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Pour que le viol et les violences sexuelles cessent d'être des armes de guerre

10 décembre 2013 : Pour que le viol et les violences sexuelles cessent d'être des armes de guerre ( rapport d'information )

PRÉSENTATION DES INTERVENANTS

Table ronde sur l'état des lieux des violences
(Jeudi 21 novembre 2013)

Ministère de la Défense et État-major des Armées
(Jeudi 28 novembre 2013)

Table ronde « Le point de vue des historiens et de l'anthropologue » (Jeudi 5 décembre 2013)

Ministère délégué à la Francophonie
(Jeudi 5 décembre 2013)

Table ronde « La réponse des soignants et de l'aide humanitaire »
(Jeudi 12 décembre 2013)

ANNEXES

- Annexe 1 - Document complémentaire de M. Fabrice Virgili, historien

- Annexe 2 - Contribution écrite de Médecins du monde

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- Annexe 3 - Mise en oeuvre des résolutions « Femmes, Paix et Sécurité » du Conseil de sécurité des Nations-Unies par le ministère des Affaires étrangères

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- Annexe 4 - Résolution 1325

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Annexe 1

DOCUMENT COMPLÉMENTAIRE de M. Fabrice Virgili14(*) Historien

(Table ronde du 5 décembre 2013)

Quels sont les effets de la violence sexuelle sur les sociétés ?

Les victimes, c'est-à-dire les cibles de la violence sexuelles, sont tout d'abord des femmes, des individus qui vivent intimement l'agression qu'elles subissent, mais ce sont aussi les entourages familiaux communautaires et plus largement la société à laquelle elle ou elles appartiennent.

L'assimilation des femmes à un territoire à défendre ou à conquérir s'inscrit dans une vision inégalitaire des rapports entre hommes et femmes où un rôle est assigné à chaque sexe : aux hommes la garde de la nation, aux femmes celle du foyer. Ce que souligne notre hymne national : « Ils viennent jusque dans nos bras égorger nos fils, nos compagnes » (le rôle des hommes est bien d'empêcher que l'ennemi s'en prenne à « leurs femmes »).

La violence subie doit être envisagée à deux niveaux.

1. À l'échelle des nations en guerre. Celles qui ont été violées étaient considérées comme les victimes de la sauvagerie adverse.

Parce qu'il touchait à des populations féminines, c'est-à-dire le plus souvent civiles, ou non combattantes, mais aussi considérée comme plus fragiles et innocentes, le viol fut un enjeu de propagande majeur entre belligérants.

En 1914, le « viol » de la Belgique neutre et les viols des femmes belges et françaises du nord furent réunis pour dénoncer la barbarie ennemie et attirer dans la guerre les pays neutres, en particulier les États-Unis.

En ce qui concerne la France et l'Allemagne, les deux pays s'accusèrent mutuellement de violences sexuelles tout au long de la première moitié du XXème siècle. L'idée dominante est que les viols ne sont commis que par les ennemis.

2. À l'échelle des individus. Les femmes sont victimes de l'agression sexuelle de l'ennemi, mais subissent aussi une « double peine », celle du rejet par les leurs. Plusieurs facteurs expliquent cette double violence :

L'honneur. Un thème récurrent qui permet de sortir des risques de l'ornière culturaliste. Ce n'est pas rabattre le viol sur la culture de l'autre que de parler de l'honneur ; cette dimension du viol comme atteinte à l'honneur est présente dans de nombreux travaux. Une des variables consiste à savoir de quel honneur on parle : de celui des femmes ou de celui des hommes ?

La question de l'impuissance des hommes à protéger les femmes de leur société, de leur communauté en découle. On pourrait dès lors insister sur le viol comme menaçant essentiellement un ordre social, donc d'une violence très éloignée de la question du désir sexuel et beaucoup plus proche de la question du pouvoir sur des communautés. Le désir de domination est bien un désir qui, en tant que tel, peut être aussi excitant sexuellement.

