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Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger (Auditions)

3 avril 2013 : Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger (Auditions) ( rapport d'information )
Audition de M. Olivier HERTEL, journaliste à Sciences et Avenir (mercredi 5 décembre 2012)

M. Alain Milon, président. - Mes chers collègues, nous recevons cet après-midi M. Olivier Hertel, journaliste.

M. Olivier Hertel est l'auteur d'un article remarqué de la revue Sciences et avenir intitulé : « Les sectes entrent à l'hôpital ». Cette enquête établit un lien entre risques de dérives sectaires et diffusion des pratiques thérapeutiques non conventionnelles et souligne les dangers liés à l'intervention de ces thérapeutes dans le cadre de l'hôpital public.

Avant de donner la parole à M. Olivier Hertel, je précise que la commission d'enquête a souhaité que la réunion d'aujourd'hui soit ouverte au public et à la presse ; un compte rendu en sera publié avec le rapport.

Je rappelle à l'attention de M. Olivier Hertel que notre commission d'enquête s'est constituée sur la base du droit de tirage annuel du groupe RDSE, dont M. Jacques Mézard, notre rapporteur, est président.

Je vais maintenant, conformément à la procédure applicable aux commissions d'enquête, demander à M. Hertel de prêter serment.

Je rappelle, pour la forme bien sûr, qu'un faux témoignage devant notre commission serait passible des peines prévues aux articles 434-13, 434-14 et 434-15 du code pénal.

Monsieur Olivier Hertel, veuillez prêter serment de dire toute la vérité, rien que la vérité, levez la main droite et dites : « Je le jure ».

M. Olivier Hertel. - Je le jure.

M. Alain Milon, président. - A la suite de votre exposé introductif, mon collègue Jacques Mézard, rapporteur de la commission d'enquête, vous posera quelques questions. Puis les membres de la commission d'enquête vous solliciteront à leur tour.

Monsieur Hertel, vous avez la parole...

M. Olivier Hertel, journaliste à Sciences et Avenir, auteur de l'article « Les sectes entrent à l'hôpital » paru dans cette revue. - La revue Sciences et Avenir est un mensuel qui existe depuis 1947. C'est donc une institution. Nous tirons environ 270 000 exemplaires par mois, soit 2,5 millions de lecteurs.

Les sujets que nous traitons sont assez larges ; ils touchent les sciences, la médecine, l'environnement, l'archéologie ainsi que des thèmes intéressant la société, dans lesquels les sciences ont une importance capitale, notamment les ondes ou les relations entre les sectes et la science, dossier que j'avais déjà réalisé en 2005.

L'expérience date de plusieurs années ; j'ai mené un certain nombre d'enquêtes sur les sectes et les dérives thérapeutiques, notamment sur la biologie totale, relative à la méthode Hamer, la Scientologie, les Raëliens et les Témoins de Jéhovah. Je suis également responsable d'une rubrique intitulée « Non prouvé scientifiquement » dans laquelle j'analyse des produits et des pratiques pseudo-scientifiques et pseudo-thérapeutiques, comme l'irrigation du colon.

L'enquête sur les sectes à l'hôpital a été publiée dans Sciences et Avenir en novembre 2012. Cette enquête a duré six mois. Il est assez rare, aujourd'hui, dans la presse écrite, de pouvoir consacrer autant de temps à ce type d'article.

Cela a parfois été compliqué : quand on a du temps, on trouve beaucoup de choses et il faut arriver à mettre en forme toutes ces informations. Cela a débouché sur un article de six pages, qui montre qu'une multitude de pratiques ésotériques sectaires, voire dangereuses, sont déjà présentes dans les hôpitaux, les centres hospitalo-universitaires (CHU), les centres hospitaliers, les cliniques, les centres anti-cancer, les universités, les facultés de médecine, les laboratoires de recherche, les grandes écoles, les associations de malades et les associations finançant la recherche.

J'ai décidé de vous présenter trois exemples emblématiques qui me semblent bien traduire cette infiltration, l'enquête étant assez longue et parfois fastidieuse. Le premier exemple concerne l'Association de prévention pour la santé par les médecines douces (Apsamed), qui est un réseau de thérapeutes pratiquant diverses techniques - kinésiologie, réflexologie plantaire, reiki, naturopathie, magnétisme, etc., techniques qui ne sont pas éprouvées scientifiquement mais qui ont pourtant eu un écho assez important, puisque l'hôpital Paul Desbief, à Marseille, fin mai-début juin, a ouvert ses portes à ces pratiques durant trois « journées-découvertes » durant lesquelles les patients et le personnel soignant pouvaient les tester.

