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La mixité menacée ? Rapport d'information sur l'activité de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes pour l'année 2003

 

II. LA MIXITÉ N'EST PAS L'ÉGALITÉ

A l'occasion du 25ème anniversaire de l'association française des administrateurs de l'éducation (AFAE), en 2003, un colloque a été organisé sur le thème « Mixité(s) », dont les actes ont été publiés dans la revue de cette association, Administration et éducation14(*).

Au cours de ce colloques, Nicole Mosconi a expliqué qu'« on a cru qu'il suffisait de mettre ensemble les garçons et les filles pour produire de l'égalité ». Or, a-t-elle nuancé, « si on les met ensemble sans y réfléchir et sans rien faire, on produit les phénomènes d'inégalité ».

A. LE PARADOXE DES FILLES : RÉUSSITE SCOLAIRE MAIS INÉGALITÉS PROFESSIONNELLES PERSISTANTES

Comme l'a indiqué M. Michel Fize, si l'objet de la mixité était de parvenir à l'égalité entre les hommes et les femmes, alors on peut dire que c'est un échec, l'égalité effective des sexes n'étant toujours pas assurée, même si rien ne dit, bien entendu, que la séparation aurait eu de meilleurs résultats.

1. Les meilleurs résultats scolaires des filles

C'est un fait aujourd'hui bien établi et connu : les filles réussissent mieux à l'école que les garçons.

Ainsi, lors des évaluations nationales des acquis scolaires des élèves de CE2 et de 6ème, les filles obtiennent régulièrement de meilleurs scores que les garçons en français. Sur un total de 100, leur avantage varie de 3 à 6 points au CE2 et de 5 à 8 points en 6ème. En revanche, garçons et filles de cette catégorie se retrouvent pratiquement à égalité en mathématiques.

Ces constats, rappelés par M. Luc Ferry, alors ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, correspondent à ceux de l'enquête internationale PISA15(*), qui a mesuré et comparé les compétences en lecture, mathématiques et sciences des enfants de 15 ans dans l'ensemble des pays de l'OCDE16(*). Ils sont également conformes aux résultats des journées nationales d'appel et de préparation à la défense (JAPD) qui montrent de plus rares difficultés de lecture chez les filles.

Un phénomène qui dépasse la France

Les meilleurs résultats scolaires des filles ne sont pas propres à la France.

L'évaluation du niveau des jeunes de 15 ans réalisée dans 32 pays de l'OCDE en 2001 sous le nom de PISA arrive à une conclusion identique, même si le « marquage social », qui n'y figure pas, fera l'objet d'un prochain rapport.

Ainsi, « dans tous les pays de l'OCDE, les représentants du sexe masculin sont plus susceptibles que les représentantes du sexe féminin d'appartenir à la catégorie des élèves faibles ». Des pays aussi divers que le Canada, la Corée, le Japon ou la Finlande voient de 7 à 14 % de leur gent masculine plafonner au niveau le plus faible de l'échelle de compétences, contre moins de 6 % des filles.

Les filles ont, de ce fait, une scolarité plus fluide et aisée que celle des garçons. Dès la 6ème, la proportion des élèves en retard scolaire est plus faible chez ces dernières et cette différence se confirme tout au long du premier cycle. Les filles obtiennent ainsi en général de meilleurs résultats au diplôme national du brevet.

Au niveau du second cycle, les filles accèdent plus souvent que les garçons, et plus jeunes, au niveau du baccalauréat. Leur réussite à l'examen est, ici aussi, meilleure, avec des notes moyennes supérieures dans la plupart des épreuves, en particulier en français et en philosophie. Les garçons n'obtiennent de meilleurs résultats moyens qu'en éducation physique et sportive et, avec un faible écart toutefois, en mathématiques.

75 % des filles d'une même génération atteignent le niveau du baccalauréat, soit un chiffre très proche de l'objectif fixé par la loi d'orientation de 1989 (80 %). Plus souvent candidates et plus souvent admises au baccalauréat, les filles sont majoritaires parmi les bacheliers - elles en représentent 54 % en 2002 - comme parmi les entrants dans l'enseignement supérieur, soit 55 %.

