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CHAPITRE PREMIER - UN PHÉNOMÈNE CLIMATIQUE SANS PRÉCÉDENT QUI S'INSCRIT DANS UN PROCESSUS DE RÉCHAUFFEMENT DE LA PLANÈTE

L'été 2003 restera incontestablement gravé dans les mémoires comme un épisode climatique exceptionnel. Il pourrait, comme l'a estimé Mme Roselyne Bachelot-Narquin, ministre de l'écologie et du développement durable, devant la mission d'information, constituer « une répétition générale » de ce que nous pourrions être amenés à vivre dans le cadre de cette évolution climatique. L'été 2003 préfigurerait alors les conséquences climatiques attendues par les scientifiques dans un avenir plus ou moins proche.

I. UNE ANNÉE CLIMATIQUE INÉDITE

La canicule de 2003 représente le paroxysme d'une année « riche » en événements climatiques. En janvier, les températures moyennes affichent 1 degré de moins que la normale saisonnière et la France est perturbée par d'importantes chutes de neige. Dès la fin février, la température remonte et les pluies se raréfient, marquant le début d'une longue période associant chaleur et sécheresse jusqu'au pic du mois d'août. Puis, fin novembre et début décembre, de fortes précipitations provoquent d'importantes inondations dans le sud de la France (un millier d'habitants doivent être évacués d'Arles). Des inondations menacent également certaines villes du Centre, la Loire atteignant sa cote maximale à Orléans et à Tours.

A. UNE CANICULE D'UNE AMPLEUR INÉGALÉE

Ainsi que l'a affirmé à la mission d'information M. Jean-Pierre Beysson, président-directeur général de Météo France, lors de son déplacement à Toulouse, la canicule de l'été a été exceptionnelle en France, dans la mesure où, par son intensité, son étendue géographique et sa durée, elle dépasse de très loin les événements connus depuis le début des enregistrements météorologiques au milieu du XIXe siècle.

Les autres pays européens ont certes été simultanément touchés par la vague de chaleur, mais ils n'ont pas enregistré les mêmes records que notre pays. Si, par ailleurs, son histoire n'est bien sûr pas exempte d'événements climatiques atypiques, la canicule de l'été 2003 semble bien pouvoir être considérée comme une anomalie thermique.

1. Une canicule aux caractéristiques inédites

a) L'intensité diurne et surtout nocturne des températures

L'été 2003 est le plus chaud que l'on ait connu ces 150 dernières années, tant par les températures maximales que minimales enregistrées. Or, ces dernières jouent un rôle décisif, en permettant, ou non, un repos nocturne réparateur et un répit pour les organismes humains, fortement sollicités au cours de la journée.

(1) Les températures maximales

La canicule s'installe à partir du 3 août. A compter du 4 août, un grand nombre des 180 stations météorologiques réparties sur l'ensemble du territoire national, enregistrent quotidiennement des écarts par rapport aux températures normales, supérieurs à 10 degrés et des maximales dépassant 35 degrés. Des records absolus sont battus, essentiellement du 4 au 13 août, ainsi que l'illustre le tableau ci-dessous.

TEMPÉRATURES MAXIMALES : RECORDS ABSOLUS

DATE

TEMPÉRATURE

STATION MÉTÉOROLOGIQUE

4 août

40,5°C

Brive (Corrèze)

7 août

38,5°C

Guéret-Grancher (Creuse)

10 août

39,6°C

Toulouse-Blagnac (Haute-Garonne)

11 août

39,6°C

Orly (Essonne)

11 août

41,9°C

Carpentras (Vaucluse)

12 août

42,6°C

Orange (Vaucluse)

13 août

40,2°C

Auch (Gers)

27 août

38,2°C

Albi (Tarn)

28 août

35,3°C

Saint-Jean-en-Royans (Drôme)

A Paris, la température maximale dépasse 35 degrés pendant neuf jours consécutifs (du 4 au 12 août).

(2) Les températures minimales

De fortes températures nocturnes sont enregistrées par Météo France du 4 au 14 août, avec des minima dépassant quelquefois la normale de plus de 10 degrés dans le nord de la France et des records battus plusieurs fois pour certaines stations. En revanche, une grande partie du pourtour méditerranéen enregistre le plus souvent des températures proches des valeurs normales, bien que la température minimale la plus élevée de la période soit enregistrée dans les Alpes-Maritimes, à Menton, avec 30,3 degrés.

