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Santé publique : pour un nouveau départ - Leçons de l'épidémie de covid-19 - Rapport

8 décembre 2020 : Santé publique : pour un nouveau départ - Leçons de l'épidémie de covid-19 - Rapport ( rapport de commission d'enquête )

III. RECHERCHE CLINIQUE ET STRATÉGIE THÉRAPEUTIQUE : DES EFFORTS EXCEPTIONNELS FRAGILISÉS PAR UN MANQUE DE COORDINATION

A. UN EFFORT DE RECHERCHE EXCEPTIONNEL POUR TROUVER UN TRAITEMENT CONTRE LA COVID-19

1. Des procédures adaptées à l'urgence sanitaire

La recherche clinique impliquant la personne humaine est encadrée par la loi du 5 mars 2012 dite « Jardé435(*) » qui en définit trois catégories436(*) :

- les recherches interventionnelles (catégorie 1), qui comportent une intervention sur la personne non justifiée par sa prise en charge habituelle ;

- les recherches interventionnelles qui ne comportent que des risques et des contraintes minimes (catégorie 2) : elles portent sur des interventions ou des actes peu invasifs et sont listées par un arrêté du ministre chargé de la santé437(*) ;

- les recherches non interventionnelles (catégorie 3) : elles ne comportent aucun risque et tous les actes pratiqués et les produits utilisés le sont de manière habituelle. Elles comprennent les recherches « observationnelles », qui sont des études portant notamment sur l'observance des traitements, la tolérance à un médicament après sa mise sur le marché ou encore les pratiques d'un centre de soins comparées à celles d'un autre.

Tout projet de recherche impliquant la personne humaine ne peut être mis en oeuvre qu'après l'avis favorable d'un comité de protection des personnes (CPP) et, s'agissant des recherches interventionnelles de catégorie 1, l'autorisation de l'agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM)438(*).

Une procédure accélérée dite « fast track » a été mise en place par la direction générale de la santé, l'ANSM et les CPP afin d'accélérer les autorisations des travaux de recherche visant à mieux connaître le virus et à lutter contre la maladie. Les CPP ont ainsi pu être saisis dans un délai de quarante-huit heures environ. En effet, alors que la désignation d'un CPP pour autoriser un projet de recherche fait habituellement l'objet d'un tirage au sort439(*), cette procédure a été suspendue pendant la crise sanitaire pour les travaux portant sur la covid-19. Aux termes de l'article 17 de l'ordonnance portant diverses mesures prises pour faire face à l'épidémie de covid-19440(*), le ministre de la santé désigne un CPP disponible pour instruire la demande d'autorisation afin de réduire les délais d'attente.

Au prix d'une mobilisation exceptionnelle, le délai d'examen des projets de recherche par les CPP s'est considérablement réduit pour s'établir à une dizaine de jours pour les 48 projets de recherche impliquant la personne humaine (RIPH) soumis avant le 30 avril, contre plus d'un mois habituellement. Quant à l'ANSM, elle a également réduit ses délais d'instruction des essais cliniques, comme l'a indiqué son directeur général, M. Dominique Martin, devant la commission d'enquête441(*) : « concernant les essais cliniques, bien que le délai réglementaire soit de 60 jours, l'ANSM s'astreint à un délai de 45 jours, se plaçant ainsi parmi les agences les plus performantes d'Europe. Ce délai est tombé à une vingtaine de jours en moyenne durant la crise, et même onze jours au cours des mois d'avril et mai. »

2. Des financements exceptionnels qui ont permis d'engager de nombreux travaux de recherche

D'importants moyens financiers ont été rapidement alloués aux projets de recherche destinés à améliorer la connaissance scientifique sur le SARS-CoV-2, notamment en vue de trouver un traitement contre la covid-19. Le ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation a mis en place le 19 mars un fonds d'urgence dédié à la recherche sur la covid-19 doté de 50 millions d'euros. Ce fonds était destiné à financer des actions de recherche à court terme pendant la crise sanitaire.

