EXPOSÉ GÉNÉRAL

I. ÉTENDRE LE RENFORCEMENT DE LA SÉCURITÉ SANITAIRE À L'ENVIRONNEMENT

A. UN PROJET QUI S'INSCRIT DANS LA DÉMARCHE DE LA LOI DU 1ER JUILLET 1998

L'Agence française de sécurité sanitaire environnementale (AFSSE), que la proposition de loi soumise à votre examen propose de créer, se situe dans le droit fil de la réflexion lancée par votre commission qui a conduit à l'adoption de la loi n° 98-535 du 1 er juillet 1998 relative au renforcement de la veille sanitaire et du contrôle de la sécurité sanitaire des produits destinés à l'homme .

1. La prise en compte de la sécurité sanitaire de l'environnement

Lors de l'élaboration de la proposition de loi sénatoriale 1( * ) sur la sécurité sanitaire, une priorité avait été accordée à la refonte des structures administratives sanitaires et des règles de droit, dans un domaine relativement aisé à définir et aux conséquences les plus immédiates pour la santé, à savoir celui des produits destinés à l'homme en distinguant les produits de santé d'une part et les aliments d'autre part.

En 1998, l'Assemblée nationale avait introduit dans la loi susvisée, à l'initiative de MM. André Aschieri et Jean-François Mattei, un article 13 prévoyant que le Gouvernement remettrait au Parlement un rapport " sur l'opportunité et la faisabilité de la création d'une Agence de sécurité sanitaire de l'environnement ".

Lors de la discussion du texte, votre commission avait approuvé cette disposition qui manifestait " à la fois la conscience des liens importants entre santé et environnement, celle du fait qu'il n'était pas possible de tout faire à la fois et qui témoignait aussi de l'absence de travaux préparatoires suffisants pour créer une agence de sécurité sanitaire de l'environnement " 2( * ) .

Le 18 mai 1998, le Premier ministre a confié à M. Aschieri et à Mme Grzegrzulka, députés, une mission d'analyse et de réflexion 3( * ) relative à " la prévention, l'évaluation et la gestion des risques sanitaires liés à des perturbations de l'environnement ". Cette mission devait notamment réfléchir à la création d'une " agence de sécurité environnementale ". Il est intéressant de constater que le Premier ministre n'avait pas repris exactement le terme du législateur qui visait précisément une agence de sécurité sanitaire de l'environnement.

Ce rapport a été rendu public le 16 novembre 1998. Les deux députés recommandaient tout d'abord au Premier ministre des mesures générales d'amélioration de la coordination au sein de la sphère gouvernementale, par la mise en place d'un plan national pluriannuel " santé environnement ", la formalisation accrue de la coopération interministérielle et la création d'un Haut comité scientifique en santé environnementale pour mieux coordonner le travail des comités scientifiques existants.

Dans le prolongement de la loi du 1 er juillet 1998, les deux députés proposaient le renforcement de la veille et la création d'une agence de sécurité sanitaire environnementale.

Les 16 propositions du rapport de M. André Aschieri
et de Mme Odette Grzegrzulka

1. Afficher une stratégie dans un plan national pluriannuel en santé-environnement

2. Elargir le Comité national de sécurité sanitaire et l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) au ministre chargé de l'environnement

3. Formaliser une coordination interministérielle formalisée par la mise en place d'un Comité de liaison interministériel de sécurité sanitaire environnementale

4. Créer un Haut comité scientifique en santé environnementale auprès des ministres chargés de l'environnement et de la santé

5. Rationaliser les moyens de l'Etat

6. Améliorer la veille, par le développement de l'Institut de veille sanitaire (IVS) et la création de l'Institut de veille environnementale

7. Renforcer la recherche et l'expertise en toxicologie, écotoxicologie, épidémiologie, en évaluation des expositions et en microbiologie

8. Renforcer le lien entre recherche et expertise par une meilleure reconnaissance des métiers de l'expertise

9. Développer et coordonner l'évaluation des risques par la création d'une agence de sécurité sanitaire environnementale

10. Renforcer l'indépendance des médecins du travail

11. Mieux gérer les priorités locales par l'établissement, par les préfets, des plans régionaux et départementaux d'hygiène et de sécurité sanitaire environnementale

12. Améliorer le débat public et l'information par la publication de divers rapports annuels

13. Revaloriser le rôle du Parlement en prévoyant un rapport annuel du Gouvernement sur l'exécution du plan national pluriannuel en santé-environnement et en doublant le nombre de parlementaires au sein de l'Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques

14. Appliquer de manière plus rigoureuse la réglementation existante en matière d'environnement

15. Former les principaux acteurs de la santé environnementale

16. Renforcer la formation à l'école

S'inspirant des conclusions du rapport susvisé, trois propositions de loi 4( * ) ont été chronologiquement déposées à l'Assemblée nationale qui ont été réunies pour un examen commun par la commission des Affaires culturelles, familiales et sociales le 5 avril dernier.