TEMPÉRATURES MINIMALES : RECORDS ABSOLUS

DATE

TEMPÉRATURE
ENREGISTRÉE

TEMPÉRATURE
NORMALE

STATION MÉTÉOROLOGIQUE

4 août

21,7°C

14,8°C

Tarbes (Hautes-Pyrénées)

5 août

24,8°C

11,4°C

Pré-en-Pail (Mayenne)

6 août

22,8°C

12,4°C

Cruzy (Yonne)

8 août

24,6°C

13,7°C

Niort (Deux-Sèvres)

9 août

22,1°C

12°C

Rostrenen (Côtes-d'Armor)

10 août

23,6°C

13,2°C

Rennes-Saint-Jacques (Ille-et-Vilaine)

Le Professeur Besancenot, directeur de recherche au CNRS, professeur de climatologie à la Faculté de Dijon, a insisté auprès de la mission sur l'impact des records de température nocturne enregistrés dans les stations météorologiques -pourtant relativement dégagées- de Paris, à savoir 25,5 degrés. Il a estimé que, si nous avions disposé de mesures dans les quartiers parisiens d'habitat dense, « les températures auraient été plus élevées de 5 à 7 degrés ».

b) Une vague de chaleur de longue durée

Le Professeur Besancenot a, par ailleurs, rappelé à la mission que la vague de chaleur s'était installée dans notre pays dès le mois de mai, avec des températures très élevées en juin et un mois de juillet plus proche des étés habituels, à l'exception cependant de la deuxième décade du mois dont les températures ont été très élevées.

Il a relevé que les températures du mois de juillet avaient été « dans l'ensemble bien supportées, à l'exception d'un pic notable de mortalité le 17 [...], d'ailleurs passé totalement inaperçu sur le moment ».

En définitive, la vague de chaleur s'est prolongée de la fin mai jusqu'à la mi-août.

c) Son étendue géographique

Sans précédent par sa durée, le phénomène l'a été également par son extension géographique, ainsi que l'illustrent les deux cartes ci-après.

Ces deux documents montrent que plus de 30 départements ont enregistré des records absolus de température.

2. Des voisins européens moins touchés

a) Les températures objectives

Les autres pays européens ont également connu plusieurs jours de températures maximales très élevées, mais les températures minimales y ont été moins exceptionnelles, ainsi que le montrent les graphiques ci-après, qui retracent l'évolution des températures minimales et maximales dans différentes villes européennes du 1er au 15 août dernier.

On voit que Madrid enregistre des températures maximales proches de celles qu'a connues Paris, mais la comparaison doit être nuancée par deux différences majeures : d'une part, la période concernée est plus courte et, d'autre part, les températures minimales y sont plus faibles (l'écart est de 6 degrés les nuits des 11 et 12 août, par exemple).

b) La relativité des températures ressenties

Une température élevée n'est pas ressentie et supportée de la même manière lorsqu'une personne est habituée à vivre dans la chaleur ; son organisme ne subit pas de la même façon le stress thermique.

Ce constat conduit le Professeur Besancenot à affirmer, dans un article3(*) de référence publié dans la revue « Environnement, risques et santé », que « l'intensité d'une vague de chaleur ne doit pas s'apprécier au regard du niveau absolu des températures, mais au regard de l'écart par rapport aux températures habituelles. Ainsi, nous constatons une surmortalité à partir de 27 à 28 degrés en Belgique et de 41 à 42 degrés dans le sud de l'Espagne. A l'évidence, il y a une adaptation biologique et comportementale des individus. En particulier, l'architecture joue un grand rôle. »

M. Jean-Louis San-Marco, chef de service à l'hôpital de la Timone, professeur de santé publique à l'université de Marseille, a précisé à la mission que « pour Kuntz, auteur hollandais, la température dangereuse maximale est de 25 degrés pendant cinq jours, dont trois jours à 30 degrés. Si tel était le cas en France, nous mourrions tous les étés. Cela signifie qu'il y a eu une acclimatation. »

c) La difficile définition de l'anomalie thermique

Le Professeur Besancenot évoque, dans son article précité, l'ambiguïté de la notion de « vague de chaleur » et les différentes approches permettant d'apprécier l'anomalie thermique :

