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Culture et handicap : une exigence démocratique

19 juillet 2017 : Culture et handicap : une exigence démocratique ( rapport d'information )

III. DES PROPOSITIONS POUR SATISFAIRE À UNE EXIGENCE DÉMOCRATIQUE

A. PROVOQUER UN CHANGEMENT DE REGARD SUR LE HANDICAP

« Quelles que soient les raisons du retard français et les carences des mesures prises ou négligées, le fond des difficultés réside dans l'abîme qui sépare le monde du handicap du monde des valides » écrivait, en 2005, Julia Kristeva dans un article intitulé « Handicap ou le droit à l'irrémédiable ».

Ce constat reste toujours valable. Notre société est marquée par une forte appréhension vis-à-vis du handicap, dont les causes tiennent à la fois à une profonde méconnaissance de celui-ci dans ses différentes formes et à une sorte de sentiment de culpabilité des « valides » à l'égard des personnes handicapées. Ces deux motifs expliquent que les personnes handicapées soient tenues, même inconsciemment, à l'écart ou en marge de la société, au point d'aboutir à un cloisonnement réel de celle-ci entre « valides » et « non-valides ». Les personnes handicapées sont comme invisibles : rien n'est suffisamment fait dans leur direction et une bonne partie de la société préfère ne pas les voir.

Pour y remédier, il est essentiel de tout mettre en oeuvre pour modifier la manière dont le handicap est perçu. Quand on entend le témoignage de certains élus rapportant que des comédiens se sont plaints que la mairie ait mis en place un programme permettant à des personnes atteintes d'un handicap mental de se rendre dans une salle de spectacle, car ils étaient bruyants et les gênaient pour jouer, on est forcé d'admettre qu'un long chemin reste à parcourir pour faire émerger une société inclusive. Tant que le handicap fera peur, l'égalité réelle tardera à se matérialiser. Il faut faire en sorte que les personnes handicapées soient visibles, que leur présence soit naturelle et leur apport reconnu, bref « banaliser » le handicap.

Il convient de mesurer que le handicap n'est défini que par rapport à une norme. L'ouvrage réalisé pour les vingt ans du Centre recherche théâtre handicap intitulé « Handicaps et culture : les clés d'une culture de l'égalité » met à juste titre en exergue le fait que le handicap est « le désavantage qui résulte de la différence entre ce que la société attend de l'individu et ce qu'il est capable de faire, compte tenu de ses déficiences et des incapacités relatives » et en conclut que « pour une incapacité donnée, le handicap est variable, d'une part, en fonction des exigences sociales et, d'autre part, des aides qui peuvent être apportées dans chacun des milieux de vie ».

Cela signifie que les personnes en situation de handicap sont d'autant plus mises à l'écart dans une société qui glorifie la perfection, la compétition et la performance. Une erreur serait de croire que la situation est plus aisée pour les personnes porteuses d'un handicap invisible. Le regard de l'autre est d'autant plus sévère et intolérant que l'apparence physique de la personne ne permet pas de percevoir ou d'anticiper sa différence.

1. Mener un travail dès l'école

C'est dès le plus jeune âge qu'il faut être éveillé à la différence, pour comprendre qu'elle est à la fois normale et inévitable, qu'elle constitue un atout pour chacun, qu'elle a quelque chose d'infini. Le rôle de l'école est donc fondamental dans ce processus. Vos rapporteurs estiment que les efforts doivent porter dans trois directions.

Ils doivent être poursuivis pour accroître la scolarisation des enfants handicapés en milieu ordinaire et améliorer leur intégration à l'école. Malgré les efforts menés par les gouvernements successifs depuis une quinzaine d'années, le ministre de l'éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a indiqué, lors de son audition devant votre commission le mercredi 28 juin 2017, avoir évalué, avec Sophie Cluzel, secrétaire d'État au handicap, le besoin à 8 000 contrats aidés supplémentaires pour assurer un accueil réussi, tant quantitativement que qualitativement, des élèves. Ce chiffre devrait prochainement être confirmé dans le cadre des arbitrages budgétaires. La formation des enseignants au sein des écoles supérieures du professorat et de l'éducation (ESPÉ) à la manière d'appréhender le handicap, comme celle des accompagnants des enfants handicapés, est indispensable pour garantir la parfaite intégration des enfants handicapés dans les classes.

Scolarisation des enfants handicapés en milieu ordinaire

Source : « les chiffres clés du handicap 2016 », ministère des affaires sociales et de la santé

Des efforts doivent également être accomplis sur la formation dispensée aux élèves. Il faut davantage les sensibiliser à la différence et au respect de l'autre dès leur plus jeune âge, ce qui suppose de mettre l'accent sur ce point dans la formation dispensée au sein des ESPÉ et de rédiger des fiches pédagogiques à destination des enseignants.

