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Délinquance des mineurs : la République en quête de respect (rapport de la commission d'enquête sur la délinquance des mineurs ) (rapport)

 

CHAPITRE 2
EN PREMIÈRE LIGNE : LA FAMILLE ET L'ÉCOLE

« Le bébé du XXIème siècle ne naît pas plus violent que le bébé du XXème : la violence des jeunes, c'est un problème d'adultes, et la question que nous avons à nous poser est de savoir pourquoi notre génération d'adultes est à ce point en difficulté, comparée aux générations précédentes, pour assurer l'apprentissage de la régulation de l'agressivité et de la violence chez la génération suivante. »

Jean-Marie Petitclerc28(*)

« Lorsqu'un enfant est « mauvais » à l'école, eh bien, il est mauvais obligatoirement jusqu'à 16 ans, six heures par jour ! »

Sébastian Roché29(*)

Deux institutions sont particulièrement en charge de l'éducation des jeunes, de la transmission à ces derniers des valeurs indispensables à la civilité. Face à la montée de la délinquance, la famille et l'école sont aujourd'hui montrées du doigt. Aucune ambition de lutter contre la délinquance ne peut pourtant cheminer sans un renforcement de ces deux institutions essentielles au développement de la personnalité des enfants.

I. LA FAMILLE : UNE INSTITUTION RELÉGUÉE

Le lien entre délinquance des mineurs et délitement familial constitue aujourd'hui une explication « tout terrain » à un phénomène qui questionne et effraie. Malheureusement, les dispositifs destinés à aider les familles les plus en difficulté sont d'une efficacité variable.

A. FAMILLES DE DÉLINQUANTS, FAMILLES DÉLIQUESCENTES ?

En qualifiant de démissionnaires les familles de mineurs délinquants, les médias établissent un lien plus ou moins étroit entre les faits délictueux des enfants et le fonctionnement d'une cellule familiale apparaissant dès lors très dégradée. Les parents ne « jouent pas leur rôle », sont « absents » voire, dans les pires des cas, « encouragent » ou « participent ».

Ce constat, « le blâme des parents », doit être modéré : les parents partagent en fait, au fur et à mesure que l'enfant grandit, leur rôle éducatif avec d'autres acteurs contre lesquels il leur est parfois difficile de lutter.

1. Des parents qui ne jouent pas leur rôle

Titulaires de l'autorité parentale, les parents sont les premiers responsables des comportements déviants de leurs enfants, comportements qu'ils se sont révélés incapables de prévenir et de réprimer. Pourtant, leur responsabilité n'est pas égale. Dans certaines familles, les parents rencontrent parfois des difficultés telles qu'ils craquent. D'autres se révèlent pervers et à l'origine des faits dont leurs enfants sont accusés.

a) Des parents en difficulté et qui parfois craquent

Les spécialistes de la famille s'accordent pour reconnaître à la famille proche une influence déterminante sur le comportement de l'enfant. Mais il n'existe pas de consensus plus précis sur la nature des difficultés familiales les plus susceptibles de favoriser l'agressivité et la délinquance.

Certes, les mutations structurelles de la famille et les discordes parentales expliquent potentiellement ces troubles. Le nombre de familles « monoparentales » augmente régulièrement depuis une vingtaine d'années. Les familles « recomposées », issues de remariage, sont aujourd'hui banalisées. Mais, contrairement à une intuition répandue, les études les plus fouillées concluent que les troubles du comportement juvénile risquent moins d'apparaître dans une famille monoparentale « équilibrée » qu'au sein d'une famille devenue un lieu de conflit. Lorsqu'elle est violente, la période du divorce favorise l'apparition de dépression chez l'enfant qui se traduit par des comportements déviants : des fugues, l'inattention ou l'absentéisme scolaire, la violence, la toxicomanie. A elle seule, la structure de la famille explique assez peu la délinquance infantile ou juvénile. Mais, conjuguée à d'autres difficultés, elle devient potentiellement porteuse de risques.

En bonne place des obstacles à l'épanouissement des familles figure la précarité économique et sociale. L'influence de ce facteur dans un contexte d'accroissement de la pauvreté et des inégalités mérite d'être soulignée.

Le chômage atteint des niveaux élevés et concentrés sur certains quartiers. Les résultats du recensement de 1999 indiquent que le taux d'activité des zones urbaines sensibles est de cinq points inférieur à la moyenne nationale, sans que ces zones n'aient par ailleurs été les grands bénéficiaires de la croissance. Quand l'emploi existe, il y est en outre davantage précaire qu'ailleurs. Les contrats à durée déterminée, l'interim ou les emplois aidés entraînent un niveau de vie plus faible et l'incertitude sur l'avenir. Pour beaucoup de familles, l'urgence reste la gestion de préoccupations immédiates, notamment le gîte et le couvert. Cette situation fait de certains parents, malgré eux, le triste exemple d'une insertion sociale en apparence vouée à l'échec.

Le nombre élevé de logements dégradés, insalubres, voire tout simplement trop exigus, la pénurie de logements adéquats sapent le travail éducatif des parents. En effet, ces derniers se trouvent contraints d'envoyer leurs enfants dehors pour des raisons de commodités, voire de sécurité. Dans ce contexte, la supervision parentale ne se fait plus. Les mauvaises conditions de logement instaurent, dans la prise en charge des enfants, une concurrence dangereuse entre les parents et la rue.

