ANNEXES

LES ÉTUDIANTS ENTRE CRISE SANITAIRE
ET DIFFICULTÉS STRUCTURELLES : TÉMOIGNAGES RECUEILLIS PAR LA MISSION D'INFORMATION

I. DES CONSTATS CONVERGENTS SUR LES CONSÉQUENCES DE LA CRISE ACTUELLE

La mission d'information a souhaité faire appel à des témoignages directs pour enrichir ses réflexions : elle s'est ainsi appuyée sur une consultation effectuée en mars 2021 sur les réseaux sociaux, sur les nombreuses rencontres avec des représentants d'associations étudiantes, notamment avec leurs organisations représentatives, et sur les enquêtes conduites par l'Observatoire de la vie étudiante (OVE), dont elle a auditionné la présidente le 11 mars 2021.

Ces témoignages, dans leur diversité, mettent en évidence des constats partagés sur :

- les effets négatifs du recours massif à l'enseignement à distance sur les conditions d'études, à l'origine de craintes sur la qualité de la formation ;

- un sentiment d'isolement généralisé, à l'origine d'un malaise psychologique largement répandu ;

- et des inquiétudes récurrentes sur le financement des études .

Ils ne sauraient certes être considérés comme les résultats d'une enquête conduite selon une méthodologie rigoureuse ; ils n'en sont pas moins éclairants sur la manière dont de nombreux étudiants ont perçu et vécu la crise sanitaire depuis mars 2020 , même s'il faut tenir compte du fait que ce sont naturellement les points de vue les plus critiques qui se sont exprimés .

A. DES CONDITIONS D'ÉTUDES DÉGRADÉES PAR L'ENSEIGNEMENT À DISTANCE ET DES CRAINTES PARTAGÉES SUR LA VALEUR DES DIPLÔMES

Selon l' Observatoire de la vie étudiante , le passage massif, voire exclusif, au numérique a posé à de nombreux étudiants des difficultés d'équipement : « ils n'avaient pas forcément d'ordinateur personnel, de connexion internet ou d'espace au calme pour travailler » 267 ( * ) . L'enseignement à distance a également causé des problèmes en termes d' organisation du temps , comparables d'ailleurs aux « conséquences négatives similaires [observées] dans les premières études sur le télétravail ». Ces difficultés ont toutefois été ressenties peut-être plus durement par les étudiants, car ils « ne se trouvaient pas dans un cadre de travail qui les aurait préparés à cela ». Le distanciel a également favorisé « une espèce d'usure et de fatigue » qui s'est amplifiée avec l'ancrage de la crise dans la durée.

Autres conséquences du distanciel : en compromettant les projets de stages et de mobilités internationales, la crise a affecté le parcours académique de nombreux étudiants . Interrogés par l'OVE à l'issue du premier confinement, « 57 % estimaient [que la poursuite de leurs études] serait affectée négativement » ; « 25 % environ ont décidé de modifier leurs projets d'orientation ». Selon cette enquête, 4 % des étudiants interrogés déclaraient souhaiter interrompre leurs études et 9 % les prolonger, « peut-être parce qu'ils estimaient que leur insertion serait plus difficile ».

La crise sanitaire s'est donc traduite pour certains étudiants par la tentation du décrochage (c'est-à-dire de l'abandon ou de la suspension des études), point sur lequel ce rapport reviendra ci-après.

S'agissant des témoignages recueillis sur les réseaux sociaux en mars 2021, on relève quelques rares témoignages positifs sur les cours à distance : amélioration du quotidien grâce au temps gagné en transports ; possibilités d'interactions liées à la faculté de « poser des questions dans le chat de la visioconférence sans devoir couper le professeur ». La tonalité d'ensemble est toutefois négative : les auteurs des messages insistent sur la dégradation des conditions d'études et sur les difficultés de concentration dues à l'omniprésence des écrans : « Mon esprit ne voit plus les écrans, il les regarde mais n'enregistre rien » ; « Comprendre un cours derrière son écran est bien différent de comprendre un cours en amphithéâtre ou salle de classe ».

