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Projet de loi de finances pour 2019 : Médias, livre et industries culturelles : Presse

22 novembre 2018 : Budget 2019 - Médias, livre et industries culturelles : Presse ( avis - première lecture )

C. DES PERSPECTIVES ENCOURAGEANTES, AU PRIX D'ADAPTATIONS CONSTANTES

1. Une révolution dans les habitudes des lecteurs ?

Par rapport à une simple consultation des informations disponibles en ligne, l'accès à un kiosque pour le lecteur correspond à une évolution majeure de sa consommation, un nouveau paradigme, à mi-chemin entre le marchand classique et l'offre de presse en ligne. La « récurrence d'usage », soit la proportion de personnes qui utilisent le service d'un mois sur l'autre, après l'avoir éventuellement testé dans le cadre d'une offre promotionnelle, serait supérieur à 80 %, ce qui constitue un niveau très élevé.

Quatre points peuvent être soulignés sur la nature de la relation entre l'usager et le kiosque :

- un point d'entrée unique, avec une technologie unique et un abonnement unique, par opposition à une multitude d'accès différents ;

- l'abondance, la diversité de l'offre et la facilité d'utilisation, même si la lecture au format pdf peut s'avérer peu ergonomique sur un écran de smartphone. Les kiosques proposent de plus les anciens numéros bien plus longtemps ;

- l'absence de filtrage dans l'accès à l'information. Ce point a été plus particulièrement exploré à l'occasion du débat sur la proposition de loi relative à la lutte contre la manipulation de l'information, dans le rapport de Catherine Morin-Desailly8(*). Les plateformes comme Google ou Facebook hiérarchisent l'information en réponse à une requête en ligne en fonction des profils des utilisateurs, ce qui contribue à des « bulles » où les internautes ne sont finalement confrontés qu'à des articles conçus pour les faire réagir. La consultation intégrale d'un journal téléchargé s'apparente plus à la lecture classique, avec un défilement page par page et le « plaisir » de la découverte de thématiques éditorialisées par une rédaction professionnelle ;

- enfin, les kiosques réintroduisent l'idée d'un coût de l'information, même sous forme forfaitaire, une conception qui avait semblé disparaitre avec l'avènement des plateformes. Ce coût est suffisamment bas pour inciter les lecteurs à utiliser ce service.

Ces éléments semblent correspondre à des objectifs souhaitables de l'action publique et du débat démocratique. La concurrence contre les kiosques est alors double : d'une part, l'information disponible gratuitement, qui suffit à un grand nombre d'internautes, d'autre part, le « temps disponible » entre lequel l'usager doit réaliser des arbitrages : lecture d'un journal, écoute de musique ou visionnage d'une série.

2. Une loi Bichet pour les kiosques ?

Le rapport présenté par Marc Schwartz et Fabien Terraillot « Dix propositions pour moderniser la distribution de la presse », remis en juin 2018, suggère d'élargir les obligations de distribution de la loi Bichet aux kiosques numériques, en créant une forme de « droit d'accès » à la plateforme. Cette proposition a le mérite de poser clairement la question d'une éventuelle censure menée par les kiosques, soit une faculté dont ne disposent bien évidemment pas les marchands de presse.

Pour autant, l'introduction de cette obligation supposerait avérés deux points : le refus par les kiosques de distribuer certains titres, une action coordonnée de ces derniers pour ne pas accueillir des titres, ce qui effectivement interdirait l'accès. À ce stade, ce risque n'est pas avéré, et n'a pas été relevé par les éditeurs de presse rencontrés par votre rapporteur pour avis. En réalité, il n'existe pas de monopole ou d'acteur dominant sur ce marché, où la différenciation repose plutôt sur la richesse de l'offre. En conséquence, et à la connaissance de votre rapporteur pour avis, aucun titre ne s'est vu refuser l'accès à un kiosque pour l'instant, ce qui serait contraire à leur intérêt.

Par contre, il apparait que des éditeurs peuvent ou refuser les conditions de rémunération proposées par les kiosques, ou bien, comme Le Monde, ne pas souhaiter être distribués par ce canal. Il s'agit donc essentiellement d'un choix opéré pour des raisons économiques et qui nécessiterait donc, le cas échéant, une régulation économique - étant rappelé que les éditeurs ont la possibilité, dont ils ne disposent pas actuellement, de faire jouer la concurrence entre les kiosques.

3. Ne pas entraver une réussite française

Développés initialement par les fournisseurs d'accès pour des raisons en partie fiscales, les kiosques commencent à trouver leur public, et constituent une réussite française dans un secteur où elles ne sont pas si nombreuses. Il est encore difficile de dire si l'on est aux prémices d'une révolution comparable à l'écoute de la musique en streaming et à la consommation de programmes audiovisuels en délinéarisés, ou bien dans une activité vouée à rester marginale.

Votre rapporteur pour avis est conscient des risques inhérents : les conditions de rémunération des éditeurs sont opaques, des doutes peuvent exister sur le contrôle exercé sur le choix des titres, une concurrence peut s'opérer ave des circuits traditionnels durement affectés par la baisse des ventes.

Cependant, il semblerait peu approprié de vouloir entraver le développement de ces entreprises, encore en phase de construction et de recherche d'un modèle, en particulier face à la montée en puissance des GAFAM dans le domaine de l'information.


* 8 http://www.senat.fr/rap/l17-677/l17-677.html