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Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger (Auditions)

3 avril 2013 : Sectes - Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger (Auditions) ( rapport de commission d'enquête )
Audition à huis clos - Témoin n° 3 (mercredi 9 janvier 2013)

M. Alain Milon, président. - Mes chers collègues, nous allons clore cette journée d'auditions en entendant un troisième témoignage à huis clos.

En effet, le rapporteur et moi-même nous sommes engagés à respecter la demande d'anonymat formulée par les témoins.

Il s'agit ici d'informer, par le biais de notre rapport, le public sur certains risques particuliers liés à la formation professionnelle aux pratiques thérapeutiques dites « non conventionnelles ». C'est ce qui nous amènera à citer, dans ce rapport, de larges extraits du compte rendu de l'audition, tout en respectant la demande d'anonymat que je viens d'évoquer.

Je rappelle maintenant, à l'intention de notre témoin, que notre commission d'enquête s'est constituée à l'initiative du groupe RDSE, dont Jacques Mézard, rapporteur de la commission d'enquête, est le président.

Je vais maintenant, conformément à la procédure applicable aux commissions d'enquête, vous faire prêter serment. Je rappelle pour la forme qu'un faux témoignage serait passible des peines prévues aux articles 434-13 à 434-15 du code pénal.

Veuillez prêter serment de dire toute la vérité, rien que la vérité, levez la main droite et dites : « Je le jure ».

La personne se lève et prête serment.

M. Alain Milon, président.- Je vous propose de commencer votre audition par une courte présentation du cas à propos duquel vous venez témoigner. Ensuite, le rapporteur et les sénateurs membres de la commission vous poseront quelques questions.

Témoin n° 3. - Tout d'abord, mesdames, messieurs les sénateurs, je vous remercie de me recevoir parce que cela fait bientôt sept ans que je mène moi-même ma petite enquête.

A vrai dire, j'ai découvert ce domaine tout à fait fortuitement, en faisant la connaissance de mon compagnon.

Lorsque je l'ai rencontré, en novembre 2006, [...], il m'a fait part de son intention de changer de voie professionnelle. Pourquoi pas ? Je n'ai pas émis d'objection a priori [...]. Il m'a dit qu'il voulait s'engager dans une formation en naturopathie.

Mon compagnon s'est d'abord adressé à plusieurs organismes, puis son choix s'est arrêté sur une école de formation en naturopathie, le Cenatho - Collège européen de naturopathie traditionnelle holistique.

Il fallait qu'il puisse financer cette formation, dont le coût, pour la formule accélérée (dispensée sur un an et demi), s'élevait à 10 000 euros. Je lui ai dit qu'il était un peu audacieux de se lancer dans une formation aussi onéreuse et qu'il fallait peut-être demander l'aide du Fongecif ou voir s'il ne pouvait pas bénéficier d'un financement. Mon compagnon a donc adressé une demande d'aide au Fongecif, mais cette dernière lui a été refusée.

Dès lors, j'ai essayé de tempérer ses ardeurs. Il a quand même persévéré et voulu démissionner de son emploi pour pouvoir suivre la formation proposée par le Cenatho. J'ai à nouveau tenté de le dissuader.

Du fait de sa démission la formation lui donnait le droit aux Assedic, ce qui était un moindre mal. Mon compagnon s'est donc inscrit au Cenatho à la fin de 2006 et sa formation a commencé au tout début de 2007.

Au fil du temps, je me suis rendu compte que l'enseignement était extrêmement spécieux. Beaucoup de signes me faisaient croire qu'il était engagé dans quelque chose d'étrange, d'ésotérique et, à tout le moins, de peu sérieux. En effet, la première chose que j'ai pu remarquer a été que les formateurs ne pouvaient se prévaloir d'aucune formation académique.

Le contenu de l'enseignement me paraissait vraiment très léger. Il comprenait un peu d'anatomie, mais du niveau de terminale D - je peux en témoigner : c'est la filière que j'ai suivie ! (Sourires.). Il comprenait un peu de biologie, mais sous forme de saupoudrage, ainsi que beaucoup de disciplines dont je n'avais jamais entendu parler et qui me paraissaient relever de la médecine de Molière ou de celle de Marco Polo !

Il y avait, par exemple, la « science des humeurs ». (M. le président s'exclame.) C'est à cette occasion que j'ai appris que j'étais d'un caractère bilieux. Soit !