- les météorologues français et américains privilégient l'appréciation en valeur absolue et fixent respectivement le seuil de l'anomalie thermique à 30 degrés et 32,2 degrés ; leurs collègues britanniques privilégient, quant à eux, l'appréciation en valeur relative, une vague de chaleur débutant lorsque le thermomètre indique au moins 4 degrés au-dessus de la moyenne tricennale du mois ;

- une deuxième interrogation porte sur le type de température qu'il convient de prendre en compte : maximum journalier, moyenne des 24 heures, minimum nocturne ?

- un troisième motif d'incertitude tient à la durée de l'anomalie thermique, car il convient de distinguer les jours chauds isolés d'une vague de chaleur, qui met en danger l'organisme par effet cumulatif. Selon le Professeur Jean-Pierre Besancenot, l'Organisation météorologique mondiale (OMM) « reste floue sur ce point, en se bornant à évoquer la nécessité d'une persistance de « quelques jours ou quelques semaines ». Le National Weather Service des Etats-Unis hésite entre un minimum de deux ou de trois jours consécutifs, l'Institut royal de météorologie des Pays-Bas penche plutôt pour cinq jours, mais sans justifier son choix. Reste à savoir si la température suffit dans tous les cas à caractériser une vague de chaleur ou s'il faut faire intervenir d'autres paramètres climatiques, qui conditionnent le bilan énergétique de l'organisme. Tout cela laisse bien des points en suspens et l'on est finalement tenté d'admettre qu'une vague de chaleur se définit moins météorologiquement que médicalement. »

3. Les précédents historiques et récents

a) Une histoire climatique mouvementée

Sans remonter jusqu'à « l'an mil », le Professeur Emmanuel Le Roy Ladurie a fait bénéficier la mission d'information de ses travaux d'historien pour tenter de resituer la canicule de l'été 2003 dans notre histoire climatique.

Il a estimé que les étés les plus chauds du Moyen-Âge étaient semblables à ceux de la première moitié du XXe siècle, mais que les températures du passé étaient sans doute moins élevées que celles enregistrées au cours de la dernière décennie et que 2003 constituait « une rupture dans l'histoire du climat en France. »

Même si les outils météorologiques fiables n'existent que depuis 1863, les historiens peuvent se baser sur deux types de données pour mesurer l'évolution du climat :

- un indice -mis au point par un chercheur hollandais- permettant d'appréhender l'ampleur des « coups de chaleur », sur une échelle allant de 1 à 9 ;

- l'étude des vendanges et des récoltes, dont les dates et les résultats constituent des critères pertinents pour estimer la chaleur et la pluviométrie.

Loin d'être un long fleuve tranquille, l'histoire de notre climat est émaillée de nombreux épisodes climatiques, dont les plus significatifs peuvent être ainsi résumés :

- les étés sont chauds au XIIIe siècle ;

- des « coups de chaleur » marquent le XIVe siècle, en particulier en 1326 (indice 9), de 1331 à 1334, en 1351, de 1383 à 1385 ;

- au XVe siècle, les étés sont également très chauds et les vendanges précoces entre 1417 et 1439 (la chaleur et la sécheresse en 1420 provoquent l'organisation anticipée des vendanges à partir du 29 août) ;

- les années 1523 à 1525 sont caractérisées par la sécheresse, avant la poussée glaciaire de la période 1560-1600 ;

- les XVIIe et XVIIIe siècles ne sont pas non plus exempts de fortes chaleurs : 1636, 1639, 1705, 1706, 1719, 1779... Lors de l'été 1636, les témoins rapportent « un effroyable harassement de chaleur » pendant plusieurs semaines à Paris. La mortalité devient alors fréquemment catastrophique en raison de la dysenterie résultant de la baisse et de la contamination des cours d'eau : 500 000 morts lors de l'été 1636 ou de l'été 1705, 700 000 lors des canicules estivales de 1718-1719. Enfin, l'enchaînement de pluies abondantes à l'automne 1787, de grêle au printemps 1788, d'un été 1788 caniculaire puis d'un hiver rigoureux -entraînant de mauvaises récoltes et une hausse des prix agricoles- débouche sur le contexte climatique révolutionnaire de 1789 ;