En outre, deux appels à projets ont été organisés sous l'égide du ministère des solidarités et de la santé, sous le nom de « guichets MSS covid ». Ils ont été séquencés en deux vagues, la première ayant permis de financer 11 projets de recherche (dont l'étude Discovery) pour un montant de 9 millions d'euros, et la seconde 43 projets pour un montant de 22 millions d'euros.

En matière de recherche fondamentale, l'agence nationale de la recherche (ANR) a soutenu financièrement des actions de recherche dès le mois de février 2020 dont le pilotage a été assuré par le ministère chargé de la recherche, en association avec le consortium REACTing442(*), dans le cadre de deux appels à projets : l'appel « Flash Covid-19 », lancé en mars 2020 et destiné à apporter une réponse immédiate à l'épidémie, puis l'appel « Recherche-Action covid-19 » qui s'est étalé d'avril à octobre 2020, destiné à des travaux plus divers sur l'épidémie. Les projets de recherche sélectionnés se rattachent à cinq catégories :

- études épidémiologiques et recherche translationnelles (35 projets) ;

- physiopathogénie de la maladie (70 projets) ;

- mesures de prévention et de contrôle contre l'infection (26 projets) ;

- éthique et sciences humaines et sociales (38 projets) ;

- enjeux globaux de la pandémie (uniquement dans la cadre de l'appel « recherche action » - 5 projets)443(*).

Lors de son audition par la commission d'enquête, M. Dominique Dunon-Bluteau, responsable du département scientifique Biologie-Santé de l'ANR a détaillé les moyens alloués à ces deux appels à projets444(*) : « le budget total alloué aux deux appels phares de l'ANR a été de 25,54 millions d'euros, grâce au concours de nombreux cofinanceurs. L'ANR a, pour le moment, contribué à ce budget à hauteur de 3 millions d'euros, le MESRI445(*) a apporté 13 millions d'euros, la Fondation pour la recherche médicale 4,7 millions d'euros, la Fondation de France 3 millions d'euros et les régions d'Occitanie, des Hauts-de-France, du Grand Est, d'Auvergne-Rhône-Alpes et des Pays de la Loire un montant global de 1,8 million d'euros. L'appel “Recherche-Action” nécessitera un budget supplémentaire de 2 millions d'euros à fin 2020, déjà provisionnés par le MESRI et l'ANR, et sans doute 4 millions de plus début 2021 ».

Un grand nombre de travaux de recherche ont ainsi été engagés en France : au 10 juillet, on dénombrait 308 projets autorisés au titre des recherches de catégories 2 et 3 et 68 projets au titre de la recherche de catégorie 1. Pour ces derniers, 2 702 patients participaient aux essais cliniques en cours446(*). Au 12 octobre, l'ANSM avait autorisé 89 essais cliniques (RIPH 1) depuis le début de la crise447(*). Selon le Pr Yazdan Yazdanpanah, auditionné par la commission d'enquête448(*), « les indicateurs montrent que la France est au cinquième rang mondial en matière de publications scientifiques sur le covid ».

Ces travaux s'inscrivent dans une dynamique de recherche considérable au niveau mondial, puisqu'au 20 juillet, 1 480 essais cliniques ont été répertoriés dans le monde sur la plateforme Clinical Trials449(*), dont 417 en Europe, 384 aux États-Unis, et 95 en Chine.

3. L'essentiel des travaux s'est concentré sur quelques traitements repositionnés, sans preuve d'efficacité à ce stade
a) Les principales molécules testées

Pour répondre à l'urgence sanitaire, les travaux de recherche se sont concentrés, pendant les premiers mois de l'épidémie, sur l'évaluation de l'efficacité de traitements déjà existants pour lutter contre la covid-19, ces traitements étant déjà connus pour leur effets et disponibles sur le marché.

