Allez au contenu, Allez à la navigation

Mission d'information sur la carte scolaire

27 juin 2012 : Mission d'information sur la carte scolaire ( rapport d'information )

C. DES ZONES RURALES LAISSÉES À LEURS DIFFICULTÉS MAIS QUI SAVENT INNOVER

1. Des collèges touchés par la paupérisation invisible de certaines zones
a) Une concentration méconnue des difficultés sociales en milieu rural

Les zones rurales sont nettement moins touchées par les problèmes d'évitement de la carte scolaire que les zones urbaines ou périurbaines, en raison du nombre limité d'établissements à distance raisonnable des habitations. La contrainte des temps de transports est déterminante et limite matériellement les possibilités de choix d'établissement. Seul le développement de places d'internats, hors de toute labellisation d'excellence permettraient aux jeunes ruraux de se voir offrir des options comparables à celles dont bénéficient les collégiens des villes.

Cependant, il ne faut pas confondre les moyens et les fins. La carte scolaire a été essentiellement analysée par la mission en tant qu'instrument de mixité sociale. L'objectif est de déterminer les voies et les moyens d'un meilleur brassage de publics de milieux sociaux et de niveaux scolaires différents au sein des établissements de l'éducation nationale. Or, de ce point de vue, la situation de certaines zones rurales paupérisées est très inquiétante et méritait un traitement spécifique. C'est pourquoi la mission s'est rendue dans la commune de Sainte-Foy La Grande aux confins ruraux de la Gironde et de la Dordogne.

Placée sur l'arc de pauvreté de l'Est girondin, Sainte-Foy La Grande appartient à la communauté de communes du pays foyen, qui détient le record du plus fort taux de chômage d'Aquitaine devant toutes les zones urbaines sensibles. Cette bastide médiévale concentre à la fois tous les services locaux (lycées, centre hospitalier, banques, gare) et tous les problèmes sociaux du territoire. Elle compte désormais 31 % de logements sociaux et 29 % de la population émargent au RSA.

Depuis quelques années, en effet, des populations en errance venues de la banlieue bordelaise, mais aussi du Nord de la France, se concentrent dans la petite commune dont la gare voit passer 150 000 personnes par an. Parallèlement, les familles de catégorie moyenne supérieure qui formaient la notabilité de la ville, l'ont quittée pour s'installer en périphérie. Très rapidement, la commune a vu s'affaisser la mixité sociale sur son territoire.

En conséquence, la situation du collège Elie Faure s'est fortement dégradée. Malgré l'engagement et la stabilité des équipes et le dynamisme de l'offre pédagogique, son attractivité décroît et l'homogénéité sociale et scolaire s'étend. L'évitement est le fait des classes moyennes supérieures soit via le déménagement déjà évoqué, soit par le recours au privé. Si les effectifs du privé demeurent stables à Sainte-Foy même en raison de l'exiguïté des locaux, ils progressent dans un établissement tout proche de Dordogne. Sans nier la présence de difficultés sociales dans les établissements privés également, force est de constater que c'est le collège public Elie Faure qui concentre les plus grands problèmes.

b) Les conséquences sur le collège du secteur, privé des ressources de l'éducation prioritaire

La gestion des flux d'élèves au collège Elie Faure est compliquée en raison des va-et-vient de populations pauvres et déracinées qui s'installent temporairement à Sainte-Foy pour repartir quelques temps plus tard. En 2010-2011, 32 élèves sont arrivés en cours d'année au collège et 20 l'ont quitté. En outre, les difficultés sociales des parents rejaillissent sur les enfants, dont plusieurs n'ont pas suffisamment intériorisé la norme scolaire et présentent des comportements difficiles. L'absentéisme est fréquent.

Le collège Elie Faure doit, de plus, affronter la question épineuse de la scolarisation d'enfants du voyage. Le pays foyen dispose depuis un an d'une aire accueil mais la problématique est plus ancienne, puisque plusieurs familles de gens du voyage sont installées et sédentarisées depuis les années 60 dans des conditions de vie et d'habitat difficiles. Une différence de comportement scolaire peut être relevée entre les deux groupes : les familles sédentarisées envoient beaucoup plus fréquemment leurs enfants au collège que les familles de l'aire d'accueil, dont le niveau social est plus élevé mais qui ont recours au CNED.

Bien que l'école ne soit pas encore complètement devenue une évidence pour toutes les familles de gens du voyage, le travail de conviction mené par les enseignants et les directeurs d'école porte ses fruits. L'accès à la maternelle et à l'école primaire a beaucoup progressé. Le passage dans le secondaire est encore difficile. Le collège Elie Faure accueille 50 enfants du voyage. Mais dès qu'ils arrivent en 4e, l'absentéisme croît massivement. Ils sont concentrés en SEGPA, ce qui les sépare des autres élèves et recrée une forme de ghetto au sein du collège. Le repli communautaire est fort, notamment de la part des filles. Dès 16 ans, ils quittent l'établissement, la déscolarisation des filles étant parfois plus précoce. Les familles ne sont pas du tout impliquées dans le collège et ne sont pas touchées par les fédérations de parents d'élèves, ce qui complique encore leur rapport au savoir.

Enfin, les équipes pédagogiques doivent gérer des tensions intercommunautaires entre gens du voyage et familles d'origine maghrébine. Il existe en effet un effectif important d'enfants venus du Maroc par le biais de « kéfalas », une forme d'adoption ou de tutelle légale prévue par le droit coutumier et reconnue sous certaines conditions en France. Ces élèves sont coupés de leurs parents et cumulent souvent les difficultés sociales et familiales, qui pèsent sur leurs performances scolaires et sollicitent beaucoup les services sociaux et les équipes éducatives.

Pour faire face à l'absence de mixité sociale et à l'accumulation des difficultés sociales, Sainte-Foy la Grande ne dispose par définition d'aucun des instruments de la politique de la ville, même si elle est confrontée à une concentration de problèmes très comparable à ce que connaissent les quartiers défavorisés des grandes métropoles. En outre, le collège Elie Faure n'appartient pas à l'éducation prioritaire et n'obtient donc pas de ressources supplémentaires de la part du rectorat. Le RASED local est même démantelé, alors que le public scolaire du pays foyen mérite un surcroît d'aide dès le primaire.

Votre rapporteure considère qu'il s'agit là d'un cas modèle d'invisibilité du milieu rural, de ses spécificités et de ses difficultés, qui doivent rapidement être prises en compte pour enrayer la paupérisation et la ségrégation sociale qui progressent. Le soutien légitime aux quartiers défavorisés de la politique de la ville ne doit pas conduire à oublier et abandonner des populations et des communes en souffrance au coeur des territoires ruraux. Une remise à plat de la carte de l'éducation prioritaire et une plus grande modulation des dotations en fonction des difficultés sociales paraissent nécessaires, avant même de songer à mener des politiques d'attractivité dans des établissements évités et négligés.