Ensuite, la formation incluait de l'iridologie, à savoir l'étude de l'iris, lequel serait divisé en cadrans, eux-mêmes illustrés par des espèces de petits homoncules, de petites figurations - un peu comme dans les cartes maritimes du XVIIe siècle -, censées représenter la projection des organes. Selon l'iridologie, l'observation des iris permettrait d'avoir un aperçu à la fois des traumatismes physiques passés, des fragilités actuelles et des traumatismes à venir.

J'étais de plus en plus inquiète. Mais, ce qui m'a encore plus inquiétée, c'est le changement de comportement que j'ai constaté chez mon compagnon : ses idées devenaient de plus en plus arbitraires, il était fermé à toute critique, il avait une réponse globale à toutes les questions du monde. Au même moment, il a changé ses habitudes alimentaires, devenant végétarien. Mon compagnon avait aussi des mantras à réciter tous les matins, sur la base de petits livres publiés par des maisons d'édition inconnues.

[...]

Je me suis dit un jour qu'il y avait peut-être un aspect sectaire dans tout cela puisque c'était un petit monde qui extorquait quand même pas mal d'argent. En effet, à côté de la formation en elle-même, on demandait à mon compagnon d'acquérir des supports pédagogiques très coûteux, du matériel, notamment un pendule en acier « iridié » qui avait dû être adoubé par je ne sais quel gourou et qui lui a tout de même coûté 200 euros. Tout cela m'a beaucoup inquiétée.

Ce qui m'a également beaucoup inquiétée, c'est que j'ai pu constater par moi-même la nature des enseignements en me prêtant au jeu du cobaye : au Cenatho, ils ont besoin de personnes sur qui s'exercer.

[...]

Le Cenatho travaille également sur les groupes sanguins, avec l'idée que certains d'entre eux prédisposeraient plus ou moins fortement au développement de maladies. Il recourt aussi à la numérologie médicale, qui, par l'addition de je ne sais quels chiffres, permettrait d'évaluer le risque qu'un individu a d'avoir un cancer.

Enfin, j'ai pu y entendre des tas de choses parfaitement étranges, en tout cas absolument pas sérieuses, dépourvues de tout fondement.

Selon moi, la formation dispensée au Cenatho n'est rien qu'un saupoudrage d'idéologies.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Manifestement, vous avez beaucoup travaillé sur le dossier du Cenatho. Dans ce qui a attiré votre attention, qu'est-ce qui vous a paru le plus préoccupant ?

Vous avez évoqué l'aspect financier, qui, d'ailleurs, ressort des éléments figurant sur le site Internet du Cenatho, où les tarifs de formation, qui ne sont pas légers, apparaissent très clairement.

Témoin n° 3. - Tout à fait !

M. Jacques Mézard, rapporteur. - En dehors de cet aspect, quels risques, quels dangers avez-vous répertoriés pour nos concitoyens qui suivent ce type de formations ?

Témoin n° 3. - Ce qui m'inquiétait le plus, c'était, d'une part, la désinformation et, d'autre part, la position radicalement anti-allopathique. Ils ont beau dire qu'ils travaillent main dans la main avec les allopathes et qu'ils ne font que de la prévention... Déjà, je ne sais pas très bien ce que la prévention veut dire pour eux parce que, si j'ai bien entendu mon compagnon, un être en bonne santé est un malade qui s'ignore et on doit tout le temps faire de la prévention ! Dans ces conditions, on vous impose des tas de médications. Moi-même, j'ai dû subir quantité de traitements parce que je suis en bonne santé et... qu'on ne sait jamais !

Ils ont beau dire qu'il n'y a pas de diagnostic ! Il y a diagnostic et il y a prescription ! Ce n'est donc pas du tout préventif : c'est curatif !

La désinformation est ce qui me paraissait le plus inquiétant. Ainsi, j'ai entendu, de la bouche même du directeur, que Pasteur était un escroc et que la maladie n'était en fait qu'une affaire de terrain.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Avec votre expérience, comment pouvez-vous résumer ce que le Cenatho appelle « une vision réellement "holistique" de l'humain » ? (Sourires.)

Témoin n° 3. - Je ne sais pas ce que cela signifie. Du reste, je pense qu'un médecin classique a aussi une vision holistique de l'humain !

