Jeudi 29 octobre 2026

- Présidence de Mme Dominique Vérien, présidente -

La réunion est ouverte à 9 h 35.

Désignation d'un membre du Bureau de la délégation

Mme Dominique Vérien, présidente. - Nous devons procéder à la désignation d'une vice-présidente en remplacement de Mme Evelyne Corbière Naminzo, désignée lors de notre réunion constitutive le 22 octobre 2026, pour le groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste - Kanaky (CRCE-K). J'ai reçu la candidature de Mme Silvana Silvani.

Mme Silvana Silvani est désignée vice-présidente.

Audition de Mme Léa Clermont-Dion

Mme Dominique Vérien, présidente. - Pour notre première audition en réunion plénière depuis la reconstitution de notre délégation, nous accueillons Léa Clermont-Dion, professeure adjointe en communication stratégique pour le changement social à l'Université de Sherbrooke et membre de la Chaire Unesco en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violents.

Chère Léa Clermont-Dion, vous êtes notamment la réalisatrice des documentaires Je vous salue salope : La misogynie au temps du numérique en 2022 et La peur au ventre en 2024. Nous vous avions rencontrée à Montréal le 31 mars dernier, lors du déplacement effectué par notre délégation dans le cadre de son rapport sur la montée en puissance des mouvements et réseaux masculinistes, publié en juin dernier sous le titre Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes.

Les trois rapporteures, Béatrice Gosselin, Olivia Richard et Laurence Rossignol, ainsi que Marie Mercier et moi-même avions alors pu échanger avec vous sur la progression des discours masculinistes au Canada et aux États-Unis, notamment auprès des plus jeunes générations. Vous nous aviez indiqué préparer un ouvrage destiné à mettre en lumière les ressorts de cette influence et la nature profondément politique de ces mouvements.

Cet ouvrage vient de paraître en France et s'intitule Les Mascus : Leur projet politique.

Il nous a donc semblé naturel de commencer cette nouvelle session avec vous et, ainsi, de revenir sur les travaux que nous avons précédemment menés sur ce sujet, d'autant que, depuis la publication de notre rapport en juin dernier, l'actualité a confirmé la pertinence de notre analyse quant à la gravité du phénomène.

Je pense notamment à la fusillade survenue à Montréal le 22 juin, dont l'auteur avait laissé un manifeste masculiniste inspiré de l'idéologie « incel » (involuntary celibate - célibataire involontaire), mais aussi à l'actualité judiciaire de plusieurs figures du masculinisme, à l'image des frères Tate ou de l'influenceur américain Clavicular, récemment inculpé de viol sur mineure aux États-Unis. En France, le procès de Rohan Rane, condamné pour les violences et actes de torture qu'il imposait à de très jeunes filles sur des forums de discussion, est venu rappeler jusqu'où peuvent conduire certaines formes de radicalisation et de violence en ligne. Et plus récemment, à Aubagne, le jeune collégien de 14 ans, qui a blessé par arme à feu le principal de son collège et une professeure, avait visionné du contenu violent diffusé par la TCC (True Crime Community) que nous avions pointée dans notre rapport comme étant une mouvance proche des mouvements masculinistes.

Cette actualité illustre à la fois l'ampleur des violences auxquelles peut conduire l'idéologie masculiniste et l'influence croissante de ces discours, notamment auprès des jeunes générations. Elle donne également une résonance particulière à la thèse que vous défendez dans votre ouvrage et qui rejoint largement les constats dressés par notre délégation dans son rapport de juin 2026.

Car le masculinisme ne saurait être réduit à une somme de comportements individuels, à des communautés marginales ou à l'expression d'un simple ressentiment à l'égard des femmes. Il constitue, écrivez-vous, « un phénomène structurant et profondément politique ».

Vous montrez ainsi que, derrière la diversité des communautés et des figures que recouvre aujourd'hui la « manosphère », se dessine un socle idéologique commun, fondé notamment sur l'adhésion au suprémacisme masculin, dont vous pourrez sans doute nous préciser les ressorts, mais aussi sur de fortes affinités avec certains courants de l'alt-right, l'ultradroite américaine.

L'un des autres enseignements de votre ouvrage concerne la capacité de ces discours à toucher les jeunes générations et le rôle déterminant joué par les réseaux sociaux et leurs algorithmes dans leur diffusion et leur banalisation.

À cet égard, vous consacrez plusieurs développements à ce que vous appelez le « cas Zuckerberg ». Sans se revendiquer lui-même de ces mouvements, le fondateur de Meta en reprend désormais certains codes lorsqu'il déplore une société qui serait devenue trop « émasculée » ou appelle à retrouver davantage « d'énergie masculine ». Vous inscrivez cette évolution dans ce que vous décrivez comme « une reconfiguration plus large du rapport entre technique, politique et pouvoir » qui offre une visibilité à ces discours.