Enfin, l'intégration des personnes handicapées dans les activités périscolaires, notamment celles qui ont trait à l'éducation artistique et culturelle, doit être renforcée.

2. Accroître la visibilité du handicap dans les médias

Les médias peuvent jouer un rôle important pour améliorer l'image des personnes en situation de handicap et réduire le poids des stéréotypes.

Dans une étude parue en 2014 consacrée à la médiatisation du handicap entre 1995 et 20093(*), le sociologue Matthieu Grossetête concluait à la sous-médiatisation du handicap au regard de la proportion de personnes handicapées dans la population française et de l'enjeu politique qu'il représente. Il dressait plusieurs observations :

- le faible nombre de sujets consacrés au handicap en ouverture des journaux télévisés ;

- un traitement des sujets liés au handicap d'autant plus faible que l'audience de la chaîne était importante ;

- une médiatisation principalement permise par l'association de célébrités à la cause ou à l'occasion de dates anniversaire, comme la semaine pour l'emploi des personnes handicapées qui se tient au mois de novembre ;

- une inégalité médiatique des handicaps et des personnes handicapées, avec une surreprésentation des personnes handicapées moteurs au point d'éclipser les autres formes de handicap. Il expliquait cette situation par l'assimilation de la personne handicapée à la personne en fauteuil roulant dans l'imaginaire collectif, par le poids des apparences et par les contraintes du travail journalistique, qui rendent plus compliqué un reportage sur le handicap mental, dont la réalisation nécessite davantage de temps, suscite des craintes de pertes d'audience pour des raisons esthétiques et nécessite d'interviewer l'entourage, alors qu'une personne handicapée moteur est en pleine possession de ses capacités intellectuelles et peut parler pour elle-même ;

- une vision de plus en plus individualisée du handicap, avec un nombre croissant de reportages mettant en exergue des exploits réalisés par des personnes handicapées et une réduction du nombre de sujets consacrés aux difficultés de la vie quotidienne.

Depuis 2009, la situation semble s'être très légèrement améliorée, en partie sous l'impulsion du travail mené par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). Chargé de veiller à ce que la programmation reflète la diversité de la société française, le CSA a mené plusieurs actions pour améliorer la représentation du handicap sur les antennes - en encourageant notamment les chaînes à couvrir les Jeux paralympiques depuis ceux de Londres en 2012.

Il a également cherché à encourager le recrutement de personnes handicapées au sein des entreprises audiovisuelles. En partenariat avec le ministère chargé des personnes handicapées, le CSA a ainsi initié une charte visant à favoriser la formation et l'insertion professionnelles des personnes handicapées dans le secteur de la communication audiovisuelle, signée le 11 février 2014 par des établissements volontaires formant aux métiers de l'audiovisuel et par des chaînes de télévision et de radio volontaires. Le bilan de l'application de cette charte aux termes de ses deux premières années d'existence reste assez mitigé, peu d'étudiants en situation de handicap ayant jusqu'ici été accueillis ou recrutés.

En dépit d'efforts réels entrepris par les chaînes, en particulier France Télévisions, avec la diffusion de reportages à l'occasion des Jeux paralympiques ou la production de la série « Vestiaires », il n'en demeure pas moins que la représentation des personnes handicapées reste encore très limitée et insuffisamment inclusive : elle s'établissait à 0,8 % des individus vus sur les antennes en 2016, un chiffre très en-deçà de leur poids au sein de la société. Au demeurant, le CSA, à l'heure actuelle, ne dispose pas de pouvoir d'injonction à l'égard des chaînes : même si ce dernier effectue le suivi des engagements qu'elles ont librement consentis, il ne dispose d'aucun pouvoir coercitif à leur endroit.

Un important effort reste à faire par les chaînes pour donner toute leur place aux personnes handicapées sur leurs antennes, que ces dernières interviennent au titre de leur handicap ou, mieux, de manière indifférenciée, pour témoigner sur divers sujets du quotidien. Le nombre d'experts sur une question, qui se trouvent être des personnes en situation de handicap, est très faible ! À cet égard, une partie de la culture journalistique doit être repensée pour permettre aux chaînes d'être véritablement représentatives de la société française et de cesser d'être porteuses des stéréotypes qui font obstacle à la cohésion sociale.


* 3 Matthieu Grossetête, « Grande cause, petit écran, le handicap selon la télévision française 1995-2009 » in Genèses 2014/2 n° 95