Il me semble que les responsables du Cenatho créent une sorte de rideau de fumée avec des termes abscons ou inintelligibles pour pouvoir cacher le vide de leur enseignement.

Mme Muguette Dini. - Mon collègue Yannick Vaugrenard et moi-même nous posons la même question : aujourd'hui, où en est votre compagnon ? Est-il toujours en formation ? En est-il sorti ?

Témoin n° 3. - Non, il n'est plus en formation. Il en est sorti au bout de dix-huit mois. Il a tenté d'exercer son art, mais il a rencontré beaucoup de difficultés.

Déjà, pour essayer de trouver une clientèle, il faut se démener !

Du reste, tout le monde n'est pas prêt à débourser 60 à 80 euros pour une séance qui ne lui sera pas remboursée. Au demeurant, le fait que la séance ait lieu au domicile du praticien n'est pas ce qu'il y a de plus rassurant pour la clientèle ! De fait, cette dernière ne dispose d'aucune garantie quant au sérieux du praticien [...].

En tout cas, la tentative de mon compagnon a fini par échouer, si bien qu'il a trouvé un autre emploi, qui lui convient et, si je puis dire, me paraît tout à fait respectable.

M. Alain Milon, président. - Votre compagnon garde-t-il des relations avec le Cenatho ?

Témoin n° 3. - Oui. Du moins, il a essayé d'en garder. Curieusement, ce sont les responsables du Cenatho qui n'en gardent pas. En effet, quand ils constatent qu'ils n'ont pas abouti dans leur démarche, ils se méfient : les personnes qu'ils ont formées pourraient éventuellement essaimer leur aigreur - de fait, elles ne le font pas.

[...]

M. Yannick Vaugrenard. - Savez-vous si les formations concernées sont parfois aidées ou soutenues financièrement par des collectivités publiques ?

En ce qui concerne les financements, je sais que certains organismes ont financé le Cenatho. Je sais que, sur son site, à une époque - en tout cas, en 2007 -, ce dernier se prévalait d'avoir reçu des financements de certains Fongecif, mais pas de tous. Cela a donc dû se faire.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Sur son site, le Cenatho indique très clairement que les techniques qui y sont enseignées « n'entrent en aucune façon en opposition avec la loi française », que les professionnels de ces disciplines « ne procèdent à aucun diagnostic ni traitement de maladie ».

Quant à vous, vous affirmez l'inverse : vous déclarez qu'il y a un aspect curatif.

Témoin n° 3. - Oui, je dis l'inverse, et je suis formelle.

[...]

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Sur le site, il est également indiqué que ces professionnels « n'interviennent jamais non plus pour modifier ou inviter à interrompre un éventuel traitement médical ».

Témoin n° 3. - Quand, il y a quelques années, on m'a demandé de subir une opération, j'en ai parlé à mon compagnon, qui s'est élevé de façon vraiment très véhémente contre cette intervention.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Toujours sur le site du Cenatho, on lit que « les naturopathes prêtent serment sur le code de déontologie fédéral ». Savez-vous ce qu'est ce code ?

Témoin n° 3. - Non, je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que la Fédération française de naturopathie, la Fenahman, ainsi que « l'Objectif : notre santé », l'ONS, sont des émanations du directeur du Cenatho.

M. Alain Milon, président. - Qu'est-ce qui motivait votre compagnon quand il vous recommandait de ne pas vous faire opérer de votre endométriose ?

Témoin n° 3. - Selon ses propres termes, j'étais un « mouton de l'allopathie » et on pouvait me soigner par le terrain...

Du reste, cette posture vaut quelle que soit la maladie ! Ainsi, mon compagnon n'a pas fait vacciner ses enfants.

M. Alain Milon, président. - Les intervenants du Cenatho conseillent donc de s'écarter de la médecine traditionnelle ?

Témoin n° 3. - Oui, très nettement.

M. Alain Milon, président. - S'ils ne l'écrivent pas sur leur site, ils le font dans leurs cours.

Témoin n° 3. - Exactement. Ils sont anti-vaccinaux, anti-antibiotiques, anti-médecine classique.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Sur le site du Cenatho figurent des éléments sur la qualité de vie dans ses locaux de formation. Pouvez-vous nous donner quelques indications, non pas sur les distributeurs de boissons chaudes bio et commerce équitable - ça, nous connaissons -, mais sur la « fontaine à eau osmosée et dynamisée Mélusine » ? (Sourires.)

