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L'expatriation des compétences, des capitaux et des entreprises

 

B. ACCLIMATER UNE CULTURE DE L'EXCELLENCE ET DE LA RÉUSSITE

Il est devenu banal de constater que s'opère actuellement, à un rythme extrêmement rapide, une profonde mutation, un passage de la société industrielle à la « société de la connaissance ».

Dans ce nouveau modèle, l'économie repose de plus en plus sur la qualité des ressources humaines, la valeur ajoutée que chacun, grâce à sa formation et à ses compétences, apporte à la collectivité.

L'explosion des technologies de l'information et de la communication accélère ces changements, imposant aux structures éducatives et institutionnelles une devoir permanent d'adaptation.

En lançant une « chasse aux talents » visant à attirer les hautes qualifications, sans avoir à supporter eux-mêmes les coûts de formation, les États-Unis, qu'on le veuille ou non, entretiennent un climat concurrentiel de plus en plus vif face auquel on ne peut rester passif.

Devant la mission, le ministre de la recherche, M. Roger-Gérard Schwartzenberg, déclarait : « La France n'a pas vocation a servir d'institut de formation en faveur d'États étrangers qui, au stade ultime, recueilleraient le bénéfice des efforts de formation qu'elle a consentis ».

La mission souhaite ici présenter quelques orientations et propositions visant précisément à mieux armer notre pays dans un environnement où le succès, la créativité et la capacité à créer de la « valeur ajoutée » deviennent toujours plus déterminants.

1. Dynamiser la recherche et l'innovation

Le potentiel de recherche et la capacité d'innovation constituent des éléments de plus en plus déterminants de la compétitivité économique. De ces activités « stratégiques » découlent largement les perspectives de croissance et d'emploi dans les secteurs les plus dynamiques et prometteurs, caractérisés par une forte valeur ajoutée. Pour cette raison, elles font elles-mêmes l'objet d'une vive compétition internationale.

Dans ce contexte de concurrence mondiale, la France est loin d'être démunie. Au sein des grands pays développés, elle compte parmi ceux qui peuvent faire valoir de nombreux atouts et plusieurs réussites.

Malheureusement, des défauts d'organisation, l'excès de réglementation et le manque de souplesse, tout comme certaines réticences psychologiques, l'empêchent de tirer pleinement le bénéfice de son potentiel.

a) Adapter notre appareil de recherche à la mobilité internationale

Au travers des analyses et des témoignages qu'elle a recueillis, la mission d'information a pu identifier plusieurs faiblesses de notre appareil de recherche qui influent visiblement sur le départ, et surtout sur l'absence de retour en France d'un certain nombre de chercheurs. Face à cette situation, il ne lui appartient pas de proposer des réformes lourdes au sein de nos organismes de recherche, bien que plusieurs personnalités auditionnées et des chercheurs expatriés aient jugé de telles réformes indispensables pour restaurer la compétitivité et l'attractivité de la recherche française.

Il s'agit, ici, de se limiter aux mesures les plus immédiates destinées, non pas à freiner une mobilité internationale des chercheurs qui paraît nécessaire et positive, mais à faire en sorte que le potentiel scientifique français soit mieux utilisé et valorisé, au bénéfice de notre pays.

Renforcer les actions en direction des chercheurs français à l'étranger pour faciliter leur retour

Nous avons vu que le fonctionnement actuel du secteur de la recherche pousse au développement des séjours à l'étranger sans assurer correctement le suivi des chercheurs concernés, dont beaucoup ont le sentiment d'avoir perdu tout contact, et donc toute chance de recrutement futur, avec les organismes de recherche français.

Ces organismes, comme les pouvoirs publics, ont pris conscience de la nécessité d'améliorer l'organisation de ces séjours. De multiples initiatives ont été prises afin de rétablir avec ces chercheurs un contact qui avait tendance à s'estomper. A travers les différents sites internet, l'information sur les perspectives d'emploi en France a été améliorée. Des associations telles que l'association Bernard Grégory ou l'ARISE (Animation du réseau des ingénieurs et scientifiques français à l'étranger), constituent des bases de données sur les ingénieurs et scientifiques français expatriés en vue de faciliter leur placement. Le forum USA, initiative remarquable mise en place il y a une dizaine d'années par l'ambassade de France aux États-Unis, permet chaque année de mettre en contact, au travers de manifestations organisées dans différentes villes américaines, les entreprises françaises et le vivier des ingénieurs et scientifiques français expatriés. Enfin, plusieurs organismes de recherche ont défini une véritable stratégie de recrutement axée vers les scientifiques expatriés, à l'image de l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA). Son président, M. Bernard Larrouturou, a pu exposer, devant la mission d'information, les conclusions de la récente campagne d'information qu'il a menée outre-atlantique pour faire connaître à nos compatriotes expatriés les perspectives d'emploi en France dans la recherche publique sur les technologies de l'information et de la communication.

Toutes ces initiatives doivent être développées et systématisées. Il serait cependant souhaitable d'aller plus loin dans au moins deux directions.

Tout d'abord, il est indispensable qu'un contact soit maintenu entre les universités ou les organismes de recherche français et les jeunes scientifiques effectuant un stage post-doctoral. Trop souvent, ceux-ci ont le sentiment d'être « oubliés » et pénalisés par l'éloignement physique, ceux qui sont restés en France pouvant en revanche entretenir des contacts qui faciliteront leur recrutement. Il faut donc trouver des formules permettant à ces post-docs, à travers la participation à des colloques ou la diffusion d'informations, de se faire connaître et de faire connaître leurs recherches.

