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La mixité menacée ? Rapport d'information sur l'activité de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes pour l'année 2003

 

D. L'ACCENTUATION ÉVENTUELLE DES DIFFÉRENCES SEXUÉES DANS UN GROUPE MIXTE

Il peut même arriver que les distinctions tendent à s'accentuer et à se sexualiser dans un groupe mixte, chacun se définissant par contraste et s'identifiant lui-même par opposition à l'autre.

1. L' « effet Pygmalion »

Dans un article déjà mentionné33(*), France Rollin note que ne doivent pas être négligés « le rôle que joue, chez les jeunes adolescents, l'image sociale attachée à chaque sexe et le besoin de sécurité et d'amour qui les pousse à y adhérer : s'en écarter, c'est s'exposer à n'être pas admis. Ainsi les filles très rationnelles ou très dissipées, les garçons très dociles ou très sensibles risquent-ils toujours, dans une classe mixte, de se voir exclus de leur groupe d'appartenance sexuelle et de subir les conséquences souvent pénibles d'un tel rejet. S'ils se trouvaient dans une classe non mixte, ils pourraient y constituer des éléments pondérateurs : ils y joueraient en effet le rôle de « l'autre » dans un groupe trop homogène, car tout groupe a besoin d'une diversité interne pour survivre. Mais dans une classe mixte, ils se situent en porte-à-faux, ne pouvant peut-être ni modifier leur comportement spontané, ni le conserver sans en assumer les effets sociaux ».

C'est ce que l'on appelle l' « effet Pygmalion » de l'enseignant sur ses élèves : « si le professeur s'attend à ce que, dans la classe, les garçons soient inattentifs et les filles régulières, il contribue - par toute son attitude implicite ou explicite - à la réalisation effective de cette attente ».

De ce point de vue, le genre du professeur lui-même a une influence non négligeable.

L'influence du sexe du professeur

Le fait que le professeur soit un homme ou une femme influe de manière notable sur les comportements des élèves. [...] L'enseignant définit en partie la situation d'interaction par ses caractéristiques dont l'une des plus évidentes pour les élèves est bien son sexe. [...] Les professeurs de sexe masculin, de par leur manière de gérer la relation pédagogique autant que par les conceptions que peuvent en avoir les élèves, génèrent des comportements de concentration en classe : regarder le tableau par exemple, écouter et prendre des notes lorsque le professeur parle, et ceci autant chez les filles que chez les garçons. La présence d'un professeur femme tend à susciter des comportements plus souvent chahuteurs, et ceci dans leurs formes les plus extrêmes : les grimaces, gestes et rires sont plus fréquents avec des femmes qu'avec des hommes, et ceci autant chez les filles que chez les garçons.

Notons que ces formes extrêmes de chahut sont celles qui remettent le plus visiblement en cause l'exercice de l'autorité pédagogique. Les déplacements illicites des élèves en cours sont intéressants à ce propos. Ce type de comportement n'apparaît que chez les garçons avec un professeur femme ! Mais là n'est pas la seule spécificité des enseignantes. Elles tendent à favoriser les comportements de participation en classe, l'expression orale des élèves entre eux (travail de groupe) ou en interaction avec le professeur (pose, répond à une question).

Source : Georges Felougis, « Interactions en classe et réussite scolaire », Revue française de sociologie, 1992.

L'ethnologue Julie Delalande, dans un entretien accordé au magazine Enseignement catholique actualités de novembre 200334(*), explique elle aussi que la mixité peut renforcer les différences entre les genres : « la promiscuité des uns et des autres amène chacun à affirmer sa spécificité. Quand les filles sont entre elles dans une école qui n'accueille pas de garçons, elles construisent leur identité autrement, en se distinguant les unes des autres, en fonction de critères plus nuancés. Face aux garçons, elles cherchent au contraire à affirmer leur spécificité et elles véhiculent plus facilement des stéréotypes féminins, comme celui de filles craintives, attachées à leur apparence ».

Catherine Marry, dans sa conférence susmentionnée du 16 octobre 2003, dresse le même constat : « l'hypothèse la plus souvent énoncée, en France et ailleurs, est celle d'un renforcement, dans un contexte mixte, de l'adhésion des filles aux stéréotypes sexués, en particulier dans les disciplines où elles sont minoritaires (informatique, mathématiques, physique). Le souci de plaire aux garçons et de ne pas entrer en compétition avec eux, renforcerait la tendance des filles à se sous-estimer, à se montrer moins ambitieuses et plus soucieuses de leur apparence physique. [...] les filles sont moins persuadées de leur compétence en milieu mixte alors que la mixité n'affecte pas l'auto-attribution de compétence des garçons. [...] la hiérarchie inter-groupes - le rapport dominant/dominé - rend difficile aux dominés l'accès à une identité propre en les maintenant dans une identité catégorielle : les individus dominants (garçons et enfants des classes supérieures) s'auto-attribuent des traits singuliers, les groupes dominés (les filles et les enfants de classes défavorisées) des traits de leur catégorie d'appartenance ».

