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La Philharmonie de Paris : une dérive préoccupante

17 octobre 2012 : La Philharmonie de Paris : une dérive préoccupante ( rapport d'information )

B. L'ABSENCE PRÉJUDICIABLE DE GRAND AUDITORIUM

Le rang « honnête » mais perfectible tenu par Paris parmi les grandes capitales musicales du monde tiendrait donc, en particulier, à l'absence de grand auditorium dédié au répertoire symphonique. Identifiée de longue date, cette carence serait préjudiciable tant au public qu'aux artistes.

1. Un débat ancien, une « exception française »
a) Le grand auditorium parisien, « serpent de mer » de la vie musicale française

L'idée de bâtir un grand auditorium symphonique dans la capitale est ancienne et constitue l'un des « serpents de mer » de la vie culturelle parisienne. Les défenseurs du projet soulignent qu'en son temps, Berlioz déplorait déjà l'absence à Paris d'une salle de concert digne de ce nom...

Plus récemment, dans les années 1970, l'idée avait cheminé de bâtir un auditorium dans le « trou » des Halles, sans pour autant aboutir en raison des problèmes techniques posés par la proximité des infrastructures de transports en commun et de conditions de financement inadaptées.

L'idée refit surface lors de la construction - décidée en 1984 - de la Cité de la musique à la Villette, mais fut abandonnée pour des raisons essentiellement budgétaires. Seuls une salle de musique de chambre (900 places) et un amphithéâtre (250 places) seront donc réalisés et inaugurés en 1995. Cet abandon n'alla pas - semble-t-il - sans susciter de vives protestations de la part du monde musical et de ses représentants les plus prestigieux, notamment Pierre Boulez.

Enfin, si le Gouvernement de cohabitation des années 1986-1988 envisagea un temps de transformer l'Opéra Bastille - alors en cours de construction - en salle de concert, le chantier fut considéré comme trop avancé et les coûts de restructuration trop importants pour qu'il y soit donné suite.

Il aura donc fallu attendre le milieu des années 2000 pour qu'un arbitrage ferme intervienne sur la construction du grand auditorium. En octobre 2005, Dominique de Villepin, alors Premier ministre, clôtura la Foire internationale d'art contemporain en exprimant son intention de remettre à l'étude « la construction d'une grande salle, adaptée notamment aux nouvelles pratiques musicales »2(*). En mars 2006, à l'occasion de la présentation à la presse de la saison de réouverture de la Salle Pleyel, Renaud Donnedieu de Vabres, Ministre de la culture et de la communication, et Bertrand Delanoë, maire de Paris, confirmèrent cette intention en annonçant l'association de l'Etat et de la Ville pour construire, « dans le 19ème arrondissement, une grande salle de concert de 2 200 à 2 500 places »3(*), dont l'ouverture était envisagée pour octobre 2012. Ces déclarations marquèrent à la fois la fin d'une « histoire (...) longue de rendez-vous manqués ou reportés »4(*) et le point de départ du projet de Philharmonie de Paris sous sa forme actuelle.

b) Une « exception française »

Malgré les « vicissitudes » du projet, un relatif consensus entoure l'idée selon laquelle Paris ne dispose pas d'une salle de concert symphonique de premier plan. Dans son rapport de 1999, André Larquié relevait ainsi que « de toutes les grandes capitales disposant de plusieurs formations musicales permanentes, Paris apparaît bien comme la seule qui ne dispose pas d'un auditorium dont les qualités acoustiques seraient unanimement reconnues, et à laquelle les professionnels et le public s'identifieraient sans réserve aucune. »

