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La hausse des prix du pétrole : une fatalité ou le retour du politique

 

(2) Les capacités réelles de production des pays de l'OPEP

L'évolution de la production des pays de l'OPEP dépendra fortement de leurs capacités réelles à augmenter de manière significative leur production à partir de leurs réserves. Il convient donc d'analyser les facteurs qui déterminent les capacités d'extraction de pétrole, à savoir le volume des réserves et leur accessibilité ainsi que les investissements nécessaires pour extraire desdites réserves les barils de pétrole exigés par la demande.

Parmi les éléments permettant aux analystes d'être optimistes, on peut citer l'immensité des réserves et leur énorme potentiel de développement.

Le montant des réserves des pays de l'OPEP est considérable. L'OPEP l'estime à 897 milliards de barils, soit 78% des réserves mondiales dont plus de 60% sont concentrés dans les pays du Moyen-Orient. En outre, ce chiffre est amené à croître de manière importante. Entre 1995 et 2003, le volume des réserves de l'OPEP a augmenté de 313 milliards de barils, dont 175 milliards de barils liés à une amélioration du taux de récupération et 138 milliards de barils grâce à de nouvelles découvertes.

Dans de nombreux pays du Golfe, d'importantes réserves ont déjà été recensées mais les champs n'ont pas encore été exploités. En Arabie saoudite par exemple, 70 champs attendent d'être exploités.

Par ailleurs, dans les pays les plus prometteurs, de larges parties du territoire n'ont pas encore été explorées. En Arabie saoudite, c'est le cas de toute la région proche de la frontière irakienne, de la Mer Rouge et de la province est (Arroub Al Khami). De même, l'Irak possède un très fort potentiel dans le désert de l'Ouest tandis que les réserves de l'Iran devraient être considérables dans le Golfe Persique et en mer Caspienne.

Pour autant, les difficultés liées à l'augmentation massive des capacités de production ne doivent pas être sous-estimées. Nous nous intéresserons principalement aux pays du Moyen-Orient, puisque ce sont eux, parmi les membres de l'OPEP, qui vont être amenés à augmenter le plus leur production. Selon l'AIE, la production des pays du Moyen-Orient devrait passer de 29 millions de barils/jour en 2004 à 50 millions de barils/jour en 2050, représentant alors 44% de la production mondiale de pétrole. Néanmoins, une telle augmentation de la production n'est pas sans soulever d'importantes difficultés.

Elles sont d'abord d'ordre technique.

L'encadré ci-dessous présente les caractéristiques des gisements des 5 pays du Golfe ayant les réserves les plus importantes.

Les caractéristiques des gisements des 5 pays du Golfe
ayant les réserves les plus importantes

L'Arabie saoudite

L'Arabie saoudite produit depuis 1938. 50% de ses réserves proviennent de 7 champs dont l'exploitation cumulée dépasse 8 millions de barils/jour. Le plus important, Ghawar, est en production depuis 1952. Entre 40 et 60% de ses réserves prouvées (qui s'élèvent au total à 115 milliards de barils) ont déjà été exploités. Depuis 1972, il a atteint son plateau de production évalué entre 3 et 5,5 millions de barils/jour. Depuis 1975 il a commencé à produire de l'eau dans une proportion qui a atteint en 2003 1,7 million de barils/jour d'eau pour 5 millions de barils/jour de pétrole. Désormais, il s'agit d'un champ mature dont la productivité des nouveaux puits a diminué d'un facteur 1000 en trente ans. Saudi Aramco doit utiliser des techniques de plus en plus sophistiquées et investir massivement pour maintenir le volume de production constant. Elle estime à 6% le taux de déclin des champs existants pour les cinq ans à venir de telle sorte que 600.000 barils/jour supplémentaires devront être produits simplement pour maintenir le volume actuel de production.

L'Iran

70% de ses réserves sont situés dans des champs dits super géants. Le plus grand est Ahwaz dont la production a débuté en 1960. Il a atteint son plateau de production en 1972, qui est évalué entre 400.000 et 1 million de barils/jour. 37% du pétrole auraient déjà été extraits sur un montant de réserves initiales prouvées de 25,4 milliards de barils. Comme pour l'Arabie saoudite, la productivité des nouveaux puits a diminué d'un facteur 1000 en trente ans. Depuis 20 ans, l'exploitation des gisements nécessite l'injection de gaz pour faciliter l'extraction tandis que la production d'eau pose des problèmes croissants. Le taux moyen de récupération (33%) est assez bas et pourrait passer à 40% en cas d'investissements importants et avec l'utilisation des technologies les plus récentes.