L'Apsamed organise également un colloque annuel dans lequel on trouve des médecins ayant pignon sur rue et des thérapeutes qui y présentent leurs produits ou leur méthode.

Dans la vidéo de la dernière manifestation, j'ai notamment retenu l'intervention de M. Jacques Prunier, fabricant de compléments alimentaires à base d'algues avec lesquels il prétend pouvoir soigner la maladie d'Alzheimer, la maladie de Parkinson ou l'amyotrophie spinale infantile... Ce colloque était animé par un médecin homéopathe qui a déjà eu quelques soucis avec l'Ordre.

M. Jacques Prunier prétend avoir ainsi soigné par les algues une enfant atteinte de l'amyotrophie spinale infantile - « une enfant-légume » comme il l'appelle - en quarante-trois jours ! La mère de cette enfant habite L'île-sur-la-Sorgue et la petite-fille s'appelle Léa...

M. Alain Milon, président. - Les médecins présents à ce colloque ont-ils réagi à ces propos ?

M. Olivier Hertel. - Non, pas à ma connaissance. Dans la vidéo, on n'entend personne s'élever contre ces propos... Je pense que les personnes présentes ont été fascinées par cette histoire !

Le second cas concerne la fasciathérapie et constitue selon moi l'exemple le plus intelligent dans la manière de pénétrer les institutions de santé.

Les fascias sont des tissus fibroélastiques qui entourent les organes et certaines structures anatomiques - plèvre, péricarde ou méninges. Ce tissu serait animé d'un mouvement subtil, ce qui implique une formation assez précise pour le percevoir. La formation permet au thérapeute de sentir ce mouvement et d'avoir une lecture de l'état de la personne, ainsi que le présente une vidéo produite par Danis Bois, inventeur de la méthode.

Si le thérapeute qui pose ses mains sur le patient sent que le mouvement va vers l'avant, c'est que la personne « va de l'avant ». S'il ne perçoit pas de mouvement vers l'arrière, c'est que la personne « manque de recul ». La grille de lecture est assez simple et facile à appréhender !

Le mouvement peut également aller vers le sol, signifiant que la personne est bien « enracinée », plus ou moins puissant, etc. Tout ceci se fait en posant la main sur un bras ou sur le corps de la personne.

Le mouvement interne est déterminant pour la santé et rappelle la médecine orientale, indienne, chinoise, etc., et les notions de qi, de chi, de prana, sortes d'énergies qui circuleraient à travers le corps.

Cette méthode permet de rééquilibrer l'énergie grâce à des points d'appui définis par Danis Bois. J'ai suivi une séance de fasciathérapie pour un mal de dos. On reste allongé durant environ une heure et le thérapeute pose les mains à différents endroits, autour du dos et il ne se passe quasiment rien. D'ailleurs, j'ai toujours mal au dos ! Je consulte également des médecins mais, dans le cadre de mon métier, j'ai l'occasion de tester un peu tout, ce qui est assez instructif. Je suis encore vivant, ce qui prouve que ce n'est finalement pas si dangereux - bien qu'il faille quand même rester prudent...

Quelles sont les allégations de la fasciathérapie ? Le discours est globalement assez prudent. Aujourd'hui, on parle d'aide et d'accompagnement, mais on peut trouver l'évocation de maladies assez graves. La fasciathérapie serait notamment efficace dans la prévention ou le soutien dans les cas de cancer, de sclérose en plaques, de déficit immunitaire, etc.

Le site du « Département de fasciathérapie » recense toutes les formations de Danis Bois. L'idée est d'attirer des étudiants, généralement tous kinésithérapeutes, vers cette formation qui donne des outils pour « mener une action curative et éducative auprès de patients souffrant de douleurs physiques, de pathologies chroniques et de maladies graves ».

En fait, ce mouvement interne perçu par les fasciathérapeutes n'existe pas ! Selon les spécialistes de l'anatomie que j'ai interrogés, cette structure ne peut correspondre à la description qu'en fait Danis Bois.

