La rencontre avec M. Bernard PAUTRAT

Jules Prat par Laure de Châtillon

Au printemps 2026, M. Bernard Pautrat a consulté la traduction française de trois ouvrages de Spinoza conservés à la Bibliothèque du Sénat : [Bened. de Spinoza. Opera posthuma] (cote : RFP0140) ; Renati Des Cartes Principiorum philosophiae (cote : RFP0980) ; et Tractatus theologico-politicuscontinens dissertationes aliquot (cote : RFP1209).

Nous lui avons, à cette occasion, proposé de présenter son travail. C’est le récit vivant et pittoresque de ses recherches qui figure ici, invitant à la découverte d’une figure républicaine oubliée, Jules Prat, personnalité hors du commun qui consacra sa vie à l’un des plus grands philosophes du XVIIe siècle.

Ce qui m’a amené à la Bibliothèque du Sénat - Texte de M. Bernard PAUTRAT

            Enseignant la philosophie à l’École normale supérieure, j’ai commencé vers la fin des années 80 à travailler sur Spinoza, ce qui m’a amené à traduire son Éthique. Cette traduction fut publiée en 1988 aux éditions du Seuil. À la suite de quoi j’ai ouvert un séminaire consacré à une lecture suivie de cet ouvrage, ce qui me prit une vingtaine d’années. Continuant sur ma lancée, je publiai une nouvelle traduction du De intellectûs emendatione (Traité de l'amendement de l'intellect, traduction, préface et notes, éd. Allia, Paris, 1999), puis je consacrai le séminaire à une lecture suivie du Traité politique, toujours de Spinoza, dont je procurai une nouvelle traduction (Traité politique, traduction, préface et notes, éd. Allia, Paris, 2013).

            Dans la notice bibliographique de cette publication, ayant fait confiance à l’autorité de l’édition scientifique du même ouvrage parue aux Presses universitaires de France,  je signalai que la première traduction française de ce traité était due à Émile Saisset dans son édition des Œuvres de Spinoza parue en 1842 aux éditions Charpentier. Sur quoi Fabrice Zagury, un ami, spinoziste averti qui suivait mon séminaire et mes publications, me dit un beau jour : « Ce n’est pas Saisset, le premier traducteur du Traité politique ! — Ah bon ? dis-je. Et c’est qui ? — Un certain J. G. Prat, avocat. — Ah bon ? dis-je. Et c’est qui ? ». La réponse fut immédiate : « On ne sait pas. Mais on sait que sa traduction date de 1860, elle se trouve en bibliothèque. » Que l’attribution à Saisset fût erronée était déjà surprenant, mais qu’on ignorât tout de ce « J. G. Prat, avocat », censé avoir été, aux dires de mon ami, homme très fiable, le premier à traduire en français un ouvrage essentiel du grand Spinoza publié près de deux siècles auparavant fut d’abord sidérant, puis déclencha en moi une intense curiosité : qui est cet homme ?

            Je racontai évidemment ce qui précède à l’assistance du séminaire, si bien que, par contagion, certaines personnes se mirent, comme moi, en quête de J. G. Prat, avocat. Le premier réflexe fut de consulter le Catalogue de la BnF, qui prodigua en effet plusieurs notices relatives à des publications de cet auteur, dont certaines traductions de Spinoza, par exemple le Traité politique de 1860. Mais cela ne nous disait rien dudit auteur. Il y avait bien, au Catalogue, un certain Jules Gustave Prat, c’était prometteur, on pouvait espérer se rapprocher de l’incarnation du personnage, mais la notice aussitôt détrompait : «  Le livre des promenades de Paris  : mémoire à M. le président et à MM. les juges du Tribunal civil de la Seine  : monsieur Jules Prat,… contre Mr Adolphe Alphand,… » Cela ne collant pas avec le Prat que je cherchais, j’interrogeai fébrilement le Net (c’était avant l’IA), qui, pendant des heures, que dis-je, des jours, me balada à travers le monde à la recherche de J. G. Prat, me ramenant des Prat, des Pratt, des Pradt pêchés aux quatre vents, jamais le bon.