Le texte adopté par la commission a été examiné en séance publique dans le cadre de l'ordre du jour réservé aux groupes, le 25 avril 2000, à la demande des députés du groupe radical, citoyen et vert (RCV).

2. Le " troisième volet " de l'évaluation des risques sanitaires

Il est proposé dans la présente proposition de loi, adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale le 25 avril dernier, de créer une nouvelle agence, qui viendrait compléter le dispositif mis en place à l'initiative du Sénat qui comprend aujourd'hui un institut et deux agences coordonnés par un Comité national de la sécurité sanitaire .

Il convient de rappeler l'économie du dispositif actuel.

L' Institut de veille sanitaire (IVS) est chargé de détecter tout événement susceptible d'affecter la santé de la population, d'alerter les pouvoirs publics en cas de menace pour la santé publique et de formuler des recommandations ( article L. 1413-2 et suivants du code de la santé publique ).

M. Jacques Drucker, directeur général de l'IVS, a confirmé, lors de son audition, que ses thèmes d'action incluaient actuellement les maladies infectieuses, la surveillance des effets de l'environnement sur la santé, la surveillance des risques d'origine professionnelle, les maladies chroniques et les traumatismes.

La coordination et la valorisation des activités de surveillance appliquées à tous ces champs de la santé publique impliquent pour l'IVS de développer ou de veiller à la cohérence des systèmes d'information épidémiologique intégrant des fonctions d'alerte.

L' Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) est chargée de l'évaluation des bénéfices et des risques liés à l'utilisation de l'ensemble des produits de santé ou à finalité sanitaire ainsi que des produits cosmétiques ( articles L. 5311-1 et suivants du code de la santé publique ).

En outre, l'AFSSAPS participe à l'application des lois et règlements relatifs à l'évaluation, aux essais, à la fabrication, à la préparation, à l'importation, à l'exportation, à la distribution en gros, au conditionnement, à la conservation, à l'exploitation, à la mise sur le marché, à la publicité, à la mise en service ou à l'utilisation des produits précités. Elle rend également publique une synthèse des dossiers d'autorisation de tout nouveau médicament.

Enfin, l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) est chargée d'évaluer les risques sanitaires et nutritionnels que peuvent présenter les aliments destinés à l'homme ou aux animaux ( article L. 1323-1 du code de la santé publique ).

L'Agence couvre l'ensemble de la filière alimentaire depuis la production de matières premières jusqu'à la distribution au consommateur final. Elle évalue les risques sanitaires et nutritionnels que peuvent présenter les aliments destinés à l'homme ou aux animaux, y compris ceux pouvant provenir des eaux destinées à la consommation humaine, des procédés et conditions de production, transformation, conservation, transport, stockage et distribution des denrées alimentaires, ainsi que des maladies ou infections animales, de l'utilisation des denrées destinées à l'alimentation animale, des produits phytosanitaires, des médicaments vétérinaires, notamment les préparations extemporanées et les aliments médicamenteux, des produits antiparasitaires à usage agricole et assimilés, des matières fertilisantes et supports de culture, ainsi que des conditionnements et matériaux destinés à se trouver en contact avec les produits susmentionnés.

Ainsi, la nouvelle agence, qui serait chargée de " contribuer à assurer la sécurité sanitaire dans le domaine de l'environnement ", viendrait compléter le dispositif destiné à fournir des éléments d'évaluation aux responsables politiques pour éclairer leurs décisions.

Elle serait en relation avec l'IVS dont la mission d'alerte serait ainsi mieux affirmée dans le domaine de l'environnement ( article 4 ). Elle serait placée sous l'autorité du Comité national de sécurité sanitaire (CNSS) présidé par le ministre de la santé ( article premier ).

B. LE VASTE CHAMP DE LA RELATION ENTRE SANTÉ ET ENVIRONNEMENT

Ce qui peut étonner au premier abord lors de la lecture du texte transmis par l'Assemblée Nationale, c'est que la notion d'environnement ne fasse pas l'objet d'une définition.

1. L'environnement : une notion globale

Il n'est pas inutile de rappeler que la notion d'hygiène des milieux a été à l'origine de la santé publique : Hippocrate ( 460-377 av. JC ) dans son traité majeur Des airs, des eaux et des lieux propose une étude systématique des relations entre la maladie et l'environnement.

Il reste que le concept d'environnement, c'est-à-dire " ce qui entoure l'homme ", ne cesse de s'élargir, à mesure que les connaissances progressent, et de se compliquer dans la mesure où l'homme lui-même est un puissant facteur de perturbation de son environnement naturel.

