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L'expatriation des compétences, des capitaux et des entreprises

 

2. Une diminution des marges de manoeuvre des États

On ne saurait réfléchir aux moyens pour les pouvoirs publics de faire face à la mondialisation sans s'attarder sur les instruments dont ils disposent. De ce point de vue, l'État d'hier, maître de son budget et de sa monnaie, est aujourd'hui dépossédé de nombre de ses prérogatives.

En Europe, les marges de manoeuvre de l'État ont été réduites non seulement par l'unification des marchés et, en particulier, des marchés financiers, mais également par la construction communautaire, qui constitue, à bien des égards, une réponse à la mondialisation.

Les États européens ont, en quelques années, perdu trois variables d'ajustement, considérées hier comme les principaux outils d'une politique économique.

La première, la politique budgétaire, est aujourd'hui contrainte par le traité de Maastricht et celui d'Amsterdam, qui encadrent le déficit et le montant de la dette et interdisent toute monétisation de la dette publique. Les performances des États dans ce domaine sont aujourd'hui sous la surveillance de la Commission de la Banque centrale européenne et de celle, tout aussi (sinon plus) redoutable, des marchés.

La deuxième, la politique monétaire, permettait hier d'agir sur le niveau général des prix et, donc, d'influencer les anticipations des acteurs économiques. Avec la monnaie unique, l'ajustement monétaire a disparu.

La troisième est la politique de change, qui offrait la possibilité, à travers des dévaluations compétitives, d'acquérir ou de reconquérir des parts de marchés externes. Avec l'introduction de l'euro, cet instrument, que l'unification des marchés des changes rend de plus en plus difficile à maîtriser, a été mis en commun.

Dépossédés de la maîtrise de la monnaie et d'une large part de leur budget, deux éléments, qui, autrefois, suffisaient à les définir et à fonder leur existence, les États ont pour responsabilité, aujourd'hui, de mettre en oeuvre des politiques structurelles tendant à assurer la compétitivité de leur système productif dans la compétition internationale.

Comme des chefs d'entreprise, ils sont amenés à mettre en valeur un territoire national, comme s'il s'agissait d'un produit ou d'un service global ; ils doivent s'efforcer de le positionner sur un marché ultra concurrentiel tant du point de vue du prix que de la qualité, sans méconnaître l'importance des phénomènes d'image.

3. Une concurrence fondée sur la compétitivité globale des territoires et sur leur image

Pour accroître l'attractivité de leur territoire, les États doivent jouer sur les différents paramètres qui rentrent en ligne de compte dans les décisions d'implantation dans tel ou tel pays. Ces critères varient selon qu'il s'agit d'entreprises, de personnes physiques ou de capitaux. Au sein de chacune de ces catégories, les critères diffèrent, également, selon les secteurs concernés et les objectifs poursuivis.

Si l'on met de côté les capitaux qui répondent essentiellement à des critères de rentabilité financière, et les catégories de personnes très spécifiques comme les universitaires, et que l'on se concentre sur les activités entrepreneuriales, on peut alors distinguer deux séries de critères.

La première série correspond à des indicateurs stratégiques liés à la taille du marché et à son dynamisme, voire à l'existence de sources d'approvisionnement en matières premières et la qualité des infrastructures. Toutes les études sur les investissements directs à l'étranger soulignent l'importance de ces données stratégiques. Entre pays développés, les décisions d'implantation correspondent d'abord à des logiques de stratégie commerciale et industrielle.

L'engouement des entreprises des secteurs des nouvelles technologies de l'information pour les États-Unis peut s'expliquer, par exemple, très largement, par l'avance considérable de ce pays, qui représente à lui seul plus de 60 % du marché mondial des technologies de l'information et, dans certains créneaux spécialisés, plus de 80 % de ce marché. Comme l'a souligné lors de son audition, M. Christian de Perthuis, économiste au Bureau d'informations et de prévisions économiques (BIPE) : « Les États-Unis constituent un pôle d'attractivité sans équivalent au monde pour les entrepreneurs de la nouvelle économie. Ceci va très probablement perdurer pour des raisons de fond : le facteur temps (les USA ont débuté leur révolution numérique avec 2 ou 3 ans d'avance et on sait que rattraper une courbe d'expérience prend du temps), et l'effet taille du marché (qui attire les entrepreneurs, au niveau des marchés financiers, des ressources humaines, du business...) »

La deuxième série de critères correspond à des indicateurs fiscaux, juridiques et sociaux. Fiscalité des entreprises et des personnes, charges sociales, stabilité du cadre réglementaire, attitude des administrations, flexibilité du marché du travail, coût et productivité de la main-d'oeuvre, sont autant de critères objectifs sur lesquels se fondent des décisions d'implantation.

