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Délinquance des mineurs : la République en quête de respect (rapport de la commission d'enquête sur la délinquance des mineurs ) (rapport)

 

2. Des « proches » à l'influence équivoque

Les parents ne sont pas seuls à assurer l'éducation des jeunes. Déterminante à la petite enfance, leur influence a même tendance à décliner au profit de quatre acteurs au fur et à mesure que l'adolescence s'approche. Ces acteurs peuvent être des adjuvants des parents mais peuvent aussi les concurrencer dangereusement. Ces concurrents des parents, dont l'influence est établie sont les fratries, les pairs, les adultes référents et les médias.

a) Les fratries

Au premier rang de ces proches, part entière de la cellule familiale, figurent les fratries dont l'influence est indéniable dans l'initiation à des comportements délinquants. Le ou les frères plus âgés jouissent d'une influence sur les plus jeunes qui peut, selon les cas, utilement compléter ou dangereusement concurrencer celle des parents. Les frères se tiennent à l'interface de la vie à l'intérieur du foyer et de la vie extérieure du jeune. Ils peuvent, mieux que les parents, exercer un regard sur les fréquentations de leurs cadets mais également les associer à des comportements déviants ou les introduire au sein de bandes.

Une autre influence, indirecte, est exercée par les fratries et doit être ici évoquée. Après des années de mise en avant d'un modèle sympathique de la politique de la Ville, « le grand frère », il est temps de jauger l'efficacité de cette image si souvent citée. En réalité, le modèle des « grands frères » ayant accompli un parcours scolaire exemplaire n'est souvent qu'un anti-modèle. Confrontés, malgré des diplômes, à des difficultés d'insertion et à des discriminations, condamnés à des emplois précaires et peu rémunérés, beaucoup ne peuvent même pas envisager un départ du domicile parental. Ces modèles là, in fine et à leur corps défendant, font figure de repoussoir pour des plus jeunes dont la considération se tourne vers tel sportif de haut niveau, tel musicien reconnu ou, car il est malheureusement plus accessible, tel petit caïd du quartier.

b) Les groupes de pairs

Alors que la relation parentale occupe la majorité de l'espace affectif d'un enfant dans sa petite enfance, les groupes de pairs exercent un effet d'entraînement et d'imitation à partir de l'adolescence. Le rassemblement de « copains » qui se retrouvent assez naturellement, notamment dans la rue, au bas des immeubles, est un lieu de socialisation pour les jeunes. Or, dans le cadre des groupes, la conduite de ces individus change et favorise l'entraînement : des « bêtises » sont plus facilement commises. Certaines sont d'ordre initiatique, elles témoignent que l'enfant est « digne » d'appartenir au groupe. D'autres sont faites dans l'optique d'une entreprise délinquante délibérée -il s'agit souvent là des délits sur les biens. Enfin, certaines ne s'expliquent que par une sorte de psychologie de groupe, une sorte de « coup de tête » collectif. Beaucoup d'actes dans ce cadre ne sont pas prémédités. Mais, alors qu'ils pourraient constituer un espace utile de construction de l'enfant, lui apprenant les règles de la socialisation et le respect des autres, les groupes de pairs, par absence d'encadrement, exercent souvent une influence négative sur les adolescents. Les jeunes laissés à eux-mêmes deviennent très vite potentiellement à risques.

c) Les adultes référents

L'influence des groupes de pairs ne serait pas déterminante si elle ne se conjuguait pas à une remarquable absence d'adultes référents dans l'espace public. Les espaces urbains ne remplissent plus véritablement la mission éducative jouée traditionnellement par la « communauté », au sens du rassemblement des familles. Des réflexes encore naturels dans de petites agglomérations ont aujourd'hui disparu de la plupart des villes, anonymes parce que gigantesques.

Alors qu'aux côtés des familles, les voisins, les amis, les commerçants connus, les gardiens d'immeubles participaient à l'éducation, notamment pour le rappel des règles élémentaires, la rue n'est plus à présent qu'un lieu de transit pour les adultes qui l'ont abandonnée aux enfants. Une personnalité auditionnée par la commission33(*) a sans doute raison de souligner qu' « au lieu de dire « toi là-bas » si je dis « Charles qu'es-tu en train de fabriquer ? » cela change tout », mais force est de constater que dans la plupart des lieux publics, bien peu d'adultes élèvent la voix sur des enfants en train de commettre une incivilité ou un délit. Il n'y a même plus de « toi là-bas ».