En effet, la première perception de l'environnement porte sur les milieux naturels : l'environnement naturel englobe à la fois l'air, l'eau et les sols.

Les facteurs de danger peuvent être indépendants de l'activité humaine (présence de radon d'origine géologique par exemple) mais sont le plus souvent provoqués par l'activité industrielle et agricole : pollution atmosphérique par les rejets des fumées et des gaz ; pollution de l'eau par les effluents toxiques ; pollution des sols par l'utilisation de produits chimiques.

Dans l'écosystème, les risques interagissent : une pollution atmosphérique peut perturber les systèmes aquatiques du fait des phénomènes météorologiques ; la pollution des sols peut entraîner une pollution des eaux des nappes phréatiques.

La pollution des milieux a une incidence sur la faune et la flore et donc sur l'alimentation humaine : les substances toxiques peuvent se concentrer tout au long de la chaîne alimentaire. Sécurité sanitaire alimentaire et sécurité sanitaire environnementale sont donc parfois très " intriquées " justifiant d'autant plus l'existence d'une instance de coordination comme le CNSS.

La notion d'environnement naturel ne doit pas faire oublier les effets sur la santé dans les habitats créés ou modifiés artificiellement par l'homme : il est possible alors de distinguer l'environnement professionnel, l'environnement domestique ou encore l'environnement dans les moyens de transports publics ou privés.

Comme l'a souligné M. Bernard Festy, président de l'Association pour la prévention de la pollution atmosphérique (APPA) lors de son audition, la nouvelle agence devra avoir une vision globale de l'environnement et analyser les risques générés aussi bien par les substances que par les processus ou les infrastructures.

2. Les facteurs de risque sont multiples

Le professeur Denis Zmirou distingue la notion de risque et celle de danger en matière de sécurité sanitaire.

Le risque , c'est-à-dire la probabilité de contracter une maladie ou de décéder, se différencierait du danger qui représente en quelque sorte la nocivité intrinsèque d'un produit ou d'une substance.

Comme le souligne le professeur Denis Zmirou : " Un danger n'est vraiment dangereux (dans le sens commun du mot) que si des gens y sont exposés. Une barre de radium perdue au milieu d'un lieu désertique peut être fort fâcheuse pour le fennec, elle n'occasionne pas pour autant un risque pour l'homme, sauf pour le chasseur de fennec " 5( * ) .

Il précise aussi que le risque existe dès lors qu'apparaît un contact par inhalation, ingestion ou par voie cutanée, avec le produit dangereux qui entraîne une exposition. Cette exposition pourra se caractériser par une dose externe ou une dose interne.

Pour évaluer les effets de l'environnement sur la santé d'une population, il faut savoir mesurer les risques et les comparer pour exprimer quantitativement les conséquences d'une exposition sur la santé de l'homme.

S'agissant de la nature des risques sanitaires qui peuvent affecter l'homme, trois grandes catégories méritent d'être distinguées :

Les risques biologiques dus aux virus, aux microbes et aux bactéries est le plus ancien ; il a donné naissance à la notion d'hygiène publique.

Les contaminants infectieux transmis par l'eau et les aliments ont une propagation immédiate, ce qui a conduit très tôt à l'adoption de dispositifs sanitaires de protection.

Il reste que les agents bactériens pathogènes sont toujours à l'oeuvre en particulier dans les locaux qui sont de véritables " pièges à pollution " : on peut repérer un syndrome des bâtiments malsains (SBM) provoqué par les micro-organismes (virus, champignons microscopiques et bactéries) et aggravé en cas de mauvais entretien ou de défaut de conception d'un système de conditionnement d'air.

Il faut également citer les germes pathogènes dans l'eau de baignade.

Les risques chimiques sont parfois brutaux si l'on se réfère aux grandes pollutions dues au mercure (Minamata au Japon de 1952 à 1973) ou à la dioxine (Seveso en 1976) ; parfois insidieux lorsque l'on songe à la pollution due aux nitrates ou à l'amiante ;

Les substances chimiques sont porteuses de forts risques pour la santé humaine.

L'utilisation de l'amiante , pour ses propriétés thermiques et mécaniques, a entraîné une augmentation majeure de fibroses pulmonaires, de cancers et de mésothéliomes (cancer de la plèvre).

Le plomb , transmis par les poussières et l'eau, qui diffuse rapidement par la circulation sanguine pour atteindre les organismes vitaux, a des effets hématologiques, rénaux, cardio-vasculaires, cancérogènes et peut perturber les processus de mémorisation et d'apprentissage de l'enfant.