Mais votre ouvrage ne s'arrête pas au constat. Vous avancez également plusieurs pistes pour « enrayer le masculinisme », notamment en appelant à reprendre collectivement le contrôle de l'espace numérique et à agir en amont, par la prévention et l'éducation, pour désamorcer l'adhésion aux discours masculinistes. Ce sont là des enjeux que notre délégation avait également identifiés au cours de ses travaux sur les mouvements masculinistes.

Votre audition nous permettra à la fois de prolonger les travaux menés au cours de la précédente session et d'interroger, quelques mois après la publication de notre rapport, les évolutions d'un phénomène dont l'actualité nous rappelle malheureusement qu'il est loin d'avoir régressé.

Je rappelle, à toutes fins utiles, que cette audition fait l'objet d'une captation audiovisuelle et qu'elle est diffusée en direct sur le site internet du Sénat.

Mme Léa Clermont-Dion, professeure adjointe en communication stratégique pour le changement social à l'Université de Sherbrooke et membre de la Chaire Unesco en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violents. - Je tiens d'abord à vous remercier de cette invitation et à saluer le travail remarquable accompli par la délégation aux droits des femmes. Le rapport que vous avez consacré au masculinisme est, je le disais, remarquable, pertinent et crucial dans un contexte de polarisation sociale importante et internationale.

Je souscris à la nécessité de reconnaître le masculinisme pour ce qu'il est : une idéologie politique structurée, portée par des acteurs identifiables dans un mouvement réactionnaire plus large, tant au niveau national, en France et au Québec, qu'international. C'est précisément la thèse que je défends dans mes travaux universitaires depuis plus de quinze ans et dans mon essai Les Mascus : leur projet politique.

Depuis plusieurs mois, de nombreuses personnes sont venues témoigner devant vous de la montée des discours masculinistes et de leurs manifestations. Je souhaiterais aujourd'hui apporter un éclairage complémentaire en articulant trois dimensions du phénomène : d'abord, sa nature profondément politique et réactionnaire ; ensuite, le rôle des grandes entreprises technologiques, notamment Meta, dans la diffusion et la normalisation de cette idéologie ; enfin, je voudrais axer particulièrement cette intervention sur les conséquences de cette transformation de notre environnement numérique sur la jeunesse et sur les réponses que nous pouvons collectivement y apporter.

Je voudrais en effet défendre devant vous une idée fondamentale : nous ne pouvons pas prévenir efficacement le masculinisme si nous continuons à le considérer uniquement comme un problème de comportement individuel. Il faut aussi le comprendre comme un problème de pouvoir, de gouvernance numérique et de démocratie.

Le masculinisme est un projet politique réactionnaire. Il ne se résume pas à des propos misogynes publiés sur les réseaux sociaux. Il s'inscrit dans une longue tradition de contre-mouvements antiféministes qui cherchent à contester les avancées de l'égalité et à réaffirmer une hiérarchie entre les sexes. Il possède toutes les caractéristiques d'une idéologie politique : une représentation du monde binaire, une désignation d'adversaires, un bouc émissaire - les droits des femmes -, une conception de l'ordre social dit naturel et un projet de transformation des rapports de pouvoir.

Son postulat central est relativement simple : les hommes auraient perdu leur place légitime dans la société sous l'effet du féminisme et des politiques d'égalité. Selon leurs dires, nous vivrions dans une « gynécocratie », un monde entièrement dominé par les femmes, une dystopie. Les femmes seraient trop puissantes, les hommes désormais discriminés, les institutions favoriseraient systématiquement les femmes, et le féminisme serait responsable d'une prétendue crise de la masculinité.

En résumé, le masculinisme est un contre-mouvement réactionnaire bien en selle, qui repose sur l'idée que la crise de la masculinité serait causée par le féminisme et les droits des femmes. Ses adeptes instrumentalisent la souffrance de milliers de jeunes hommes pour faire avancer leur projet politique, celui de faire reculer nos droits, les droits des femmes.

Ce récit repose sur une inversion des rapports de domination. Il transforme les progrès de l'égalité en injustices faites aux hommes et présente le rétablissement de la domination masculine comme une forme de réparation. Cette idéologie se traduit par des revendications très concrètes : la contestation des politiques d'égalité, la remise en cause de l'éducation au consentement, la banalisation des violences sexuelles, la défense d'une autorité masculine dans la famille ou encore la délégitimation de la parole des victimes de violences sexuelles.