Comme votre rapporteur spécial vient de le montrer, Paris n'est évidemment pas dépourvue de salles de concert, mais il est communément admis qu'aucune d'entre elles ne peut aujourd'hui prétendre aux plus hauts standards internationaux en termes de confort et d'acoustique. Si la Salle Pleyel est la seule à être expressément reconnue comme une véritable salle de concerts symphoniques, plusieurs imperfections demeurent en dépit des travaux de rénovation qu'elle a subis dans le courant des années 2000. Selon l'association de préfiguration de la Philharmonie de Paris, « Pleyel est aujourd'hui perçue comme une salle "moyenne / acceptable" sur un plan mondial. Les imperfections de la Salle Pleyel sont liées aux proportions de départ qui n'ont pu être modifiées qu'à la marge lors de la rénovation : volume insuffisant (...) pénalisant les orchestres dans l'interprétation des grandes symphonies (...) ; manque de hauteur sous-plafond au niveau de la scène ; trop grande longueur et trop faible largeur de salle. Au total, l'acoustique est assez analytique mais ne favorise pas une bonne fusion sonore. »

Cette lacune, qui fait de Paris une exception parmi les grandes métropoles mondiales5(*), est apparue d'autant plus criante qu'au cours des dernières décennies, de nombreuses villes, d'envergure parfois moindre, se sont dotées d'auditoriums de qualité, avec le concours d'architectes de renom6(*). Ainsi de Londres, Birmingham, Manchester, Glasgow, Cardiff, Hambourg, Cologne, Leipzig, Essen, Munich, Barcelone, Madrid, Valence, San Sebastian, Rome, Porto, Luxembourg, Lucerne, Belfast, Copenhague, Athènes ou Budapest en Europe, de Seattle, Philadelphie, San Francisco, Baltimore, Dallas, Nashville, Los Angeles aux Etats-Unis ou encore de Tokyo, Sapporo, Kyoto, Hiroshima ou Okayama au Japon.

Quelques exemples d'auditoriums symphoniques récents 

Le Town Hall & Symphony Hall de Birmingham (1991). - Le Town Hall a une capacité de 1 086 places assises, une forme de « boîte à chaussures », et dispose d'une scène rectangulaire, avec deux angles en diagonale, pour des dimensions de 14,6 m de large x 8 m de profondeur. Par ailleurs, il est doté d'un coffee bar et de foyers bars. Le Symphony Hall, réalisé par les architectes Percy Thomas Partnership et Renton Howard Wood Levin, constitue la résidence de l'orchestre philharmonique de Birmingham. Situé au sein du Palais des Congrès, sa capacité de places assises est de 2 262, réparties sur quatre niveaux. Il est de forme rectangulaire « hybride », dispose d'une plateforme d'orchestre semi-circulaire (23 m de large x 15 m de profondeur), d'un café, de foyers bars et d'une boutique de musique.

Le Kultur und Kongresszentrum (KKL) de Lucerne (1999). - Le Palais de la culture et des congrès de Lucerne est le lieu de résidence de l'orchestre philharmonique de Lucerne et du Festival de Lucerne. Réalisé par l'architecte Jean Nouvel, il possède une salle de concert d'une surface de 2 100 m2 et d'une capacité de 1 892 places assises, en forme de « boîte à chaussures ». Son volume acoustique est de 22 300 m3. La plateforme d'orchestre est rectangulaire, avec deux angles arrondis. Le KKL abrite également une salle multifonctionnelle (3 D et multimédia) d'une surface de 1 280 m2 et d'une capacité de 826 places assises, le musée d'art de Lucerne, un espace business, un restaurant, quatre bars et un espace lounge.

Le Walt Disney Concert Hall (WDCH) de Los Angeles (2003). - Réalisé par l'architecte Franck Gehry, le Walt Disney Concert Hall est la résidence de l'orchestre philharmonique de Los Angeles. L'auditorium, de forme enveloppante (orchestre sur plateforme centrale avec public tout autour), dispose de 2 265 places assises. Sa superficie est de 18 600 m2. De plus, le WDCH abrite deux amphithéâtres extérieurs, un foyer, une petite salle de concert et de théâtre pour enfants, un restaurant, une boutique, un café, des bureaux, ainsi que des salles de répétition chorales et orchestrales.

Source : commission des finances

Au total, Paris ne dispose pas de salle de concerts symphoniques aux meilleurs standards acoustiques et de confort et fait de plus en plus figure d'exception, à mesure que de nombreuses villes dans le monde se dotent de tels équipements.

