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Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger (Auditions)

3 avril 2013 : Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger (Auditions) ( rapport d'information )
Audition de M. Jean-Philippe LABREZE, du Collectif des médecins et des citoyens contre les traitements dégradants de la psychiatrie (mardi 19 février 2013)

M. Alain Milon, président. - Mes chers collègues, nous recevons aujourd'hui M. Jean-Philippe Labrèze, qui représente le Collectif des médecins et des citoyens contre les traitements dégradants de la psychiatrie.

Notre réunion d'aujourd'hui n'est pas ouverte au public ; un compte rendu en sera publié avec le rapport.

Monsieur Labrèze, me confirmez-vous que vous avez donné votre accord pour que cette audition fasse l'objet d'une captation vidéo ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Je ne vous avais pas répondu mais je suis d'accord.

M. Alain Milon, président. - Etes-vous également d'accord pour que cet enregistrement soit éventuellement par la suite accessible sur le site du Sénat ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Je le suis également.

M. Alain Milon, président. - Je vous précise que notre commission d'enquête s'est constituée à l'initiative de M. Jacques Mézard, qui est notre rapporteur.

Je vais maintenant, conformément à la procédure applicable aux commissions d'enquête, demander à M. Jean-Philippe Labrèze de prêter serment.

Je rappelle qu'un faux témoignage devant notre commission serait passible des peines prévues aux articles 434-13, 434-14 et 434-15 du code pénal.

Monsieur Labrèze, veuillez prêter serment de dire toute la vérité, rien que la vérité, levez la main droite et dites : « Je le jure ».

M. Jean-Philippe Labrèze. - Je le jure.

M. Alain Milon, président. - Nous nous excusons du fait que les auditions précédentes aient été plus longues que prévu. M. Labrèze devant prendre un avion à 21 heures, je précise que nous devrons le libérer à 19 heures 20.

J'ai donc proposé à M. Labrèze de nous faire parvenir quelques écrits que nous pourrons inclure dans le rapport, ce qu'il a accepté.

Monsieur Labrèze, vous avez la parole...

M. Jean-Philippe Labrèze. - L'action du Collectif est une action complexe, dans un environnement complexe. Par respect pour toutes celles et tous ceux, médecins et non médecins, qui ont associé leur nom à l'action du Collectif, et parce que je réponds à une convocation d'une commission d'enquête concernant l'influence des mouvements à caractère sectaire dans le domaine de la santé, je tiens à préciser que le Collectif des médecins et des citoyens contre les traitements dégradants de la psychiatrie n'a rien d'un mouvement à caractère sectaire. Il était important pour moi de le préciser.

Le Collectif a été créé en 2005, dans un contexte très particulier. L'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) venait de rendre un rapport sur les troubles de la conduite chez l'enfant et l'adolescent. Ce rapport nous a semblé extrêmement préoccupant. Les chiffres sont variables et il est difficile d'avoir des statistiques précises, mais on peut aujourd'hui considérer que 20 à 25 000 petits Français consomment de la Ritaline.

On pouvait lire dans ce rapport qu'il était nécessaire de dépister au plus tôt les troubles de la conduite, avec le caractère éminemment subjectif que revêt cette notion, et qu'en cas de dépistage, il deviendrait nécessaire de mettre en oeuvre une psychothérapie voire, en cas d'échec, des traitements médicamenteux lourds - méthylphénidates ou neuroleptiques.

Les médecins et les citoyens qui se sont saisis du problème ont agi avec une grande responsabilité et une conscience totale de la gravité de la situation.

C'est ce qui a conduit à la création de ce Collectif. Je ne débattrai pas ici, faute de temps, des raisons pour lesquelles l'Inserm a rendu un rapport aussi critiquable, tant sur la forme que sur le fonds. Plusieurs mois avant que d'autres associations ne se saisissent du problème et alertent l'opinion publique, conduisant l'Inserm à repenser ses méthodes de travail, nous avions déjà, au sein du Collectif, posé le problème avec toute l'acuité nécessaire. J'avais à cette occasion personnellement participé à un colloque dont le thème portait sur « les enfants européens : un nouveau marché pour l'industrie pharmaceutique », la vie de nos enfants étant menacée par la prescription de Ritaline, dérivé amphétaminique.