Aux difficultés familiales se joignent souvent des carences d'ordre culturel. Dans certaines cités, une majorité de parents sont peu ou pas diplômés et l'illettrisme est fréquent. Ceux qui ont eux-mêmes subi un échec à l'école ne sont pas en mesure d'aider leurs enfants dans un parcours scolaire qu'ils appréhendent d'ailleurs parfois avec amertume ou défiance. Au sein des communautés étrangères, -le collège Romain Rolland de Bagneux, visité par la commission, en compte presque trente-, certains parents parlent peu ou mal le français. Cette situation confère à des enfants, parfois très jeunes, un rôle de médiation à l'égard de l'extérieur qui affaiblit l'autorité parentale et entrave la communication des parents avec les voisins, les services sociaux ou l'école. Il faut enfin noter l'immaturité de parents très jeunes, pour qui l'on parle « d'enfants qui ont des enfants »30(*).

Aucune difficulté n'explique à elle seule les défaillances éducatives des familles. Des faisceaux d'indices permettent néanmoins d'identifier les parents les moins aptes à remplir leur rôle. Ce travail de repérage est difficile et appelle une coordination des acteurs sociaux (PMI, école...) qui n'existe, pour le moment, que dans de trop rares situations.

b) Des parents au comportement déviant

Plusieurs études menées par des spécialistes de l'enfance soulignent que l'apparition de comportements violents ne date souvent pas de l'adolescence mais remonte à la petite enfance. L'une d'entre elles31(*) précise même que le premier « pic » de conduites violentes se situerait dans la tranche d'âge 6-8 ans. A cet âge, 4 % des enfants sont des violents chroniques et le seront encore à 15 ans ; 28 % ont été violents dans la petite enfance, mais ces troubles n'ont pas perduré avec le temps. Les autres enfants de l'échantillon n'ont pas été considérés comme posant des difficultés sérieuses de comportement.

L'enseignement central de ce travail statistique est de situer à l'enfance la source des comportements de délinquance violente, et de l'éclairer par la maltraitance dont ces petits enfants sont victimes.

Des parents créent ou transmettent un véritable « cycle de la violence ». La déstabilisation psychique des enfants a lieu au contact de parents violents, ou exerçant régulièrement la violence entre eux, sur leurs proches, sur leurs enfants. Les enfants battus sont potentiellement délinquants et risquent eux-mêmes, à terme, de transmettre cette chaîne de la violence dont la famille est le vecteur.

Doivent être distingués de ce phénomène les cas d'agressions sexuelles. Des comportements déviants au sein des familles expliquent une large part des agressions sexuelles et des viols dont les mineurs sont auteurs. Ainsi, faut-il considérer que 90 % des jeunes « violeurs » ont souffert de carences parentales sérieuses et précoces, et que 40 % ont été témoins, dans leur familles, de situations d'incestes, de violences sexuelles ou de prostitution. Cette affirmation rejoint le constat de nombreuses associations de terrain, comme l'association AJAR de Valenciennes, qui prennent en charge des victimes et des auteurs -ce sont souvent les mêmes- pour rompre cette chaîne de comportements où l'agressé devient agresseur.

Enfin, à côté de ces familles présentant un ou plusieurs symptômes de débilité psychologique ou sociale se trouve une petite catégorie de familles à proprement parler délinquantes. La précarisation économique aidant, le sentiment d'exclusion grandissant, certains parents perdent des repères ailleurs évidents et ferment les yeux sur des trafics plus ou moins graves qui ont le mérite « d'améliorer » le quotidien.

Ce qui pénalement ne ressort que du recel se banalise et est progressivement considéré comme un moyen de survie dans des cités où l'existence est plus dure qu'ailleurs. M. Jean-Pierre Chartier,32(*) directeur de l'école des psychologues praticiens, a précisé à ce titre : « Il faut faire passer les normes qui n'ont pas été intégrées par ces jeunes. Il faut reconnaître qu'ils sont souvent dans des milieux dans lesquels il y a des antinormes. L'économie souterraine sert aussi à faire vivre les familles. Je me souviens d'un père qui me disait : « J'en ai marre d'aller chercher sans arrêt mon fils au commissariat, si au moins ça me rapportait ». Quand on a entendu cela, on a compris ! ».

Des cas particuliers de cette délinquance familiale sont le trafic et la consommation de stupéfiants, particulièrement le cannabis. Des parents d'aujourd'hui sont issus d'une génération qui s'est beaucoup livrée à la consommation de drogues ou, pour les plus jeunes, sont les enfants de ces derniers. D'initiés, ces parents deviennent parfois initiateurs, tolèrent ou encouragent des pratiques qu'ils ne jugent ni répréhensibles, ni préjudiciables. Les enfants trouvent dans les stupéfiants autant un échappatoire artificiel à un quotidien jugé morose qu'une source de revenus car la plupart d'entre eux sont des « dealers-consommateurs ».

Négligences parentales, conflits au sein des familles, comportements pervers, difficultés économiques sociales ou culturelles, ces situations variées contribuent, parfois en se mêlant, à ce que les parents soient dans l'incapacité d'assurer à leurs enfants un cadre propice à leur éducation, et expliquent que ces derniers trouvent, dans la délinquance, un exutoire à leur vécu familial. Néanmoins, empêchés ou réticents à jouer leur rôle, les parents ne sont pas seuls en cause : dans l'environnement familial proche ou éloigné se tiennent d'autres acteurs, prêts à les aider ou les concurrencer selon les cas, et dont l'influence est croissante à mesure que l'enfant grandit.

* 28 Educateur spécialisé - audition du 27 mars 2002.

* 29 Sociologue - audition du 6 mars 2002.

* 30 Selon l'expression de Mme Serra, membre du CCPD de Valenciennes, directrice territoriale de la prévention au Conseil général du Nord.

* 31 « Familles et délinquance » - CESDIP - Sous la direction de Laurent Mucchielli - 2000 - n° 86.

* 32 Audition du 22 mai 2002.