            Au séminaire, semaine après semaine, je faisais le récit de mes déplorables échecs. Jusqu’au jour où, en fin de séance, une dame de l’assistance vint me trouver pour me dire qu’elle avait parlé de J. G. Prat à une amie à elle, férue de généalogie, et que celle-ci pensait avoir trouvé. Comment ? comment ? je brûlais d’impatience : « Un acte de mariage sur le site des archives numérisées de la Ville de Paris. » La providentielle messagère me transmit aussitôt le mode d’emploi du site tel que le lui avait confié son amie, je n’avais plus qu’à m’y rendre. Sitôt libéré des obligations salariées j’y courus, et je vis tout de suite que c’était le bon. À quoi je l’ai reconnu ? « Jeudi 14 mai 1868, à quatre heures du soir, devant Jean Beigbeder, Jules Marie Gustave Prat, avocat, 44 ans, né à Paris 7ème le 11 novembre 1823, demeurant 3 rue des Moines, etc. » : tout concordait, et pour de l’incarnation c’en était ! La liste des témoins du mariage rajouta au tableau une touche très inspirante : sur les quatre, deux « hommes de lettres », un certain Jules Levallois, inconnu de moi, mais surtout, lui m’attirait l’œil, Élie Reclus. J’en savais assez de lui pour voir se profiler derrière son nom, me semblait-il, l’ombre de Spinoza. Ou du moins, chez cet anarchiste exigeant, une libre pensée compatible avec celle de Spinoza. Qu’il fût l’ami du traducteur de Spinoza me sembla tout à fait vraisemblable.

            Je commençais donc à tenir mon homme, mais par un gros orteil tout au plus. Comment en savoir plus ? Le registre que je consultais, très bien tenu (affaire d’époque, 1868) et décidément bonne fée, m’offrait en apostille l’acte de mariage d’un certain Gaétan Prat, fils de Jules, célébré dans un petit village d’Eure-et-Loir. Ce fils me rapprochant du père, bien sûr, et rapprochant le père de moi dans la chronologie, ce descendant me donnait tout à coup l’idée, l’envie, de descendants possibles, de descendants vivants, même, pourquoi pas. Je notai soigneusement le nom du petit village. Je consultai l’Annuaire et constatai que figuraient dans cette commune deux abonnés du nom de Prat, avec leur adresse. Je consultai Google World, qui me mena gentiment au village et me montra l’emplacement des deux domiciles concernés : l’un un peu à l’extérieur du bourg, je me dis « une ferme », j’optai donc pour la maison du centre. Le téléphone me semblant inadapté à la démarche que je m’apprêtais à faire, je pris mon plus beau papier à en-tête de l’École normale supérieure et rédigeai une longue lettre où j’expliquais mon affaire : seriez-vous, par hasard, par miracle, un descendant de J. G. Prat, le traducteur de Spinoza ? Je postai, à l’adresse indiquée, du temps passa, je n’y croyais plus quand tout à coup dans ma boîte mail (j’avais donné mon adresse) une longue lettre signée Jean-Pierre Prat me dit que oui, j’avais frappé à la bonne porte, « Jules Prat est mon arrière-grand-père. » L’homme avait poussé l’élégance jusqu’à joindre à son mail la photo du portrait de Jules Prat peint à l’huile par Laure de Châtillon, et m’invitait à lui rendre visite à son domicile de Chartres. Je ne pouvais rêver meilleur accueil.