2. Une source de frustration pour le public...

Selon les défenseurs du projet de Philharmonie, les inconvénients tenant à l'absence de grand auditorium symphonique à Paris sont légion : alors que le public se trouve privé de conditions optimales d'écoute ou d'actions de démocratisation culturelle, les orchestres voient leur développement entravé faute de conditions de travail satisfaisantes.

a) L'absence de conditions optimales d'écoute pour le répertoire symphonique

L'absence de grand auditorium ne frustre guère l'amateur d'art lyrique ou de musique ancienne. Le premier dispose à Paris, de deux opéras et de plusieurs théâtres adaptés à la voix, et le second s'adonne à un répertoire qui peut être aisément joué dans des salles de taille réduite.

C'est donc principalement l'amateur de répertoire symphonique qui se trouve privé de conditions optimales d'écoute, faute de salle aux dimensions adaptées. En effet, alors que les orchestres comprenaient, jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, des effectifs restreints (de l'ordre d'une trentaine d'instrumentistes7(*)), le développement du répertoire romantique et post-romantique a fait appel à des formations beaucoup plus étoffées, pouvant atteindre jusqu'à 140 musiciens. L'essor de ces orchestres « romantiques » et de la forme symphonique a donc impliqué le développement de lieux de concert adaptés, sur le plan acoustique, à l'accueil d'effectifs instrumentaux importants.

Selon le rapport d'activité 2006-2007 de l'association de préfiguration de la Philharmonie de Paris, « pour jouer correctement le répertoire symphonique, il faut (...) un volume global de 20 000 à 30 000 mètres cubes pour une parfaite qualité du son et une ergonomie générale qui favorise une diffusion homogène ». Un tel volume correspond habituellement à une jauge de 2 000 à 2 400 places.

De fait, aucune salle de concert parisienne ne remplit actuellement cumulativement ces conditions de volume et de jauge. Dans sa configuration actuelle, la Salle Pleyel n'offre ainsi qu'un volume de 18 000 mètres cubes et une jauge de 1 700 à 1 900 places8(*). En outre, si le Théâtre du Châtelet et le Théâtre des Champs-Elysées remplissent peu ou prou le critère de jauge, leur morphologie est inadaptée au concert symphonique. En effet, selon Laurent Bayle9(*), il est « indispensable que l'espace soit le moins morcelé possible : le cadre de scène des théâtres lyriques est une contrainte forte qui nuit à la circulation du son et l'on peut en dire autant des balcons souvent proéminents dans les théâtres à l'italienne qui empêchent toute réception homogène de la musique et créent une hiérarchie très forte entre les (rares) bonnes et les (trop nombreuses) mauvaises places ».

Enfin, les autres salles parisiennes sont trop exigües. L'auditorium modulable de la Cité de la musique présente une jauge insuffisante (900 places), de même que bon nombre de « petites » salles parisiennes telles que Gaveau, Favart, ou les auditoriums de Radio France ou de l'Opéra Bastille.

b) Un obstacle à la diversification des publics et des répertoires

Le mélomane averti ne serait toutefois pas le seul à pâtir de l'absence de grande salle de concerts parisienne, cette lacune étant également préjudiciable au développement d'actions de démocratisation culturelle et de diversification des publics et des répertoires.

André Larquié considérait ainsi, dans son rapport de 1999, que « la vie musicale se diversifie (...). Outre les grands concerts de la formation, il convient aussi de pouvoir développer des activités musicales multiples : musique de chambre, activités pédagogiques, etc. qui mobilisent à chaque fois des effectifs plus réduits et donc nécessitent de disposer de lieux plus adaptés que le seul grand auditorium. L'activité musicale dans le domaine classique ne se limite plus au seul concert traditionnel. Elle s'ouvre sur la cité, pour aller au devant de son public potentiel, en offrant une gamme d'activités nouvelles. Cela suppose un lieu ouvert et accueillant, où se déploie, dans la journée, une série d'activités : information sur la vie musicale, information sur la musique, répétitions ouvertes, services de billetterie pour tous concerts, etc... Il est frappant de constater que les travaux effectués dans les grandes salles américaines tendent essentiellement à permettre le développement de ces fonctions, et que les autres auditoriums les plus récemment construits, prennent en compte cette dimension nouvelle. A Paris, on arrive pour le concert, et on rentre après le concert ».