Il faut comprendre que ces discours ne sont pas toujours formulés explicitement comme des revendications masculinistes. Ils sont partout : sur votre fil TikTok, sur Instagram, dans une salle de classe, à l'Assemblée nationale. Ils peuvent emprunter le langage de la liberté d'expression, de la protection de la famille, de la défense des enfants ou de la lutte contre une prétendue « idéologie du genre ». C'est précisément ce qui rend indispensable leur analyse politique.

Le masculinisme ne constitue pas un mouvement parfaitement homogène. Ses acteurs peuvent diverger au niveau de leurs stratégies et de leurs revendications, mais ils partagent une conception profondément hiérarchique des rapports entre les sexes.

Cette idéologie n'évolue pas en vase clos. Un influenceur français, Julien Rochedy, affirme qu'il n'existe qu'un pouvoir : le pouvoir des hommes. C'est ce qu'il a affirmé sur sa chaîne YouTube, comme si de rien n'était.

Alex Hitchens, influenceur masculiniste français, que vous connaissez aussi, présente la possession d'images sexuelles intimes d'une femme comme un moyen de contrôle et d'humiliation. Nous sommes ici devant une banalisation de la violence et de la domination.

Andrew Tate, figure internationale de la manosphère, gourou des gourous, a proposé « Et si on retirait le droit de vote aux femmes ? » au lendemain de l'élection présidentielle américaine en 2024, jugeant anormal que des femmes aient voté pour Kamala Harris.

Celui-ci avance aussi l'affirmation suivante : « Je crois qu'une femme appartient à son mari. » Dans cette vision du monde, les femmes sont des objets et non des sujets. Roosh V, un pickup artist, ou « coach en séduction », masculiniste assumé, a pour sa part suggéré de légaliser le viol dans les lieux privés.

Il y a quelques semaines, je recevais le témoignage d'une femme membre du personnel d'un lycée québécois. Elle me rapportait, alarmée, qu'une pétition circulait dans son établissement, lancée par de jeunes hommes qui y demandaient la légalisation du viol. Des témoignages comme celui-ci, j'en reçois souvent, régulièrement. Une autre enseignante m'a écrit pour me signaler qu'une pétition circulait dans son collège : des jeunes y demandaient l'interdiction de la lecture de textes montrant des femmes qui travaillent.

Une autre jeune femme est venue me voir lors d'une conférence que j'ai donnée dans un collège. Elle me confiait sa tristesse, due au fait que l'un de ses meilleurs amis était devenu masculiniste au fil des années. Il avait consommé énormément de contenus d'Andrew Tate et lui soutenait qu'il était bon de battre les femmes parce qu'en définitive, leur place dans la société était celle de l'asservissement. Je ne savais que répondre à cette jeune femme. J'étais alarmée, inquiète, et je le suis tout autant aujourd'hui.

Comment avons-nous pu en arriver là ? Depuis une dizaine d'années que j'observe ce phénomène quotidiennement - c'est toute ma vie depuis dix ans -, je peux affirmer une chose : plusieurs facteurs mènent à cette recrudescence de discours misogynes et réactionnaires.

Pour comprendre comment une idéologie autrefois confinée à des espaces marginaux d'internet a pu se propager, il faut s'intéresser à ce qui s'est passé au cours des dernières années dans la Silicon Valley. Je voudrais m'arrêter sur une figure particulièrement révélatrice : Mark Zuckerberg, fondateur de Meta.

Pourquoi parler du fondateur de Facebook devant la délégation aux droits des femmes du Sénat, en France ? Parce que ses décisions ne concernent pas seulement la gestion d'une entreprise américaine. Elles vous concernent, elles concernent aussi les Québécois, le Canada et l'ensemble du monde. Elles influencent directement les conditions dans lesquelles les Françaises et les Français s'informent, débattent, construisent leur opinion et sont exposés à des discours politiques. Ces plateformes occupent une place considérable dans notre espace public contemporain.

Or, depuis quelques années, nous assistons à une transformation significative du discours politique et culturel tenu par le dirigeant de Meta.

Autrefois, Mark Zuckerberg était associé à l'image du jeune entrepreneur de la « tech » revendiquant une certaine égalité. En janvier 2025, dans un entretien avec Joe Rogan, il déplore que la culture d'entreprise soit devenue trop éloignée d'une certaine énergie masculine. Cela reflète la transformation de Mark Zuckerberg au fil du temps, tant dans ses prises de parole que dans ses choix pour l'entreprise. Autrefois davantage associé au camp démocrate, on observe un revirement après la pandémie : il se rapproche d'une frange plus libertarienne, ainsi que de Donald Trump.