Dans ce contexte, l'OMS a initié au mois de mars un essai clinique international dénommé Solidarity, destiné à évaluer l'efficacité de plusieurs médicaments contre la covid-19. Les experts de l'OMS ont sélectionné les médicaments à tester sur la base de leur disponibilité et sur la probabilité de leur efficacité du fait de la connaissance dont disposait la communauté scientifique sur le virus, notamment sur la base des effets in vitro et in vivo produits par ces molécules sur les coronavirus et des résultats de premières études scientifiques.

Médicaments ou association de médicaments sélectionnés
par l'OMS pour l'essai Solidarity

Nom

Type

Utilisation

remdésivir

antirétroviral

Effets sur les coronavirus MERS et SRAS ; utilisé contre le virus Ebola

association lopinavir/ritonavir

antirétroviraux

Association habituellement administrée dans le cadre des infections à VIH

association lopinavir/ritonavir/
interféron â-1a

antirétroviraux/
immunomodulateur

L'interféron est utilisé pour traiter la sclérose en plaque ; agit contre l'inflammation

hydroxychloroquine

antipaludéen

Traitement antipaludéen également indiqué en rhumatologie

Source : Commission d'enquête, d'après les données transmises par le ministère des solidarités et de la santé

D'autres médicaments déjà sur le marché ont fait l'objet de nombreux travaux en raison de leur potentiel effet contre la covid-19. C'est notamment le cas de la dexaméthasone, corticostéroïde utilisé pour ses effets anti-inflammatoires et immunosuppresseurs, qui a été sélectionné pour constituer un bras de l'essai clinique Recovery450(*) au Royaume-Uni. L'antibiotique azithromycine a également été promu, notamment sur la base du protocole recommandé par le Pr Didier Raoult, directeur de l'IHU Méditerranée Infection, et qui consiste à l'administration d'hydroxycholoroquine associée à de l'azithromycine451(*).

L'opportunité d'une transfusion de plasma sanguin de patients guéris du covid-19 a également fait l'objet de nombreux travaux dans le monde, dont l'essai clinique Coviplasm452(*), promu par l'AP-HP et dont l'investigateur est le Pr Karine Lacombe. Il repose sur le principe d'administration d'anticorps de patients guéris à des patients malades.

b) Deux essais d'ampleur en France : Discovery et Corimuno-19

? Parmi les principaux travaux de recherche conduits en France figure l'essai Discovery qui est une étude randomisée, multicentrique et adaptative initiée en février 2020 et destinée à tester l'efficacité et la sécurité de différents traitements auprès de patients adultes hospitalisés pour une infection au SARS-CoV-2. Cette étude constitue un protocole-fille de l'essai Solidarity, promu par l'OMS. La procédure de lancement de l'étude s'est effectuée très rapidement, en moins d'un mois, afin d'adapter le protocole de l'OMS et recueillir l'autorisation de l'ANSM, obtenue en trois jours, et l'aval d'un CPP, obtenu en sept jours. Promue par l'Inserm, elle est financée par le consortium REACTing453(*), par le ministère des solidarités et de la santé454(*) et par la région Île-de-France455(*). L'essai comportait initialement cinq bras visant à tester des molécules « repositionnées », déjà utilisées pour le traitement d'autres pathologies :

- bras 1 : traitement standard (standard of care) ;

- bras 2 : remdesivir ;

- bras 3 : lopinavir/ritonavir ;

- bras 4 : lopinavir/ritonavir + interféron â-1a ;

- bras 5 : hydroxychloroquine.