- La honte de ce qui touche à la sexualité. La honte accentue la difficulté de la plainte, de la demande de réparation ou encore de la constitution d'un groupe identifié de victimes. Plus encore quand l'entourage sait ce qui s'était passé. Pire encore, quand la présence de la famille, mari, parents, enfants, était imposée par les agresseurs lors des viols.

Dans bien des cas, le rejet par l'entourage proche prolonge la violence du viol car celui-ci rejaillit sur l'ensemble du groupe, et en particulier sur les hommes incapables d'avoir empêché le forfait.

Si on considère que la guerre est une mise à l'épreuve des rapports entre hommes et femmes (séparation, injonction à la virilité, dimorphisme de la violence) dans une société donnée, quel est le rôle du viol dans ce processus ? Les viols contribuent-ils à renforcer ces rapports, hommes et femmes victimes se montrant solidaires des violences subies ? Ou au contraire contribuent-ils à les mettre en danger, la violence initiale se trouvant amplifiée par le rejet d'un mari, d'un père ou d'un frère ?

Silence, secret et tabou. Les trois termes sont presque toujours utilisés quand il s'agit de violences sexuelles, mais ils doivent être mieux définis et précisés selon les contextes et le moment. Le silence n'est pas figé, il peut être plus ou moins fort, laisser la place à des moments de prise de parole selon les événements. Ce sont des notions dynamiques dont il faut restituer le sens social et politique. Il importe de ne pas postuler le coté tabou du viol ou le fait qu'on le tienne secret.

Nadine Puechguirbal (« Lever le silence. Nouvelles approches des conséquences du viol (Erythrée, RD Congo, Rwanda, Somalie 1994-2008 », in Branche & Virgili (dir.) Viols en temps de guerre, Payot, novembre 2011, pp. 145-158) montre à propos des femmes somaliennes le poids du silence et ses conséquences désastreuses, non seulement du point de vue psychique mais aussi du point de vue de leur santé, dans l'absence de prise en charge des MST. Mais aussi, plus largement, l'aide aux populations a pris de plus en plus en compte la question de la parole comme le montre la création de Maisons d'écoute en RDC.

A l'inverse, Alexandre Soucaille (« Promettre le viol : milices privées contre guérilla maoïste dans l'État du Bihar (Inde) », in Branche & Virgili (dir.) Viols en temps de guerre, Payot, 2011, pp. 119-132) montre comment en Inde, dans la région du Bihar, à la fin des années 1990, des femmes victimes de viols peuvent retourner la violence sexuelle en manifestant nues devant un des bâtiments où se trouvent leurs agresseurs. Cela retourne la violence, car c'est là un moyen de nier leur virilité : « vous n'êtes même pas des hommes puisque je peux me présenter ainsi nue devant vous ».

La porosité des temps de guerre et temps de paix. Une question récurrente des recherches sur le sujet est, en premier lieu, la suspicion récurrente du consentement, donc de la trahison. Cette question n'est jamais très éloignée car survivre à un viol est suspect dans bien des cas.

Natalia Suarez Bonilla (« Viol, blâme et contrôle social. Le cas des enclaves paramilitaires en Colombie », in Branche & Virgili (dir.) Viols en temps de guerre, Payot, 2011, pp. 83-94) évoque le cas de paramilitaires exerçant au nom de la défense des moeurs humiliation, dénudation et viols. Parce que des jeunes filles se promènent en mini-jupe ou avec un décolleté, elles vont devenir la cible de la violence des paramilitaires. L'on retrouve un argument souvent entendu dans les propos d'atténuation du viol.

La porosité est posée, que ce soit par le poids de ce qui précède la guerre (imaginaire, rapports de sexe, formation des militaires...) ou par la question des conséquences et legs des violences sexuelles dans les sociétés d'après-guerre.

- La question du prolongement en temps de paix est encore davantage posée si l'on prend en compte le devenir des enfants nés d'un viol. Distinction incontournable entre hommes violés et femmes violées car seules ses dernières peuvent se retrouver enceintes. C'est là un effet à très long terme, une violence transgénérationnelle.