Rappelons en outre qu'à l'entrée au collège, 66 % des garçons n'ont jamais doublé de classe, contre 74 % des filles. Sur une cohorte d'adolescents entrés en 1989 en 6ème, 54 % des garçons ont décroché un baccalauréat en neuf ans, contre 70 % chez les filles. De même, ils réussissent moins bien à tous les examens où ils se présentent. Leur taux de succès est de 77,4 % au baccalauréat général (4,4 points de moins que les filles) et de 76,2 % en séries technologiques (5,7 points de moins).

L'institution scolaire n'est pourtant guère reconnaissante aux filles de leur plus grande réussite, notamment lorsque l'on considère que, comme l'a relevé, notamment, Mme Bernadette Groison, secrétaire générale-adjointe du SNUIPP, les manuels scolaires font davantage référence aux hommes qu'aux femmes, par exemple en histoire. M. Michel Debon de Beauregard, secrétaire national du SGEN-CFDT, a par exemple fait observer que la plupart des manuels de la classe de troisième ne disaient rien sur le rôle d'Olympe de Gouges pendant la Révolution française.

A cet égard, le Conseil économique et social a adopté, le 19 novembre 2003, une étude présentée par Mme Annette Wieviorka au nom de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre hommes et femmes, intitulée Quelle place pour les femmes dans l'histoire enseignée ?17(*)

Cette étude dresse le constat d'« une place [des femmes] limitée dans les programmes scolaires et les recommandations pédagogiques ». Dès lors, « la place des femmes reste très limitée dans les manuels scolaires ». En outre, dans l'enseignement secondaire, « la représentation des femmes lors de la Révolution française est très dépréciée : frivolité de Marie-Antoinette, violence de Charlotte Corday, frivolité et stérilité de Joséphine de Beauharnais... ». En dépit de certains progrès, les femmes sont maintenues « dans les marges de l'histoire ».

2. Des parcours scolaires différenciés

Le « paradoxe des filles » tient à la déconnection entre leurs meilleurs résultats scolaires et la différenciation des filières selon les sexes, cette divergence s'accentuant pour les bacheliers poursuivant des études supérieures.

La mixité n'a pas empêché la ségrégation sexuée des études, à la fois par domaines d'études et par niveau.

Ainsi peut-on observer des stratégies variables selon le sexe et le niveau d'études : à chaque palier d'orientation important, des différences apparaissent entre filles et garçons.

En fin de 3ème, les filles sont plus nombreuses à obtenir une orientation en 2nde générale et technologique, en raison de leurs meilleurs résultats scolaires.

Concernant l'orientation dans la voie professionnelle, la répartition sexuée selon les filières est particulièrement forte. A l'adolescence, les élèves souvent issus de milieux défavorisés font des choix d'orientation marqués par des représentations sociales très stéréotypées, et souvent fort anciennes. Ainsi, les filles se retrouvent presque exclusivement, à hauteur de 88 %, dans des spécialités tertiaires, le secrétariat et la bureautique, le sanitaire et le social, le commerce et la vente, la comptabilité et la gestion. Les garçons, quant à eux, choisissent, pour 77 % d'entre eux, essentiellement les domaines de la production : mécanique, électricité, électronique.

Un partage précoce des rôles sexués ...

En milieu populaire et rural, Yvonne Verdier a naguère montré comment dès l'âge de six-sept ans l'expérience du « champ-les-vaches », c'est-à-dire de la surveillance du troupeau, confronte les enfants des deux sexes à l'apprentissage de rôles différents. Alors que les filles pendant les longues heures de garde qui ne monopolisent pas totalement leur attention sont initiées au tricot, à la dentelle ou au raccommodage et habituent ainsi leur corps à une immobilité qui renvoie aux stéréotypes sur une nature féminine perçue comme passive et modeste, les garçons sont en revanche autorisés à capturer les merles, à attraper les vipères, à pêcher aux vairons sur la rivière ou à construire des cabanes18(*). Cette culture du mouvement et de l'action les confronte ainsi plus rapidement au danger, sollicite leur force physique et les habitue à l'autonomie et à la débrouillardise.

