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La hausse des prix du pétrole : une fatalité ou le retour du politique

 

(3) Les incertitudes pesant sur la volonté politique des pays de l'OPEP à satisfaire entièrement la croissance de la demande mondiale

Dans les modèles de prévision d'offre et de demande de pétrole développés par l'AIE ou le FMI, le montant de la production des pays de l'OPEP correspond de manière purement théorique à la différence entre la demande mondiale et la production des pays non OPEP, soit entre 61 et 74 millions de barils/jour.

Pour autant, il n'est pas du tout évident que les membres de l'OPEP souhaitent atteindre ce niveau de production. Dans une étude publiée en 2005 dans « The Energy Journal », M. Dermot Gately calculait la valeur actualisée des profits (net present value of profits) en fonction de la part de marché des membres de l'OPEP dans la production de pétrole totale. Il constatait alors que la part de marché la plus favorable était comprise entre 41 et 46%, ce qui correspond à une production de 52 à 59 millions de barils/jour, bien inférieure aux prévisions théoriques du FMI.

Pour comprendre la stratégie des membres de l'OPEP, il faut rappeler les traumatismes causés par le contre-choc pétrolier et la chute brutale des prix en 1998.

Entre 1980 et 1985, la production de l'Arabie saoudite est ainsi passée de 11 millions de barils/jour à 3,8 millions de barils/jour sans pouvoir freiner l'effondrement des prix. Le résultat a été l'explosion des capacités de production excédentaires.

A cet égard, il convient de clarifier le débat sur ces dernières : l'Arabie saoudite n'a jamais décidé de créer des capacités de production résiduelles. Elles ont été la conséquence de la contraction de sa production dans le but de soutenir les prix. Aussi, il serait illusoire de croire que les pays du Moyen-Orient, et en particulier l'Arabie saoudite, vont produire au-delà de la demande afin de reconstituer de telles capacités (qui représentent un non sens économique). Si ces dernières réapparaissent, ce sera uniquement en raison d'une chute de la demande qui entraînerait une baisse des prix. Les pays de l'OPEP pourraient alors baisser leurs quotas de production pour défendre les prix.

En 1997, la crise financière en Asie a de nouveau mis un terme à l'embellie sur les prix qui atteignirent un plancher de 10 dollars en 1998 et remirent en cause l'équilibre financier des économies des pays exportateurs de pétrole. L'Arabie saoudite fut de nouveau contrainte à baisser son quota de production.

Depuis cette date, les pays de l'OPEP font preuve d'une très grande prudence sur l'évolution des prix du pétrole. Conscients de leur caractère très volatil, ils sont peu enclins à se lancer rapidement dans de grands projets d'investissement alors qu'ils n'ont pas de garantie à long terme sur le niveau des prix.

Leur stratégie semble guidée par deux considérations :

- d'une part, faire en sorte que la demande de pétrole leur assure des revenus réguliers sur le long terme. En conséquence, les membres de l'OPEP doivent éviter que des prix trop élevés n'entraînent une inflexion forte de la demande à travers la relance des économies d'énergie et de la diversification énergétique. Dans le même temps, les pays dont les réserves sont très importantes privilégient un rythme de production lent qui permette aux générations futures de profiter de la rente pétrolière. Or, une exploitation intensive des gisements accélère leur taux de déclin : il n'est donc pas forcément dans l'intérêt d'un pays comme l'Arabie saoudite, dont les réserves prouvées assurent 69 ans de production au rythme actuel, d'augmenter ses capacités de production à 18 millions de barils/jour pour 2030 comme le prévoit l'AIE ;

- d'autre part, éviter une baisse trop importante des prix préjudiciable pour leurs finances publiques et leur économie. Il faut rappeler que le pétrole représente par exemple pour l'Arabie saoudite 90% de ses exportations et les trois-quarts des ressources de son budget. Jusqu'en 2003, l'Arabie saoudite a connu deux décennies de déficit budgétaire qui ont conduit à un endettement public égal à 97% du PIB en 2002. Or, le maintien de tensions entre l'offre et la demande est le moyen le plus efficace pour contenir les prix.

Il apparaît ainsi que les membres de l'OPEP n'ont pas vraiment intérêt à jouer le rôle de producteur d'appoint pour satisfaire intégralement la croissance de la demande.

Se pose en outre le problème du financement de l'augmentation massive de leur capacité de production.

L'AIE fait remarquer que si les sommes en jeu paraissent considérables en valeur absolue, elles ne représentent que 6% des revenus du pétrole attendus entre 2005 et 2030 et 1% du PIB. Pour autant, les pays producteurs peuvent estimer que ces dépenses ne sont pas prioritaires.

En effet, la plupart des pays membres de l'OPEP sont confrontés à une croissance démographique forte (la population de l'Arabie saoudite devrait pratiquement doubler entre 2003 et 2030 pour atteindre 40 millions de personnes; la population iranienne devrait passer sur la même période de 66 à 90 millions d'habitants) et à un taux de chômage élevé. Leurs dépenses publiques sont donc très élevées et essentiellement consacrées à la création d'infrastructures (routes, écoles, logements, hôpitaux), au subventionnement des produits de première nécessité et au financement de services publics souvent gratuits.

En conséquence, il n'est pas du tout évident que les Etats producteurs autorisent les compagnies pétrolières nationales à utiliser la manne pétrolière pour multiplier leurs investissements et développer leurs capacités de production dans les proportions prévues par l'AIE ou le FMI.

En outre, les chances pour que les membres de l'OPEP fassent appel à des compagnies internationales afin de réaliser une partie des investissements sont minimes. La plupart de ces pays considèrent leurs ressources pétrolières comme stratégiques et sont fermés aux investissements internationaux.