En janvier 2025, on constate un grand changement chez Meta. L'entreprise annonce un assouplissement de ses règles de modération, notamment en supprimant certaines restrictions visant les discours déshumanisants ou discriminatoires liés au genre, à l'orientation sexuelle et à l'immigration. Concrètement, ces nouvelles règles autorisent, dans certains contextes, des propos présentant l'homosexualité ou la transidentité comme des maladies mentales, ainsi que des discours d'exclusion fondés sur le sexe ou le genre. Meta annonce également la fin de son programme externe de vérification des faits au profit d'un système de notes communautaires.

Ce qui était auparavant prohibé par certaines règles de modération peut désormais être toléré, et ces décisions sont prises par une entreprise privée qui exerce une influence considérable sur notre espace public et sur notre démocratie.

Ce faisant, plusieurs discours de désinformation se sont immiscés sur Meta, dont plusieurs discours masculinistes qui sont faux. Par exemple, ces derniers mois, des influenceurs masculinistes ont propagé l'idée qu'il était déconseillé de boire de l'eau, sous prétexte que l'eau contiendrait des oestrogènes. Dès lors, les hommes pourraient être émasculés en consommant l'eau du robinet. Cette idée saugrenue et dangereuse fait partie de ces discours de désinformation masculinistes circulant désormais librement sur les espaces de Meta.

Enfin, M. Zuckerberg affirme vouloir collaborer avec l'administration Trump pour s'opposer aux gouvernements étrangers qui, selon lui, imposeraient des restrictions excessives à la liberté d'expression. Il vise explicitement l'Europe. Je peux vous dire une chose : au Canada, à ce jour, l'accès à nos médias traditionnels est toujours bloqué sur les plateformes de Meta.

Nous assistons à une confrontation entre deux conceptions de la régulation numérique : d'un côté, une conception américaine de la liberté d'expression particulièrement extensive, que les dirigeants de certaines plateformes souhaitent ériger en principe dominant ; de l'autre, une conception qui cherche à concilier la liberté d'expression avec la protection des droits fondamentaux, la lutte contre les discriminations et la responsabilité des plateformes.

Il ne s'agit évidemment pas d'opposer la liberté d'expression à l'égalité. Ce sont deux principes essentiels à nos démocraties. Il s'agit de reconnaître que la liberté d'expression ne saurait être invoquée pour soustraire les entreprises technologiques à leurs responsabilités.

Lorsqu'une plateforme réduit certaines protections contre les discours haineux, ce choix n'est pas neutre. Les dirigeants des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ne sont pas neutres. Peter Thiel a déjà mentionné qu'il conviendrait de retirer le droit de vote aux femmes. Je le répète : les « broligarques » ne sont pas neutres, ils ont un agenda politique et cet agenda est masculiniste.

Nous devons nous poser une question fondamentale. Qui gouverne aujourd'hui nos espaces publics numériques : les institutions démocratiques, responsables devant les citoyens, ou quelques dirigeants d'entreprises privées dont les décisions sont principalement guidées par leurs intérêts économiques et leurs propres convictions ? Ce n'est pas anodin si Andrew Tate est aussi populaire auprès des jeunes. J'y reviendrai.

La jeunesse, c'est le nerf de la guerre. Il faut s'y consacrer, parce qu'à l'heure actuelle, de nombreux hommes, de jeunes hommes, sont manipulés par cette idéologie qui est dangereuse. Je pèse mes mots.

Depuis la diffusion de la série Adolescence, la question de l'influence du masculinisme sur les adolescents s'est enfin imposée dans l'espace public. Certains estiment que nous exagérons le phénomène, d'autres affirment qu'il ne concernerait qu'une minorité de jeunes hommes déjà radicalisés. Or, les données scientifiques nous invitent à prendre cette question très au sérieux.

En mars 2026, une enquête internationale réalisée par Ipsos et le Global Institute for Women's Leadership du King's College de Londres, menée auprès de plus de 23 000 personnes dans 29 pays, a révélé des résultats préoccupants. Je suis certaine que les membres de la délégation connaissent déjà ces données, mais je vais les rappeler : 31 % des hommes de la génération Z interrogés estiment qu'une épouse devrait obéir à son mari ; un homme de la génération Z sur trois, soit 33 %, considère également que le mari devrait avoir le dernier mot dans les décisions importantes du ménage. Je précise d'ailleurs qu'il s'agit de résultats internationaux, agrégés, et non de statistiques propres à la France ou à la Grande-Bretagne. Ces chiffres ne permettent pas d'affirmer que tous ces jeunes hommes adhèrent à une idéologie masculiniste structurée, mais ils révèlent la persistance, et parfois la force, de représentations profondément inégalitaires.

Une autre étude, cette fois proprement britannique, réalisée par Internet Matters, révèle que 23 % des garçons âgés de 15 à 16 ans interrogés ont une opinion favorable d'Andrew Tate. Plus étonnant encore, 56 % des pères âgés de 25 à 34 ans en Grande-Bretagne expriment une opinion favorable de cet influenceur - qui, je le rappelle, suggère de retirer le droit de vote aux femmes. Le masculinisme ne touche pas uniquement les adolescents : il circule également dans les familles, au sein de l'environnement familial.