Danis Bois est ancien kinésithérapeute et ostéopathe ; dans les années 1980, il a surtout été le disciple de Ram Chandra, à l'origine de la secte Shri Ram Chandra Mission. Dans un de ses livres que j'ai pu retrouver, Danis Bois indique que le premier à avoir parlé du mouvement interne, base de la fasciathérapie, est Ram Chandra. Il attribue donc à son maître l'origine de la fasciathérapie.

Ce concept ésotérique repose donc sur un mouvement imaginaire ; pourtant Danis Bois possède un doctorat de l'université de Séville ; il est professeur à l'université Fernando Pessoa au Portugal, professeur associé à l'Université de Rouen. La fasciathérapie fait l'objet d'un master, de deux diplômes universitaires (DU) et de dix-sept thèses dans le cadre de la somatopsychopédagogie ou de la psychopédagogie perceptive dans au moins six universités françaises. L'équipe de Danis Bois collabore par ailleurs avec des chercheurs dans les laboratoires de recherche du Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Les hôpitaux utilisent également la fasciathérapie dans des soins de support ; il existe aussi un DU à la Pitié-Salpêtrière, où intervient un des bras droits de Danis Bois. On retrouve aussi la fasciathérapie à l'Institut de cancérologie de l'Ouest à Angers et à Nantes, ainsi que dans des associations de malades, qui constituent des environnements assez perméables, comme on peut le comprendre. Plus surprenant, un essai clinique a été réalisé sur la fasciathérapie en soin de support pour le cancer du sein...

La fasciathérapie est un business très lucratif, dont les formations sont assurées par l'école privée Point d'appui, affiliée notamment à l'université privée Fernando Pessoa, au Portugal.

La formation est simple : tous les étudiants sont inscrits à l'université Fernando Pessoa et paient des frais d'inscription, mais les enseignements sont dispensés en région parisienne, l'université permettant de délivrer des masters grâce à sa reconnaissance européenne.

La formation de fasciathérapeute, qui délivre le DU de fasciathérapie, est seulement ouverte aux kinésithérapeutes. Elle compte dix-huit sessions de trois jours sur trois ans, soit au total 450 heures de cours ou de stages de formation, pour un prix de 10 890 euros. Pour rappel, la fasciathérapie n'est pas reconnue par l'Ordre national des masseurs kinésithérapeutes...

M. Alain Milon, président. - Avez-vous vérifié ces informations auprès de l'Université Fernando Pessoa ?

M. Olivier Hertel. - L'université existe. Danis Bois y est responsable du département de psychopédagogie perceptive. Il ne pourrait faire passer de masters sans l'université Fernando Pessoa qui, grâce à sa reconnaissance par l'Union européenne, délivre des équivalences de masters.

Le chiffre d'affaires de Point d'appui en 2009 s'élevait à un million d'euros. Cette activité a dû fortement progresser ces dernières années.

Le troisième exemple est celui de l'université d'Angers, qui compte deux affaires importantes. La première, qui concerne la première année commune aux étudiants de santé (Paces) est en rapport avec le chamanisme. La seconde concerne l'affaire Gascan-Jeannin-Omalpha-Ashram Shamballa, dont vous avez peut-être entendu parler dans la presse...

L'enseignement de l'université d'Angers est assez particulier : il oblige les étudiants de première année en sciences humaines à acheter un manuel dans lequel on peut trouver certains propos assez décalés par rapport à ce qu'on attend de l'enseignement en médecine : « Il ne faut pas exagérer " l'efficacité " de la cure chamanique, mais regarder qu'elle produit des effets sur le corps de l'individu soigné et permet le cas échéant une " expérience corrective affective " et une relative guérison organique obtenue par des " représentations psychologiques déterminées " ».

Ce livre est codirigé par Jean-Marc Mouillie, philosophe, maître de conférences à la faculté de médecine d'Angers et directeur de collection aux Editions Les Belles Lettres, qui éditent ce livre.

L'enseignement des sciences humaines, à Angers, a été conçu par Jean-Marc Mouillie sous la supervision de Jean-Paul Saint-André, président de l'université d'Angers et ancien doyen de la Faculté de médecine, qui a recruté Jean-Marc Mouillie pour ses enseignements alors qu'il était doyen.

Les sciences humaines et sociales, à Angers, bénéficient d'un très fort coefficient, toutes matières confondues. Au premier semestre, elles totalisent 200 points sur 500. On peut donc penser que cette barrière a permis de filtrer un certain nombre d'étudiants. La réforme de la Paces a été conçue pour permettre aux étudiants de médecine échouant au premier semestre de se réorienter vers d'autres formations - biologie, soins infirmiers, etc.