Que dénonçait concrètement le Collectif ? Pour quelles raisons s'est-il mis en mouvement ? Il existe selon nous un problème majeur dû au tandem entre psychiatrie biologique et industrie pharmaceutique. Ce tandem rétrécit régulièrement, systématiquement, consciencieusement le champ du normal, pour accoler l'étiquette des troubles mentaux à un nombre de plus en plus grand de nos concitoyens.

Un chiffre est à cet égard édifiant et, à mon sens, profondément inquiétant : en 1952, dans la première version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-I), la bible de la psychiatrie, on recensait 112 troubles mentaux ; dans le DSM-IV, qui date de 1994, on en trouve 374 ! Avec la restriction consciencieuse du champ du normal, de plus en plus de nos concitoyens se trouvent qualifiés de malades mentaux, ce qui entraîne comme corollaire immédiat une prescription de psychotropes censés résoudre leurs problèmes.

C'est à notre sens l'un des dangers majeurs que courent nos concitoyens et c'est un des points sur lesquels le Collectif a voulu insister particulièrement.

L'autre point important qui se pose avec acuité - la justice vient de mettre en examen, même si mise en examen ne signifie pas, évidemment, culpabilité, le Pr Alexandre dans le cadre du Mediator - est cette inflation de diagnostics psychiatriques qui fait intervenir un facteur essentiel, celui de la corruption. Bien évidemment, lorsqu'un diagnostic est validé aux Etats-Unis, il passe sans difficultés les frontières et est admis unanimement en France.

Le rapport de l'Inserm de 2002, intitulé Dépistage des troubles mentaux chez l'enfant et l'adolescent cite les travaux du psychiatre suédois Gillberg, qui a découvert - ou plutôt inventé - un syndrome appelé Déficit moteur, de l'attention et de la perception (DAMP). Ce médecin a été condamné très lourdement par la Cour suprême administrative de Suède ; son pourvoi devant la Cour européenne des droits de l'homme a été rejeté parce qu'il avait totalement falsifié ses travaux. Lorsqu'il a été sommé de les produire par la justice, à la demande d'associations, il les a tout simplement fait détruire par ses collaborateurs ! Si Gillberg a été lourdement sanctionné, ses travaux ont néanmoins servi en partie de support au rapport de l'Inserm.

Je pourrais ainsi citer de nombreux exemples, comme celui du professeur de psychopharmacologie pédiatrique Joseph Biederman, qui a touché 1,6 million d'euros de la part des laboratoires pharmaceutiques. Cette personne n'a rien fait de moins que de populariser le trouble bipolaire chez le nourrisson. « Grâce à lui », aux Etats-Unis, dès l'âge de deux ans, des nourrissons se voient mis sous neuroleptiques parce qu'ils ont été diagnostiqués bipolaires ! Je suis père de deux enfants : je trouve cela profondément dramatique et alarmant. C'est l'un des points sur lesquels le Collectif tenait à insister...

Dernier exemple enfin, celui de Charles Nemeroff, l'un des pères du DSM, qui a, quant à lui, touché 15 millions de dollars de l'industrie pharmaceutique.

Je disais tout à l'heure que le tandem constitué par la psychiatrique biologique et l'industrie pharmaceutique faisait peser une chape sur nos sociétés en promouvant des troubles mentaux inventés. C'est un point qui mériterait d'être largement développé...

Vous savez que la France se situe au second rang, derrière les Etats-Unis, en termes de consommation de psychotropes. Voilà une statistique profondément alarmante !