Au Québec, qu'en est-il ? Nous avons peu de données sur la question. Je m'apprête à mener un sondage sur l'impact des discours masculinistes dans les salles de classe au Canada, mais nous n'avons pas encore de données sur ce sujet. Toutefois, une étude menée auprès de jeunes à Montréal en 2023 démontrait tout de même qu'un jeune sur trois adhérait à certains discours masculinistes relevant notamment de la coercition sexuelle : cela signifie que l'on accepte et que l'on valorise le fait de contrôler la sexualité de sa conjointe.

C'est d'ailleurs une idée qui circule beaucoup dans les cercles masculinistes en ligne : celle du « body count », selon laquelle il ne faudrait pas fréquenter une femme qui a eu plus de cinq partenaires. C'est une drôle d'idée. On se croirait véritablement dans les années 1930, en l'an zéro, voire à l'ère des dinosaures !

En 2024, une étude très intéressante a été menée par des chercheurs de l'University College de Londres (UCL) et de l'Université du Kent, sous la direction de Kaitlyn Regehr, que je vous invite d'ailleurs à rencontrer.

Les chercheurs ont construit des profils expérimentaux correspondant à plusieurs trajectoires : des jeunes confrontés à la solitude, d'autres intéressés par la musculation ou le développement personnel, et d'autres encore attirés par des discours plus radicaux sur TikTok. Ils souhaitaient observer quels contenus leur étaient recommandés. Les résultats ont été particulièrement saisissants : en seulement cinq jours, la proportion de contenus misogynes recommandés passait de 13 % à 56 %. Cette étude démontre que ce sont les jeunes particulièrement vulnérables, présentant des fragilités en matière de santé mentale, qui sont les plus ciblés par ces discours, tout particulièrement ceux qui traversent des ruptures difficiles.

Il s'agit là d'une donnée intéressante. Nous constatons véritablement que les plateformes, comme je le rappelais, introduisent ces contenus dans leur environnement sans qu'ils le demandent nécessairement. Ainsi, un jeune homme qui s'intéresse à la musculation peut progressivement voir les contenus qui lui sont proposés de plus en plus associés à la domination masculine, qu'il le veuille ou non. Il s'agissait en effet de l'un des profils ciblés : des jeunes vulnérables présentant des difficultés psychologiques et des jeunes consommant des contenus de fitness. Un jeune qui traverse une période de solitude est donc plus vulnérable face à ce type de contenu.

Il convient aussi de rappeler que ces discours masculinistes présentés à ces jeunes sur TikTok ne prenaient pas nécessairement la forme de déclarations ouvertement haineuses. Je vous ai fait part de propos choquants ou provocants, mais la réalité est souvent bien plus pernicieuse. Tout cela circule à travers des vidéos humoristiques, des conseils de séduction d'apparence inoffensive, des programmes de musculation, des « mèmes » ou d'autres formats. C'est l'une des évolutions les plus marquantes des dix dernières années concernant la manosphère : des idées qui étaient autrefois confinées dans des communautés marginales sur Reddit se retrouvent désormais omniprésentes, amplifiées, « boostées » par les algorithmes et les plateformes, que ce soit sur Meta ou TikTok.

Nous voyons donc comment cette circulation de représentations peut avoir un impact direct sur les relations entre les garçons et les filles, chez les adolescents, ainsi que sur leur perception du consentement et des violences sexuelles.

À cet égard, je dois citer une recherche menée au Québec par la Chaire de recherche sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d'enseignement supérieur de l'Université du Québec à Montréal (Uqam), qui est parvenue à la conclusion suivante : 75 % des jeunes de 15 à 25 ans au Québec remettent en doute la crédibilité des victimes d'agressions sexuelles, en adhérant à certains mythes qui se répandent. C'est une autre donnée montrant l'influence possible de ces discours sur la perception de l'égalité et des relations intimes.

Je pourrai continuer encore longuement mais j'aimerais que l'on se laisse du temps pour les questions.

Je précise par ailleurs que, contrairement à une idée reçue qui circule concernant les féministes, je ne suis pas misandre et j'aime les hommes !

Mesdames les sénatrices, messieurs les sénateurs, dans mon essai Les Mascus, leur projet politique, je défends une thèse qui me semble importante et je la répète : le masculinisme n'est pas simplement une accumulation de discours misogynes ou de provocations sur les réseaux sociaux. C'est une idéologie politique structurée, organisée, financée, portée par des acteurs identifiables défendant un projet réactionnaire : celui de réaffirmer la domination masculine et de remettre en cause les avancées de l'égalité.