S'ils échouent au premier semestre, notamment en sciences humaines, les étudiants ont plutôt intérêt à s'orienter vers une autre formation ; ils sont sélectionnés sur leur tropisme pour les sciences sociales, notamment les pratiques non éprouvées...

Il existe en outre un conflit d'intérêts criant et assez étonnant : le livre dont je viens de parler est édité aux Editions Les Belles Lettres et codirigé par Jean-Marc Mouillie, également directeur de cette collection. Or c'est lui qui, en tant qu'enseignant à la faculté de médecine, oblige les étudiants de Paces à acheter ce livre, soit plus de 1 000 personnes chaque année. Ce manuel, que j'ai lu, est assez cryptique et n'aurait pas fait une telle carrière sans cela. Il a d'ailleurs déjà été réédité.

Selon l'Université d'Angers, avec qui nous avons échangé par médias interposés - ce qui est assez singulier pour moi -, cette forme d'enseignement permettrait de sensibiliser les futurs médecins à la médecine préscientifique. Je pense qu'il s'agit plutôt là d'une sensibilisation aux médecines parallèles et je vais tenter de démontrer pourquoi...

Aux Editions Les Belles Lettres, dans la collection de Jean-Marc Mouillie, on trouve plusieurs livres favorables aux médecines parallèles dont un ouvrage écrit par un professeur à l'université de Nancy - qui collabore d'ailleurs avec Danis Bois et Eve Berger - et qui recense toutes les thérapies manuelles, notamment la fasciathérapie et le rebirth, qui sont un « copier-coller » d'un ancien site de Danis Bois et d'un autre site favorable au rebirth.

Ce chercheur, censé porter un regard critique sur ces pratiques, se contente de faire des « copier-coller » de sites à l'origine de ces techniques ! Cela pose non seulement le problème de l'intérêt d'acheter un tel ouvrage si on en trouve le texte sur Internet, mais surtout le problème du regard critique du chercheur. Ce livre, édité dans la même collection aux Editions Les Belles Lettres, peut laisser penser qu'il défend la médecine parallèle. Or, on ne peut simplement sensibiliser les étudiants à la médecine préscientifique...

Le chamanisme est aujourd'hui une pratique qui présente des dangers évidents, notamment du fait de l'utilisation de l'ayahuasca, drogue interdite en France mais que les adeptes du chamanisme se procurent lors de cures de purification, en Amérique latine ou centrale. Il s'agit d'un produit extrait de lianes et assez proche du LSD. Plusieurs personnes sont mortes après en avoir absorbé. Il existe un très bon dossier sur ce sujet sur le site de Psychothérapie Vigilance...

La seconde affaire qui se déroule à l'université d'Angers est l'affaire Gascan-Jeannin-Omalpha-Ashram Shamballa qui est assez complexe mais qui vaut qu'on en parle...

Tout démarre dans un laboratoire de recherche médicale de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), l'unité 564, aujourd'hui dissoute, qui travaille sur les cytokines. Le directeur de laboratoire, Hugues Gascan, est en conflit avec Pascale Jeannin, professeur des universités, praticien hospitalier (PU-PH) dans ce laboratoire.

Le conflit démarre lorsqu'Hugues Gascan accuse Pascale Jeannin d'utiliser le cadre de missions pour rencontrer, à Genève, Jean Bouchard d'Orval, animateur d'un groupe appelé Omalpha, dont Pascale Jeannin serait proche sur le plan philosophique. La philosophie d'Omalpha peut se résumer à la non-dualité, que je ne peux vous expliquer clairement, n'ayant pas tout compris...

Jean Bouchard d'Orval est lié à une femme nommée Soledad Altay, chamane, adepte de tantrisme, qui donne en France depuis 2010 des conférences sur la vie sexuelle des femmes, à l'invitation de Jean Bouchard d'Orval.

Soledad Altay est en fait la représentante d'Ashram Shamballa, secte russe aujourd'hui démantelée. Son gourou, Konstantin Rudnev, est aujourd'hui en prison et son procès est en cours. On lui reproche, entre autres, d'avoir créé un réseau de prostitution.

Soledad Altay, en août 2011, a donné des conférences dans deux temples de déesse (« godess temples ») aux Etats-Unis, à Phoenix et Sedona. En septembre 2011, la police de Phoenix a réalisé une descente dans ces deux temples et a arrêté toutes les personnes présentes, ayant mis à jour un réseau de prostitution.