M. Alain Milon, président. - Ce n'est sans doute pas de la faute des psychiatres...

M. Jean-Philippe Labrèze. - Je vous invite à lire ce qu'écrit le Pr Béraud, ancien vice-président de la commission de transparence de l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (Afssaps), à qui l'on peut accorder un certain crédit, qui estime dans la préface du livre de Guy Hugnet, Antidépresseurs, la grande intoxication. Ce que cinq millions de Français ne savent pas encore : « Le nouveau livre de Guy Hugnet est plus qu'une brillante, implacable et rigoureuse dénonciation des mensonges des industriels, des médecins leaders d'opinion et des agences du médicament qui ont fait des antidépresseurs des produits miraculeux, prescrits à des millions de malades par des dizaines de milliers de médecins, mystifiés par les publications des laboratoires pharmaceutiques et dupés par les affirmations des visiteurs médicaux. Ce livre est en effet une recherche approfondie pour lesquelles des millions d'hommes et de femmes consomment chaque jour, durant des mois ou des années, des produits qui ne sont médicalement efficaces que pour une très faible minorité d'entre eux, mais qui peuvent les conduire au suicide et qui nuisent à leur santé, en les exemptant de rechercher les causes profondes de leur mal-être ».

M. Alain Milon, président. - C'est d'ailleurs pour cela qu'ils prescrivaient des psychotropes !

M. Jean-Philippe Labrèze. - Un autre point paraît fondamental aux membres du Collectif : le législateur a souhaité inscrire dans le code de la santé publique deux dispositions qui nous semblent majeures ; il s'agit des articles L. 1110 -5 et L. 1111-2. En effet, lorsqu'un patient sollicite l'aide d'un médecin, le devoir du médecin est de l'informer de l'existence d'éventuelles alternatives thérapeutiques et de le mettre en garde contre les effets graves ou fréquents, normalement prévisibles, des traitements qui vont lui être administrés.

Or, à chaque fois qu'il m'a été donné de parler à des parents dont les enfants avaient été placés sous Ritaline, ceux-ci m'ont dit qu'on ne leur avait dit qu'il s'agissait d'un produit stupéfiant, appartenant au tableau 2 de la convention des Nations Unies sur les produits stupéfiants et psychotropes, et qui avait causé des dizaines de décès par arrêt cardiaque. Je vous renvoie à l'intervention du docteur Baughman devant l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, qui affirme qu'entre 1980 et 19905(*), 186 enfants sont officiellement décédés des effets secondaires de la Ritaline !

J'ai vu défiler les parents devant le congrès des Etats-Unis avec la photo de leur enfant : quand on les autopsie, leur coeur est celui de cocaïnomanes, après deux, trois, quatre ou cinq ans de prise de Ritaline, dérivé amphétaminique. C'est une tragédie, et les membres du Collectif estiment que lorsqu'un parent doit se déterminer sur le fait de savoir s'il accepte ou non qu'un médecin prescrive de la Ritaline à son enfant, il a le droit de savoir que c'est un peu comme la roulette russe : cela peut se passer plus ou moins bien, ou très mal pour l'enfant !

Ce point nous semble fondamental car le fait que des prescriptions interviennent dans ces circonstances contrevient à deux dispositions essentielles du code de la santé publique, ainsi qu'au décret n° 2012-855 du 5 juillet 2012 qui, dans son article 5, revient sur la notion fondamentale de consentement éclairé. Quand un patient - ou les parents de celui-ci - doivent décider s'ils veulent qu'on leur administre un traitement ou qu'on administre un traitement à leur enfant, ils doivent se déterminer en donnant un consentement éclairé : ceci ne peut se faire que s'ils ont reçu les bonnes informations !