- les années 1857 à 1859 et 1861 à 1863 sont caractérisées par de très beaux étés, de même que les années 1904 à 1906 ;

- l'année 1947 voit se conjuguer sécheresse (de début avril à fin octobre dans la moitié nord et le centre, et jusqu'à mi-août dans les régions méridionales) et chaleur (de fin mai à mi-septembre). Les températures moyennes mensuelles, d'avril à octobre, sont très supérieures à la normale (+ 2 degrés en mai et juillet, + 3 degrés minimum en août et septembre).

L'histoire mouvementée de notre climat peut ainsi s'articuler entre plusieurs grandes périodes depuis le Moyen-Âge :

- le « petit âge glaciaire », qui couvre la période 1308-1860, et s'accompagne de variations climatiques et de « coups de chaleur » ;

- un recul des glaciers alpins à partir de 1860, qui constituerait un phénomène purement naturel ;

- une stabilisation des températures à partir de la seconde moitié du siècle dernier.

b) Les récentes vagues de chaleur

Notre pays a connu plus récemment trois épisodes de canicule, aux caractéristiques moins exceptionnelles qu'en 2003, mais aux conséquences néanmoins dramatiques pour les deux premiers :

- en juin-juillet 1976, une vingtaine de départements voient leur taux de mortalité s'élever de plus de 10 % au-dessus des normes saisonnières, soit 6 000 décès surnuméraires passés à l'époque inaperçus. Paradoxalement, la mémoire collective en a surtout retenu les dommages agricoles et la création de « l'impôt sécheresse », seules des études récentes, menées par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), ayant révélé les conséquences sanitaires et humaines de cet épisode ;

- la canicule de juillet 1983 dans le sud-est de la France a été à l'origine d'une surmortalité de 300 décès dans la seule région de Marseille, imputable directement ou indirectement à la chaleur. Lors de la dernière semaine de juillet 1983, les températures minimales à Marseille n'ont pas baissé en dessous de 28 degrés, avec un air humide et des températures maximales comprises entre 35 et 41 degrés. Le thermomètre n'est pas descendu en dessous de 20 degrés pendant 20 jours. La surmortalité en juin et juillet 1983 sur l'ensemble de la France s'est élevée au total à 4 700 décès ;

- l'année 1994 a connu le deuxième été le plus chaud depuis 50 ans.

Par comparaison, et comme l'illustre le graphique ci-après, l'été 2003 est significativement plus chaud pour les températures maximales (+ 2 degrés) que ces trois étés, en particulier s'agissant des températures minimales : + 3,5 degrés par rapport à la moyenne 1950/1980 et + 1,4 degré par rapport à 1994).

c) Les précédents étrangers

D'autres pays ont connu des vagues de chaleur aux conséquences meurtrières, bien que l'intensité, la durée ou l'étendue de celles-ci aient été moindres que celle subie par la France l'été dernier. Elles ont également été étudiées par le Professeur Besancenot et concernent :

- le sud-est de l'Angleterre, du 25 juin au 2 juillet 1976, puis de nouveau du 30 juillet au 3 août 1995 (avec un accroissement de la mortalité de respectivement 10 et 28 %) ;

- les Etats-Unis, en particulier Chicago, en juillet 1995, où une canicule de seulement quatre jours a entraîné 739 décès (+ 150 %) ;

- la Grèce : le thermomètre a atteint 43,6 degrés à Athènes durant la troisième décade de juillet 1987 et 4 093 décès y ont été recensés (contre 2 083 pour la moyenne constatée depuis 1980) ;

- la Belgique, qui a enregistré 1 226 décès en surnombre, liés à la vague de chaleur de l'été 1994.

* 3 « Vagues de chaleur et mortalité dans les grandes agglomérations urbaines », paru dans la revue « Environnement, risques et santé », volume 1, numéro 4 - septembre/octobre 2002.

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