Dans l'une de ses conférences données au Brésil pour l'« Escola do Feminino », association qui défend la féminité, Soledad Altay a fait état d'une boîte mail et de numéros de téléphone que l'on retrouve sur le site « Spaçotantra.com.br », qui assure la promotion de spas proposant des hôtesses assez jolies qui pratiquent des massages sexuels tarifés. Cette prestation s'apparente à de la prostitution. Il est prévu que Soledad Altay vienne en France en décembre donner des conférences...

Ces numéros de téléphone renvoient à des blogs d'hôtesses que l'on retrouve dans les différents spas et qui recourent aux massages tantriques « lingam » - massage du sexe de l'homme.

Ces blogs renvoient aussi vers le site « Neozenspa », où l'on pratique également le massage lingam, qui tend à devenir une tradition brésilienne ! Ce site affiche la photo des différentes hôtesses, avec leur prix et leurs spécialités.

Soledad Altay a donc un certain nombre de liens avec la prostitution ; elle utilise plusieurs noms -Soledad Chekes, Chekes Rada, etc. Quel rôle joue-t-elle dans ces réseaux, elle qui est aussi chamane ? Cela donne une idée de la manière dont le chamanisme est aujourd'hui perçu...

En conclusion, pourquoi peut-on parler de dérives sectaires ? La plupart du temps, on se trouve face à des doctrines qui excluent toute autre explication et contredisent les connaissances scientifiques et médicales sur lesquelles il existe généralement un consensus international.

Ces dérives sont également liées à des exigences financières extravagantes au regard du service rendu, comme avec la fasciathérapie, méthode non éprouvée et non reconnue par l'Ordre national des masseurs kinésithérapeutes.

On peut également parler de dérives thérapeutiques s'agissant d'allégations fantaisistes qui promettent de guérir des maladies graves avec des moyens dérisoires - compléments alimentaires, etc.

Il existe aussi un risque d'arrêt des traitements. Les thérapeutes ne conseillent plus d'arrêter les traitements car ils savent, depuis l'affaire Hamer, qu'ils risquent désormais des peines de prison mais on est toutefois confronté à des personnes qui laissent penser que les moyens de se guérir sont en nous et qu'il faut stimuler ces forces pour obtenir la guérison.

C'est un discours que l'on retrouve quasiment partout aujourd'hui. La fasciathérapie ou les autres techniques sont beaucoup plus séduisantes qu'un traitement lourd et invalidant comme la chimiothérapie ou la radiothérapie...

Doit-on néanmoins faire entrer ces pratiques à l'hôpital ? Non, car on fait courir un grand risque aux malades ! Dans mon article, j'explique, en utilisant l'exemple de la réflexologie plantaire, qu'on peut orienter les malades vers un réseau de thérapeutes déviants, parmi lesquels on trouve des personnes potentiellement très dangereuses.

De ce point de vue, la méthode Lise Bourbeau - dont je pourrais vous lire quelques passages - est intéressante... La ligue 44 contre le cancer compte ainsi, parmi ses représentants les plus respectables, une réflexologue qui intervient dans différentes institutions - hôpitaux, lycées notamment - et a par ailleurs créé un réseau de thérapeutes dont l'une utilise ladite méthode.

A l'hôpital, le discours est toujours modeste : on est là pour procurer du bien-être aux malades, parallèlement aux soins conventionnels mais, en dehors de l'hôpital, les propos peuvent vite déraper. Il suffit de consulter le site de cette réflexologue qui prétend que le diagnostic de la réflexologie est équivalent au diagnostic médical et qu'il suffit de stimuler les ressources internes - ce que fait la réflexologie - pour parvenir à l'autoguérison.

Est-il pertinent de financer des pratiques qui n'ont pas été éprouvées ? Selon moi, on prive le malade de soins éprouvés qu'on ne peut dès lors plus se payer. Quelle est la réelle motivation de la pénétration de ces pratiques à l'hôpital ? N'est-ce pas une façon de répondre à la compétition entre le public et le privé et d'être plus attractif lorsqu'on est amené à traiter des malades atteints du cancer, en proposant des techniques réclamées par les malades ?