L'étude Discovery a commencé à inclure des patients le 22 mars avec un infléchissement dans le recrutement à partir de la fin du mois d'avril. Lors de son audition par la commission des affaires sociales le 6 mai 2020, le professeur Florence Ader, infectiologue aux Hospices civils de Lyon et investigatrice principale de l'essai, avait indiqué que « les méthodologistes de l'OMS et de l'essai Discovery estiment, pour conclure sur des médicaments repositionnés et dont on peut anticiper que l'efficacité sera partielle, qu'il faudra au moins 600 patients par bras, soit un total de 3 000 patients. L'ambition est de s'étendre avec les autres pays européens afin, sous l'égide de l'OMS, d'inclure les 3 000 patients et de passer, ensuite, à d'autres essais pour nous inscrire dans une dynamique sur plusieurs années qui nous permette de proposer des solutions. » Or, au 21 juillet 2020, l'essai avait inclus 788 patients dont 779 en France456(*) et 7 au Luxembourg. À cette date, seuls les bras 1 (traitement standard) et 2 (remdesivir) étaient encore en activité. En effet, l'OMS a annoncé l'arrêt de la branche testant l'hydroxychloroquine de l'essai Solidarity le 17 juin et de celles comportant l'administration de lopinavir/ritonavir le 4 juillet, pour absence d'efficacité.

? L'AP-HP a initié à la fin de mois de mars l'étude Corimuno-19, avec le soutien de REACTing, dont l'objectif est de trouver un traitement efficace pour prévenir l'emballement du système immunitaire des patients développant une forme grave de la maladie. Alors que l'essai Discovery se concentre principalement sur des traitements antiviraux, l'étude Corimuno-19 se consacre davantage à l'évaluation des immunomodulateurs. Cette étude consiste à effectuer des essais randomisés, contrôlés, flexibles et se basant sur un faible nombre de patients avec la possibilité d'augmenter les échantillons de patients en fonction des résultats obtenus. Les essais menés dans le cadre de Corimuno-19 ont ciblé des patients hospitalisés sous oxygène (groupe 1) et des patients en réanimation (groupe 2) et ont porté, entre les mois de mars et mai, sur l'évaluation de trois molécules dirigées contre des cytokines ou leur récepteur cellulaire : sarilumab, tocilizumab et anakinra.

Les résultats de ces essais, qui ont permis d'inclure environ 700 patients répartis dans 30 centres cliniques, sont en cours de traitement en vue d'une publication. L'AP-HP a fait part le 20 octobre de résultats définitifs concernant le bras de l'essai évaluant l'efficacité du tocilizumab : les promoteurs indiquent que ce traitement limite l'aggravation et la nécessité de transfert en réanimation des patients atteints de pneumonie modérée à sévère du fait d'une infection par le SARS-CoV-2457(*).

En outre, deux autres essais sont en cours dans le cadre de Corimuno-19 : l'un visant à évaluer la transfusion du plasma de convalescent par rapport au traitement standard (Coriplasm) et l'autre évaluant l'association de tocilizumab et de dexaméthasone par rapport à l'administration de dexaméthasone seule.

c) Aucun des traitements testés n'a encore prouvé son efficacité pour lutter spécifiquement contre la covid-19

Malgré le nombre important d'études menées depuis le début de la pandémie, aucun traitement efficace n'a été trouvé à ce stade pour guérir la covid-19, même si la prise en charge hospitalière des formes graves s'est progressivement améliorée. Les travaux de recherche menés à travers le monde n'ont permis, pour le moment, que d'écarter certains traitements dont la communauté scientifique considérait qu'ils pouvaient avoir un éventuel effet positif.

Ce constat se fonde sur les avis du Haut Conseil de la santé publique (HCSP) qui a procédé depuis le début de la crise à une analyse critique régulière de la littérature scientifique disponible et des différentes recommandations émises aux niveaux national et international pour formuler des recommandations thérapeutiques. Pour émettre ces recommandations, le HCSP a mis en place un groupe de travail multidisciplinaire « grippe, coronavirus, infections respiratoires émergentes » composé d'une trentaine de personnalités qualifiées. Ce groupe de travail a sollicité de nombreuses sociétés savantes et s'est appuyé sur travail de méthodologistes.

