DEUXIÈME PARTIE :

LA MIXITÉ DANS LA FRANCE D'AUJOURD'HUI

« Le degré de civilisation d'une société se mesure d'abord à la place qu'y occupent les femmes. [...] La règle, c'est la mixité parce qu'elle rassemble, parce qu'elle met tous les individus sur un pied d'égalité, parce qu'elle se refuse à distinguer selon le sexe, l'origine, la couleur, la religion ».

Jacques Chirac

Discours du 17 décembre 2003

AVANT-PROPOS

Mesdames, Messieurs

En introduction au rapport remis au président de la République, le 11 décembre 2003, le Médiateur de la République, M. Bernard Stasi, qui présidait la commission de réflexion sur l'application du principe de laïcité dans la République, écrit notamment : « les comportements, les agissements attentatoires à la laïcité sont de plus en plus nombreux, en particulier dans l'espace public » .

Plus loin, le rapport, au titre des garanties apportées par la laïcité, insiste sur le fait que « l'Etat permet la consolidation des valeurs communes qui fondent le lien social dans notre pays. Parmi ces valeurs, l'égalité entre l'homme et la femme, pour être une conquête récente, n'en a pas moins pris une place importante dans notre droit. Elle est un élément du pacte républicain d'aujourd'hui. L'Etat ne saurait rester passif face à toute atteinte à ce principe » .

En effet, la laïcité ne peut être conçue sans lien direct avec l'égalité entre les sexes et, par conséquent, avec la mixité , le recul de la mixité portant atteinte au respect de l'égalité.

Si la laïcité est une façon de supporter les différences et de les faire cohabiter, la mixité vise à faire vivre ensemble ces différences en attendant de leur rencontre un enrichissement . La mixité repose sur l'idée d'une complémentarité des différences , sans qu'elle soit nécessairement évidente.

Récemment, un débat est apparu sur la base de deux paradoxes :

- les bienfaits de la mixité seraient interrogés, voire remis en cause, au nom de l'égalité entre les sexes, essentiellement en raison d'une violence grandissante à l'encontre des filles dans les établissement scolaires, mais aussi dans certains quartiers urbains, alors que c'est précisément cette égalité qui avait fondé la revendication de la mixité ;

- certains mouvements féministes ont contesté les effets positifs de la mixité pour les filles, voire les ont niés, alors que les filles réussissent bien mieux à l'école que les garçons.

Votre délégation a cherché, dans le présent rapport, à analyser les termes de ces deux paradoxes apparents, rappelant néanmoins que les résultats des travaux - du reste encore largement lacunaires sur ce sujet et parfois contradictoires - sont souvent utilisés dans une démarche partisane.

Il n'en demeure pas moins que le débat actuel sur la mixité s'inscrit dans les bouleversements de la société dans les rapports entre hommes et femmes. « Ce que les deux sexes regrettent, ce n'est pas leur relation d'antan, c'est la simplicité qui présidait autrefois à leurs divisions » , écrit Pascal Bruckner dans son essai La tentation de l'innocence 2 ( * ) .

Au travers des auditions et travaux qu'elle a conduits, votre délégation, sans prétendre à l'exhaustivité sur un sujet aussi complexe qui touche à la fois aux relations sociales et à l'évolution des moeurs, a mis en évidence les trois axes suivants :

- si elle est une réalité qui s'impose aujourd'hui avec la force de l'évidence, la mixité, en particulier à l'école, n'en est pas moins un phénomène historique relativement récent et passé, paradoxalement, largement inaperçu ;

- la mixité ne conduit pas automatiquement à l'égalité des sexes, tant sont prégnants les stéréotypes sexués, à tel point qu'elle peut même conduire à accentuer les différences de genres ;

- en dépit du large consensus dont elle fait l'objet, la mixité semble depuis quelques années contestée dans certains cas, soit de fait, soit pour des raisons de principe.

C'est pourquoi votre délégation a souhaité formuler un certain nombre de recommandations visant à améliorer le fonctionnement de la mixité dans la France d'aujourd'hui.