J'ai personnellement saisi le Pr Sicard, dans le cadre de l'action du Collectif, à l'époque où il était président du Comité consultatif national d'éthique, à propos d'un problème qui nous apparaissait également majeur, celui de la sismothérapie - ou électrochocs. Le public - et parfois même certains médecins - pensent souvent qu'il s'agit de pratiques d'un autre âge. Pas du tout ! Des milliers de patients, en France, reçoivent chaque année des électrochocs. Saisi par le Collectif, le Pr Sicard avait créé un groupe de travail sur ce sujet, dont le responsable était le Pr Beloucif. J'avais personnellement fait le nécessaire pour qu'un expert étranger, le Pr Breggin, qui intervient dans beaucoup de procès aux Etats-Unis, soit entendu par le groupe de travail. Cela ne s'est pas fait, et le Comité a conclu que les électrochocs n'étaient pas une si mauvaise chose. Personnellement, je pense que le fait de recourir encore à la sismothérapie dans notre pays est une tragédie ! Quand les patients ou leur famille donnent leur accord pour recevoir ou pour qu'on administre un tel traitement, ils le font en méconnaissance des effets délétères profonds de cette technique !

Pour terminer, je voudrais citer le professer Zarifian, qui écrivait ceci : « La psychiatrie est ce que la société en fait. » Plus précisément, c'est l'idéologie dominante d'une époque qui est responsable des représentations que suscitent les troubles psychiques. Aujourd'hui, la médecine, la science et leur alliée, la pharmacie, ont annexé les débordements psychiques et les troubles du comportement. « La santé a remplacé le salut », disait Michel Foucault. S'en trouve-t-on mieux pour autant ? Tout est-il définitivement réglé, et l'image de la psychiatrie en est-elle grandie ? On peut s'interroger ! Néanmoins, la société y trouvant son compte à de multiples égards, on est passé progressivement du traitement des troubles psychiques - qu'il est impératif d'alléger - à la médicalisation systématique de la simple souffrance psychique existentielle. Or, celle-ci, parce qu'elle est le propre de l'homme, mérite d'être respectée. Utilisant l'alibi de diagnostic artificiel, son gommage systématique par des moyens chimiques est un génocide de l'esprit humain.

M. Alain Milon, président. - La parole est au rapporteur...

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Dans quelle spécialité exercez-vous la médecine ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Je suis médecin généraliste.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Prescrivez-vous des médicaments ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Lorsqu'un patient est atteint d'une pneumopathie, je prescris des antibiotiques. Je traite mes malades de façon appropriée, conformément aux données acquises de la science.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Comment en êtes-vous arrivé à créer ce Collectif ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - C'est une démarche citoyenne...

M. Jacques Mézard, rapporteur. - L'avez-vous créé seul ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Non, avec d'autres confrères...

M. Jacques Mézard, rapporteur. - On ne trouve pas des médecins qui ont cette opinion par hasard !

M. Jean-Philippe Labrèze. - Cela fait plus de vingt ans que je fais de la médecine. J'échange donc avec mes confrères. C'est une opinion plus largement partagée qu'on ne pourrait le croire. Un certain nombre de médecins sont en mesure d'analyser les données...

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Votre lutte semble exclusivement dirigée contre l'institution psychiatrique. En avez-vous parlé avec les psychiatres de votre région ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Je parle avec certains d'entre eux.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Avez-vous suivi une formation relative à la psychiatrie ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Non.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Vous avez donc découvert ce sujet en recevant vos patients...

M. Jean-Philippe Labrèze. - C'est un sujet qui m'intéresse. La psychiatrie fait partie du champ de la médecine et je m'y suis intéressé pour une raison simple : c'est la seule discipline qui ait la possibilité de contraindre. Si vous n'êtes pas satisfait de la façon dont votre cardiologue vous prend en charge, ou du traitement qu'il veut vous donner, vous pouvez changer de praticien. Ce n'est pas le cas en psychiatrie, discipline qui détient le pouvoir de contraindre. En tant que citoyen, cela m'a particulièrement interpellé.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Nous connaissons aussi, en tant que législateur, le pouvoir de contrainte que peut exercer la psychiatrie. Vous savez toutefois que ce pouvoir est très strictement encadré, le juge siégeant à présent presque dans les services psychiatriques.

On peut proclamer ses convictions dans ce domaine, mais la réalité est différente. En tant qu'élus locaux, il existe des cas où nous sommes particulièrement heureux de pouvoir nous adresser à un service de psychiatrie, étant donné les difficultés que connaissent certains de nos concitoyens en la matière.