Le Haut Conseil a émis des recommandations thérapeutiques dès le mois de mars. Dans son avis du 5 mars, il recommandait ainsi la mise en place en urgence d'essais cliniques académiques afin d'évaluer l'intérêt, l'efficacité et la tolérance de divers traitements, en précisant qu'il n'existait en effet aucun traitement validé à ce jour. Depuis lors, le HCSP a rappelé dans plusieurs de ses avis et courriers qu'il n'y avait pas de données suffisantes pour recommander un traitement spécifique contre la covid-19. Il indique ainsi dans son rapport du 23 juillet458(*) que « compte tenu du fait que les données actuelles disponibles issues de la littérature n'apportent pas la preuve d'un bénéfice sur l'évolution du covid-19 des traitements à effet antiviral supposé, des immunomodulateurs, du plasma de convalescents, le HCSP ne recommande pas leur usage en dehors des essais cliniques. »

Dans les réponses écrites apportées aux questions des rapporteurs le 22 septembre 2020, le HCSP résume ainsi ses conclusions concernant les traitements : « aucune étude, quelle que soit son niveau de preuve n'a apporté de données probantes d'un traitement pouvant être sûr et efficace pour lutter spécifiquement contre le covid-19. Il n'y a pas de données suffisantes pour recommander l'utilisation d'un traitement ou d'une combinaison de traitements, tant pour les traitements antiviraux que pour l'immunothérapie chez les patients atteints de covid-19 que ce soit pour les formes légères, modérées, graves ou critiques. »

Par ailleurs, les traitements identifiés par l'OMS, dans le cadre de l'essai Solidarity, comme ayant un probable effet sur la maladie n'ont pas montré leur efficacité. En effet, dans un communiqué publié le 15 octobre 2020, l'OMS a fait part des résultats de l'étude Solidarity, accessibles sous la forme d'une prépublication459(*) mise en ligne sur la plateforme medRxiv. L'OMS conclut que « les résultats préliminaires de l'essai clinique [...] indiquent que les schémas thérapeutiques à base de remdesivir, d'hydroxychloroquine, de lopinavir/ritonavir et d'interféron semblent avoir peu ou pas d'effet sur la mortalité à 28 jours ou sur l'évolution de la maladie chez les patients hospitalisés. » L'organisation envisage dès lors d'évaluer de nouvelles options thérapeutiques, notamment d'autres médicaments antiviraux, immunomodulateurs et anticorps monoclonaux anti SARS-CoV-2.

4. La recherche d'un vaccin : une mobilisation internationale d'une ampleur inédite

Si le développement d'un vaccin est un processus lourd prenant d'ordinaire plusieurs années et souvent basé sur des travaux de recherche fondamentale préalables, la situation épidémique a conduit au déploiement d'efforts considérables à travers le monde pour rechercher un vaccin contre la covid-19.

Le développement d'un vaccin est jalonné de plusieurs phases destinées à évaluer son efficacité et sa sécurité. Un candidat vaccin doit d'abord faire l'objet d'études pré-cliniques pour évaluer son effet en laboratoire et sur l'animal. Il est ensuite évalué par des essais cliniques en trois phases. La phase 1 consiste à injecter le candidat vaccin chez un petit nombre de patients pour évaluer la réaction produite chez l'homme, son innocuité et son immunogénicité, c'est-à-dire la réponse immunitaire qu'il permet de générer. La phase 2, effectuée sur un échantillon plus large, permet d'approfondir les éléments préalablement évalués et de calibrer le schéma vaccinal (dosage et calendrier d'injection). La phase 3 est un essai réalisé à plus large échelle, incluant plusieurs centaines voire milliers de patients afin d'évaluer la balance efficacité/sécurité dans la population, avant son éventuelle mise sur le marché. En temps ordinaire, l'ensemble de ces étapes peut prendre une dizaine d'années, sans garantie de résultats.

