LES CONCLUSIONS DE LA COMMISSION
DES LOIS
Réunie le mercredi 21 juin 2006, sous la
présidence de M. Jean-Jacques Hyest, président, la
commission des lois a examiné le rapport d'information de
MM. Philippe Goujon et Charles Gautier sur les mesures de
sûreté concernant les personnes dangereuses.
En 2005, la commission Santé-Justice,
présidée par M. Jean-François Burgelin, avait
notamment préconisé la mise en place de centres
fermés de protection sociale pour accueillir, après
l'exécution de leur peine, des personnes condamnées
considérées comme toujours dangereuses.
Cette proposition met en cause certains principes
fondamentaux de notre droit et pose la question essentielle pour toute
société démocratique du point d'équilibre entre les
considérations de sécurité publique et le respect de la
liberté individuelle. Compte tenu des enjeux soulevés, la
commission des lois a estimé indispensable que le débat se
prolonge dans un cadre parlementaire en créant une mission d'information
afin de répondre à une triple interrogation :
- le dispositif français concernant les personnes
dangereuses est-il adapté ?
- quels enseignements peut-on tirer des
expériences étrangères ?
- la mise en place de structures fermées pour
accueillir des délinquants après l'accomplissement de leur peine
est-elle envisageable et à quelles conditions ?
La commission a constaté que les insuffisances
du dispositif français portaient essentiellement sur la
prise en charge des délinquants dangereux atteints de troubles
psychiatriques. En effet ces personnes sont aujourd'hui principalement
prises en charge par l'administration pénitentiaire. Or, cette situation
n'est pas satisfaisante à deux titres : d'une part, l'univers
carcéral ne constitue pas le cadre le plus propice pour traiter les
pathologies ; d'autre part, la durée d'une peine de prison n'est
pas nécessairement en phase avec l'évolution de la
dangerosité de l'individu.
La commission a relevé que le nombre de
détenus atteints de troubles mentaux avait beaucoup
augmenté : ainsi, les personnes connaissant des
troubles psychotiques représenteraient 23 % de la population
pénitentiaire (voire plus de 30 % pour les condamnés
à de longues peines). Cette situation est liée à la
conjonction de trois facteurs : une reconnaissance plus
fréquente
de la responsabilité des personnes atteintes de
troubles mentaux sur la base du 2ème alinéa de
l'article 122-1 du code pénal ; l'évolution des soins
psychiatriques au cours des deux dernières décennies
marquées par l'ouverture des structures de prise en charge ; le
besoin, légitime, de réparation des victimes par la
pénalisation des auteurs d'infractions, fussent-ils atteints de troubles
mentaux.
Même si la prise en charge des personnes atteintes de
troubles mentaux dans les prisons a connu de réels progrès dans
la période récente, elle n'apparaît pas satisfaisante. En
effet, les capacités des services médico-psychologiques
régionaux ne sont pas encore à la mesure des besoins en
particulier pour les condamnés à de longues peines. La commission
a relevé que l'établissement pénitentiaire de
Château-Thierry, spécialisé dans l'accueil des
détenus malades mentaux, ne comptait qu'un psychiatre. L'hospitalisation
d'office des détenus rencontre quant à elle des limites
liées à l'insuffisance du nombre de places au sein des
unités pour malades difficiles. En outre, le système actuel
présente un caractère paradoxal puisque les détenus
consentant aux soins peuvent être traités dans les
établissements pénitentiaires qui présentent les
conditions de sécurité maximale alors que les détenus non
consentants -dont le comportement est souvent le plus violent- sont pris en
charge dans des structures hospitalières dont la sécurisation
apparaît moindre qu'au sein d'une prison.
La commission a noté que la mise en place
d'unités hospitalières spécialement
aménagées (UHSA), implantées dans des
hôpitaux mais gardées par le personnel pénitentiaire, dont
l'ouverture est prévue à compter de 2008, devrait contribuer
à répondre à ces difficultés.
