Allez au contenu, Allez à la navigation

Les collectivités territoriales et la prévention de la radicalisation

29 mars 2017 : Les collectivités territoriales et la prévention de la radicalisation ( rapport d'information )

D. LES MÉCANISMES DU PROCESSUS DE LA RADICALISATION

De nombreuses hypothèses ont aussi été formulées concernant le mécanisme-même de la radicalisation. Au gré des périodes et selon les media, le rôle de la prison, d'internet, de la délinquance... ont été mis en avant.

Si rien de tout cela n'est totalement inexact, l'accent mis sur telle ou telle étape du processus peut parfois conduire à en altérer la compréhension.

Ainsi peut-on dire aujourd'hui, avec le recul, que l'impact d'internet et des réseaux sociaux a été sans doute surévalué, en tout cas comme acteur autonome, et en particulier en termes de passage à l'acte, et notamment dans la décision de rejoindre physiquement les rangs terroristes. Le passage à l'acte est, en effet, selon le chef de l'UCLAT, généralement précédé de contacts humains bien concrets, le plus souvent dans le cadre de lieux, plus ou moins officieux, fréquentés par des personnes radicalisées. De son côté, Xavier Crettiez relève : « Au-delà de la socialisation familiale, de nombreux auteurs soulignent l'importance des réseaux amicaux et relationnels dans le processus de radicalisation ». Marc Sageman a particulièrement insisté, dans son analyse du terrorisme islamiste, sur le poids des réseaux amicaux, sportifs ou associatifs dans la constitution de communautés salafistes radicalisées, poids qui lui semble bien plus important que celui des convictions idéologiques (selon lui, plus de 70% des membres d'Al-Qaida l'ont rejoint sur la base de liens amicaux) »22(*).

Il n'en reste pas moins vrai qu'internet, en particulier à travers les réseaux sociaux, permet, d'une part, de donner une résonance très forte à la propagande islamiste et, d'autre part, de nouer rapidement des contacts, amplifiant considérablement les connexions de réseaux et facilitant la mise au point d'actions criminelles, par exemple dans le cas de l'assassinat du père Jacques Hamel à Saint-Étienne-du-Rouvray, en juillet 2016.

La prison peut être un lieu de radicalisation mais c'est en réalité une présentation en partie biaisée des choses car, le plus souvent, ce n'est pas la prison elle-même qui radicalise, mais les rencontres que l'on y fait. Ajoutons qu'il existe des témoignages, certes rares, de djihadistes pour lesquels le passage par la prison a constitué une étape importante de leur renoncement à la violence23(*).

De manière connexe, le lien avec la délinquance a trop longtemps été occulté. Il est pourtant essentiel et n'est pas surprenant : la délinquance s'inscrit le plus souvent dans des groupes, des bandes, des réseaux, dont on a vu l'importance et qui recoupent fréquemment, via le territoire du quartier, ceux de la radicalisation. L'insertion dans la bande permettra à l'individu de bénéficier d'une protection, mais aussi d'expérimenter aisément et de développer une tolérance à la violence, dont les victimes, dès lors qu'elles sont extérieures au groupe, sont déshumanisées24(*). En Belgique, les bourgmestres de Molenbeek-Saint-Jean et de Vilvorde, comme le directeur de l'Organe de Coordination pour l'Analyse de la Menace (OCAM), ont insisté sur cette dimension en relevant notamment que les départs en Syrie avaient été pour certains l'occasion... d'échapper à la Justice.