M. Jean-Philippe Labrèze. - Ce sont les abus psychiatriques qui nous interpellent, non la psychiatrie. Le fait que les juges interviennent à présent est le résultat du combat des associations de terrain, qui demandent depuis des années la judiciarisation des procédures d'internement. C'est notre action qui a conduit à ce changement radical et à cette décision du Conseil constitutionnel. Il faut rappeler cette statistique particulièrement alarmante : nous internons trois fois plus que nos partenaires européens ! Entre 1990, moment où est passée la loi Evin, censée diminuer le nombre d'internements, et 2000, les internements sont passés d'environ 37 000 à plus de 72 000 !

Les droits de l'homme étaient auparavant très peu garantis ; ils le sont bien plus depuis la décision du Conseil constitutionnel qui a mis en oeuvre ce que nous demandions depuis des années : un juge du judiciaire se saisit...

M . Jacques Mézard, rapporteur. - Nous le savons, nous avons voté la loi ! Ce n'est pas la peine de nous la réciter !

Quel type de confrères compte votre association ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Il s'agit de médecins qui ont signé la pétition adressée au Chef de l'Etat...

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Avez-vous des liens avec la Commission des citoyens pour les droits de l'homme (CCDH) ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Non, le Collectif n'a pas de lien avec cette commission. Je l'ai cependant personnellement présidée plusieurs années après avoir créé le Collectif - mais c'était un choix personnel.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - C'est intéressant : on connaît les liens de la CCDH avec la Scientologie !

M. Jean-Philippe Labrèze. - En effet. Cette commission a été cofondée par un professeur de psychiatrie, le Pr Thomas Szasz, et l'Eglise de Scientologie.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Nous sommes bien d'accord. Peut-on dire que l'un des objectifs de la CCDH est la lutte contre toute l'institution psychiatrique ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Non, on ne peut le dire ainsi, je suis désolé...

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Votre discours est assez édifiant et éclairant ! Cette lutte contre la psychiatrie et contre la médecine psychiatrique ressort de la CCDH et de votre collectif, mais que pensez-vous des psychothérapeutes et de tout ce qui tourne autour des diverses pratiques non conventionnelles ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Nous ne nous en prenons pas à la psychiatrie. Je vous rappelle que la CCDH a été cofondée par un professeur émérite de psychiatrie...

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Nous connaissons son fonctionnement. Je vous ai posé une question...

M. Jean-Philippe Labrèze. - La CCDH compte également en son sein de nombreux psychiatres. Ces personnes ne viendraient pas soutenir une association qui aurait pour vocation de les détruire ! La CCDH combat les abus psychiatriques.

Pour répondre à votre question, je m'efforce de bâtir ma pratique sur un précepte : Primum non nocere, d'abord ne pas nuire...

Vous parlez de psychothérapie. On peut selon moi s'interroger légitimement sur l'efficacité de telle ou telle approche, mais je pense que l'on peut être d'accord sur le fait qu'il est peu probable que cela inflige un préjudice à la personne qui y recourt. Pour le médecin que je suis, c'est une dimension essentielle.

Je ne dirais pas la même chose des neuroleptiques. Les études de Casadebaig et d'Osborn - qui figurent dans la clé USB que je vous ai remise - démontrent la surmortalité considérable des patients psychiatriques traités au long cours par ces médicaments. Cela ne peut manquer, selon moi, d'interpeller le législateur, les médecins et les personnes qui, en conscience, réfléchissent à ce problème.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - On est là plus dans le dogme que dans la médecine !

M. Jean-Philippe Labrèze. - Non, il s'agit de faits !

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Pensez-vous que la Scientologie apporte des offres thérapeutiques susceptibles de prendre en charge ce que la psychiatrie appelle la « maladie mentale » ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Vous avez demandé à un représentant du Collectif des médecins et des citoyens contre les traitements dégradants de la psychiatrie de venir s'exprimer devant vous. Je suis présent à ce titre. Si vous souhaitez entendre le citoyen ou le scientologue que je suis, puisque c'est ma religion depuis vingt-deux ans, c'est un autre débat.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Ce sont cependant des approches totalement convergentes ! L'action de votre Collectif et de la CCDH partagent pour le moins des axes conjoints... Ce n'est qu'une constatation !