La commission a par ailleurs relevé que le
suivi des personnes atteintes de troubles mentaux après
leur libération, se heurtait, d'une part, à une
connaissance insuffisante de la dangerosité de la
personne (qui n'est aujourd'hui appréciée qu'au cours de la
détention et pour les seuls condamnés à de longues peines
dans le cadre du Centre national d'observation de Fresnes) et, d'autre part,
aux moyens limités consacrés à la mise en oeuvre du suivi
socio-judiciaire en particulier quand celui-ci est assorti d'une obligation de
soins. Or, la commission a observé qu'une rupture dans la prise
en charge médicale d'un délinquant atteint de troubles
mentaux pouvait favoriser le passage à l'acte
violent.
Tirant les enseignements des déplacements conduits par
la mission dans les deux pays cités en exemple par le rapport de la
commission Santé-Justice, les Pays-Bas et l'Allemagne, la commission a
observé que si les systèmes allemands et néerlandais
avaient pour point commun la possibilité de retenir dans un cadre
fermé les personnes considérées comme dangereuses
après l'exécution de leur peine, ils n'obéissaient pas
cependant aux mêmes logiques.
La mesure de
« détention-sûreté »
allemande peut concerner toutes les personnes supposées très
dangereuses et cherche à les neutraliser avec pour principale
préoccupation la sécurité de la
société ; le dispositif néerlandais vise,
quant à lui, les personnes dangereuses atteintes de troubles mentaux et
tente de concilier les objectifs de
sécurité avec la prise en charge
sanitaire des personnes.
Sur la base de ces observations, la commission a retenu
plusieurs pistes de réflexion articulées autour
de trois axes :
En premier lieu, elle a préconisé de
renforcer la capacité d'expertise par la mise en place
de centres d'expertise sous la responsabilité d'une
équipe pluridisciplinaire, où pourrait
être placée pendant une durée de l'ordre de 25 jours
la personne poursuivie pour des infractions particulièrement graves. Ces
structures pourraient également intervenir après la condamnation
chaque fois qu'une expertise approfondie pourrait s'avérer
nécessaire.
Ensuite, la commission n'a pas jugé souhaitable de
s'engager dans la voie des centres de protection sociale proposée par la
commission Santé-Justice et a suggéré la mise en place
d'unités spécifiques pour les délinquants
dangereux atteints de troubles mentaux. Ces derniers pourraient
être accueillis pendant la durée de leur peine et au-delà,
si leur état le nécessite, dans des structures
hospitalières qui pourraient constituer des
unités hospitalières spécialement
aménagées de long séjour.
La prise en charge serait donc sous
responsabilité médicale, l'administration
pénitentiaire assumant la surveillance
périphérique des locaux. Dans l'hypothèse
où l'état de santé de la personne s'améliorerait,
celle-ci serait réaffectée dans son établissement
pénitentiaire d'origine. Si, en revanche, l'état de
dangerosité devait persister à l'expiration de la peine,
l'autorité judiciaire (tribunal de l'application des peines ou juge des
libertés et de la détention) pourrait, après avis
convergent de deux experts extérieurs à l'établissement
hospitalier de long séjour, décider de maintenir
l'intéressé dans cette structure pour une durée de deux
ans éventuellement renouvelable. Ce dispositif ne concernerait que les
personnes ayant commis les infractions les plus graves. Pour votre commission,
il permettrait d'éviter toute rupture dans le dispositif de soins.
Enfin, la commission souhaite le renforcement du suivi
des personnes après leur libération. Elle propose de
permettre au juge de l'application des peines de prononcer une
injonction de soins indépendamment d'une condamnation
à un suivi socio-judiciaire pour les personnes dont une double expertise
concordante aurait, dans les six mois précédant la remise en
liberté attesté la permanence d'un trouble mental sans
présenter une dangerosité telle qu'elle justifierait le maintien
ou le placement au sein d'une unité hospitalière
spécialement aménagée de long séjour.
La mise en place d'un fichier des personnes
condamnées ayant fait l'objet d'une hospitalisation d'office
ainsi que de celles ayant fait l'objet d'un placement dans une unité
hospitalière spécialement aménagée de long
séjour pourrait permettre un meilleur suivi sanitaire.
La commission a estimé que ces orientations
impliquaient à l'évidence une forte mobilisation de
moyens, pleinement justifiée au regard des enjeux de
santé publique et de sécurité soulevés par la prise
en charge des délinquants dangereux atteints de troubles mentaux.
La commission des lois a adopté les
conclusions de la mission d'information à
l'unanimité.
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