2. Dans les relations amicales et amoureuses

Dans un article paru en 200335(*) sur la socialisation par les relations amicales et amoureuses au lycée, Florence Maillochon rappelle que les relations amicales des filles sont toujours plus mixtes que celles des garçons.

Elle note que « l'initiation sexuelle s'accompagne du développement des relations amicales avec des personnes de sexe opposé suivant des modalités masculine et féminine différentes » : « à expérience sexuelle identique, la part de garçons qui restent « entre eux » est toujours plus élevée (44,3 % en moyenne) que celle des filles qui n'ont que des copines (23,2 % seulement). La mixité des réseaux des filles ne cesse de s'accroître au gré de leur initiation : les filles sont plus nombreuses à citer des copains dans leur groupe de proches lorsqu'elles ont une expérience sexuelle (70,8 % contre 57,2 %) et le cas échéant, leur part y occupe un volume plus important (47,5 % contre 33,2 %) ».

A l'apparition d'une relation amoureuse, « les adolescents en couple partagent plus fréquemment les amis provenant du réseau du garçon que de celui de la fille. Au gré de leurs relations amoureuses, les filles sont donc en quelque sorte intégrées dans l'espace relationnel de leur copain, plus qu'elles n'intègrent leur partenaire dans le leur ». Pourtant, « la plupart des filles ne survit pas dans le groupe une fois rompue leur liaison avec l'un des garçons ».

Au total, Florence Maillochon, à l'issue de l'étude conjointe des relations amicales et amoureuses, note « une asymétrie entre filles et garçons ».

Elle explique que « l'articulation entre relations amoureuses et relations amicales se gère de façon différente pour les deux sexes au moment où ils acquièrent pourtant une même expérience sexuelle. L'égalité conquise par les filles, par rapport à la génération de leurs aînées, sur la possibilité d'avoir, comme les garçons, des relations sexuelles avant le mariage, ne s'accompagne pas d'une égalité de la manière dont ces relations s'inscrivent dans leur environnement relationnel. Les réseaux des filles semblent toujours plus affectés par une relation amoureuse ou sexuelle que ne le sont ceux des garçons. [...] Quand le mélange des cercles se produit, il favorise les relations du garçon plus que celles de la fille. [...] Pour les garçons, l'apparition d'une nouvelle relation amoureuse et un faible investissement dans le réseau de leur partenaire modifient peu leur propre espace relationnel, y compris après la rupture du lien. Pour les filles qui, en revanche, intègrent plus souvent le réseau de leur partenaire, la rupture du lien amoureux s'accompagne généralement d'une dispersion des relations amicales qui lui étaient nouvellement associées. Les conséquences de la rupture sont donc doubles pour les filles : elles abandonnent souvent une partie des nouveaux contacts engagés autour du réseau de leur petit ami, et se retrouvent face à d'anciennes relations d'autant plus fragiles qu'elles avaient pu être négligées en raison du déplacement de leur réseau vers celui de leur partenaire ».

Enfin, on prête généralement certaines qualités psychologiques aux femmes, par exemple la plus grande facilité à aborder des questions d'ordre personnel, voire intime, dont les hommes auraient beaucoup plus de difficultés à parler.

Le refoulement de l'intime

En dernier lieu, vient la manière dont les hommes comptent sur les femmes pour faciliter certaines conversations. Dans un groupe mixte, les femmes sont généralement les premières à introduire dans la conversation une référence personnelle. Les hommes peuvent ensuite se joindre à la conversation sans se sentir responsables du tour qu'elle prend. Collectivement, ils peuvent reprocher aux femmes d'en avoir pris l'initiative. Ils peuvent également se dire que le fait d'en parler avec des femmes et non des hommes excuse ce manquement aux lois masculines. Quand les femmes se retirent de la conversation, le ton et le sujet redeviennent toujours froidement impersonnels. [...]

L'obsession de la compétition limite également les possibilités de communication dans l'amitié entre hommes. La compétition est le mode principal des rapports des hommes entre eux - d'une part parce qu'ils ne savent pas communiquer autrement, mais aussi plus profondément parce que c'est une manière de se prouver, et de prouver aux autres, que l'on possède les principales qualités masculines, à savoir une ferme résolution et la capacité de dominer. Il en résulte que les hommes recréent une situation de compétition même dans des activités qui ne l'exigent pas.

Source : Marc Feiger-Fasteau, Le robot mâle, 1974.

* 33 Revue Etudes, décembre 1987.

* 34 Enseignement catholique actualités, n° 278, novembre 2003.

* 35 Article intitulé Le jeu de l'amour et de l'amitié au lycée : mélange des genres, revue Travail, Genre et Sociétés n° 9, pages 111 à 135, avril 2003.