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De l'Islam en France à un Islam de France, établir la transparence et lever les ambiguïtés

5 juillet 2016 : De l'Islam en France à un Islam de France, établir la transparence et lever les ambiguïtés ( rapport d'information )

I. LA COMMUNAUTÉ MUSULMANE, OU PLUTÔT LES COMMUNAUTÉS MUSULMANES

Rendre compte du nombre de musulmans en France suppose préalablement de définir les personnes appartenant à la « communauté musulmane ». L'expression de « communauté musulmane » reste une pure commodité de langage, là où la référence à des communautés musulmanes serait mieux appropriée. D'ailleurs, la « communauté musulmane » ne correspond ni à une situation juridique - car la France n'est pas un État communautaire et les musulmans de France ne se reconnaissent pas comme une communauté distincte du reste de la communauté nationale - ni même à une réalité sociologique ou démographique, dans la mesure où la pratique musulmane en France a plutôt tendance à s'organiser sur la base d'autres références qui ne doivent rien à la religion, en particulier le lien avec les pays dits « d'origine ».

La France recèle en son sein une indéniable diversité religieuse. En 2014, le Pew resarch center, centre de recherche américain créé en 2004 et particulièrement connu pour ses statistiques démographiques religieuses mondiales, soulignait ainsi que « la France possède un haut degré de diversité religieuse, la plaçant 25ème parmi les 232 pays ». Cette diversité religieuse, qui s'est épanouie dans notre pays sous l'égide du principe de laïcité, a prospéré depuis 1905, contribuant à rendre d'autant plus affirmée cette diversité religieuse qui caractérise notre pays. D'ailleurs, au niveau mondial, notre pays se singularise aussi par le taux de personnes agnostiques ou athées, selon le Pew research center qui estime que les agnostiques et athées pourraient même devenir majoritaires au sein de la population française en 2050.

Le paysage religieux a ainsi fortement évolué depuis la seconde moitié du XXème siècle, avec l'émergence de nouveaux cultes (Islam, bouddhisme, etc.) aux côtés des « cultes historiques » (catholicisme, protestantisme, judaïsme) frappés eux-mêmes par une montée en puissance de courants nouveaux ou dissidents en leur sein. Selon notre collègue Hervé Maurey, notre pays est « en effet [le] pays d'Europe qui compte le plus grand nombre de musulmans, de juifs et de bouddhistes, selon les indications fournies [...] par les représentants des religions ».

« Religion du Livre », l'Islam est pourtant une religion d'implantation récente en France métropolitaine. En quelques décennies, elle s'est ainsi imposée, par le nombre de ses fidèles, comme la deuxième religion de France.

Si cette place n'est pas sérieusement contestée, le nombre de musulmans en France continue de faire débat. Cette question prospère d'autant plus en l'absence de données officielles sur le nombre de musulmans, pratiquants ou simple croyants, présents sur le territoire national.

Les différences d'approche sur ce sujet expliquent les écarts, parfois substantiels, entre les estimations avancées, oscillant allègrement entre 4 et 7 millions de personnes. Cette amplitude traduit simplement le fait que l'estimation du nombre de musulmans en France ne décrit pas la même réalité selon qu'elle retient les seuls pratiquants ou les musulmans sociologiques.

En effet, comme pour tout autre culte, la « communauté musulmane » regroupe les pratiquants ainsi que les croyants qui ont une pratique plus diffuse ou réduite à certains événements religieux, comme le Ramadan. Peuvent s'y ajouter les personnes qui, sans être de confession musulmane, déclarent être de « culture » musulmane ou avoir reçu une éducation en lien avec le culte musulman, tout en s'étant écarté de l'Islam par athéisme ou agnosticisme. En effet, là où certaines données se concentrent sur les seuls pratiquants, d'autres estimations ne distinguent ni les personnes de confession musulmane par rapport à celles de culture musulmane, ni les croyants selon l'intensité de leur pratique.

L'Islam représente aujourd'hui une référence identitaire et culturelle marquée par l'adhésion aux valeurs d'une communauté, plutôt qu'une conviction religieuse proprement dite. Lors de son audition, M. Alain Gresh relevait : « [...] En fait, comme pour les juifs, le sentiment d'appartenance à la communauté musulmane se fonde de moins en moins sur la croyance ou la pratique religieuse - et ce d'autant plus que cette communauté est perçue comme minoritaire et stigmatisée ».

Cette attitude s'exprime au travers de pratiques sociales typées mais sans nécessairement de vraie connotation cultuelle, comme la consommation halal ou une tenue vestimentaire particulière, dans lesquelles se reconnaissent - à des degrés divers - aussi bien des « fidèles pratiquants », des « croyants non pratiquants » voire des « musulmans non-croyants » ou des personnes agnostiques, comme cela est ressorti des auditions.

Un sondage Ipsos évalue à environ 40 % la proportion des « musulmans pratiquants », la notion de « pratique » recouvrant d'ailleurs des comportements très variables, allant d'une pratique diffuse ou occasionnelle (pendant le Ramadan, par exemple, ou lors du décès), à une observance quotidienne stricte.

Malgré les difficultés réelles rencontrées pour aboutir à un décompte précis des personnes se réclamant de la religion musulmane, il demeure établi que les épisodes migratoires qu'a connus la France dans les dernières décennies ont installé une présence durable des musulmans au sein de la société française.

A. LA PLUS FORTE COMMUNAUTÉ MUSULMANE EN EUROPE

À la suite de l'enquête « Trajectoires et origines » (TeO), l'Institut national des études démographiques (Ined) a, « compte tenu des débats récurrents sur le nombre de musulmans en France et des chiffres plus ou moins fantaisistes qui circulent à ce propos », publié une hypothèse moyenne de 4,15 millions, comprise entre 3,98 millions - fourchette basse - et 4,27 millions pour l'hypothèse haute11(*). À partir du nombre recueilli lors de l'enquête auprès des 18 à 60 ans de personnes ayant déclaré avoir une religion et, plus particulièrement, celle musulmane, l'estimation de musulmans pour cette tranche d'âge est de 2,4 millions. Le nombre total est obtenu à partir d'hypothèses pour les autres tranches d'âge non couvertes par l'enquête.

L'Ined a ainsi rehaussé une précédente estimation publiée en 2008. S'appuyant sur des données recueillies en 2005, l'Ined relevait alors que « la religion musulmane est de plus en plus représentée » au sein de la population française puisqu'« environ 35 millions des 18-79 ans (80 %) ont ainsi pour religion d'origine ou d'appartenance le catholicisme, un peu plus de 2 millions (5 %) se déclarent musulmans, 900 000 (2 %) protestants et 800 000 (2 %) d'une autre confession, 5 millions (11 %) disent n'avoir aucune religion »12(*). Les musulmans regroupaient, à la différence d'autres cultes, une population plus jeune puisqu'ils représentaient moins de 2 % des 65-79 ans mais 7 % des 18-24 ans.

Quelle que soit l'estimation précise, il est généralement admis que la communauté musulmane française représente, en nombre absolu et en valeur relative, la première d'Europe. Il en est d'ailleurs de même avec la communauté juive. En France, l'Islam a ainsi acquis la place de deuxième religion de France, après le catholicisme.


* 11 Patrick Simon et Vicent Tiberj, Sécularisation ou regain religieux, la religiosité des immigrés et de leurs descendants, documents de travail n° 196, INED, 2013.

* 12 Arnaud Régnier-Loilier et France Pirioux, La pratique religieuse influence-t-elle les comportements familiaux ?, Populations et sociétés, INED, juillet-août 2008.