Au 10 juillet 2020, on dénombrait 199 candidats vaccins en cours de développement à travers le monde. Parmi ces candidats, certains utilisent des technologies établies, à base de virus atténué ou inactivé, de protéines du virus ou de vecteurs viraux. D'autres s'appuient sur des technologies plus innovantes à base d'ADN ou d'ARN qui n'ont jamais conduits à ce stade à des résultats efficaces460(*).

À la fin du mois d'octobre, une dizaine de candidats vaccins se trouvaient en phase 3 de développement clinique. Ils sont répertoriés dans le tableau ci-après.

Liste des candidats vaccins en phase 3 de développement

Promoteur

Nom

Type de vaccin

Schéma vaccinal

Sinovac

CoronaVac

Inactivé

2 doses à J0, J14

Wuhan Institute of Biological

Products/Sinopharm

Pas de nom

Inactivé

2 doses à J0, J21

Beijing Institute of Biological Products/Sinopharm

BBIBP-CorV

Inactivé

2 doses à J0, J21

University of

Oxford/AstraZeneca

ChAdOx1-S

Vecteur viral non réplicatif

1 dose

CanSino Biological

Inc./Beijing Institute of Biotechnology

Ad5-nCoV

Vecteur viral non réplicatif

1 dose

Gamaleya Research Institute

Gam-COVID-Vac

Vecteur viral non réplicatif

2 doses à J0, J21

Janssen pharmaceutical

Companies

Ad26COVS1

Vecteur viral non réplicatif

2 doses à J0, J56

Novavax

NVX-CoV2373

Vaccin sous-unitaire à protéine recombinante

2 doses à J0, J21

Moderna/NIAID

mRNA-1273

ARN

2 doses à J0, J28

BioNTech/Fosun

Pharma/Pfizer

BNT162b2

ARN

2 doses à J0, J28

Source : ANSM, réponses aux questionnaires des rapporteurs

En France, une trentaine d'équipes de recherche est engagée dans la recherche d'un vaccin et deux essais vaccinaux sont actuellement en cours : le premier est un essai randomisé et contrôlé évaluant l'efficacité du vaccin BCG et conduit auprès de professionnels de santé (1 200 participants). Le second consiste à évaluer le candidat vaccin de l'institut Pasteur, vaccin à vecteur viral réplicatif. L'essai conduit est actuellement de phases 1 et 2, sur un échantillon de 90 participants en 3 cohortes, en France et en Belgique. Il vise à évaluer l'immunogénicité et la tolérance d'un vaccin dérivé du virus atténué de la rougeole461(*).

Face à l'urgence de trouver un vaccin efficace et en prévision d'une forte demande mondiale en cas de résultats positifs, les industriels ont engagé un processus inédit de production avant même que ne s'achève l'évaluation clinique. Ce processus s'effectue avec l'aide des États à travers des pré-commandes de plusieurs millions de doses, comme l'a expliqué le professeur Jean-François Delfraissy devant la commission d'enquête462(*) : « s'agissant des vaccins, vous avez tous compris que nous sommes dans un modèle de construction vaccinal très différent du modèle habituel : de grands groupes pharmaceutiques, s'appuyant sur les recherches de start-up ou de grandes universités comme Oxford, ont décidé d'expérimenter un certain nombre de candidats vaccins, en suivant les phases 1, 2 et 3 habituelles, et de mettre en place, dans le même temps, les outils industriels permettant une production de vaccin à haut niveau. C'est du jamais vu. D'habitude, les industriels attendent les premiers résultats de leurs produits, vaccins ou médicaments, avant de s'engager dans un processus industriel. Ils prennent donc deux risques, mais demandent aux pays de les « financer » en passant commande de millions de doses, ce qui leur permet d'investir dans l'outil industriel. On a donc un nouveau modèle où l'élaboration d'un vaccin et l'outil industriel se construisent en même temps. »