Nous devons faire preuve d'une grande vigilance devant la normalisation de ces discours, d'autant plus qu'ils circulent désormais massivement dans les environnements numériques fréquentés par les jeunes.

Au Québec, nous tentons de réagir et d'agir. Nous menons différentes campagnes : par exemple, avec l'organisme Ensemble pour le respect de la diversité, nous animons des ateliers dans les écoles secondaires québécoises. La campagne « Salut, ça va ? », que j'ai la chance de diriger, apporte en outre une réponse concrète à cette tendance. Elle témoigne de notre volonté d'agir en amont par l'éducation, la sensibilisation et la prévention pour déconstruire les mythes, combattre les stéréotypes et promouvoir des relations égalitaires.

Mais la prévention, aussi essentielle soit-elle, ne peut reposer uniquement sur des individus. Parce que le masculinisme constitue une réelle menace pour l'égalité entre les hommes et les femmes, il est nécessaire d'y apporter des réponses politiques à la hauteur de ses conséquences sur notre vivre-ensemble.

Le masculinisme est l'une des plus grandes menaces pesant sur les droits des femmes. Il est temps d'agir pour prévenir.

Je me permets par ailleurs de vous montrer une vidéo tirée de la campagne nationale « On s'écoute » conduite au Québec, menée par le ministère de l'enseignement supérieur et que je dirige. Cette campagne a lieu chaque année et son but est de prévenir les violences à caractère sexuel dans l'enseignement supérieur.

Depuis quelques années, nous disposons de la loi dite « loi 22 », ou loi visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les établissements d'enseignement supérieur, qui fournit aux universités et aux collèges d'enseignement général et professionnel (Cégeps) un protocole pour recevoir les plaintes pour agression sexuelle et apporter de l'aide aux victimes. Ce service existe donc dans toutes les universités et tous les Cégeps - soit 151 institutions. Des formations obligatoires sur le consentement sont en outre dispensées à tous les étudiants, à toutes les étudiantes et à l'ensemble du personnel. Et une campagne nationale est également menée, dont je suis la directrice. (Mme Léa Clermont-Dion projette une vidéo en complément de son propos.)

Cette campagne a atteint une audience de plus de 17 millions de personnes au Québec et au Canada par l'entremise des médias traditionnels et de 7 millions de personnes sur les réseaux sociaux à travers la francophonie ; nous avons donc largement dépassé le Québec. Des sous-titres étaient présents pour celles et ceux qui n'auraient peut-être pas compris tous les mots.

L'objectif de la campagne était de montrer l'impact des discours sur les jeunes, mais elle s'accompagnait également d'une formation que nous avons créée, à savoir un guide pédagogique ainsi qu'un atelier dispensé dans les Cégeps et les universités. Elle est donc associée à un programme éducatif.

Cette campagne est déployée dans les collèges et les universités. Nous cherchons à obtenir un financement pour l'étendre aux lycées.

Les efforts individuels ne suffisent pas, il faut un plan concerné, national, gouvernemental. Je suis heureuse que le nouveau Premier ministre du Québec, Paul St-Pierre Plamondon, ait évoqué le masculinisme dans son discours inaugural lors de la cérémonie d'assermentation du Conseil des ministres. Le simple fait que ce phénomène soit nommé constitue un premier pas. Nous allons oeuvrer, avec le ministère de l'éducation nationale, au lancement d'une opération plus encadrée. En effet, une initiative comme celle-ci, bien qu'appréciable, n'est pas assez vaste pour avoir un véritable impact. La Grande-Bretagne agit beaucoup en ce sens.

Mme Olivia Richard. - C'est une joie de vous retrouver. Il est rassurant de voir que nous sommes arrivées aux mêmes conclusions que vous : le masculinisme est un projet politique qui glisse vers l'extrême droite ; l'éducation est la mère des batailles ; on observe une banalisation des violences et une remise en cause de notre contrat sociétal entraînant une polarisation grandissante : les jeunes contre les vieux, les filles contre les garçons, les campagnes contre les villes. Notre rapport s'intitule d'ailleurs Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes. Ce phénomène s'appuie sur un terreau favorable : celui de la misogynie quotidienne. C'est pourquoi il connaît un essor grandissant, renforcé par les réseaux sociaux.

Ces derniers ne sont effectivement pas neutres. Ils remettent en cause les fondements de notre démocratie. En effet, la majorité des Français s'informent désormais sur les réseaux sociaux ou via des podcasts. Cela influence notre démocratie.

Merci infiniment pour vos travaux.