De fait, les grands auditoriums construits au cours des dernières décennies ont été conçus, non simplement comme de prestigieuses salles de concert, mais comme de véritables multiplexes offrant une gamme étendue de services culturels, d'activités récréatives et de commodités diverses à tous types de publics. On citera, à titre d'illustration, le Gasteig de Munich, qui compte plusieurs salles et héberge des congrès, un conservatoire municipal et une bibliothèque, le Barbican Center de Londres qui regroupe, outre l'auditorium, une salle de théâtre et de nombreux espaces d'exposition pour les arts plastiques, ou encore le Parco della Musica de Rome (cf. encadré).

Le Parco della Musica à Rome

Réalisé par l'architecte Renzo Piano et inauguré en décembre 2002, le Parco della Musica, doté de trois auditoriums, accueille plus d'un million de visiteurs par an et héberge l'académie nationale de Sainte Cécile, un orchestre réputé pour ses concerts symphoniques et de musique de chambre. La programmation du Parco della Musica est éclectique, et va de la musique symphonique au jazz, en passant par la pop, le rock et la musique du monde. De plus, le Parco della musica propose des oeuvres cinématographiques, des expositions, des représentations théâtrales et des performances littéraires.

L'auditorium symphonique, coeur du bâtiment culturel, peut accueillir près de 3 000 spectateurs. Enfin, au-delà des lieux consacrés aux activités musicales et artistiques, le Parco della Musica comprend aussi des espaces destinés à des conférences, débats et rencontres avec les compositeurs et les musiciens, des lieux dédiés à la recherche (bibliothèque, audiothèque) et didactiques (laboratoires multimédias...), ainsi qu'une librairie, un bar et un restaurant.

A travers ses activités variées, le Parco della Musica se veut un pilier de la relance culturelle et de la rénovation de la cité, avec une ambition urbanistique également, puisqu'il prend place dans des zones excentrées de la capitale italienne.

Grâce à ce lieu polyvalent, Rome a effectué depuis quelques années un bond en avant, parvenant à se mettre au niveau des capitales européennes les plus dynamiques dans le domaine culturel. Renzo Piano avait lui-même défini son oeuvre comme une véritable « fabrique de la culture ».

Source : commission des finances

La pertinence de ce modèle en multiplexe était également soulignée par le rapport Belaval-Auberger en 2003 : « Dans la plupart des villes qui se sont dotées récemment d'un auditorium, cette décision marquait en fait l'aboutissement d'une longue démarche de diffusion de la culture musicale auprès d'un public de plus en plus large et renouvelé ; deux types d'initiatives sont susceptibles, en particulier, d'accroître l'impact de la musique : les actions en direction de certaines catégories de public (scolaires, famille, seniors...), et les "événements", faisant appel à l'attrait exercé par les formules inhabituelles de programmation (...), ou par des interprètes et des oeuvres hors du commun. De telles initiatives requièrent des locaux appropriés, offrant des services auxquels le public s'attend désormais : restauration, animation, toilettes suffisantes, accès handicapés, desserte par les transports en commun, parking... ».

A cette aune, les salles parisiennes apparaissent une fois de plus inadaptées : « bien moins confortables que n'importe quel complexe de cinéma, peu modulables, mal équipées en installation d'enregistrement, les salles parisiennes actuelles ne peuvent certainement pas attirer un public plus large que celui dont la passion musicale est fortement enracinée »10(*).

3. ... comme pour les artistes

Source de frustration pour les publics, l'absence de grand auditorium porterait également préjudice à l'attrait des grandes formations étrangères pour la capitale et au développement des orchestres parisiens.

a) Paris « boudée » par les grands orchestres internationaux ?