À cette fin, le Gouvernement français a constitué au mois de mai un comité scientifique consacré aux vaccins, sous la responsabilité de la virologue Marie-Paule Kieny, qui en a détaillé la composition et les missions devant la commission d'enquête463(*) : « il est composé de onze spécialistes et experts pluridisciplinaires - immunologie, vaccinologie, éthique, recherche en milieu industriel, etc. Ainsi, trois de ces experts ont eu des fonctions élevées en recherche et développement dans l'industrie - aucun n'a actuellement de conflit d'intérêts. Ce comité a trois fonctions principales : assurer une veille scientifique, émettre des recommandations et conseiller le groupe de travail placé auprès du Premier ministre sur les négociations relatives aux réservations, pré-achats ou achats de vaccins. »

Au début du mois de juin, un consortium a été créé au niveau européen entre le France, les Pays-Bas, l'Italie et l'Allemagne, élargi ensuite à l'Espagne, la Pologne et la Suède. Ce consortium a conclu avec le laboratoire AstraZeneca un contrat d'intention de commandes de 300 millions de doses afin d'en disposer pour tout le territoire européen. En outre, la Commission européenne a été chargée d'organiser des comités d'experts dont la mission est de prospecter auprès des laboratoires en phase avancée de développement afin de se procurer, au niveau européen, un vaccin sûr et efficace dans les meilleurs délais464(*).

À fin novembre, la Commission européenne avait ainsi signé six accords de précommande de doses de vaccin auprès des entreprises pharmaceutiques AstraZeneca, Sanofi-GSK, Janssen Pharmaceutica NV, BioNTech-Pfizer, CureVac et Moderna465(*).

Lors des auditions conduites par la commission d'enquête, les scientifiques entendus ont fait part de nombreuses incertitudes sur la date à laquelle un vaccin pourrait être mis sur le marché et sur son efficacité, qui pourrait n'être que partielle dans un premier temps. Le professeur Delfraissy466(*) estimait ainsi que « dans un premier temps, on peut avoir un vaccin dont l'efficacité soit partielle. Ce premier candidat vaccin pourra être amélioré par la suite, puisque l'on progresse en marchant. J'ai voulu indiquer que l'on n'aurait pas forcément, dans ce premier trimestre de 2021, le vaccin idéal que nous attendons tous, qui permettrait d'éviter la transmission dans toutes les classes d'âge avec une efficacité de 99 %. On aura d'abord quelque chose d'incomplet. » Le professeur Bruno Lina recommandait en outre d'être prudent sur de potentiels résultats de la recherche vaccinale en indiquant à cet égard que « faire des effets d'annonce sur la vaccination alors que nous sommes encore en phase d'évaluation, c'est extrêmement risqué et irresponsable. Je ne peux pas vous promettre un vaccin disponible à court terme : il faudra attendre plusieurs mois voire plusieurs années pour avoir un vaccin utilisable. »467(*)

De premiers résultats sur l'efficacité de certains candidats vaccins ont néanmoins été rendus publics plus rapidement qu'attendu. Le 16 novembre, l'entreprise Moderna a fait part des résultats de l'essai de phase 3 pour son candidat vaccin, en précisant que son efficacité s'élevait à 94,5 %468(*). Les entreprises Pfizer et BioNTech ont indiqué le 18 novembre que leur candidat vaccin était efficace à 95 % contre la covid-19 dès 28 jours après l'administration de la première dose469(*). Le 23 novembre, les résultats communiqués par AstraZenaca font part d'une efficacité moyenne de 70 % de leur candidat vaccin470(*). Ces résultats permettent donc d'envisager le début de campagnes de vaccination dès la fin de l'année 2020.