Je reviens sur vos propos concernant Mark Zuckerberg. Qui est premier, de l'oeuf ou de la poule ? Rappelons que Facebook avait été créé à l'origine pour noter les filles. Mark Zuckerberg a-t-il donc évolué ou a-t-il toujours été ainsi ? S'est-il tourné vers les démocrates parce que cette tendance était peu porteuse à l'époque, et est-il revenu à ses origines parce qu'il y trouvait un intérêt ou parce que cela était financièrement plus rentable ?

Mme Léa Clermont-Dion. - J'ai lu votre rapport, je l'ai trouvé courageux. De la part d'une institution comme la vôtre, il est courageux de prendre position sur cet enjeu. J'étais fascinée de voir que nous arrivions à des conclusions similaires. J'y vois les premiers balbutiements d'une prise de conscience qui s'opère internationalement.

Les échanges entre la France et le Québec sont importants ; j'espère qu'il y en aura d'autres.

Mark Zuckerberg s'inscrit initialement dans l'idéologie de la Silicon Valley, très progressiste. À la création d'internet, on rêvait d'un catalogue en ligne et d'un partage de contenus égalitaire et universel. L'esprit originel était donc progressiste et ouvert à l'autre. Il est difficile d'expliquer le tournant qui s'est opéré par la suite.

Mark Zuckerberg explique toutefois sa transformation lui-même. Dans ses interventions publiques, il a affirmé n'avoir pas apprécié que le gouvernement de Joe Biden lui suggère de retirer des propos complotistes parus sur sa plateforme. Cette demande l'a choqué. Il y a vu une certaine forme d'ingérence de la part de l'administration américaine. Là s'est produit son tournant politique, qui l'a poussé vers l'administration Trump.

Mais le rapprochement des dirigeants des Gafam avec l'administration Trump s'explique aussi simplement par des questions économiques. Ces individus ont une chose qui leur tient à coeur - et ils s'en réclament - : la quête du profit. En outre, ils refusent de croire que leurs espaces, les lieux d'échange qu'ils ont créés, aient une véritable incidence sur les démocraties. Ils ont eu le génie de les créer, mais ils refusent leur caractère politique. C'est assez surprenant et même assez simpliste.

Je vous invite par ailleurs à lire les propos tenus par Donna Zuckerberg dans son ouvrage intitulé Not All Dead White Men, publié en 2018. La soeur de Mark Zuckerberg étudie dans cet ouvrage fascinant la façon dont l'alt-right, qui s'inscrit dans le giron de la Silicon Valley, instrumentalise la pensée classique pour affirmer une domination des hommes sur les femmes. Elle formule également une critique des réseaux sociaux, y compris celui de son frère, qui peut également expliquer la transformation de ce dernier.

La situation ne va pas en s'améliorant. Cet espace public étant de plus en plus polarisé, les individus dont nous parlons se radicaliseront. Ils prennent part à une guerre culturelle et ils ont choisi leur camp.

Je trouve cela dommage pour la démocratie, mais ils ont leurs raisons. Ils sont contre le wokisme, cela leur appartient. La question est de savoir comment mieux encadrer les espaces où ils s'expriment, car ce phénomène a des conséquences directes sur la jeunesse.

M. Dimitri Doussot. - J'ai appris beaucoup de choses aujourd'hui... Pour ma part, je bois de l'eau, je ne fais pas de musculation et je vis très bien en tant qu'homme !

Quelle est la part de sincérité et la part de cynisme dans les revirements de Mark Zuckerberg - de la proximité avec le parti démocrate à l'adhésion aux théories masculinistes - ou d'autres dirigeants de Gafam ? Ils semblent surtout motivés par l'appât du gain.

Mme Laurence Rossignol. - Nous sommes heureuses de vous retrouver ici après vous avoir rencontrée au Québec. Nous sommes très honorées que vous jugiez positivement notre rapport, qui vous doit beaucoup. Il n'est pas surprenant que nos analyses convergent.

J'ai été frappée de constater qu'entre le moment où nous avons commencé à travailler sur notre rapport et celui de sa parution, l'influence des contenus masculinistes dans la vie réelle s'est accrue.

Mme Léa Clermont-Dion. - Tout à fait.

Mme Laurence Rossignol. - Les témoignages faisant état de l'exposition de jeunes et d'enfants à de tels contenus sont de plus en plus nombreux. Le phénomène a pris de l'ampleur à une vitesse exceptionnelle.

Par ailleurs, si nous avons beaucoup pointé dans notre rapport et nos travaux le rôle des réseaux sociaux, nous n'avons peut-être pas assez parlé de YouTube, où pourtant de nombreuses vidéos d'influenceurs prolifèrent.

Enfin, l'avidité est effectivement un moteur important, mais nous avons aussi vu en France des journalistes qui étaient des gens très bien devenir des influenceurs sur des chaînes de télévision parce qu'ils y étaient bien payés.

