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La Poste : le temps de la dernière chance

 

3. Une vulnérabilité particulière de La Poste sur ses grands clients

La Poste juge que l'étape d'ouverture franchie au 1er janvier dernier n'aura pas un impact très significatif sur la structure du marché, mais qu'en revanche, l'échéance de 2006 risque d'engendrer une perte de chiffre d'affaires de 200 à 250 millions d'euros. Sans même parler de l'étape décisive de 2009, il ne fait pas de doute que les effets de la libéralisation accrue se feront d'abord sentir essentiellement sur les grands comptes, que représentent les entreprises de la vente à distance, les banques, les entreprises d'assurance et les services. Il relève qu'à eux seuls, les 80 premiers clients de La Poste représentent 30 % du chiffre d'affaires courrier. Certains9(*) avancent même que les dix principaux clients de La Poste représenteraient 15 % de son chiffre d'affaires courrier.

En effet, les marges de l'activité courrier sont très concentrées sur le courrier industriel10(*), c'est-à-dire le trafic expédié en gros volumes, par peu d'entreprises, et à destination de zones urbaines où sa distribution est moins coûteuse qu'en zone rurale. Ceci signifie que c'est le trafic de ces grands déposants qui, à travers la péréquation tarifaire11(*), compense le coût plus élevé des flux expédiés par les particuliers ou distribués en zone rurale. Or c'est justement en proposant des prix en rupture12(*) avec ceux pratiqués par les monopoles que les nouveaux entrants pénètrent souvent les segments de marché qu'ils visent. Parfois, ils sont même sécurisés dans leur développement par des alliances commerciales, c'est-à-dire aidés, pour franchir les barrières à l'entrée, par des grands clients de l'ancien monopole ayant un intérêt au développement de la concurrence, selon une logique dite du « pay me to play ».

Si cette frange de clientèle, décisive pour La Poste, risque prioritairement de passer à la concurrence, comme les expériences suédoise et britannique le confirment, c'est en raison des caractéristiques de son trafic, qui le rendent particulièrement intéressant pour un nouvel entrant :

 D'une part, il s'agit d'un courrier produit industriellement et largement pré-trié par les clients. Il n'est donc pas nécessaire pour s'y attaquer de disposer d'un réseau de centre de tris ;

 D'autre part, ces clients sont prêts à remettre leur courrier à plusieurs opérateurs différents en fonction des zones géographiques de destination. Il n'est donc pas nécessaire de disposer d'une couverture géographique nationale d'emblée ;

 Enfin, il s'agit d'un trafic qui, n'étant pas de la lettre à J+1 mais plutôt des produits à J+4 ou J+7, ne nécessite pas de disposer d'un réseau de transport coûteux (du type avions ou TGV) et surtout permet de ne pas assurer de distribution tous les jours et de créer ainsi des économies d'échelle à la distribution.

Ce risque sur le trafic des grands comptes est d'autant plus préoccupant que l'essentiel de la marge du courrier s'y réalise.

L'expérience suédoise, où l'opérateur historique est aujourd'hui confronté à la concurrence de CityMail, l'atteste bien : CityMail a stratégiquement choisi de se focaliser sur les flux importants, correspondant à une émission concentrée (« bulk mail ») et à des zones de destination denses (grandes villes).

Votre rapporteur en conclut que « l'écrémage » du volume, mais surtout de la marge, auquel conduira progressivement la concurrence, risque d'amputer La Poste d'une clientèle sur laquelle repose aujourd'hui le résultat positif que dégage la branche courrier. C'est donc la capacité de financement des investissements dans la branche courrier qui se trouve menacée à court terme, phénomène que La Poste qualifie elle-même13(*) de « mortel » pour une entreprise dont les coûts fixes sont très élevés et dont la compétitivité dépend pour partie de l'intégration permanente et coûteuse des progrès techniques dans ses processus industriels.

D'ores et déjà, depuis la libéralisation totale du marché du courrier international export en Europe, qui a eu lieu le 1er janvier 2003, un pli peut être capté par d'autres prestataires que l'opérateur dominant et être distribué par des vois alternatives à la distribution postale classique. Des offres dites « d'injection directe », proposées par les opérateurs postaux aux grands clients de La Poste française, permettent, à cet égard, de s'approprier les flux dès leur origine, en les détournant systématiquement des flux export traités traditionnellement par La Poste14(*).

Votre rapporteur relève que La Poste est prise en tenailles entre la libéralisation du secteur postal et ses obligations de péréquation tarifaire -principe de solidarité du service universel auquel votre rapporteur rappelle son très grand attachement- couplées à une indéniable faiblesse industrielle. Il fait part de sa plus vive inquiétude, constatant la proximité des échéances mais aussi l'état d'impréparation de La Poste, malgré les appels répétés qu'il a pu lancer depuis 1997.

* 9 Le Monde, 30 avril 2003.

* 10 Il s'agit surtout d'envois en nombre de courrier publicitaire ou de courrier de gestion (relevés de banques, factures, avis d'imposition...).

* 11 Qui consiste en l'application de tarifs similaires pour tous les émetteurs de plis, quelles que soient les zones d'émission et de distribution.

* 12 Des baisses de tarifs de 20 à 35 % sont communément observées du fait de l'arrivée d'un nouvel entrant sur un marché traditionnellement monopolistique.

* 13 Dans le document qu'elle a publiée fin 2002, « Performances et convergences ».

* 14 A titre illustratif , la SARL Domoti- Temps L, rencontrée à Lille, estime que le prix proposé par La Poste pour un courrier transfrontalier est égal à 1,8 fois le prix proposé par un opérateur étranger si l'entreprise « injecte » directement son courrier dans le circuit de distribution du pays étranger.