Le Koweït

Son champ super géant Greater Burgan représente 75% de sa production. Exploité depuis 1946, sa production a atteint un plateau compris entre 1,5 et 2,5 millions de barils/jour depuis 1960. 40% du pétrole auraient déjà été extraits de ce puits dont les réserves encore en place (70 milliards de barils) représentent 75% des réserves prouvées totales.

L'Irak

Les deux champs de Kirkouk et de Rumailah représentent plus de 70% de ses capacités totales de production. Ils ont atteint leur plateau de production respectivement en 1968 et 1988 à un niveau estimé à 1 million de barils/jour chacun. 40 à 50% du pétrole auraient déjà été extraits de ces champs. Globalement, une production excessive conjuguée à une géologie complexe des réservoirs a fortement dégradé ces gisements. L'augmentation des niveaux de production puis leur maintien constituera donc un défi technique et nécessitera des investissements considérables.

Les Emirats Arabes Unis

6 champs fournissent 75% de leur production, dont 5 ont atteint leur plateau de production depuis 1970 L'exploitation de la plupart des gisements des Emirats Arabes Unis exige l'injection d'eau ou de gaz et l'utilisation de forages horizontaux.

Ces caractéristiques peuvent être résumées de la manière suivante :

- la production dans les pays du Golfe est assurée à 75% par des champs dits super géants (dont les réserves ultimes récupérables de pétrole sont supérieures à 500 millions de barils) ;

- ces champs ont commencé à être exploités entre les années 50 et 60 et la plupart ont atteint leur plateau de production depuis les années 70 ;

- ils sont exploités peu intensément depuis le milieu des années 80 mais ont déjà produit 35 à 55% de leurs réserves ;

- la plupart des champs super géants connaissent des problèmes de production d'eau ;

- la productivité des puits est passée de dizaines de milliers de barils/jour dans les années 70 à des milliers de barils/jour actuellement. 

En conséquence, la capacité des pays cités à augmenter fortement et durablement leur volume de production est incertaine. En effet, il leur faut non seulement prolonger les plateaux des champs super géants le plus longtemps possible, mais également développer de nouveaux champs pour accroître la production.

Dans cette perspective, le secrétaire général de l'OPEP a déclaré récemment que la production des membres de l'OPEP pourrait atteindre 55 millions de barils/jour, soit respectivement 10 et 16 millions de barils/jour de moins que les prévisions de l'AIE et du FMI.

Par ailleurs, se pose la question du financement des investissements. En effet, les pays du Golfe vont devoir augmenter leurs dépenses d'exploration tandis que les coûts d'exploitation vont s'alourdir en raison de l'utilisation de technologies plus coûteuses pour maintenir la production et de la mise en service de champs plus petits, donc plus coûteux à exploiter.

Dans son dernier rapport consacré aux pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, l'AIE estime à 614 milliards de dollars les investissements nécessaires dans cette région entre 2005 et 2030. Ils devraient passer de 16 milliards de dollars par an jusqu'en 2010 à 28 milliards de dollars par an entre 2020 et 2030. Pour l'Arabie saoudite, l'AIE évalue à 174 milliards de dollars (soit 6 milliards de dollars par an) les investissements indispensables. Il s'agirait pour ces pays d'un doublement de leurs dépenses par rapport à la décennie précédente.

Enfin, les pays du Moyen-Orient ne seront en mesure de développer leurs capacités de production que s'ils ne connaissent aucune tension majeure ou conflit géopolitique qui pourrait profondément affecter la production de l'un d'entre eux. Rappelons qu'à la suite de l'intervention américaine en Irak et de la multiplication des attentats, la production de ce pays a chuté à 1,8 million de barils/jour. Or, c'est une zone qui reste très instable : l'avenir de l'Irak est incertain, le « pacte social » saoudien fondé sur la religion, l'allégeance à la famille al Saoud et la redistribution des richesses sont contestés et l'actuel durcissement du régime en Iran fait peser de graves interrogations sur l'évolution de ce pays.