Témoin n° 3. - Comment, vous ne connaissez pas l'eau osmosée et dynamisée ?... (Nouveaux sourires.)

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Eh non !

Témoin n° 3. - Pour ma part, j'ai appris à la connaître !

M. Jacques Mézard, rapporteur.- Quant à nous, nous voulons étancher notre soif de connaissance ! (Nouveaux sourires.)

Témoin n° 3. - Voyez-vous, en buvant cette eau-ci (le témoin désigne la bouteille d'eau minérale se trouvant sur sa table.), vous prenez des risques, puisque c'est de l'eau morte ! Selon eux, il existe de l'eau morte et de l'eau vivante. Ne me demandez pas la différence ! Je sais juste qu'il existe de l'eau vivante, vendue très cher par des laboratoires - dont celui qui fabrique les fontaines à eau Mélusine -, et que l'eau que nous buvons tous les jours est une eau morte. Je ne sais pas pourquoi. Pourtant, j'ai essayé de comprendre...

[...]

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Pouvez-vous nous en dire plus sur le « bol d'air Jacquier » ?

Témoin n° 3. - Encore quelque chose d'intéressant ! Il s'agit d'un appareil qui ressemble un peu à ceux que l'on utilise pour faire des fumigations, mais qui diffuse de l'oxygène censé vous revitaliser et reprogrammer tout le cellulaire interne... Pour le coup, on le trouve facilement au salon Marjolaine.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Avez-vous des éléments sur les « trois systèmes de neutralisation des nuisances électromagnétiques » ?

Témoin n° 3. - Je ne sais pas non plus ce que c'est, si ce n'est que cela se présente sous forme de petites pyramides bleues, que l'on dispose à côté de tous les appareils électromagnétiques et qui sont censées en neutraliser les effets néfastes, et que cela coûte cher !

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Et ces systèmes fonctionnent ?

Témoin n° 3. - De toute façon, on travaille à l'aveugle ! Comme je le dis toujours à mon compagnon, pour apprécier l'efficacité de tels appareils, il faudrait comparer les résultats obtenus selon qu'on les utilise ou non. Or de telles comparaisons sont impossibles.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - En tout cas, ces appareils se vendent !

[...]

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Si j'ai bien compris, selon vous, l'aspect financier est fondamental dans les motivations de Cenatho.

Témoin n° 3. - Évidemment. Plus largement, la désinformation pratiquée sur le plan sanitaire me paraît grave.

Pour ma part, je ne pense pas du tout que le directeur du Cenatho soit végétarien, ni qu'il prête quelque attention que ce soit ni accorde aucun fondement à ce que prône le Cenatho.

[...]

M. Alain Milon, président. - Les enfants de votre compagnon ne sont pas vaccinés ?

Témoin n° 3. - Non. Du reste, ils ont bénéficié d'un certificat d'intolérance établi par un médecin. [...]

M. Alain Milon, président. - Le problème, avec les faux, c'est que, généralement, dans leur certificat, les médecins précisent que l'état de santé de l'enfant est tel « à ce jour » que la vaccination est contre-indiquée. Autrement dit, l'enfant étant malade le jour de la consultation, il ne peut être vacciné.

[...]

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Le médecin avait-il reçu l'enfant ?

Témoin n° 3. - Non. Ils se passaient entre eux l'adresse d'un médecin qui travaillait à l'acte, sans connaître du tout les patients.

[...]

En ce qui concerne les vaccins, la naturopathie considère que, si l'on doit se faire vacciner, on doit prendre des tas de « médicaments », eux aussi fabriqués par des laboratoires, pour « se laver » du vaccin. Vous le voyez, ils tirent prétexte de tout !

M. Jacques Mézard, rapporteur. - C'est intéressant : vous nous expliquez qu'ils vendent des « médicaments » qui servent à se prémunir contre l'effet des vaccins.

Témoin n° 3. - En effet. Selon eux, les vaccins sont néfastes.

[...]

Mme Muguette Dini. - Vous nous dites que l'ensemble de ces pseudo-praticiens sont constitués en réseaux : réseaux de praticiens, réseaux de pharmacologie, réseaux de laboratoires...

Témoin n° 3. - Il y a en effet une cinquantaine de noms qui apparaissent partout.

[...]

M. Alain Milon, président. - Je vous remercie pour votre témoignage.