Il est surtout urgent de simplifier et d'adapter les modalités d'inscription au concours de l'enseignement supérieur et de la recherche, afin de supprimer, autant que possible, tous les obstacles matériels et administratifs que rencontrent aujourd'hui les candidats établis à l'étranger. Les exigences relatives aux pièces administratives ou aux formulaires à produire doivent être réduites au minimum, d'autant que la plupart des renseignements qu'elles apportent peuvent être vérifiés a posteriori, lors de l'admission du candidat. Les modalités d'examen des candidatures doivent être revues, l'organisation actuelle des auditions des candidats ne donnant manifestement pas satisfaction. En effet, ces auditions, aujourd'hui réduites à un entretien de quelques dizaines de minutes, devraient être beaucoup plus approfondies et leur organisation matérielle (délais de convocation, dates d'audition, prise en compte des frais de déplacement) adaptée aux candidats vivant à l'étranger.

Créer, pour les jeunes chercheurs, des emplois sur contrat dans les organismes publics de recherche

La généralisation du statut de fonctionnaire titulaire dans les organismes de recherche publics a procuré aux chercheurs français un environnement stable sans doute favorable à la continuité de leurs travaux. Elle a en revanche eu pour effet négatif de n'offrir aux jeunes diplômés aucune autre perspective que la réussite aux concours de maître de conférences et de chargé de recherche. Ce système de « tout ou rien » a transformé des milliers de jeunes diplômés, et notamment des docteurs, en laissés pour compte. Certains ont purement et simplement abandonné la recherche, d'autres se sont « rabattus » sur l'enseignement secondaire. Les stages post-doctoraux, les contrats d'attachés temporaires d'enseignement et de recherche ont constitué des formules d'attente, mais tous n'en bénéficient pas. On peut présumer que malgré l'évolution désormais plus favorable de l'emploi scientifique, notamment pour des raisons démographiques, un nombre important de ces jeunes diplômés ne pourront être recrutés sur des emplois de titulaires.

L'arrivée à l'âge de la retraite d'une génération nombreuse de chercheurs et d'enseignants chercheurs au cours des dix prochaines années devrait être l'occasion d'assouplir la gestion de l'emploi scientifique en créant, à côté des postes permanents, un volant d'emplois sur contrat pour des durées de deux à cinq ans. Accessible aux chercheurs français comme aux chercheurs étrangers, ce type de formules devrait permettre d'ouvrir plus largement nos universités et nos organismes de recherche aux compétences actuellement établies à l'étranger, tout en leur ouvrant une perspective de recrutement définitif.

Élargir l'accès aux actions de soutien aux jeunes chercheurs

Mise en place en 1999, l'action concertée incitative « jeunes chercheurs » est destinée à soutenir les projets scientifiques de jeunes chercheurs ou enseignants-chercheurs pour leur permettre de développer rapidement des projets innovants. Il s'agit de permettre aux éléments les plus dynamiques de pouvoir mieux s'exprimer, grâce à des financements importants et une grande autonomie. Ce type d'action répond directement au constat établi par nos chercheurs expatriés, qui trouvent à l'étranger, notamment aux États-Unis, une liberté et des moyens incomparablement supérieurs à ceux dont ils pourraient disposer en France.

Sélectionnés par un conseil scientifique, les projets retenus bénéficient, pour une durée de trois ans, de financements pouvant dépasser 1 million de francs. Pour le moment, seul un nombre limité de chercheurs (54 en 1999, une centaine en 2000) ont pu bénéficier de ce type de financement.

Il paraît bien entendu nécessaire à la mission d'information de renforcer cette forme de reconnaissance de l'excellence, qui permet de dépasser la lourdeur hiérarchique et le manque d'autonomie et de moyens reprochés à la recherche française.

Malheureusement, cette procédure est réservée aux chercheurs statutaires nouvellement nommés au sein de l'université ou des organismes publics de recherche. Il y aurait tout intérêt à permettre à tout chercheur, français ou étranger, qu'il ait réussi ou non les concours d'enseignement et de recherche, de présenter sa candidature. Cette mesure élargirait le vivier des candidats potentiels et permettrait à la recherche française de capter, à travers une formule attractive, des éléments brillants que les procédures actuelles de recrutement laissent de côté.

Organiser et développer la mobilité intra-européenne des chercheurs

Une large part de la réponse à l'effet d'attraction exercé par les États-Unis dans le domaine de la recherche résidera dans la capacité des pays européens à renforcer leur potentiel de recherche.

Sur un plan général, il est clair qu'au sein de l'Union européenne, la fragmentation des efforts et le cloisonnement des systèmes nationaux de recherche ne permettent pas de tirer le meilleur parti des dépenses de recherche, ni de créer un « effet de masse », susceptible de peser face à l'efficacité du système nord-américain.

Dans ce domaine comme dans d'autres, l'amélioration de la position de notre pays passe par une stratégie d'optimisation européenne. C'est l'objet des orientations définies par le Conseil européen et la Commission en vue de la constitution d'un « espace européen de la recherche », dans lequel les ressources scientifiques seront mieux utilisées pour accroître l'emploi et la compétitivité de la recherche en Europe.

Dans ce cadre, un effort particulier mérite d'être effectué en faveur de la mobilité intra-européenne des chercheurs. Il exige un renforcement de l'information et des procédures d'accueil de chercheurs étrangers, de la reconnaissance des périodes passées à l'étranger lors du recrutement et dans le déroulement des carrières. Il doit viser à mettre en réseau les équipes de chercheurs en Europe.