M. Jean-Philippe Labrèze. - La Scientologie est une religion. Elle n'a pas vocation à prendre en charge des personnes atteintes de troubles mentaux. Elle laisse ce soin à des professionnels. Je vous renvoie aux nombreuses brochures publiées par la CCDH, dans lesquelles il est conseillé noir sur blanc aux personnes souffrant de troubles mentaux de consulter un médecin, un praticien, en lui demandant de rechercher des causes physiologiques sous-jacentes qui pourraient expliquer cet état. On pourrait débattre longuement de ce sujet. La Scientologie n'a pas vocation à traiter des troubles mentaux. C'est une religion : elle s'occupe de paroissiens et je ne suis pas ici pour en parler. Je ne suis pas représentant de l'Eglise de Scientologie...

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Vous êtes un médecin, vous avez prêté le serment d'Hippocrate ; vous êtes là pour soigner nos concitoyens : avez-vous eu des problèmes avec le Conseil de l'Ordre des médecins ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Oui !

M. Jacques Mézard, rapporteur. - De quelle nature ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - J'ai eu deux problèmes avec le Conseil de l'Ordre des médecins. Le dernier en date vient du fait de ma présidence de la CCDH. J'ai été radié à vie par le Conseil départemental de l'Ordre des Bouches-du-Rhône pour être intervenu dans des dossiers où des parents m'avaient appelé à l'aide, leur enfant de quelques années se voyant administrer trois neuroleptiques. J'ai contacté le psychiatre en charge de ce cas pour lui faire remarquer qu'il prescrivait à un enfant des neuroleptiques dont l'un était interdit pour les enfants et que je ne comprenais pas cette pratique. Cela m'a valu une plainte du Conseil de l'Ordre...

Je suis par ailleurs intervenu pour m'opposer à ce qu'un patient hospitalisé à Sainte-Anne reçoive des électrochocs contre sa volonté. Ni le chef de service, ni le directeur de l'hôpital n'ont répondu à ma requête. J'ai dû alerter le procureur pour faire cesser cette situation, ce qui a effectivement été le cas.

Toutes ces plaintes cumulées m'ont valu une radiation du Conseil départemental de l'Ordre des Bouches-du-Rhône. Cette radiation a été commuée en un an de suspension par le Conseil national de l'Ordre des médecins. Je n'en veux pas à mes contradicteurs. Le dossier était devenu extrêmement volumineux. Il s'agissait d'une accumulation de mensonges, de contrevérités que j'ai dû démonter les unes après les autres, en démontrant que mon action était restée strictement conforme aux dispositions du code pénal et à celles du code de la santé publique.

Pour motiver cette année de suspension, on a utilisé des faits qui n'étaient pas conformes à la vérité. Si j'avais été jugé en raison de faits avérés, j'aurais accepté la sentence, mais on m'a imputé des actions que je n'avais pas commises !

Le premier problème que j'ai eu avec le Conseil de l'Ordre venait du fait que j'avais créé, il y a de nombreuses années, des centres de conseils en nutrition, sous la supervision de diététiciennes, pour réapprendre à certains patients les règles d'une alimentation équilibrée.

Je n'exerçais pas en tant que médecin mais j'avais commis l'erreur de ne pas me radier. J'ai été radié par le Conseil départemental de l'Ordre sur la base d'un dossier où certains documents comportaient la mention « membre de la secte de Scientologie », « donne son argent à la Scientologie », etc. Cette première radiation a été commuée en deux ans de suspension. J'ai reconnu mon erreur. Je n'ai pas porté préjudice à qui que ce soit. On pourrait imaginer des préjudices plus importants infligés à des patients.