Ø « Nous demandons juste de pouvoir étudier en vrai » ; « Rouvrez les facs ! » 268 ( * )

Un sentiment d'injustice s'exprime ainsi par rapport aux lycéens et aux étudiants des classes préparatoires, où le présentiel est resté la norme ; l'incohérence des cours à distance, alors que des examens sont prévus en présentiel est régulièrement relevée (« Les examens se tiennent en présentiel mais pas les cours ? C'est illogique »). Selon certains, c'est « une année de perdue ». D'autres, assez nombreux, s'inquiètent pour leurs résultats : « Mon année est remise en cause et mes notes sont en baisse. Le climat actuel n'est vraiment pas propice à la réussite » ; « Avant la crise, zéro difficulté et maintenant des lacunes dans plusieurs matières » ; « J'ai peur de la dévalorisation de mon diplôme alors que je travaille deux fois plus qu'avant, peur de la conjoncture actuelle, peur de ne pas avoir de Master ... »

Les étudiants en BTS qui ont souhaité s'adresser à la mission d'information insistent sur les conséquences de l'annulation des stages : l'impression d'avoir été « oubliés » domine et les effets de la crise sont ressentis de manière particulièrement critique : « Un an de cours en distanciel, un an de décrochage scolaire et dans deux mois je dois passer mon examen que je n'aurai pas, je n'ai plus d'avenir » ; il est donc très compréhensible que ces étudiants, dont la quasi-totalité du cursus se sera déroulée dans le contexte de la crise sanitaire, soient unanimes à demander le contrôle continu .

L'appel à témoignages sur les réseaux sociaux - mars 2021

Entre le 9 mars et le 11 mars 2021, en amont de l'audition de la présidente de l'Observatoire de la vie étudiante, la mission d'information s'est adressée aux étudiants sur les réseaux sociaux pour recueillir leurs réponses aux questions suivantes : « Quelles sont les conséquences de la crise sanitaire sur vos conditions de vie et d'études ? Étiez-vous déjà confronté à des difficultés avant la crise ? Quelles sont les actions les plus urgentes pour aider les étudiants ? ».

Plus de 400 messages ont ainsi été adressés à la mission d'information.

De manière naturelle puisque les questions encouragent l'expression critique, le ton général est négatif ; certains messages expriment une certaine exaspération, d'autres de la colère voire du désespoir.

Dans leur grande majorité, les auteurs jugent de manière très défavorable l'enseignement à distance, s'inquiètent de la valeur de leur diplôme, témoignent d'une détresse psychologique préoccupante liée à l'isolement social, avec pour corollaire une tentation récurrente de décrochage ; enfin d'assez nombreux messages font état de difficultés financières causées par la crise sanitaire.

Certains étudiants expriment le sentiment de n'être accompagnés dans cette crise ni par les enseignants, ni par le personnel de l'université ; ils déplorent un enseignement à distance inadapté Envoyer des pavés de 50 pages ce n'est pas de l'enseignement »). Dans cet esprit, la FAGE a estimé devant la mission d'information qu'il y avait urgence à traiter les « lacunes liées à l'accompagnement pédagogique » 269 ( * ) .

Les représentants du collectif « Étudiants fantômes » 270 ( * ) rencontrés le 22 mars 2021 ont, dans la même logique exprimé un point de vue défavorable sur l'enseignement à distance (« on n'apprend pas en profondeur »), qui selon eux encourage le bachotage, altère la capacité de concentration et limite les relations sociales. Les représentants d'autres associations étudiantes, notamment l' UNEDESEP 271 ( * ) , ont souligné la lassitude et la démotivation imputables au distanciel. Pour le BNEM 272 ( * ) , l'apprentissage en ligne encourage l'absentéisme : « Il faut imaginer ce que c'est d'être devant un mur noir de 8 heures à 18 heures » ; la rentrée de 2020 a été un vrai choc pour les lauréats du concours : « c'est très différent de ce qu'ils avaient connu en prépa ». Les critiques du « tout numérique » concernent donc également des étudiants de grandes écoles .