La radicalisation des jeunes des bandes est devenue un objectif prioritaire de certains prédicateurs, à l'image, par exemple, du trop fameux Omar Diaby, alias Omar Omsen, qui a écumé les cités de Nice après avoir lui-même commis de nombreux actes de délinquance. La radicalisation peut alors fournir à des jeunes immatures, livrés à eux-mêmes, une forme d'identité rassurante et sécurisante. Dans certains cas, elle peut être vue comme une « voie pieuse de sortie de la délinquance ». Dans d'autres, elle permet au contraire la justification religieuse des actes de délinquance à l'égard des « mécréants », les Koufars25(*). Certains chercheurs ont aussi fait l'hypothèse d'un lien entre trafic de drogue et radicalisation, soit que les radicalisés recrutent davantage parmi des délinquants s'adonnant au trafic, soit que ce trafic permette un financement de certaines actions terroristes. De son côté, Pierre Vermeren, professeur d'histoire du Maghreb contemporain à l'université de Paris-I Panthéon-Sorbonne, souligne que l'État islamique a recruté des jeunes issus du Rif, région rebelle du nord du Maroc marquée par la délinquance et le trafic de drogue. Il estime que si le terreau de la radicalisation s'est fortement développé en Belgique c'est que, sans être inquiétés, « les prédicateurs salafistes en Europe, et en particulier en Belgique, ont ciblé les jeunes immigrés rifains et les ont culpabilisés à propos de la délinquance, les appelant à se racheter par une cause "sacrée" ».26(*).

La question de la santé psychique des radicalisés a aussi été agitée à plusieurs reprises. En la matière, une certaine prudence s'impose. Il faut certainement tordre le cou à l'idée selon laquelle les djihadistes et/ou les radicalisés seraient des « fous ». Si tous les spécialistes s'accordent pour reconnaître que les rangs djihadistes comptent une proportion non négligeable de personnes déséquilibrées, elles ne constituent néanmoins pas une majorité. En revanche, il semble que des blessures psychiques puissent exister chez nombre de ceux qui sont passé à l'acte. Il est vrai aussi que la radicalisation peut avoir, par elle-même, des effets psychologiques.

S'agissant de détenus radicalisés, Farad Khosrokhavar a relevé la fragilité mentale de certains d'entre eux dans un contexte carcéral de forte prévalence de troubles psychiques27(*). Asma Guenifi, psychologue et psychanalyste, avance de son côté l'hypothèse d'une « pathologie salafiste » marquée par le trouble face au contrôle des pulsions, en particulier vis-à-vis des femmes28(*). Tobie Nathan, professeur émérite de psychologie à l'Université Paris-VIII, résume la situation en indiquant ne rencontrer que très peu de « malades », mais en relevant l'existence d'une fragilité à la radicalité : « la radicalisation est une question posée à la psychiatrie avec des gens qui psychiatriquement ne vont pas mal »29(*). S'ils ne vont pas « mal », c'est en fait que pour certains d'entre eux la radicalisation elle-même pourrait être le remède à leurs blessures intérieures, comme le souligne Fethi Benslama, psychanalyste et professeur à l'Université Paris Diderot 30(*).

Serge Hefez, responsable de l'unité de thérapie familiale dans le service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, entendu par vos rapporteurs, souligne les failles adolescentes classiques de certains des radicalisés qu'il suit, failles que s'empressent d'exploiter les rabatteurs en les comblant d'un projet narcissique et triomphant31(*) et qui les poussent dans une quadruple quête de soi, du sens, d'amour et de confiance, mais aussi dans une démarche de rupture avec leurs parents alors dévalorisés. Il fait aussi valoir que le discours de la radicalisation, marqué par le complotisme, et le rejet de l'autre peuvent avoir un puissant effet sur des individus fragiles32(*). Enfin, certains interlocuteurs de la mission et chercheurs ont émis l'hypothèse, pour une partie des radicalisés, d'une homosexualité refoulée qui se traduirait par une culpabilité et une volonté de « rachat » exacerbées33(*).

Lors de son audition, Sébastian Roché, sociologue, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la prévention de la délinquance, a exposé les résultats d'une étude de grande ampleur, réalisée en 2016 dans les Bouches-du-Rhône, sur « Les adolescents et la loi »34(*). Il notait la conjonction de différents éléments pour comprendre l'hostilité de certains jeunes à l'égard des institutions nationales, hostilité qui pouvait aller, dans certains cas, jusqu'au terrorisme : outre l'importance du clivage religieux et du groupe, il identifiait ainsi deux éléments-clés. Le premier était un rejet de l'identité française en tant que fondée sur des valeurs d'égalité et ne permettant pas une affiliation religieuse, le second était une forme de justification de la violence à l'égard de la police ou de l'école. Il estimait par ailleurs que deux sources principales pouvaient se conjuguer pour donner un canevas explicatif à « l'éligibilité » à la radicalisation : d'une part, un clivage par rapport à l'identité sociale aux valeurs et à la religion et, d'autre part, un sentiment d'inégalité. Ces analyses semblent confirmées, au niveau du lycée, par la récente enquête sur « Les jeunes et la radicalité religieuse et politique », réalisée par Olivier Galland et Anne Muxel35(*), qui montre l'importance du critère religieux dans la tolérance à la radicalité et à l'usage de la violence.