Selon le rapport Belaval-Auberger, « à force de devoir se produire dans des lieux de qualité très inférieure à celle à laquelle ils sont habitués dans d'autres villes, les chefs les plus éminents, les formations symphoniques les plus prestigieuses ont tendance à éviter Paris. Seul un lieu d'excellence est susceptible de maintenir une vie et une pratique musicales brillantes à Paris. »

D'après les informations transmises à votre rapporteur spécial, il n'existe pas de statistiques comparatives précises sur la présence à Paris et dans les autres grandes capitales du monde des meilleurs orchestres internationaux. Les représentants de l'association de préfiguration de la Philharmonie de Paris invitent néanmoins à nuancer le jugement du rapport Belaval-Auberger en faisant valoir que, depuis la réouverture de la Salle Pleyel et grâce à la perspective offerte par la Philharmonie, Paris est redevenue une ville fréquentée par tous les plus grands orchestres.

Un classement indicatif identifierait une première catégorie de capitales symphoniques très vivantes et attractives comprenant Vienne, Londres, Berlin, Amsterdam, New York et Tokyo. Paris serait désormais plus proche de ce « peloton de tête » que des poursuivants européens que sont Madrid, Barcelone, Rome, Bruxelles ou Saint-Pétersbourg.

Il semblerait enfin que Paris « achète » un orchestre étranger pour une série de concerts à un prix identique à celui pratiqué en Allemagne par exemple. Aucun handicap d'attractivité ne serait donc à déplorer et à compenser par le paiement de cachets plus élevés. Pour mémoire, un concert des Berliner Philharmoniker coûte 175 000 euros incluant la totalité des frais de l'orchestre11(*) hors cachet du chef et, le cas échéant, du soliste. Un concert du London Symphony Orchestra, du Concertgebouw d'Amsterdam ou du Gewandhaus de Leipzig dans les mêmes conditions coûte 90 000 euros. Pour les orchestres américains, les dépenses d'hébergement et de transport sont un facteur inflationniste, mais l'apport d'un sponsor spécifique ramène la dépense à un coût global généralement compris entre 100 000 euros et 150 000 euros par soirée.

b) Une entrave au développement des formations parisiennes

Un motif fréquemment avancé à l'appui de la construction de la Philharmonie de Paris réside enfin dans la nécessité d'offrir aux orchestres parisiens les moyens de se développer et d'améliorer leur niveau. Ainsi, selon le rapport Belaval-Auberger, l'absence de grand auditorium est « éminemment préjudiciable à la qualité des grands orchestres parisiens : Orchestre de Paris, bien-sûr, mais aussi orchestres de Radio-France, Orchestre national d'Île-de-France, Ensemble orchestral de Paris, orchestres d'associations symphoniques. (...) Il paraît clair que les conditions de travail imposées aux orchestres parisiens ne contribuent pas à la qualité de leurs prestations. »

Les insuffisances pointées par les promoteurs d'une grande salle de concert sont de deux ordres.

Techniquement, l'absence d'auditorium contraint les artistes à travailler dans des conditions matérielles difficiles. Le rapport Belaval-Auberger dépeint, non sans un certain pathos, une situation accablante : « ballottés, avec leurs instruments et leurs partitions, entre lieux de répétition et lieux de représentation, contraints de travailler les oeuvres dans des conditions acoustiques différentes les unes des autres, et différentes de celles du concert, privés de studios permettant de travailler par groupes ou par pupitres, de vestiaires et de toilettes décents, comment les musiciens de ces orchestres pourraient-ils, malgré la chaleur de l'accueil du public, avoir l'impression du respect dû à leur art ? ». Il est un fait que l'évolution des méthodes de travail des orchestres symphoniques conduit leurs membres à répéter davantage par pupitre (répétitions dites « partielles »), à se familiariser avec des instruments anciens ou à s'adapter au répertoire contemporain. Ces techniques impliquent souvent de disposer d'espaces de travail diversifiés que n'offrent pas les lieux de concert existants.

