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B. LES INDUSTRIELS DU SECTEUR DE L'AGROALIMENTAIRE

1. Des entreprises de plus en plus stigmatisées

Les entreprises agroalimentaires, et notamment celles fabriquant des produits dont une consommation excessive est propre à favoriser l'obésité (biscuits, confiseries, boissons sucrées, chips ...), voient leur responsabilité de plus en plus mise en avant. Certaines d'entre elles ont même fait l'objet, pour la première fois en France au nom de la lutte contre l'obésité, d'une assignation en justice de la part d'une association de protection des consommateurs9(*). Trois types de reproches leur sont principalement adressés.

 Tout d'abord, elles sont accusées de fabriquer des produits ne tenant pas compte des exigences de santé publique en matière d'équilibre alimentaire. Ainsi, les ingrédients lipidiques et les sucres raffinés seraient excessivement présents dans nombre de plats cuisinés ou de céréales pour le petit déjeuner, selon les enquêtes menées par les associations de protection des consommateurs.

Facteur aggravant, la présence en excès de ces nutriments s'expliquerait non seulement par une volonté de réduire les coûts, mais également par celle d'accoutumer les consommateurs à certains produits, voire de provoquer des achats de produits complémentaires. Ainsi en est-il, par exemple, de la quantité excessive de sel dans les plats tout prêts ou dans les chips, mais aussi de sucre dans les sodas ou jus de fruits : la sensation de soif qu'elle provoque chez le consommateur inciterait en effet celui-ci à accroître ses achats d'eaux en bouteille, dont le marché est souvent détenu par les mêmes groupes industriels.

 Dans un deuxième temps, les entreprises du secteur agroalimentaire se voient reprocher de présenter de façon abusive leurs produits comme favorables à la santé. Le développement du marketing alimentaire a en effet débouché sur une situation où sont mis en avant sur les emballages de produits alimentaires, notamment destinés aux jeunes, des enrichissements en vitamines et minéraux censés par exemple avoir un effet bénéfique sur la croissance.

Or, des enquêtes ont montré que ces allégations de santé étaient souvent injustifiées, et en tout cas non indispensables. Ainsi, l'UFC Que choisir10(*) indique que peu de micronutriments sont à risque de déficience, « mis à part le fer et parfois la vitamine B9 chez les femmes adultes, le calcium chez les adolescentes, les vitamines B6 ou D chez les personnes âgées ». L'association de consommateur relève en revanche que « pour certains, comme le fer, le calcium, la vitamine A, le zinc, le phosphore, les excès ne sont pas anodins. Il y a donc un risque à rajouter à tout va des cocktails de vitamines et minéraux pour le simple plaisir d'en faire état ».

 Enfin, les industriels de l'agroalimentaire se voient accuser de soumettre les consommateurs à un véritable « matraquage publicitaire ». Là encore, les enfants sont des cibles privilégiées dans la mesure où ils représentent un public captif, fragile et influent. Télévision, radio, presse écrite et sites Internet regorgent aujourd'hui de messages publicitaires vantant la consommation de produits alimentaires en y associant la notion de plaisir, voire de santé.

Ces spots ou inserts ont d'autant plus de portée qu'ils ont pour support essentiel la télévision, média le plus apprécié des jeunes, qu'ils interviennent au milieu de programmes destinés à la jeunesse et qu'ils adoptent une stratégie marketing susceptible de la séduire. Une enquête menée par l'Union féminine, civique et sociale (UFCS) durant l'année 2003-2004 sur des enfants de 9 ans concluait à l'efficacité de cette démarche : 40 % des enfants interrogés disaient aimer les publicités alimentaires et 20 % s'y fier pour choisir un produit.

Ce phénomène a pris tant d'ampleur que l'OMS classe le « matraquage publicitaire » pour les aliments à haute teneur énergétique parmi les facteurs de risque d'obésité. En Angleterre, l'homologue de l'AFSSA a conclu en un sens identique, après une enquête qui a servi de base à la révision de la règlementation. Le marché publicitaire britannique est, il est vrai, particulièrement touché par ces pratiques : alors que 18 % des publicités concernent la nourriture aux heures d'écoute des parents, ce taux monte à 62 % lorsque le public est en majorité composé d'enfants.

2. Une responsabilité contestée dans un premier temps

La première réponse des industriels du secteur de l'agroalimentaires a consisté à dénier leur responsabilité dans les phénomènes de surpoids et de malnutrition, en mettant en avant plusieurs arguments, relativement contestables toutefois.

 Tout d'abord, ces évolutions ne seraient pas dues à la composition des produits ou à la publicité dont ils font l'objet, mais selon l'Association nationale des industries agroalimentaires (ANIA), à « l'évolution des modes de vie », et en particulier à la « diminution de l'activité physique ».