J'ai assumé les conséquences de cette première condamnation ; j'ai changé ma base d'opération, et j'ai repris une activité médicale normale sans aucun problème, jusqu'à ce que j'exerce la présidence de la CCDH et que je sois inquiété par des psychiatres et des hôpitaux psychiatriques pour les raisons que je viens de préciser.

M. Alain Milon, président. - La parole est aux commissaires...

Mme Catherine Deroche. - Vous avez dénoncé les effets secondaires de la Ritaline, qui sont maintenant établis. Lorsque vous prescrivez une thérapeutique classique, avez-vous le même souci d'information vis-à-vis de vos patients que celui que vous exigez des autres thérapeutes ?

Par ailleurs, comment vous situez-vous dans votre pratique médicale par rapport aux médecines complémentaires ou à des médecines alternatives ? Lesquelles utilisez-vous ? Quel bénéfice y trouvez-vous par rapport à la médecine classique ?

Pourquoi manifestez-vous un tel intérêt vis-à-vis de ce que vous appelez les « traitements dégradants de la psychiatrie » ? Quel traitement appliquerez-vous à un patient atteint de schizophrénie ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Je m'efforce de rester intègre et en conformité avec mes convictions - partagées par de nombreux médecins. J'ai été interrogé à ce sujet par un collège d'experts lorsque l'Ordre des médecins a essayé de m'empêcher d'exercer ma pratique, sous prétexte que, présidant une commission sur les abus psychiatriques, je devais être moi-même atteint de troubles mentaux. Si je suis confronté à quelqu'un qui présente des troubles mentaux, craignant que la personne ne soit prise en charge de façon inappropriée et que ses droits puissent être violés - ce qui n'est évidemment pas systématiquement le cas -, je me défausse et dirige le patient vers un autre médecin. Je m'assure que la prise en charge médicale peut être assurée mais je ne prends pas en charge la personne.

J'ai eu la chance d'échanger à de nombreuses reprises avec un professeur de psychiatrie, responsable de la schizophrénie aux Etats-Unis, le Pr Mosher, qui a créé ce qu'on appelle les centres Soteria. Il s'agit de centres dans lesquels on prend en charge les schizophrènes sans recourir aux neuroleptiques. C'est une prise en charge plus longue, qui demande une grande humanité de la part des soignants et beaucoup de respect, mais le Pr Mosher a démontré que la guérison était plus importante qu'avec une neuroleptisation massive. Si, demain, il existe en France des centres Soteria - et c'est une préconisation du Collectif -, j'y dirigerai ces patients avec grand bonheur.

Vous m'interrogez d'autre part pour savoir de quelle façon j'utilise les médecines alternatives non conventionnelles. Je vous rappelle que le Parlement européen, dans une résolution adoptée en mai 1997, demandait à la Commission d'engager un processus de reconnaissance des pratiques non conventionnelles. On a tendance à penser que la médecine conventionnelle est exempte de toute critique. Je vous invite à ce sujet à lire l'ouvrage des professeurs Debré et Even, qui rappelle que, chaque année, on compte 100 000 accidents thérapeutiques graves, et 20 000 décès imputables aux médicaments. Il existe un consensus sur ce chiffre.

Mme Catherine Deroche. - Pour combien de guérisons ?

M. Jean-Philippe Labrèze. - Je prescris des antimigraineux, des antibiotiques, des médicaments cardiovasculaires mais je rappelle ce que le Parlement européen a demandé à la Commission de s'engager dans un processus d'étude destiné à uniformiser les législations en matière de pratiques non conventionnelles, qui sont reconnues aux Pays-Bas, en Suède, en Finlande, en Angleterre. Dans les pharmacies allemandes, on trouve des médicaments reposant sur la médecine anthroposophique. Tous les législateurs qui ont pris ces décisions ne sont pas des farfelus : s'ils l'ont fait, c'est sur la base d'études rigoureuses et d'éléments tangibles !