Le désinvestissement des adultes atteint un degré inquiétant. Pour M. Guillaume Marignan, éducateur sportif, « Plus personne n'est responsable. Imaginez que vous placiez sur un même rang formant une belle ligne l'Education nationale, la police, la gendarmerie, les collectivités, les parents, les présidents d'associations, les éducateurs sportifs, et que vous disiez : « A mon signal, vous avancez. Plus vous allez loin, plus vous estimez avoir une part de responsabilité en pourcentage dans l'éducation des enfants. » Que verriez-vous ? Aujourd'hui, quand on donne le signal, plus personne n'avance. Tout le monde se regarde et l'on découvre que personne ne se sent responsable »34(*).

Il existe bien évidemment des malentendus, comme en témoignent les difficultés des familles originaires d'Afrique de l'Ouest, pour qui la fonction parentale est en réalité partagée par l'ensemble de la communauté, le village. C'est avec confiance que les parents laissent leurs enfants sortir, certains que d'autres adultes, dehors, sont vigilants à leur tour. Peut-on dire qu'il s'agit là de naïveté alors que ces parents, finalement, s'imaginent la réalité telle qu'elle devrait être ?

Au total, dans un cadre urbain déserté par les parents, les voisins, ou les amis, d'où les gardiens d'immeuble ont progressivement disparu, les jeunes ne sont plus confrontés qu'à deux catégories d'adultes : ceux investis d'une mission au titre de la politique de la ville, dont on connaît par ailleurs les difficultés, et des adultes délinquants excellant à les apprivoiser dans l'optique d'en faire des supplétifs.

d) Les médias

La télévision a pénétré à un tel point la vie des familles et joue un tel rôle dans le quotidien des enfants qu'on peut, sans exagérer, parler de « troisième parent » pour la désigner. La consommation de programmes télévisuels occupe plusieurs heures dans le quotidien de l'enfant et de l'adolescent, particulièrement vulnérables aux contenus véhiculés par la télévision. Elle pourrait constituer un outil éducatif par excellence si les enfants et les adolescents savaient d'eux-mêmes l'utiliser. Or, et contrairement à ce qu'il y paraît, la télévision, comme les autres médias, nécessite une éducation.

En l'absence de cette éducation, les enfants sont très vulnérables au spectacle d'images susceptibles de les déstabiliser gravement. Une recherche35(*) a été confiée à M. Serge Tisseron, psychiatre, que la commission a entendu, pour mesurer l'influence des images sur les enfants et les adolescents. Les résultats de cette recherche sont riches d'enseignement. Les images violentes auxquelles les jeunes sont confrontés quotidiennement, tant par le biais de fictions que d'images d'information, engendrent toute une série de réactions émotives comme « l'angoisse, la colère, la peur, la honte » et appellent des « réactions de lutte » liées aux tensions désagréables ressenties. Enfin, cette recherche précise que « le choc que des images violentes font courir à la personnalité encourage à renoncer à certains repères personnels et à adhérer plus massivement à ceux du groupe ».

L'exposition quotidienne des jeunes à la violence avait été évaluée par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) en 199536(*). Le Conseil constatait notamment la prolifération, dans les programmes, des actes violents -une dizaine en moyenne par heure de fiction- qui n'épargne pas, loin s'en faut, ceux destinés aux plus jeunes (les dessins animés).

Pour autant, la réglementation trouve rapidement ses limites dans la recherche d'une protection des mineurs qu'elle souhaite parfaitement étanche. La signalétique informant le public de l'âge d'accessibilité d'un programme n'est guère contraignante. Un quotidien du matin37(*) rendait compte dernièrement de la diffusion effarante de la pornographie, pourtant interdite aux mineurs, dans les quartiers sensibles.

Il n'est sans doute pas réaliste de croire que l'on pourra empêcher les enfants ou les adolescents d'accéder aux images de violence. A tout le moins conviendrait-il de responsabiliser davantage les médias et d'éviter certaines situations contestables telles que la diffusion en « prime time » de films interdits aux moins de douze ans. Surtout, il conviendrait de développer une véritable éducation aux médias, aujourd'hui inexistante au sein de l'Education nationale, qui serait une réponse pertinente, et constituerait un projet éducatif en soi : apprendre aux jeunes à être autonomes, critiques et responsables, dans leur rapport à l'image.

* 33 Mme Régine Florin, UNAPEL, 3 avril 2002

* 34 Audition du 22 mai 2002.

* 35 Recherche financée à part égale par le ministère de l'Emploi et de la Solidarité et le ministère de la Culture.

* 36 Enquête CSA, novembre 1995, « représentation de la violence dans la fiction à la télévision ».

* 37 Journal Libération, 22 mai 2002.