Les éthers de glycol très utilisés dans les produits industriels et domestiques (carburants aéronautiques, produits photographiques, peintures, encre, colles, vernis, teintures...) peuvent, en cas d'exposition en milieu professionnel, entraîner des troubles de la reproduction ou entraîner diverses malformations congénitales ; les dioxines ( polychlorodibenzodioxines PCDD ) et autres composés organiques halogénés sont produits par tout phénomène de combustion de matériaux organiques ou comportant du chlore, du carbone et de l'oxygène -en particulier par l'incinération des déchets ménagers. D'une grande stabilité, physique et chimique, ils se concentrent le long de la chaîne alimentaire et font l'objet d'études sur leur incidence sur l'homme.

Le benzène peut entraîner des anémies, des troubles neurologiques chez les travailleurs professionnels fortement exposés.

Les risques physiques : ceux-ci peuvent recouvrir des risques accidentels comme les explosions de silos (explosion du silo de Blaye en 1998) ou les accidents telluriques (effondrements miniers) mais aussi les conséquences des rayonnements , qu'il s'agisse des rayonnements radioactifs ou des ondes radioélectriques et électromagnétiques.

Il convient par ailleurs de distinguer :

- le rayonnement ionisant ou radiation, qui se traduit par une émission de particules parce que l'énergie très élevée qu'il possède est capable de provoquer la rupture des liaisons à l'intérieur des molécules et des atomes : l'exposition au rayonnement ionisant qui peut être d'origine naturelle (radon), accidentelle ou médicale (radiodiagnostic) soulève le délicat problème de la dose minimale dangereuse.

- le rayonnement non ionisant qui correspond à des ondes électromagnétiques provenant de sources naturelles ou artificielles.

Dans ce dernier cas, l'exposition se fait alors par le biais des émetteurs de radio ou de télévision, des appareils électroménagers (four à micro-ondes), des écrans d'ordinateur, des téléviseurs, des systèmes de sécurité dans les aéroports et les magasins, des transformateurs, des radars, des pylônes et réseaux de ligne à haute, moyenne et basse tensions et, plus récemment, des récepteurs de téléphonie mobile.

Enfin, doivent être mentionnés le rayonnement ultraviolet d'origine solaire ou artificielle et le bruit qui entraîne des troubles auditifs mais également des troubles d'ordre psychosomatique.

Cette ébauche de classification des différents risques ne doit pas faire oublier que, dans la réalité, les effets des différents types de risque peuvent se conjuguer : comme l'a souligné, lors de son audition, M. Jean-François Lacronique, directeur de l' Office de protection contre les rayonnements ionisants (OPRI), un risque nucléaire émanant d'une centrale comporterait d'abord un risque chimique compte tenu de la nocivité des liquides employés dans les centrales pour assurer le refroidissement ou impliqués dans les réactions nucléaires.

Il reste que pour percevoir ce que recouvre la notion d'environnement pour l'Assemblée nationale, il faut se référer au rapport et aux exposés des motifs des propositions de loi plutôt qu'au texte lui-même qui est assez laconique.

Encore ces exposés des motifs, ainsi que le rapport de M. André Aschieri, rapporteur du texte à l'Assemblée nationale, omettent-ils de mentionner que la nouvelle agence n'a pas vocation à recouvrir le risque nucléaire. Dans leur rapport, M. Aschieri et Mme Grzegrzulka indiquaient qu'ils avaient exclu du champ de celui-ci les questions relatives à la sécurité nucléaire car " pour ces dernières, il existe un dispositif institutionnel d'évaluation et de gestion des risques, qui a fait l'objet encore récemment d'études approfondies ".

Il a été confirmé à votre rapporteur que la nouvelle agence n'avait pas pour objet de traiter les questions relatives au risque radioactif, ces dernières devant être abordées dans le cadre de l'organisme unique dont M. Jean-Yves Le Déaut a proposé la création dans son récent rapport 6( * ) .

Il est surprenant de constater que les députés ont exclu le risque physique radioactif des attributions de la future agence , alors que dans ce domaine, on sait combien la vigilance et la sensibilité de l'opinion publique sont grandes.

L'absence de définition claire de l'environnement, expliquée par le souci de ne pas restreindre a priori et involontairement le rôle de la future agence, fait planer une ambiguïté sur le sort des questions relatives aux effets du rayonnement nucléaire sur la santé. L'objectif ne serait-il pas, demain, à la faveur d'une nouvelle loi, de déposséder définitivement l'agence d'une compétence qui ne lui est pas expressément dévolue par le texte actuel ?

De ce point de vue, l'agence risque de ne pas tenir ses promesses : présentée comme dotée d'une clause de compétence générale, elle risque fort de voir lui échapper très rapidement des questions dont l'impact sur l'opinion publique est crucial.

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