Deux études abordaient la question des enfants, l'une à propos de la France et de la première guerre mondiale, l'autre de la guerre du Biafra (1967-1970).

Que faire de ces enfants ? Comment portent-ils cette origine ? L'on pouvait être surpris de la similitude des situations à propos des prénoms :

- Adediran Daniel Ikuomola (« Le visage laid de la guerre ». La stigmatisation des enfants nés de viols (Etat d'Edo, Nigéria) », in Branche & Virgili (dir.) Viols en temps de guerre, Payot, 2011, pp. 177-188) rappelait comment les prénoms donnés à ces enfants pouvait les marquer comme Okwuoeimose, qui ne signifiait rien d'autre que « le laid visage de la guerre ».

- En 1918, parmi les enfants placés par « décision spéciale », c'est-à-dire nés de viols, Antoine Rivière cite des France-Aimée, Metz-Victoire ou encore France Pax (« Décisions spéciales » : Les enfants nés des viols allemands et abandonnés à l'Assistance publique pendant la Grande Guerre, in Branche & Virgili (dir.) Viols en temps de guerre, Payot, 2011, pp. 189-206).

L'agresseur, en s'en prenant à la filiation, en l'interrompant par le viol, menaçait toute la communauté. La grossesse, la naissance d'un enfant de l'ennemi était d'une part le rappel quotidien de la violence subie, d'autre part la présence de l'ennemi au sein du groupe. Ainsi dans des sociétés où primait une vision biologique, voire raciale, du groupe, le sperme venait souiller le sang. La question de la naissance de ces enfants était aussi posée, donc celle de l'avortement : la France de la Grande guerre s'y opposa et laissa naître « l'enfant du boche », alors qu'en Allemagne, après mai 1945, l'avortement fut provisoirement toléré pour les femmes allemandes enceintes du viol d'un soldat soviétique.

Quelques pistes possibles d'action en guise de conclusion.

1. Concernant la façon dont notre société peut taire cette violence dérangeante, soit parce que le viol est recouvert par d'autres violences comme les meurtres, soit parce que, seule violence infligée, le viol n'est pas considéré au même niveau que les autres. Il importe de laisser de la place à cette violence lors de processus de reconnaissance. Il existe à Nankin un monument aux Chinoises violées lors de la prise de Nankin en décembre 1937. À Tokyo, une association a créé un musée à propos des anciennes « Femmes de réconfort », le Women's Active Museum. La prise en compte par les autorités publiques d'une violence est un signe adressé à sa société de ce qui est considéré comme grave. Les victimes des violences sexuelles méritent aussi de tels gestes.

2. Il importe d'agir dans le cadre international qui, depuis la Conférence mondiale des femmes de Pékin en 1995, a connu de nombreuses initiatives. L'on peut regretter que la déclaration à l'initiative britannique du G 8 du 11 avril 2013 pour la prévention des violences sexuelles en temps de conflit et co-signée par la France n'ait pas connu de prolongement dans notre pays.

3. Développer les actions de formation au sein de l'Armée française, non sur un mode accusateur, justement parce que, comme nous l'avons dit, le viol n'est ni une fatalité, ni un mythe, ni un dégât collatéral incontournable. Mais il s'agit de faire le contrepoint à une culture de la puissance et de la virilité qui n'a pas encore disparu, et aussi de permettre de mieux faire face à des cas de violence sexuelle auxquelles les soldats français en opération pourraient avoir à répondre lorsque des femmes ont pu être violées par un des camps, des soldats isolés, parfois d'autres civils (camp de réfugiés) ou des personnels humanitaires.

Cette violence n'est ni de guerre ni hors de la guerre mais se déroule de manière spécifique en temps de guerre et nécessite aussi une prise en compte spécifique. Ce n'est pas une fatalité : l'action publique constitue un des moyens de s'y opposer.


* 14 Raphaëlle Branche et Fabrice Virgili (dir.), Viols en temps de guerre, Paris, Payot, 2011. « Histoire du viol », dans Michela Marzano (dir.), Dictionnaire de la violence, Paris, PUF, 2011, p. 1423-1429