A cet égard, certains industriels font valoir leur engagement en faveur de la promotion des activités sportives, notamment chez les jeunes. Si cet argument n'est pas faux, il semble exagérément mis en avant : une alimentation équilibrée et adaptée à une vie plus sédentaire ne devrait normalement pas conduire à une prise de poids excessive.

 En deuxième lieu, les industriels concernés se dédouanent en invoquant, par l'intermédiaire de l'ANIA, le « développement de comportements alimentaires inadaptés à ces nouveaux modes de vie », comme la destructuration des repas.

Il faut cependant garder à l'esprit que les tendances marketing dans le domaine agroalimentaire poussent aux phénomènes de grignotage ou « snacking », qui représentent aujourd'hui 10 % de nos dépenses de nourriture et permettent aux fabricants de commercialiser des produits portionnés à l'unité (barres chocolatées, goûters sous emballages individuels, mini pâtes à tartiner accompagnées de petits biscuits ...) représentant une plus grande valeur ajoutée.

 Enfin, les IAA ont mis en avant, toujours selon l'ANIA, « la modification des relations parents/enfants, une autorité familiale remise en cause », faisant référence au pouvoir d'influence croissant que représentent les enfants et adolescents dans les achats alimentaires de leurs parents.

Or, cet argument semble également captieux dans la mesure où les fabricants eux-mêmes tentent, à travers une pression publicitaire accrue en direction des publics les plus jeunes, de promouvoir des produits adaptés aux goûts de ces consommateurs, plus gras et plus sucrés que la moyenne.

3. La mise en place de réponses plus adaptées

 Les premières réponses positives provenant du secteur industriel ont d'abord consisté en des initiatives propres à certains groupes. Comprenant que les critiques dont ils faisaient l'objet risquaient, à moyen terme, de nuire à leur image de marque, plusieurs fabricants ont décidé de modifier leurs produits afin d'y réduire la part des composants les plus nocifs pour la santé.

Aux Etats-Unis, où le marché du « low carb », c'est à dire des aliments pauvres en glucides, est en plein développement, Coca-Cola a lancé une nouvelle boisson contenant moitié moins de sucre qu'un coca traditionnel. Dans le même esprit, Mc Donald's a introduit l'usage d'huile allégée pour ses frites et lancé une version moins calorique de ses beignets.

En Europe et en France, les industriels de l'agroalimentaire semblent prendre peu à peu conscience de la nécessité de réagir. Ainsi, les groupes Danone et Orangina, reprenant une démarché initiée voici bientôt 20 ans par Nestlé, créent en leur sein des comités d'experts et de médecins chargés d'élaborer des standards nutritionnels pour leurs produits.

 Afin de fédérer les diverses initiatives au sein d'une démarche globale intégrant l'ensemble des acteurs concernés, l'ANIA a lancé en mars 2004 un vaste projet invitant les industries agroalimentaires à souscrire 9 engagements à l'égard d'elles-mêmes, du grand public et des professionnels de santé.

Considérant qu'il « vaut mieux éduquer que d'interdire », l'ANIA préconise une plus grande information et sensibilisation des consommateurs. Elle travaille en ce sens avec l'Institut français de la nutrition (IFN) à l'élaboration d'un guide de lecture de l'étiquetage destiné au grand public, ainsi qu'à la clarification des allégations santé ou nutritionnelles inscrites sur ses produits.

L'ANIA préconise également une autodiscipline de la profession. A cet égard, elle travaille actuellement en collaboration avec le Bureau de vérification de la publicité (BVP) à la rédaction d'un code de bonnes pratiques publicitaires. Devrait par ailleurs être créée une commission de déontologie pouvant demander, par exemple, le retrait d'une campagne publicitaire ou la modification d'un emballage jugé « non éthique ».

Enfin, vis-à-vis des acteurs de la prévention, l'ANIA souhaite organiser des colloques réunissant des représentants de l'industrie alimentaire, des milieux médicaux, des pouvoirs publics et des médias. Elle devrait par ailleurs publier une lettre d'information bimensuelle de sensibilisation et constituer un module de formation aux enjeux de la nutrition.

Votre rapporteur pour avis approuve cette prise de responsabilité du secteur de l'agroalimentaire concernant les questions de nutrition et d'équilibre alimentaire. Il soutient en effet toutes les initiatives visant à promouvoir une alimentation plus équilibrée. Toutefois, il insiste sur le fait que l'information et l'éducation à la nutrition doivent demeurer essentiellement du domaine des pouvoirs publics. Il souligne à cet égard que doivent être privilégiés les documents pédagogiques émanant d'organismes publics et destinés à une information scientifiquement cautionnée.

* 9 L'UFC Que choisir a ainsi assigné devant le tribunal de Nanterre les sociétés Vittel et Harry `s pour « publicité de nature à induire en erreur ».

* 10 « Le double jeu des industriels », Que choisir, n° 415, mai 2004.

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