Le reiki et la réflexologie peuvent-ils permettre de conserver des malades au sein de l'hôpital plutôt que de les voir partir vers une clinique privée, qui fait de toute façon la même chose ? Quel est le gain pour le malade ?

Ces pratiques sont généralement difficiles à évaluer, notamment les techniques de massage, pour lesquelles il est compliqué de travailler en double aveugle. On peut aussi se poser la question de la pertinence du financement de ces études qui reposent sur des concepts ineptes. Par souci d'économies, on aurait tendance à vouloir tester des pratiques qui reposent sur des bases scientifiques et éprouvées dont on voudrait éventuellement vérifier l'efficacité thérapeutique. Or, je pense que l'on commet une erreur en partant de la thérapeutique pour déterminer si elle est ou non efficace, les bases n'ayant aucun sens.

Il conviendrait donc de poser à l'Institut national du cancer (INCa) la question sur l'essai clinique portant sur la fasciathérapie...

M. Alain Milon, président. - La parole est au rapporteur.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Merci pour cet exposé clair et édifiant. Comment l'idée d'explorer ce sujet vous est-elle venue ? Je souhaiterais également connaître votre analyse sur le lien existant entre pratiques non conventionnelles - dont on sait qu'elles ne relèvent pas toutes, bien loin de là, des dérives sectaires - et les dérives à caractère sectaire... De véritables réseaux ont-ils été mis en lumière ?

M. Olivier Hertel. - Je travaille sur ce sujet depuis un certain nombre d'années et je pense avoir accumulé des informations sur ces pratiques.

Tout a commencé par l'affaire Gascan-Jeannin. Sciences et Avenir est en contact permanent avec les laboratoires de l'Inserm. Découvrir une telle affaire dans un des laboratoires les plus richement dotés d'Angers n'était pas négligeable. Une demande de financement effectuée auprès de l'Agence nationale de la recherche (ANR) de plus d'un million d'euros est d'ailleurs toujours en suspens, le chercheur n'ayant plus les moyens de travailler. Ce laboratoire était un laboratoire de premier plan pour une petite ville comme Angers...

Nous avons donc tiré un fil, puis un autre et ainsi de suite. Je disposais également d'autres éléments concernant d'autres pratiques, comme le reiki ; l'idée était de les recenser toutes. A chaque fois que l'on progresse, on rencontre des gens qui peuvent parler de leur expérience. Il suffit ensuite de rassembler les éléments.

Quant au lien entre les pratiques non conventionnelles et les dérives, il est de plusieurs ordres. On fait aujourd'hui beaucoup d'efforts pour détourner les gens de la pensée magique et l'on offre beaucoup de moyens à la recherche et à la connaissance. Il est navrant de penser que la pensée magique l'emporte et que de fausses informations fassent l'unanimité. Il important que les citoyens puissent se défendre contre les charlatans et les escrocs ; or on semble ouvrir la porte aux dérives...

Les dérives sectaires n'entrent pas forcément en jeu à l'occasion d'une thérapie, mais le reiki ou la réflexologie appartiennent à un environnement qui soutient l'idée d'autoguérison.

L'hôpital apporte une certaine légitimité à ces thérapies non conventionnelles ; toutefois, une fois le malade sorti, le discours du thérapeute ne peut plus être surveillé par le médecin. On l'a constaté à Nantes, où un patient a été exposé à des pratiques déviantes par le biais de la réflexologie plantaire...

Je ne résiste pas à l'envie de vous lire un passage de la méthode Lise Bourbeau concernant la maladie d'Alzheimer : « Cette maladie est un moyen utilisé pour fuir la réalité du présent. La personne atteinte de cette maladie a souvent été du genre à s'occuper des autres. Elle utilisait beaucoup sa mémoire pour effectuer les tâches du quotidien, s'immergeant dans celles-ci pour essayer d'oublier les incidents du passé qui l'ont fait souffrir... ».

Quant au cancer, selon Lise Bourbeau, « cette maladie se manifeste chez une personne qui a subi une blessure importante dans son enfance - avec un ou les deux parents - et qui a dû la vivre dans l'isolement ». Le stress vécu dans l'isolement est une théorie du docteur Hamer. La genèse du cancer et Le sida et l'infarctus, ouvrages du docteur Hamer, sont d'ailleurs cités dans la bibliographie...

Ces ouvrages peuvent tomber entre les mains de patients qui, grâce à la Ligue 44, consultent un thérapeute qu'ils auront peut-être déjà rencontré dans un centre anti-cancer et qu'ils retrouveront en dehors du cadre sécurisé de l'hôpital.