... confortés par l'école

L'école primaire conforte ces différences en accentuant la séparation des sexes et en instituant, même au sein de l'école gratuite, laïque et obligatoire de Jules Ferry, des divergences parmi les contenus enseignés. Alors que les filles conservent un enseignement pratique tourné vers la couture, les soins du ménage et l'hygiène19(*), les garçons en sont dispensés et préparent, sans ménagement d'ailleurs, le certificat d'aptitude aux études primaires qui leur ouvre la voie au monde du travail. Cette place précocement faite à l'apprentissage du métier constitue une spécificité du parcours masculin à la fin du XIXème siècle comme dans l'entre-deux guerres, même si la démocratisation de l'enseignement prolonge alors plus fréquemment la durée des études jusqu'aux années de collège. C'est seulement à partir des années 1960, selon Anne-Marie Sohn, que s'opère au profit des filles un début de rééquilibrage visant à contester leur assignation traditionnelle aux tâches domestiques. La mixité aurait favorisé un réaménagement des identités sexuées en limitant le temps et les lieux où se forgeaient les codes de la masculinité ancienne et en multipliant les occasions de comparaison entre les sexes20(*).

Source : Odile Roynette, La construction du masculin de la fin du XIXème siècle aux années 1930, 2002.

Ce caractère très sexué du choix de la spécialité de brevet d'études professionnelles (BEP) a deux conséquences : d'une part, si la mixité existe très souvent au niveau des établissements d'enseignement professionnel, elle est rare au sein des classes elles-mêmes, et, d'autre part, la concentration des filles dans les spécialités des domaines des services pénalise leur insertion sur le marché du travail. En outre, comme l'a rappelé Mme Gisèle Jean, secrétaire générale du Syndicat national des enseignants du second degré (SNES), non seulement les filles sont souvent cantonnées dans des filières à faibles débouchés professionnels, mais les métiers traditionnellement féminins, tels que la coiffure ou les emplois familiaux, souffrent de l'absence de formation de haut niveau.

En fin de seconde, les filles se dirigent plus massivement que les garçons vers l'enseignement général, soit + 8,3 points par rapport aux garçons, et ont tendance à se répartir de manière équilibrée entre les différentes séries du baccalauréat général. En revanche, il est possible de noter une moindre orientation des filles en 1ère scientifique, 27,3 %, contre 40,4 % pour les garçons, ce phénomène pouvant être constaté quels que soient le milieu social d'origine et le degré de réussite scolaire : il s'agit donc bien d'une caractéristique liée à la différence de genre et, plus précisément, aux rôles sociaux et images culturelles attachés au sexe. Pour la filière technologique, les filles choisissent très majoritairement le secteur tertiaire, seule la section sciences et technologies de laboratoire (STL) présentant une certaine mixité. A contrario, les garçons suivent une orientation beaucoup plus resserrée et sont très peu présents en filière littéraire et en sciences médico-sociales (SMS).

Après la terminale, le caractère très sexué des séries choisies au lycée a une incidence très forte sur le type d'études supérieures dans lesquelles s'engagent filles et garçons. 37 % des bachelières générales ont obtenu leur baccalauréat dans la série scientifique, contre 68 % des garçons21(*). Or, c'est précisément cette série qui offre le plus de débouchés dans les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) et en instituts universitaires de technologie (IUT), tandis que la série littéraire, choisie par 35 % des bachelières générales, ouvre principalement sur des études à l'université.

70 % des bachelières technologiques viennent de la série sciences et technologies tertiaires (STT) et trouvent parfois difficilement place dans les filières courtes. Les autres ont, dans leur très grande majorité, choisi la série sciences médico-sociales (SMS), dont les seuls débouchés se trouvent dans les écoles paramédicales et sociales, dont l'accès est contingenté par un numerus clausus. Ainsi, près du quart des bachelières technologiques se trouvent inscrites à l'université, souvent par défaut, et y échouent massivement, plus d'une sur dix interrompant ses études.