L'importance de ces critères varie selon que le choix de la localisation intervient lors de la création de l'entreprise, lors de la création de nouvelles activités ou de l'entrée sur de nouveaux marchés ou lors d'une fusion avec une nouvelle entité. Leurs appréciations diffèrent, également, selon que l'implantation concerne un siège social, pour lequel les aspects juridiques et fiscaux sont essentiels, un centre de recherche fondamentale, pour lequel la qualification des salariés est le critère essentiel ou une unité de production pour laquelle entrent en jeu à la fois la proximité d'un marché porteur, la compétitivité des salariés et la qualité de l'environnement entrepreneurial.

A ces critères objectifs il faut ajouter des critères plus subjectifs, liés à l'image que véhicule chaque pays.

L'évaluation des critères objectifs en effet coûte cher et s'avère difficile. Certains critères sont variables dans le temps, d'autres indicateurs diffèrent d'une région à l'autre au sein d'un même pays. Certains facteurs, comme les relations avec l'administration ou la qualité de la main d'oeuvre, sont difficilement quantifiables. Toutes ces raisons expliquent que l'utilisation d'indicateurs quantitatifs ne laisse pas moins une large part aux questions d'image. Ainsi pour MM. Alexandre Joubert-Bompard et Claude Wendling, qui ont participé à la rédaction du rapport de M. Lavenir sur l'attractivité de la France « l'image de marque des pays auprès des investisseurs étrangers et de la petite communauté des cadres dirigeants internationaux qui décident des implantations, est essentiel pour attirer les entreprises ».

L'attractivité d'un territoire apparaît, en outre, comme un processus cumulatif. Associant qualités objectives et image positive auprès des investisseurs internationaux, certaines régions attirent de nouveaux venus, qui par leur présence même renforcent leur attractivité.

La polarisation des activités financières à Londres illustre ce processus, que certains appellent un « effet de place ». La dynamique de l'économie américaine en matière de nouvelles technologies participe également du même processus. Comme l'a souligné M. Michel Didier, directeur de Rexecode « toute personne souhaitant s'orienter vers ce secteur est inéluctablement attirée par les États-Unis. Il y a donc pour les jeunes et pour les jeunes entreprises un phénomène d'attraction très fort, d'autant que l'espérance de gain, si l'on réussit aux États-Unis, est beaucoup plus forte qu'en France. On peut dire que le phénomène s'auto-entretient et provoque une divergence continue entre les États-Unis, qui profitent à plein de la dynamique de la nouvelle économie, et l'Europe ».

FACTEURS D'ATTRACTIVITÉ ET POLITIQUES DE COMPÉTITIVITÉ

Facteurs d'attractivité

Types de politique

Stabilité macroéconomique

Facteurs de production généraux :

Ressources naturelles

Capital productif

Infrastructures

Population active

Education/qualifications de base

Recherche, développement, technologie

Performance des marchés :

Marchés de capitaux

Marché du travail

Politique budgétaire

Politique fiscale

Politique monétaire

Politique structurelle

Politique de santé

Politique d'éducation

Politique de l'emploi

Politique de recherche et technologie

Politique fiscale

Régulation financière

Droit des sociétés et des actionnaires (corporate governance)

Régulation du marché de l'emploi

Politique de l'État providence

Performance des réseaux :

Secteurs et leur interaction

Innovation

Structure de la demande

Politique de concurrence

Politique commerciale

Marché unique de l'UE

Politique industrielle

Source : adapté de Jacquemin (A.), Pench (L.) (éd.) : « Pour une compétitivité européenne », p. 11, 14 et sui.

Cette nouvelle compétition économique se joue donc sur un ensemble de critères très larges et engage des processus dont les États n'ont qu'une maîtrise très relative. Dans la mesure où cette concurrence porte in fine sur la performance globale des territoires, l'ensemble de la politique économique des États est concernée. Il leur faut, à la fois, assurer un cadre macro-économique stable, des coûts de production compétitifs, des systèmes de financement abondants, des infrastructures performantes, un marché du travail flexibles, une main d'oeuvre formée. Bref, il leur faut jouer sur tous les tableaux.

Nouvelle donne pour les agents économiques, la mondialisation est également un nouveau défi pour les États. Les choix de localisation des acteurs économiques jugent en continu de la pertinence des politiques publiques. La mondialisation sanctionne ainsi les choix à contre-courant et favorise les environnements les plus porteurs.