Les « Étudiants fantômes » ont exprimé de réelles appréhensions sur la valeur de leur formation Quel est notre véritable niveau ? », se sont-ils demandés lors de cette rencontre), insistant plus particulièrement sur l'accès au master . Certaines universités auraient ainsi refusé des candidatures en raison d'incertitudes sur les conditions d'examen de licence en 2020 et de doutes sur des résultats susceptibles d'avoir pu être surévalués. Il en résulte selon ces étudiants de réelles inégalités selon l'établissement d'origine . Des appréhensions similaires concernant la sélection à l'entrée en master ont été exprimées par les représentants de l'UNEDESEP. Lors de la table ronde avec les organisations étudiantes représentatives, l'UNI a évoqué les craintes des étudiants à l'égard de la valeur de leur diplôme et de leurs perspectives d'insertion professionnelle, en lien avec les défaillances de la formation à distance : « Doit-on rappeler que nous étudions pour avoir un métier, nous insérer professionnellement et trouver un emploi ? » 273 ( * ) .

De semblables préoccupations concernant l'insertion professionnelle ont été exprimées par les représentants du BNEM, ce qui peut sembler paradoxal pour des cursus orientés vers la professionnalisation, dont on aurait pu penser que les étudiants étaient à l'abri de telles inquiétudes.

Au cours d'une réunion avec des élèves de l'IUT de Troyes , le 22 mars 2021 274 ( * ) , notre collègue Évelyne Perrot, sénatrice de l'Aube, a entendu des témoignages confirmant les réserves de nombreux étudiants à l'égard de l'enseignement à distance ; aux difficultés liées à l'apprentissage en ligne s'ajoutent des doutes sur leurs perspectives d'insertion professionnelle.

Pour le syndicat Alternative étudiante en revanche, la question de la valeur du diplôme doit être relativisée : « La question ne se pose pas pour beaucoup d'étudiants et d'étudiantes, tout simplement parce qu'ils sont en train de décrocher, qu'ils meurent de faim ou qu'ils se suicident. La question occupe parfois plus d'espace dans le débat public que dans les préoccupations étudiantes » 275 ( * ) .

Par ailleurs, plusieurs associations étudiantes (notamment les étudiants fantômes, le BNEM et le BNEI 276 ( * ) ) se sont inquiétées d'un développement croissant du distanciel à l'avenir , pour des raisons de rentabilisation des investissements encouragés par la crise , alors que selon eux ni l'efficacité pédagogique ni l'intérêt des étudiants ne plaident pour une organisation des enseignements fondée sur le « tout numérique ».


* 267 Les citations de ce paragraphe et des alinéas suivants sont extraites du compte rendu de l'audition du 11 mars 2021 reproduit en annexe.

* 268 Message envoyé au Sénat lors de l'appel à témoignages sur les réseaux sociaux, mars 2021.

* 269 Voir en annexe le compte rendu du 8 avril 2021.

* 270 Né au début de 2021 sur les réseaux sociaux, le collectif des « Étudiants fantômes » est issu d'étudiants de première année de sciences politiques à l'université de Montpellier. Le mouvement s'est par la suite structuré en association . Le terme d'étudiant fantôme renvoie aux « étudiants inscrits en premier cycle et qui abandonnent leurs études dès la première année, sans avoir passé d'examens. Ces étudiants « fantômes » sont visibles administrativement du fait de leur non-réinscription l'année suivante mais pédagogiquement ils restent invisibles » (Legendre, Florence. « Les étudiants fantômes. Les sorties précoces de l'université Paris 8 », Carrefours de l'éducation , vol. 16, no. 2, 2003, pp. 32-55).

* 271 Union nationale des étudiants en droit, gestion, AES, sciences économiques, politiques et sociales.

* 272 Bureau national des étudiants en écoles de management.

* 273 Voir en annexe le compte rendu du 8 avril 2021.

* 274 Il s'agit d'étudiants de première et deuxième années représentant toutes les filières proposées à l'IUT de Troyes : Carrières juridiques (CJ), Gestion des entreprises et administrations (GEA), Génie électrique et informatique industrielle (GEII), Génie mécanique et productique (GMP), Techniques de commercialisation (TC).

* 275 Voir en annexe le compte rendu du 8 avril 2021.

* 276 Bureau national des élèves en écoles d'ingénieur.

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