* 22 Ibid. p. 720.

* 23 Voir le témoignage de Zoubeir, in David Thomson, dans Les Revenants, Ils étaient partis faire le jihad, ils sont de retour en France, 2017, pp.129-130.

* 24 Julien Dufour, « Criminalité, terrorisme : les liaisons dangereuses », Sécurité globale, 3/2016 (n° 7), p. 109-120.

* 25 Sur tous ces points, voir les travaux du commissaire Julien Dufour, ibid ou Julien Dufour, « La lutte contre les bandes. Analyses et perspectives opérationnelles », Sécurité globale, 2013/1 (n° 23), p. 13-24 ou avec Abdelfettah Kabbsi, capitaine de Police. « Les bandes et leur dérive vers le terrorisme, problème criminologique majeur », Sécurité globale, 2015/2 (N° 2), p. 5-14.

* 26 Pierre Vermeren, « Daech s'appuie sur les réseaux criminels du Rif marocain », L'Obs (site web), 31 mars 2016, « La Belgique est devenue un trou noir sécuritaire » Pourquoi le djihadisme a-t-il frappé Bruxelles ? », Le Monde, 24 mars 2016, « La Belgique, foyer djihadiste et plaque tournante de la drogue », Le Figaro, 22 mars 2016.

* 27 Farad Khosrokhavar, Prisons de France, violence, radicalisation, déshumanisation : surveillants et détenus parlent, 2016.

* 28 Asma Guenifi, « Le profil psychologique de l'engagement dans le salafisme », Cahiers de la sécurité et de la justice, 30, 2014, p. 22-31.

* 29 Rencontres nationales État-collectivités territoriales : tous les territoires mobilisés contre la radicalisation, 24 octobre 2016.

* 30 Fethi Benslama, « Comment on devient de la chair à djihad ? », L'Obs, 19 novembre 2015.

* 31 Serge Hefez, « Le djihad, une radicalisation adolescente », Le Monde, 15 décembre 2015, p. 24

* 32 Serge Hefez, « Distinguer le djihadiste du déséquilibré est inopérant », Le Monde, 13 août 2016.

* 33 Soren Seelow, « L'orientation sexuelle à l'épreuve du djihad », Le Monde, 26 juillet 2016.

* 34 Étude réalisée par une équipe du laboratoire Pacte, unité mixte de recherche du CNRS, de l'université Grenoble Alpes et de Sciences-Po Grenoble et conduite en milieu scolaire, sur la base de 11 000 questionnaires de jeunes scolarisés de la 5ème à la 3ème en collèges publics et privés sous contrat, concernant 563 classes parmi 91 établissements. Elle aborde le thème des adolescents et de leur rapport à la loi, en tenant compte des cadres de socialisation des jeunes et de leur contexte de vie.

* 35 Enquête réalisée auprès de 7 000 lycéens en ZUS, avec le concours du CNRS et le soutien de l'Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire (Injep), du ministère de la Culture et de la Communication, du ministère de l'Éducation nationale, de la CAF et de la Fondation Jean-Jaurès. Elle est coordonnée par Olivier Galland (Gemass, CNRS/Université Paris IV) et Anne Muxel (Cevipof, CNRS/Sciences po), avec Vincent Cicchelli (Gemass), Alexandra Frénod (Gemass), Laurent Lardeux (Injep), Jean-François Mignot (Gemass) et Sylvie Octobre (ministère de la Culture et de la Communication).