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Mission d'information sur la carte scolaire

27 juin 2012 : Mission d'information sur la carte scolaire ( rapport d'information )
2. Organiser une évaluation formative des établissements

Au cours des auditions menées par la mission, un très large consensus s'est formé pour dénoncer les classements d'établissements parus dans la presse. Désormais devenus des « marronniers », ces palmarès produisent des effets délétères. Ils se concentrent sur des indicateurs de résultats très frustes comme la réussite au brevet ou au baccalauréat. Souvent, la correction par rapport à la composition sociale de l'établissement n'est pas indiquée, ce qui masque toute la plus-value pédagogique de collèges par ailleurs évités et sans réputation. Ils ne font que conforter les réputations établies et renforcer le caractère autoréalisateur des stratégies de contournement de la sectorisation que mettent en place les familles. Sous couvert d'apporter une information objective pour aider les parents à faire leur choix, ils ne font que décrire les conséquences sédimentées des choix passés.

En outre, les classements peuvent démobiliser des équipes enseignantes, qui n'y trouvent aucune trace de leurs efforts, de leur engagement et de leurs réussites quotidiens. Il faut aussi compter avec le décalage qui peut se faire jour entre le classement brut et le travail des équipes pour convaincre les parents de la qualité de l'éducation dispensée dans l'établissement. Dès lors, le discours de l'institution scolaire ressort discrédité et l'entreprise de conviction, minée, puisque la presse se présente comme un arbitre neutre et impartial. Enfin, comment ne pas craindre des incitations à une sélection accrue des élèves dans les établissements attractifs pour gagner des places dans le palmarès ? En brouillant les rapports entre l'école et les parents, en occultant la réalité du travail mené dans les établissements, en stimulant l'élitisme et les processus de sélection, les classements paraissent extrêmement préjudiciables.

Pour autant, il ne saurait être en aucune façon envisageable d'empiéter sur la liberté de la presse et de restreindre en quelque façon de telles publications. Votre rapporteure estime, que sous certaines conditions, des évaluations d'établissements sur la base du projet pédagogique, pourraient constituer un moyen de lutter contre les rumeurs et les effets de réputation, que peut nourrir la presse. Il ne s'agirait pas d'une nouvelle évaluation supplémentaire des élèves, alors que la pression croissante des examens et des tests n'améliore pas les apprentissages et ne fait qu'accroître l'inquiétude des élèves et des parents. Aucune confusion ne saurait être faite avec l'inspection individuelle des enseignants.

Votre rapporteure suggère une évaluation collective de l'établissement, sans classement, sur la base du projet éducatif global qu'il porte et met en oeuvre. Cette évaluation du collectif prendrait en compte l'ensemble des facettes de la prise en charge et de l'accompagnement de l'enfant tout au long de son parcours dans l'établissement. La gestion de la mixité sociale et de l'hétérogénéité scolaire y aurait toute sa place comme sujet de réflexion, de même que l'orientation des élèves, l'ouverture à l'extérieur et aux parents, l'organisation des remplacements de courte durée et les stratégies pédagogiques. Il s'agirait d'un document interne à l'établissement, mis au point en collaboration avec des équipes de chercheurs en sciences de l'éducation et sociologie, au service des équipes éducatives pour les aider à réaliser le projet d'établissement. Elle n'aurait pas d'impact sur la carrière des enseignants ou des chefs d'établissement mais constituerait un outil de travail interne facilitant l'émergence de collectifs éducatifs.

L'évaluation devrait prioritairement prendre la forme d'une autoévaluation par les équipes elles-mêmes afin de rompre avec la bureaucratisation et la logique d'injonction verticale encore trop prégnantes au sein de l'éducation nationale. Par rapport à l'évaluation externe, l'autoévaluation a l'avantage d'être en prise directe et constante, sur une longue durée, avec les pratiques concrètes des acteurs. Là où les classements, les palmarès, les enquêtes et les contrôles mettent sous pression et démotivent, l'autoévaluation peut mobiliser les équipes et rompre les cloisonnements et les routines. Les corps d'inspection pourraient également apporter leur appui dans la confection des protocoles d'évaluation et dans la comparaison des initiatives d'un établissement à l'autre. Les expériences d'autoévaluation des contrats d'objectifs menées depuis 2006 dans l'académie de Strasbourg40(*) pourraient offrir une base de travail intéressante.

La mission a pris connaissance lors de l'audition de Xavier Pons (Université Paris Est) des différentes pratiques d'évaluation d'établissements mises en place en Angleterre et en Suisse. La question politique majeure tient dans le choix de publier ou non les résultats des évaluations, selon quelles modalités et pour quelles finalités : « en Angleterre, le choix politique est clair : informer les parents le mieux possible. On assume le risque du consumérisme, considérant même, dans une logique de marché, que c'est une bonne chose. L'attitude inverse, qui va à ne rien publier, pourrait être taxée de paternalisme. Ces deux positions extrêmes ne sont sans doute pas plus tenables l'une que l'autre. D'où la question du degré de publicité à donner aux résultats. C'est tout autre chose de situer un établissement dans un nuage de points anonymes que de livrer un comparatif nominal entre établissements. Le choix n'est pas technique, mais politique. »41(*)

Votre rapporteure n'est pas favorable à des publications intégrales, à la disposition de tous, des résultats d'évaluation, ni à des comparaisons et des synthèses au niveau départemental ou académique des évaluations menées, car elle ne considère pas que le modèle du marché scolaire avec un libre choix de l'établissement et une forte concurrence soit viable. En revanche, garantir une information non biaisée aux parents d'élèves et prendre le temps des explications et des diagnostics fins, au-delà des classements bruts et du bouche-à-oreille, semble important pour restaurer la confiance des parents, pour améliorer la transparence et pour contrebalancer les rumeurs sans fondement et les impressions rapides.

C'est pourquoi votre rapporteure recommande que les évaluations collectives soient présentées aux parents d'élèves de l'établissement lors de réunions. Ce sont à la fois la démarche, les résultats qualitatifs et les pistes d'amélioration qui leur seraient décrits. Votre rapporteure y voit un moyen de montrer aux parents que dans chaque établissement public, on s'efforce de donner le meilleur environnement de vie et de travail à tous les enfants. Le document d'évaluation pourrait être envoyé aux familles qui ne se seraient pas déplacées. Tous les parents d'élèves seraient invités à prendre contact avec le chef d'établissement pour réagir à l'évaluation et proposer des améliorations. Ainsi aurait-on un nouveau levier pour construire une dynamique vertueuse d'investissement des parents dans les établissements, notamment les moins réputés, ce qui pourrait contribuer à y améliorer le climat et les performances scolaires. Les familles seraient alors moins tentées de contourner la carte scolaire en sollicitant des dérogations ou en recourant à l'offre privée.


* 40 IGEN-IGAENR, Note sur la question de l'évaluation des établissements en France, n° 2009-79, p. 8.

* 41 X. Pons, audition du 18 janvier 2012.