l'île une tension permanente, sur fond d'attentats à l'explosif, de mitraillages des bâtiments publics et de sanglants règlements de comptes.

Par ailleurs, la difficulté de recueillir des témoignages sur des faits délictueux, même lorsqu'ils ont été commis devant une foule nombreuse, ou encore les nombreux désistements à l'audience de témoins sur lesquels repose l'accusation ont été soulignés devant la commission par tous les responsables de la sécurité et les magistrats, qu'ils soient en fonction sur le continent ou en Corse.

Il est courant de dénoncer, à cet égard, une « loi du silence » à laquelle se soumettraient les Corses. Cette explication mérite cependant d'être nuancée : tout d'abord, la relative faiblesse numérique de la population (256 000 habitants), comme la densité des liens familiaux ou amicaux qui unissent ces personnes entre elles, peuvent bien souvent apparenter le témoignage à une délation. Mais surtout, de nombreux responsables administratifs ou judiciaires ont souligné que ce phénomène relevait essentiellement d'une « loi de la peur », de la crainte -loin d'être infondée26(*)- de représailles sur leur entourage ou, sur eux-mêmes, en cas de témoignages.

Un haut magistrat exerçant dans l'île a ainsi proposé à la commission d'enquête de généraliser la protection des témoins les plus importants, soulignant cependant qu'une telle protection était difficile à garantir dans la durée.

2. Des « adaptations » à la loi républicaine

De tous temps, la Corse n'a appliqué la loi républicaine que de manière relative : les « aménagements » constatés en ce domaine en matière fiscale, d'urbanisme, ou plus prosaïquement de circulation urbaine ou routière en portent témoignage.

Devant la commission, un officier de la gendarmerie a porté une appréciation sur la « dérive civique » observée en Corse : « on constate une incivilité croissante, désormais constitutive de l'affirmation identitaire : arrogance, mépris total du code de la route, détention et port illégaux d'armes. Ce phénomène est répandu chez certains jeunes qui s'identifient volontiers aux thèmes nationalistes. L'exaltation de leur engagement clandestin n'est pas contradictoire avec un goût prononcé pour les bienfaits de la société de consommation (véhicules, loisirs nocturnes) auxquels on accéderait sans effort ».

L'Etat républicain est ainsi doublement provoqué : les règles inhérentes à une vie civile normale sont trop souvent ridiculisées27(*). Dans le même temps les aides financières de l'Etat, loin d'être méprisées, sont fréquemment détournées de leur fin au profit d'une consommation ostentatoire. Ainsi la Corse compte-t-elle un des plus forts taux d'équipement en grosses cylindrées et autres véhicules tout terrain de luxe.

3. Une difficile « immersion » des forces de sécurité dans la population

Tous les interlocuteurs de la commission chargés de recueillir des informations et des renseignements, particulièrement ceux rencontrés en Corse, ont souligné l'extrême difficulté de leur tâche, d'une part à cause des réticences déjà mentionnées de la population à s'exprimer, d'autre part du fait de l'emploi systématique de la langue corse par les personnes suspectées ou interpellées.

S'agissant des gendarmes, ils sont privés, en Corse, de l'atout que représente traditionnellement pour eux leur bonne insertion dans la population, et de la confiance qui leur est accordée. L'un d'entre eux a précisé à la commission d'enquête que les rapports courtois que ses collègues et lui-même entretenaient avec leurs voisins ne se limitaient qu'à des conversations générales, notamment sur le climat.

S'agissant des policiers, dont une proportion importante des effectifs affectés en Corse sont d'origine insulaire, ils sont plus nombreux à maîtriser correctement la langue corse. Si des liens amicaux ou familiaux les rapprochent également de la population de l'île, s'agit-il d'un atout ?

De nombreux interlocuteurs de la commission ont stigmatisé la « porosité » des services de police. Mais comment exercer une surveillance, lorsque l'on est proche des personnes surveillées ?

* 25 La politique de fermeté engagée en 1998 a pourtant porté ses fruits : le nombre des attentats par explosifs qui était de 315 en 1997 est tombé à 98 tandis que le nombre des actions violentes liées au séparatisme s'est réduit de 361 à 132.

* 26 Un élu insulaire a relaté à la commission d'enquête les conditions dans lesquelles, il y a une quinzaine d'années, un commerçant refusant de se plier au racket s'était, sur ses conseils, mis en rapport avec la police pour obtenir une protection. Elle lui a été refusée : il fut assassiné le lendemain de son passage au poste de police.

* 27 Port du casque pour les conducteurs de deux-roues et de la ceinture de sécurité pour les automobilistes, prohibition d'un stationnement automobile anarchique.