M. Alain Milon, président. - Les cancérologues ont-ils lu ces ouvrages ?

M. Olivier Hertel. - Peut-être certains sont-ils attirés par ces pratiques... La probabilité que beaucoup de médecins les aient lus est forte. Ce best-seller a été vendu à 460 000 exemplaires et je pense qu'il a été réédité... On en parle beaucoup sur le Net.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Ceux qui contestent votre article vous reprochent de ne pas apporter de preuves de dérives sectaires...

M. Olivier Hertel. - Apsamed, la Ligue 44, la réflexologie plantaire et la méthode Lise Bourbeau illustrent bien ces cas. Si l'on n'est pas dans la dérive sectaire, on est bien dans la criminalité de haut vol. Quoi qu'il en soit, Ashram Shamballa est bel et bien une secte ! On n'a donc pas de mal à prouver la dérive sectaire !

Pour en revenir à Danis Bois, la fasciathérapie repose sur Ram Chandra... Il suffit de consulter le site de Danis Bois pour comprendre : cette formation permet une action curative.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Il existe un débat de fond qui met en cause la médecine traditionnelle. Certains articles prétendent qu'on ne peut nier l'existence de dérives entraînant des pertes de chances ou des dégâts réels mais qu'ils sont exceptionnels : « En comparaison, les dégâts causés chaque année par la " médecine officielle ", par l'usage des médicaments " normaux " et normés et par des pratiques médicales iatrogènes s'élèvent à plus de 34 000 morts ».

M. Olivier Hertel. - On est là face au schéma classique qui oppose les pratiques ancestrales à la médecine conventionnelle. Il s'agit d'un discours anti-médical. Plutôt que de compter les morts dues à certaines pratiques médicales, on pourrait recenser toutes les personnes que la médecine a sauvées !

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Ce débat est important, étant donné le nombre de personnes qui ont recours à ces pratiques.

L'article poursuit : « Dans cette affaire, il y a deux poids, deux mesures. Si vous êtes médecin de médecine " officielle " et que vos malades meurent dans vos bras, vous avez la bénédiction des autorités. Les 145 000 morts par le cancer chaque année sont désormais un chiffre statistique qui ne fait pas scandale. En revanche, si vous pratiquez une médecine douce non validée par les autorités, vous risquez la radiation et l'opprobre national, même si aucun malade ne s'est plaint ! ».

M. Olivier Hertel. - La médecine a une vertu, celle de reconnaître ses limites. Avec les pseudo-médecines, bien souvent, la pratique est censée être efficace à 100 %.

Si l'on doit comparer les deux pratiques, comparons leur efficacité. Or, celle-ci ne se mesure pas seulement d'après le nombre de morts mais également en fonction des gens que l'on parvient à soigner !

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Dans votre enquête, vous êtes-vous préoccupé de l'AP-HP ?

M. Olivier Hertel. - J'ai eu l'occasion d'interviewer une des responsables de l'AP-HP dont j'ai oublié le nom à propos de l'introduction des médecines non conventionnelles à l'hôpital. Selon elle, les choses se feront de manière prudente, après validation des pratiques.

M. Alain Milon, président. - Qui les évaluera ?

M. Olivier Hertel. - Je ne le sais pas....

Ce n'est pas l'acupuncture, par exemple, qui est efficace mais le fait de planter l'aiguille à certains endroits du corps et de déclencher une réaction physiologique qui agit sur la douleur. Prétendre que l'acupuncture est efficace revient à valider l'idée qu'il existe des méridiens à travers lesquels circule une énergie plus ou moins harmonieuse que l'on peut rééquilibrer.

Un article paru dans Nature - malheureusement intitulé « Acupuncture » - explique fort bien le principe de la cascade moléculaire...

M. Alain Milon, président. - Je vais vous citer quelques phrases, sans vous en dévoiler la source...

« Ainsi, la quantité de données fiables augmente, esquissant les potentialités des médecines non conventionnelles. Si la médecine allopathique est efficace en termes de soins aigus et d'urgence, les médecines non conventionnelles se révèlent utiles en matière de prévention et de prise en charge de la douleur et des maladies chroniques, c'est-à-dire précisément les domaines dans lesquels le système de santé français manque de performance. [...] Les médecines non conventionnelles contribuent à une prise en charge plus globale, qui améliore l'efficacité des soins, notamment en matière de maladies chroniques. [...] Les médecines non conventionnelles pourraient donc aider à mieux prévenir et mieux guérir, d'autant qu'elles provoquent peu d'effets iatrogènes »...