Esthétiquement, cette absence prive les orchestres parisiens de « centre de gravité », l'hypothèse étant faite que l'excellence d'une formation réside dans la coïncidence - on n'ose dire la « cristallisation » - d'un effectif, d'un chef, d'une politique musicale claire, d'un public et... d'un lieu. Le rapport d'activité 2006-2007 de l'association de préfiguration de la Philharmonie de Paris relevait ainsi que « les exemples étrangers ont démontré que l'épanouissement des formations symphoniques est fortement lié à la force de leur point d'ancrage : un orchestre forge sa qualité et sa sonorité dans la stabilité : stabilité de la relation entre les musiciens et les directeurs musicaux d'abord12(*), stabilité des conditions de travail car la qualité des répétitions est évidemment liée à la qualité sonore du lieu. On constate ainsi que les meilleurs orchestres répètent dans leur propre salle et/ou dans des espaces de répétition adjacents. Stabilité enfin du lieu de diffusion : une saison doit être lisible, visible et s'insérer dans une programmation dynamique ». Ainsi le « nomadisme » de l'Orchestre de Paris, longtemps privé de salle, est-il souvent considéré comme la principale entrave à son essor. A contrario, le succès du Philharmonique de Berlin, du Gewandhaus de Leipzig ou du Concertgebouw d'Amsterdam tend à démontrer que les grands orchestres s'identifient à leur lieu de concert attitré13(*)...

Il est délicat de porter un jugement sur le rang international des orchestres français sans s'exposer à des partis pris esthétiques discutables. En 2008, onze critiques musicaux14(*) avaient par exemple établi un classement des vingt meilleurs orchestres mondiaux pour le magazine britannique Gramophone, faisant autorité en matière de presse musicale spécialisée. Venait en tête de ce classement l'Orchestre royal du Concertgebouw d'Amsterdam, devant les orchestres philharmoniques de Berlin et de Vienne15(*). Aucun orchestre français ne figurait en revanche parmi les vingt meilleurs du monde, selon les critères retenus par le jury.

On peut donc donner acte aux promoteurs de la Philharmonie de Paris de la nécessité de « hisser » les orchestres français au meilleur niveau international, tout en relevant que l'argument tiré de leur « insuffisance » pourrait être aisément retourné contre le projet. En effet, l'absence d'orchestre philharmonique français de rang international pourrait autant être regardée comme rendant superflue la construction d'une salle de prestige, au motif que nul « bijou » ne viendrait garnir un tel « écrin »... Rappelant que « la réalisation d'une grande salle philharmonique à Paris divise le milieu musical », la Cour des comptes16(*), citant les arguments des contempteurs du projet, relève ainsi qu'« au plan de sa programmation, une grande salle philharmonique ne se justifie que si l'on peut y installer en résidence permanente un orchestre de premier rang (...). Certains font observer qu'à ce jour, aucun de nos orchestres nationaux ne se classe parmi les toutes premières phalanges mondiales ».

Votre rapporteur spécial ne s'attardera pas sur ces débats, considérant :

1) qu'aucun appareillage statistique fiable n'est susceptible de fonder une appréciation objective, assis par exemple sur la régularité et l'importance des tournées internationales des orchestres français permanents ou sur le « prix de vente » de nos formations dans une ville donnée ;

2) que le niveau des orchestres français, à supposer qu'il soit « moyen », dépend de paramètres multiples, qui ne se réduisent pas à l'existence ou non d'une grande salle de concert. Les interlocuteurs rencontrés dans le cadre du présent contrôle se sont notamment accordés à reconnaître que le niveau et la santé des orchestres étaient également liés à la qualité de la formation initiale des musiciens17(*) et au rapport entretenu par l'individu au collectif. Selon les représentants de la Philharmonie de Paris, « la culture collective est au départ moins "naturelle" en France que dans les modèles germaniques ou anglo-saxons. Cette dimension collective est primordiale car elle seule permet à un orchestre donné de se situer régulièrement tout au long de l'année à un haut niveau de qualité ». En somme, le musicien français se rêverait davantage en soliste qu'en musicien du rang et nos formations pâtiraient d'une réputation d'indiscipline qui, pour être de moins en moins fondée, n'aurait pas disparu pour autant !