Malgré des résultats positifs obtenus très rapidement, il semble nécessaire, face aux incertitudes qui persistent sur le déploiement des vaccins et leur efficacité à long terme, de poursuivre en parallèle la recherche sur les traitements, alors que l'épidémie a connu un rebond en Europe à l'automne 2020, et sur laquelle des efforts de coordination sont à engager.


* 435 Loi n° 2012-300 du 5 mars 2012 relative aux recherches impliquant la personne humaine.

* 436 Art. L. 1121-1 du code de la santé publique.

* 437 Arrêté du 12 avril 2018 fixant la liste des recherches mentionnées au 2° de l'article L. 1121-1 du code de la santé publique.

* 438 Art. L. 1121-4 du code de la santé publique.

* 439 Art. L. 1123-6 du code de la santé publique.

* 440 Ordonnance n° 2020-460 du 22 avril 2020 portant diverses mesures prises pour faire face à l'épidémie de covid-19.

* 441 Audition de l'ANSM et de l'ANR, 22 octobre 2020.

* 442 REsearch and ACTion targeting emerging infectious diseases.

* 443 Chiffres communiqués par l'ANR le 19 octobre 2020.

* 444 Audition de l'ANSM et de l'ANR, 22 octobre 2020.

* 445 Ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation.

* 446 Réponses du ministère de la santé aux questionnaires des rapporteurs.

* 447 Réponses de l'ANSM aux questionnaires des rapporteurs.

* 448 Audition du Pr Yazdan Yazdanpanah, 15 septembre 2020.

* 449 clinicaltrials.gov

* 450  https://www.recoverytrial.net/

* 451  https://www.mediterranee-infection.com/epidemie-a-coronavirus-covid-19/

* 452  https://www.aphp.fr/contenu/covid-19-demarrage-de-lessai-clinique-coviplasm-visant-tester-lefficacite-de-la-transfusio-0

* 453 Obtention d'un fonds d'amorçage de 200 000 euros après passage devant le conseil scientifique REACTing-Covid-19.

* 454 Obtention le 25 mars 2020 d'un financement par le programme hospitalier de recherche clinique à hauteur de 4 599 162 euros.

* 455 Pour un montant de 495 000 euros.

* 456 Selon les réponses aux questionnaires des rapporteurs transmises par le ministère des solidarités et de la santé.

* 457 Hermine O, Mariette X, Tharaux P, et al. « Effect of Tocilizumab vs Usual Care in Adults Hospitalized With COVID-19 and Moderate or Severe Pneumonia: A Randomized Clinical Trial », JAMA Intern Med., Published online October 20, 2020. doi:10.1001/jamainternmed.2020.6820.

* 458 HCSP, Rapport relatif à l'actualisation de la prise ne charge des patients atteints de covid-19, 23 juillet 2020.

* 459 DOI : https://doi.org/10.1101/2020.10.15.20209817

* 460 D'après les réponses du ministère de la santé aux questionnaires des rapporteurs le 10 juillet.

* 461 D'après les réponses de l'ANSM aux questionnaires des rapporteurs.

* 462 Audition du conseil scientifique covid-19, 15 septembre 2020.

* 463 Audition du Pr Yazdan Yazdanpanah, 15 septembre 2020.

* 464 Audition de M. Olivier Véran, ministre de la santé, 24 septembre 2020.

* 465 Commission européenne, communiqué de presse du 25 novembre 2020.

* 466 Audition du conseil scientifique covid-19, 15 septembre 2020.

* 467 Audition sur la politique de dépistage, 10 septembre 2020.

* 468 https://investors.modernatx.com/news-releases/news-release-details/modernas-covid-19-vaccine-candidate-meets-its-primary-efficacy

* 469 https://www.pfizer.fr/lutte-contre-la-covid-19%C2%A0-le-point-sur-les-dernieres-avancees-pour-notre-candidat-vaccin-bnt162b2-1

* 470 https://www.astrazeneca.com/content/astraz/media-centre/press-releases/2020/azd1222hlr.html