En CPGE, les filles représentent globalement 41,7 % des élèves, mais sont 77 % dans les CPGE littéraires, 57 % dans les CPGE économiques et seulement 28 % dans les CPGE scientifiques, filière la plus prestigieuse mais aussi celle qui offre le plus de débouchés dans les grandes écoles. L'orientation des filles en CPGE scientifiques est moins fréquente que pour les garçons quels que soient l'origine sociale, le niveau de diplôme atteint par les parents ou les performances scolaires.

Les filles évoquent rarement le métier d'ingénieur, contrairement aux garçons. En 2002, le taux de féminisation des écoles d'ingénieur était de 24,5 %. 60 % des bachelières scientifiques n'ayant pas redoublé au cours de leur scolarité souhaitent se diriger vers la médecine, les professions paramédicales et sociales ou l'enseignement, soit deux fois plus que les garçons présentant les mêmes caractéristiques. Les filles accordent néanmoins plus d'importance au projet professionnel que les garçons. Si tous mettent en tête leur intérêt pour le contenu des études, les garçons placent en deuxième position les débouchés, loin devant le projet professionnel, à l'inverse nettement privilégié par les filles.

En raison des différences de logiques de parcours, le niveau des diplômes obtenus à la sortie du système éducatif par les filles n'est pas à la hauteur de ce que laissait espérer leur réussite scolaire.

Même si les filles accèdent plus souvent au premier et au deuxième cycle, elles accèdent moins souvent au troisième cycle et aux grandes écoles. Parmi les jeunes sortis de formation initiale en 1998, les filles représentaient 55 % des diplômés du premier cycle du supérieur, 54 % des diplômés de deuxième cycle, mais seulement 43 % des diplômés de troisième cycle ou des grandes écoles. Toutefois, à l'autre extrême, elles sortent moins fréquemment que les garçons sans qualification, à 41 %.

Comme l'a indiqué l'ancien ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche dans ses réponses écrites, « cette évolution s'explique sans doute par une moindre ambition des jeunes filles et le poids des représentations sociales sur les métiers ».

La sociologue de l'éducation Marie Duru-Bellat a parfaitement expliqué ce phénomène22(*). Le système éducatif fait tellement confiance aux garçons, qu'il considère comme « doués » alors que les filles sont « studieuses », qu'il les conduit à se persuader de leurs talents et à choisir des cursus que les filles n'osent même pas envisager. Ainsi, les résultats obtenus perdent de leur pertinence : à notes égales, un garçon choisira une filière scientifique, une fille ne s'estimant pas assez solide. Au total, les garçons finissent par ne pas se sentir véritablement en compétition avec les filles.

A ces inégalités de genres s'ajoutent des inégalités sociales. Ainsi, comme l'a rappelé M. Antoine Prost, sur le nombre d'élèves ayant obtenu un baccalauréat à l'âge normal ou en avance, 50,8 % des enfants de cadres entrent en classes préparatoires aux grandes écoles s'il s'agit de garçons, 30,5 % s'il s'agit de filles, mais 20,8 % des enfants d'ouvriers accèdent aux mêmes classes s'il s'agit de garçons, et 9,3 % si ce sont des filles.

Toutefois, l'école n'est pas le seul domaine où la mixité n'a pas permis d'atteindre l'égalité entre les sexes. Le sport en constitue un autre, où les inégalités sont encore plus importantes et où la situation aurait plutôt tendance à se détériorer.

* 14 Administration et éducation n° 99, 3ème trimestre 2003.

* 15 Programme international pour le suivi des acquis des élèves.

* 16 Organisation pour la coopération et le développement économique.

* 17 Cette étude a été publiée le 27 février 2004.

* 18 Yvonne Verdier, Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière, 1977.

* 19 Louis-Henri Parias (dir.), Histoire générale de l'enseignement et de l'éducation en France, tome 3 : De la Révolution à l'école républicaine, 1981.

* 20 Anne-Marie Sohn, Age tendre et têtes de bois. Histoire des jeunes des années 1960, 2001.

* 21 Rappelons qu'au XIXème siècle, les humanités classiques étaient les études les plus prestigieuses : elles étaient donc... masculines !

* 22 Notamment dans son ouvrage « L'école des filles », 1990.