M. Olivier Hertel. - Il s'agit d'un discours classique de soutien à ces pratiques. La question est de savoir ce qui permet d'affirmer que ces pratiques sont efficaces ?

M. Alain Milon, président. - Quelle est selon vous la source de ces affirmations ?

M. Olivier Hertel. - J'imagine qu'elles émanent de la Coordination des associations de particuliers pour la liberté de conscience (CAPLC)...

M. Alain Milon, président. - Pas du tout ! Elles proviennent du Centre d'analyse stratégique auprès du Premier ministre !

M. Olivier Hertel. - J'ai en effet vu passer cette note relative à l'adoption un label...

M. Alain Milon, président. - C'est assez inquiétant....

M. Olivier Hertel. - C'est inquiétant... Paradoxalement, la Miviludes est également un service du Premier ministre.

La démarche de labellisation est étonnante. Qui et quoi va-t-on labelliser ? Comment vérifier la pratique de tel ou tel thérapeute ou telle ou telle thérapie ?

Mme Catherine Deroche. - N'avez-vous pas cherché à prendre contact avec la faculté d'Angers ?

M. Olivier Hertel. - Si, bien entendu. J'ai envoyé un mail Jean-Marc Mouillie à deux reprises pour obtenir une interview. Il m'a indiqué une première fois qu'il était très occupé. Je l'ai ensuite recontacté peu de temps avant le bouclage de mon article, mais il ne m'a jamais répondu.

Quant à Jean-Paul Saint-André, président de l'université d'Angers, ancien doyen de la Faculté de médecine, je l'ai contacté dans le cadre de l'affaire Gascan-Jeannin pour essayer d'obtenir des explications sur la fermeture du laboratoire d'Hugues Gascan. Il y avait à cette époque beaucoup d'argent en jeu et un certain nombre de projets de recherche sur le cancer risquaient d'être abandonnés. Pour une université de cette taille, plus d'un million d'euros de financement, ça ne se refuse pas. Il s'agissait d'un financement exceptionnel : on a donc du mal à comprendre comment on en est arrivé là !

Plus troublant, Jean-Paul Saint-André témoigne au procès Gascan-Jeannin en faveur de Pascale Jeannin ; il est étonnant qu'il n'ait pas cherché à désamorcer dès le début une situation qui mettait en jeu des moyens et des personnels... Je n'ai pas d'explication. C'est assez inédit. Les conflits de ce genre sont fréquents mais on arrive généralement à les régler.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Avez-vous eu des remontées de professionnels ou de citoyens à la suite de votre article - en dehors des droits de réponse que vous avez publiés ?

M. Olivier Hertel. - Je suis connu pour avoir le plus mauvais courrier des lecteurs du journal ! Je reçois en effet beaucoup de courriers d'adeptes des pratiques que je dénonce, qui ne comprennent pas ce qu'ils considèrent comme un acharnement. D'une certaine manière, ils me prennent pour l'instrument des grands laboratoires, en évoquant un complot. Je n'ai toutefois jusqu'à présent jamais été l'objet d'un procès. Ma démarche est simple : je n'affirme rien si je n'ai pas de preuve.

On l'a dit, la médecine pâtit par ailleurs d'une véritable déshumanisation. Si les gens sont sensibles aux pratiques non conventionnelles, c'est que durant une heure, on vous écoute, on vous touche, on vous masse, on est attentif à votre personne. J'ai récemment passé un IRM : je suis passé d'un sas à un autre puis dans une machine extrêmement bruyante qui peut être stressante pour certains. Durant cet examen, je n'ai rencontré qu'une technicienne et personne d'autre !

M. Alain Milon, président. - C'est un problème que nous avons déjà évoqué ; le rapporteur pourra peut-être faire des propositions pour remédier à cette situation...

M. Olivier Hertel. - Mes détracteurs me reprochent d'être contre l'enseignement des sciences humaines à la faculté de médecine : ce n'est absolument pas le cas ! Je trouve au contraire que les sciences humaines sont essentielles, mais doivent être dispensées partout de la même manière que dans les facultés de médecine qui font référence !

M. Alain Milon, président. - Je vous remercie.