            Je me rendis donc à Chartres sans tarder, y fus reçu avec beaucoup de sympathie, déjà de l’amitié, et sur la table du salon m’attendaient, inespérées, toutes les archives conservées de Jules Prat : ses ouvrages publiés, ses manuscrits non publiés, la correspondance par lui reçue soigneusement classée (plus de 400 lettres), ainsi que d’autres documents pour moi précieux, photos, carnets, passeport, etc. J’étais vraiment gâté, l’inconnu J. G. Prat livré sur un plateau. Une autre aventure commença, qui dura des années, dure encore. Jean-Pierre Prat, bientôt secondé par d’autres membres de la famille, se mit au service de ma recherche, scannant à mon intention l’ensemble des archives, fouillant tous les placards de la maison familiale, de la résidence secondaire, jusqu’à découvrir les manuscrits, prêts pour l’impression, des parties 3, 4 et 5 de l’Éthique dont Jules Prat avait réussi à faire publier de son vivant par Hachette les parties 1 et 2 (j’ai fait publier l’ensemble aux éditions Allia en 2019). Parallèlement, défrichant l’ensemble des archives, je découvrais le personnage, sa personnalité et son étonnant destin. À ma grande surprise, le Jules Prat que j’avais écarté d’emblée de mon enquête, l’homme du procès fait à Alphand, était bien « le mien ». Je cherchais un spinoziste professionnel, et la seule profession qu’exerça jamais J. G. Prat, ce fut au cabinet d’Adolphe Alphand, au service des Promenades et Plantations de la ville de Paris ! Pour résumer à très gros traits sa vie (mais je suis en train d’écrire sa biographie complète, à la lumière de ses archives), je dirai ceci : né en 1823 d’un père receveur des contributions indirectes, qui le reconnaît, et d’une mère qui ne le reconnaît pas, il grandit à Reims dans le giron paternel, s’intéresse très tôt au « socialisme » d’extrême gauche d’obédience fouriériste, s’enthousiasme pour la révolution de 48, devient avocat sans jamais exercer, vit longtemps aux crochets paternels, finit par devenir brièvement attaché de préfecture à Digne, sous l’Empire exécré, mais en est sauvé en 53 par la mort du père. Devenu rentier, il vit librement « au sein des arts et des belles-lettres », seules choses qui l’intéressent, et commence à se passionner pour Spinoza. Il traduit le Traité politique, jusque-là inédit en français, et publie sa traduction à compte d’auteur en 1860, ainsi qu’une traduction de l’Appendice à la 4ème partie de l’Éthique. De fouriériste, le voilà devenu spinoziste convaincu. Ces publications ne rencontrent aucun écho. En 61, ses finances étant taries, il se voit contraint de travailler, et entre au service d’Adolphe Alphand, où il demeurera jusqu’à la retraite. Tout en exerçant de son mieux ses fonctions bureaucratiques, et même au-delà puisqu’il est chargé par son patron de participer activement à la réalisation du monumental livre des Promenades de Paris, il poursuit en solitaire son travail de traducteur : en 63, Spinoza, Œuvres complètes. Première série (chez Hachette), Principes de la Philosophie de Descartes et Méditations métaphysiques. Traduits en français pour la première fois. (L’édition princeps date de 1663, un bi-centenaire !) En 72, Deuxième série, traduction du Traité théologico-politique. En 80, traduction d’Éthique, Première partie ; en 83, Deuxième partie (ensuite, la maison Hachette décide d’arrêter les frais). En 84, traduction des Lettres inédites. Chacune de ces publications est accompagnée d’une préface et de notes où le traducteur laisse libre cours à ses convictions républicaines, de celles que l’on qualifiait alors facilement d’« exagérées », exprimées avec virulence. On n’est donc guère étonné de constater que dans les années 60, jusqu’à la Commune, Jules Prat ait noué des relations d’amitié avec les frères Élie et Élisée Reclus et leur mouvance anarchiste. Le spinozisme de Jules Prat est tout entier politique, militant et combatif, il est à cet égard le premier représentant en France du spinozisme « de gauche ». On n’est donc guère étonné non plus de constater que son travail, à la fois considérable et de très grande qualité (ses traductions sont vraiment bonnes), ait été victime d’une conspiration du silence. Un amateur, et de cette gauche républicaine, en plus, peut bien, si ça lui chante, traduire pour la première fois en français deux œuvres très importantes du grand Spinoza, il ne me mérite pas un mot, ni de l’Université, bien sûr (Saisset), ni des revues spécialisées. Jules Prat, malgré tout son spinozisme, dut en être affecté, puis serrer les dents, poursuivant son combat contre tous les pouvoirs, dans le roman (il en publia deux, dont l’un inachevé) et dans le drame (mais aucune de ses pièces ne connut les honneurs de la scène). Ses archives comptent un assez grand nombre de manuscrits dans ces deux genres. La visée y est toujours la même : la défense des petits contre les grands, les puissants, les orgueilleux, les tyrans, les prêtres et leur Dieu. Ces brûlots ne sont pas tous de qualité, mais enfin ça vous signe un homme. Le temps venant, les petites mesquineries et les grands outrages du bureau vont faire d’Alphand la parfaite illustration de l’ennemi : puissant, orgueilleux, tyran à qui tout réussit, l’homme exploite Jules à outrance, le fait travailler jour après jour à ses Promenades de Paris, à aller vérifier sur place et à légender chaque fontaine, chaque kiosque, chaque bosquet rectifié au Parc Monceau, au Bois de Boulogne, et puis, quand l’ouvrage paraît, luxueux, superbe, avec toutes ses splendides gravures, pas un nom de graveur ne manque dans l’ouvrage, celui de Jules, si. Ça, plus quelques refus honteux à propos de points de retraite, c’en est trop : Jules attaque en justice. Il perd. C’est l’année même où Alphand se voit chargé d’organiser l’Exposition Universelle de 89. C’est aussi l’année où Jules, toujours sur la brèche, publie un petit ouvrage consacré à ce qu’il faut faire Le lendemain de la révolution (Paris, Dentu, 1889), d’abord et avant tout nationaliser la Banque de France (elle était privée). Il fait appel, il perd. Et ça aussi c’en est trop. Il lui reste cinq ans à traîner sa vieille bronchite, sans plus rien publier. Il relit et annote sa vieille correspondance, et il meurt le 1er janvier 1895, en son domicile 33 rue Greuze, Paris 16ème . Spinoziste triste.