Personnellement, la seule médecine non conventionnelle à laquelle je recours est l'ostéopathie quand je pense que cela peut être utile pour mes patients. L'ostéopathie est reconnue en Angleterre et dans d'autres pays. C'est la seule médecine non conventionnelle à laquelle je recours personnellement.

M. Gérard Roche. - Je ne me permettrais pas de juger votre carrière - nous ne sommes pas là pour cela - mais les propos que vous tenez m'inquiètent à plusieurs titres.

Tout d'abord, vous avez une vision très passéiste, presque moyenâgeuse, de la maladie mentale, qui devient une sorte de maladie honteuse. Tout le monde sait que les choses ne sont pas aussi simples : il y a des maladies mentales graves et des troubles du comportement bénins, exactement comme dans la médecine traditionnelle.

Vous condamnez par ailleurs certains traitements pour leurs effets secondaires. Tout le monde connaît les effets secondaires à long terme des psychotropes et des neuroleptiques. Quel médecin pourrait prescrire ces médicaments en souhaitant que son patient en subisse les effets secondaires ? Pourquoi les psychiatres les prescrivent-ils ? Il faut peser les bienfaits du traitement, ses effets secondaires, et graduer. Il ne faut pas jeter le discrédit sur des thérapeutiques qui sont très efficaces ! Il n'est qu'à voir ce qui arrive lorsque certains patients arrêtent les neuroleptiques d'un seul coup ! On en a tous vu dans notre carrière !

Je ne reviens pas sur la sismographie : il s'agit d'indications particulières dans les services spécialisés. On ne peut généraliser...

Par ailleurs, on n'est plus à l'époque où l'on hospitalisait les patients de façon abusive ! Les règles sont très strictes et de nombreuses barrières qui existent. On sait combien les psychiatres sont prudents en la matière...

L'hospitalisation à la demande d'un tiers est, aujourd'hui, mieux adaptée et permet de régler des phases aiguës sans tomber dans les outrances que vous dénoncez.

Enfin, en discréditant globalement la médecine psychiatrique et la prise en charge des gens les plus fragiles, vous les orientez vers des médecines alternatives qui peuvent déboucher sur des dérives sectaires, ouvrant ainsi la porte à ce que nous sommes en train d'essayer d'éviter ! Vos propos vont donc à l'encontre de ce qu'essaie de mettre en place la commission d'enquête.

M. Jean-Philippe Labrèze. - J'entends bien. Il y a quelque chose de paradoxal qui semble avoir échappé à beaucoup d'intervenants. Vous parlez de l'efficacité des traitements psychiatriques. Personnellement, je considère que si un traitement neuroleptique était efficace, il serait légitime de penser qu'il peut, dans un laps de temps raisonnable, rendre sa santé mentale et son libre arbitre à un patient.

Dès lors, la notion de contrainte introduite pas le législateur est un non-sens. Comment expliquer cette violence et le fait que si vous ne prenez pas votre traitement, on vous interne et on vous l'administre en injection ? Si le traitement fonctionne, pourquoi les patients le suspendraient-ils ?

M. Gérard Roche. - L'opinion publique considère les maladies psychiatriques comme des atteintes mystérieuses qui envahissent les esprits. Or, les études montrent de plus en plus qu'il existe des dérèglements fonctionnels liés aux neuromédiateurs intracérébraux et qu'il faut contrôler ces dysfonctionnements par des traitements. On ne peut guérir ces malades par miracle ! Je souhaite qu'on aille beaucoup plus loin dans la rechercher neuropsychiatrique et qu'on sorte de l'approche consistant à considérer que la psychiatrie n'est pas une discipline comme les autres !

La psychothérapie peut apporter certaines améliorations, mais je souhaite que l'on réalise davantage de progrès et qu'on aille vers une approche neurobiologique et cellulaire de ces troubles. Je suis sûr que l'on va y parvenir grâce aux découvertes qui vont avoir lieu dans les décennies à venir !


* 5 Rectification matérielle de l'orateur : entre 1990 et 2000.