I. LA MIXITÉ, UN PHÉNOMÈNE RÉCENT QUI S'EST GÉNÉRALISÉ « SANS MÊME QU'ON Y PRÊTE ATTENTION »

A. LA MIXITÉ A D'ABORD ÉTÉ VÉCUE DANS LES ACTIVITÉS DE LOISIRS...

1. La surveillance des filles

Au XIX ème siècle, le principe est celui de la séparation des sexes, dans l'espace mais aussi dans l'ensemble des activités sociales. Cette séparation est quasiment institutionnalisée pour les jeunes, et d'autant plus efficace qu'elle est organisée par une étroite surveillance des parents.

Le rôle crucial du stéréotype dans la division des sexes

Au début du XIX ème siècle, les femmes perdirent les quelques gains acquis pendant l'époque des Lumières, et se retrouvèrent confinées dans une sphère bien distincte de celle assignée aux hommes : elles avaient pour tâche de s'occuper de la maison et d'éduquer les enfants ; contrairement aux figures symboliques nationales, les femmes, en tant qu'individus, n'avaient pas leur place dans la vie publique. C'est un point décisif pour la construction de la virilité moderne. Par exemple, le mot « efféminé » commença à se répandre au XVIII ème siècle : il désignait une douceur et une délicatesse coupables. La division établie entre hommes et femmes s'est maintenue, même si elle a été battue en brèche, à partir de la fin du XIX ème siècle, par les mouvements de revendication des droits des femmes.

Source George L. Mosse, L'image de l'homme, 1997.

L'institution scolaire étant construite sur le principe de la non-mixité, les occasions de rencontre entre jeunes filles et jeunes hommes sont nécessairement limitées. C'est pourquoi la société de l'époque organise les relations entre les sexes, d'abord dans des activités sociales, de loisirs notamment, même si le travail est un lieu de contact privilégié entre personnes d'âges et de sexes différents. Ainsi les loisirs collectifs, tels la foire ou le bal, constituent-ils autant d'occasions de se côtoyer.

Mais, comme l'écrit Anne-Marie Sohn dans un très intéressant article retraçant l'histoire de la mixité dans la France des années 1870 à 1970 3 ( * ) , « les parents doivent composer avec la réalité, à savoir une mixité profondément intriquée à la vie quotidienne. Ils ont tenté d'en limiter, cependant, les effets pernicieux par une surveillance qui pèse plus spécifiquement sur les filles » .

Celles-ci font ainsi l'objet d'une surveillance qui peut parfois s'assimiler à une véritable claustration, les parents étant soucieux d'éviter le déshonneur d'une grossesse illégitime. Cette vigilance est le fait des parents, des frères et soeurs, des oncles et tantes, de l'instituteur ou du curé, du patron et même du voisinage.

Ce n'est qu'à partir de la Belle Epoque que la mixité se développe véritablement dans l'espace public, la surveillance des filles, sous sa forme parentale mais aussi collective, connaissant un lent déclin.

Anne-marie Sohn note que « le libre choix des individus impose rencontres et « fréquentation » pour se jauger et éprouver ses sentiments avant d'envisager les noces. Les nouvelles stratégies matrimoniales exigent donc de laisser aux jeunes une liberté croissante » .

2. « Le temps des copains »

Après la Seconde Guerre mondiale, le collège et le lycée deviennent le cadre quotidien d'un nombre croissant d'adolescents. Cette évolution de la société va conduire, dans les années 1960, à ce que l'on a appelé « la culture jeune » ou encore « le temps de copains », qui contribue à éloigner les jeunes de leurs parents et à les soustraire à leur surveillance.

Dans ce contexte nouveau, les adolescents privilégient les loisirs collectifs mixtes, « en bande », au cinéma, au café, dans les discothèques...

Finalement, garçons et filles se sont fréquenté et ont appris à se connaître avant même la mixité à l'école. Celle-ci est pourtant la dernière étape de la fin de la « ségrégation » officielle des sexes.

* 2 La tentation de l'innocence, Grasset, 1995, page 173.

* 3 Article intitulé Les « relations filles-garçons » : du chaperonnage à la mixité (1870-1970), revue Travail, Genre et Sociétés n° 9, pages 91 à 109, avril 2003.

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