            Tout cela ne dit pas ce qui m’a amené à la bibliothèque du Sénat, j’y viens. Dans les archives figure une lettre dont voici le scan :

Ainsi, alors même qu’il est fort loin d’avoir publié ses traductions spinozistes, fin 71 ou début 72, Jules Prat fait don à la Bibliothèque du Luxembourg des trois éditions originales de Spinoza qu’il possède et qu’énumère le 9 janvier le bibliothécaire Étienne. Il a bien eu raison de les qualifier de précieux volumes, leur valeur marchande était alors déjà considérable, et en plus ils sont en parfait état, semble-t-il. Eh bien ! Jules, qui tire toujours le diable par la queue (il a femme et enfants), les donne. Cette décision prête à conjectures, évidemment, mais j’imagine que ce qui lui importe, c’est de les donner au Sénat de la République. Et pas pour servir de dessus de cheminée, pour qu’ils soient lus ! Je n’ai pas de mal à supposer qu’il ait voulu infuser à la République les Lumières de celui qu’il tenait et tint jusqu’au bout pour le plus grand philosophe et donc aussi le plus grand penseur politique qu’ait connu l’Histoire. Il eut toute sa vie de ces naïvetés (je parle de la possibilité d’infuser). Des dons militants, en quelque sorte. J’observe qu’Étienne le remercie également « pour la traduction d’un des ouvrages de Spinoza » offerte précédemment, et vu les titres possibles à cette date, le Traité politique est de très loin le plus probable, étant donné l’identité du donataire. S’il y a quelque chose à infuser à ces Messieurs les Sénateurs, qui ont l’honneur de siéger là où se tint, en 48, l’héroïque (pour Jules) Commission du Luxembourg, c’est bien cet ouvrage au terme duquel il a eu le culot, en plein Empire (1860), de rédiger la Constitution démocratique idéale que Spinoza n’a pas eu le temps d’écrire, une Constitution « inspirée de Spinoza » fâcheusement républicaine dans sa variante la plus « à gauche ». On ne peut faire plus militant. Ce qui m’étonne, c’est qu’Étienne ne donne pas le titre du livre, il est pourtant on ne peut mieux placé pour le savoir, ou pour le retrouver aisément dans le Catalogue car c’est son Catalogue, c’est lui qui, à l’instigation du Grand-Référendaire Barrot, a établi et préfacé ledit Catalogue imprimé et publié (avec un Index) chez Lahure en 1868. Lequel Catalogue, en fait de Spinoza (ou plutôt Spinosa), n’a à proposer qu’un exemplaire de la traduction française du Traité théologico-politique par Saint-Glin (Réflexions curieuses d’un esprit désintéressé, 1678) et les deux volumes des Œuvres dus à l’inévitable Saisset. (Et en fait de Prat, rien que l’abbé de Pradt.) Il faut supposer que Jules en a gratifié la bibliothèque entre la parution de 1868 et les dons de janvier 72.

            Je suis donc venu voir et toucher ces quatre volumes, sur trois desquels Jules a dû longuement se pencher. On me reçut avec la même amitié et ouverture d’esprit que m’avait prodiguées Jean-Pierre Prat dès le premier jour. Les livres m’attendaient, on me déroula le petit tapis, je les examinai rapidement. Les trois Spinoza sont beaux, mais le volume des Opera posthuma est, en vérité, magnifique, le plus beau je crois que j’aie jamais vu, d’abord grâce à sa reliure. Un cadeau royal ! Sur la page de garde de chacun d’entre eux Jules a écrit (à l’encre brune, comme toujours) : « offert à la bibliothèque du Luxembourg / le 8 janvier 1872 », et signé de sa plus belle plume : Prat. Le t final est si curieusement fait qu’on pourrait lire Prad. Étienne, dans le doute, adresse dès le lendemain ses remerciements à « M. Pradt, Traducteur de Spinoza, Chef de Bureau à la Ville ». 

            Et alors, ce quatrième ? cette traduction « offerte précédemment » ? Le quatrième manque. Disparu. Égaré ? Prêté pas rendu ? Je doute qu’on prête. Volé ? Je n’ose soupçonner la femme de César. Jamais donné ? Étienne a toute ma confiance. Alors ? La Bibliothèque seule peut répondre.

            Ce sont donc les libéralités de Jules Prat (1823-1895) qui m’ont mené à votre Bibliothèque, laquelle je remercie chaleureusement de son accueil et de l’intérêt qu’elle a bien voulu porter à l’objet de ma recherche, qui s’en trouve confortée. J’écris donc la vie, ou le roman, de Jules Prat, un personnage. On n’a pas souvent l’occasion d’écrire la vie d’un ressuscité.

                                                                                                                                                                                                           Bernard PAUTRAT

Ouvrages conservés à la bibliothèque du Sénat