Au total, l'absence de grand auditorium est considérée comme particulièrement préjudiciable à l'interprétation du répertoire symphonique, qui requiert des salles de volume important. Elle est également regardée comme une entrave à la diversification des publics et au développement qualitatif des orchestres parisiens.


* 2 Rapport d'activité 2006-2007 de l'association de préfiguration de la Philharmonie de Paris.

* 3 Rapport d'activité 2006-2007 de l'association de préfiguration de la Philharmonie de Paris.

* 4 Rapport Larquié, 1999.

* 5 Ainsi, notamment, de Berlin et sa « Philharmonie », de Vienne et son « Musikverein », d'Amsterdam et son « Concertgebouw ».

* 6 Frank Gehry, Jean Nouvel, Jacques Herzog et Pierre de Meuron, Christian de Portzamparc, Rem Koolhaas, Renzo Piano...

* 7 Formations dites « mozartiennes ».

* 8 Pour mémoire, la Salle Pleyel avait été conçue, au début du siècle dernier, comme une salle multiplexe de 3 000 places ramenée à 2 546 places après l'incendie de 1928. Ce sont les aménagements successifs de la salle qui ont réduit encore récemment sa jauge et supprimé les équipements annexes.

* 9 Rapport sur le grand auditorium de Paris (2001).

* 10 Rapport Belaval-Auberger (2003).

* 11 Prestation de l'orchestre, voyages des musiciens, transport des camions, hôtels et défraiements.

* 12 L'absence de chef est, selon Laurent Bayle, étroitement liée à l'absence de salle : « cette instabilité structurelle renforce (...) la difficulté à fidéliser les directeurs musicaux et à inscrire leur action dans la durée. La qualité du travail des orchestres en pâtit directement, au point que toute démarche d'approfondissement artistique s'en trouve compromise » (Rapport de 2001 sur le grand auditorium de Paris).

* 13 Selon le rapport Larquié, « c'est aussi une donnée intrinsèque à la musique qui suppose qu'un interprète - et l'orchestre en est un - dispose d'un instrument pour s'exprimer. Une salle doit être considérée comme telle, qui permet à l'orchestre de développer sa personnalité musicale. »

* 14 Le jury était composé de Rob Cowan, James Inverne et James Jolly (tous les trois de la rédaction de Gramophone, Angleterre), Alex Ross (The New Yorker, Etats-Unis), Mark Swed (Los Angeles Times, Etats-Unis), Wilhelm Sinkovicz (Die Presse, Autriche), Renaud Machart (Le Monde, France), Manuel Brug (Die Welt, Allemagne), Thiemo Wind (De Telegraaf, Pays-Bas), Zhou Yingjuan (correspondant chinois de Gramophone, Angleterre) et Soyeon Nam (correspondant coréen de Gramophone, Angleterre).

* 15 Le classement des 20 meilleurs orchestres mondiaux selon le magazine Gramophone (2008) : 1. Orchestre Royal du Concertgebouw d'Amsterdam ; 2. Philharmonique de Berlin ; 3. Philharmonique de Vienne ; 4. London Symphony Orchestra ; 5. Chicago Symphony Orchestra ; 6. Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks ; 7. Cleveland Orchestra ; 8. Los Angeles Philharmonic ; 9. Orchestre du Festival de Budapest ; 10. Staatskapelle de Dresde ; 11. Boston Symphony Orchestra ; 12. New York Philharmonic ; 13. San Francisco Symphony ; 14. Orchestre du Théâtre Mariinski ; 15. Orchestre National de Russie ; 16. Orchestre Philharmonique de Leningrad ; 17. Orchestre du Gewandhaus de Leipzig ; 18. Orchestre du Metropolitan Opera de New York ; 19. Orchestre Symphonique Saito Kinen ; 20. Orchestre Philharmonique tchèque.

* 16 Relevé d'observations définitives relatif à la construction de la grande salle philharmonique de la Villette.

* 17 Selon la Philharmonie de Paris, « cette donnée ne représente plus un handicap pour nos orchestres. D'une part, les jeunes musiciens sortent désormais très bien formés de nos conservatoires ; d'autre part, les concours d'entrée sont ouverts aux musiciens étrangers ».