Mme Anne Souyris. - Merci de votre précieuse analyse. Comment pouvons-nous agir ? Vous avez parlé de prévention. Certains pays arrivent-ils à mieux résister que d'autres ? Nous connaissons la mondialisation du phénomène, les réseaux sociaux ne s'arrêtent pas aux frontières. Certains pays - je parle des pays démocratiques, non de ceux qui interdisent les réseaux - commencent-ils à mener des politiques intéressantes à suivre ?

Mme Léa Clermont-Dion. - Dans mon ouvrage, je décortique les propos des influenceurs qui sont très présents sur YouTube et j'établis une cartographie des influenceurs français et américains qui se rejoignent par leurs propos. Il faut effectivement s'y intéresser davantage.

Le problème est que les choses vont trop vite. Lorsque des chercheurs déposent des demandes de financement pour mener des travaux de recherche sur la question du masculinisme, cela peut prendre plusieurs mois. C'est trop long. Nous devons être financés pour étudier ce sujet. De nombreuses études viennent de Grande-Bretagne, car le gouvernement britannique a décidé d'investir d'emblée pour comprendre le phénomène. Nous ne pouvons agir sans disposer de données précises susceptibles d'orienter nos politiques publiques.

Comment agir ? Un modèle s'impose-t-il particulièrement ? Je ne vois pas de modèle qui soit porteur de solutions claires susceptibles d'enrayer ce phénomène sans brimer la liberté d'expression. Il y a d'abord un travail sérieux à faire sur ces discours et sur leur mode de diffusion, en tenant compte du fait que ces réalités évoluent très rapidement.

Il faut donc financer la recherche, à l'image de ce qui se passe en Angleterre, où l'on a pris d'assaut la question de l'éducation.

L'éducation est en effet une solution. Encadrer les discours haineux ne changera pas tout. Comme je le disais, des discours humoristiques circulent par la voix des influenceurs, nous n'allons pas commencer à brimer tous ces individus ni à leur couper la parole. L'éducation est donc essentielle. La Grande-Bretagne a pris sérieusement en main cet enjeu, car elle dispose de données précises. Le fait qu'un jeune sur cinq et 56 % des jeunes pères adhèrent aux propos d'Andrew Tate constitue une donnée claire, probante. La série Adolescence est donc présentée à tous les élèves des écoles. Je pense que cela devrait être le cas aussi en France, mais il faut un véritable programme d'éducation nationale, bien conçu, qui ne soit pas susceptible d'ostraciser ou de stigmatiser qui que ce soit, mais oeuvre en faveur de l'instauration de rapports égalitaires.

Le Danemark présente pour sa part depuis plusieurs années un programme d'éducation axé sur l'empathie. Cela peut sembler idéaliste, mais ce programme fonctionne. Il commence à la crèche et continue jusqu'à l'université. Ce programme est conçu de manière intelligente et constructive. Le nombre d'intimidations dans les écoles a diminué de 18 %, c'est considérable.

Le Canada est quant à lui très en retard en matière de prévention.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Nous savons d'où vient Mark Zuckerberg, je pense que son retour n'a pas été si difficile, d'autant moins si cela lui fait gagner de l'argent...

De nombreux influenceurs surfent sur la vague masculiniste pour vendre à de jeunes hommes plus fragiles qu'eux des conseils sur la meilleure façon de séduire une fille. Visiblement, ils ne connaissent pas les femmes, car celles-ci les trouvent peu convaincants !

Une solution serait de faire en sorte que les plateformes soient considérées comme des éditeurs, à l'instar des journaux. Nous en débattons au Sénat depuis longtemps. Ce sujet doit être traité au niveau européen. En effet, un journal n'a pas le droit de diffuser n'importe quoi, il est responsable de ce qu'il publie. Or, les plateformes essaient de nous faire croire qu'elles ne sont là que pour accueillir et diffuser des contenus, mais que ce ne sont pas elles qui publient. Or, c'est faux, car le modèle implique que la publication qui fera le plus de buzz rapportera davantage à la plateforme. C'est donc un modèle économique. Nous devons pouvoir le leur faire réguler.

Merci de votre venue, qui a permis aux nouveaux membres de notre délégation de mieux comprendre nos travaux de la session dernière et de comprendre pourquoi nous souhaitons conduire une mission cette année sur l'éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (Evars). Cette éducation doit être mise en oeuvre en France depuis plus de vingt ans, mais cela ne semble pas être le cas convenablement partout. Cela fera partie des futurs travaux de la délégation aux droits des femmes.

L'éducation est une chose importante. Apprendre, dès le plus jeune âge, l'égalité et le respect est essentiel.

Mme Léa Clermont-Dion. - Merci à vous.

La réunion est close à 10 h 30.