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« Le principe de précaution : bilan de son application quatre ans après sa constitutionnalisation », (compte-rendu de l'audition publique du 1er octobre 2009 organisée par M. Claude BIRRAUX, député, et M. Jean-Claude ETIENNE)

 

CONCLUSION

M. JEAN-CLAUDE ETIENNE, PREMIER VICE-PRÉSIDENT DE L'OFFICE, SÉNATEUR DE LA MARNE

Je n'aurai pas l'outrecuidance de conclure une réunion aussi dense et riche que celle de ce matin. J'ai pris quantité de notes (plus de quarante pages !) mais vous avez de la chance car je n'arrive pas à me relire. Je dirai simplement - et l'heure s'y prête - que cette réunion de ce matin, pour finir, a d'abord eu une haute valeur apéritive, c'est le cas de le dire. Tout le monde en a appelé à un au-delà de ce principe de précaution, comme si le législateur en l'écrivant et en y souscrivant majoritairement, s'était malheureusement arrêté en cours de chemin ; il faut qu'il reprenne ce chemin. C'est probablement une conclusion fondamentale de ce matin pour affiner le dispositif et surtout lui faire perdre les miasmes qu'il fait courir à notre volonté d'innovation et de recherche, seul gage de progrès d'une société.

Nous avons dit quelque part en cours de route que ce principe de précaution répondait à une demande de nos concitoyens, demande qui, pour finir, était une interrogation sur l'avenir qui leur était réservé, une angoisse, quelque chose qui, dit le philosophe, est venu bouleverser leur tranquillité : à quoi jouent-ils tous, que nous préparent-ils, que sont-ils en train de nous fabriquer ? Une journaliste, de retour de Tchernobyl, dit qu'elle a vu ce qui peut se passer. Cela fait peur. On sait que tout changement génère l'angoisse, on sait que cette question d'angoisse est bien connue en pathologie - Monsieur, vous nous avez rappelé tout à l'heure pour finir en filigrane que, quand on avait un malade à soigner, qu'on savait identifier la lésion, on n'arrivait pas toujours à le guérir mais quand il n'avait pas de lésion, on arrivait très difficilement à accompagner ce malade souffrant d'une angoisse que l'on ne comprenait pas. Or nos concitoyens ont besoin qu'on les accompagne, qu'on les aide et que l'on réponde, autant que faire se peut, aux interrogations qu'ils peuvent se poser sur leur avenir, sur le nôtre, sur celui de notre société. Pour cela, le décideur politique doit se mobiliser ; après tout, le principe de précaution a été une ébauche de réponse, incomplète mais c'est probablement ce qu'a dit tout à l'heure Marie-Christine Blandin en disant qu'il y avait une rupture de confiance entre le monde des chercheurs, de ceux qui sont à l'origine du progrès dans notre société, de cette science et de cette conscience, et le citoyen lui-même. Peut-être est-ce le cycle de Freud, comme vous l'avez dit, Monsieur - je n'en sais rien. Le chercheur n'est plus en haut du hit-parade des plus populaires de nos concitoyens, il a régressé parce qu'il inquiète et qu'il faut répondre à cette inquiétude et à cette interrogation.

Le principe de précaution n'est qu'un élément de réponse ; c'est, comme le chantait Mouloudji, un élément de la chaîne de réponse, un seul ; il faut le compléter urgemment, sinon, la science elle-même, la quête de connaissances, seul gage de progrès de l'humanité, est menacée dans ses fondements. Car la quête de connaissances, qui est au-dessus de tout, ne souffre pas de restriction et ne doit pas avoir de limite à arpenter le domaine terriblement vaste de tout ce que l'on ne sait pas. En revanche, savoir quelque chose ne justifie pas qu'on le fasse.

C'est là qu'intervient effectivement le décideur politique, qui doit dire ce qu'il retient comme bénéfique, à son sens, pour nos concitoyens, et ce qui offre peut-être plus de risques que de bénéfices dans l'instant, compte tenu de l'état de la connaissance, et ce qu'il rejette : c'est lui qui décide à ce moment.

En paraphrasant Jean Bernard, je conclurai qu'il n'y a pas de construction éthique sans construction scientifique et que la science est à l'origine de toute la connaissance, que toute discussion qui se bâtit, que tout débat qui se construit et se déroule dans la méconnaissance expose au risque de « médiévalisation » (quelqu'un l'a dit au début en parlant de Moyen Âge) : on va retourner aux grandes peurs, comme l'a dit Christine Noiville, qui a même parlé de phantasmes et d'élucubrations. Arrêtons tout cela : le seul moyen de réfléchir en conscience et en science est de partager en toute honnêteté la réalité du terrain que nous devons appréhender. Les étiquettes des flacons que nous manipulons doivent être claires, précises et complètes ; sans ce climat de confiance, nous ne reconstruirons pas les éléments prometteurs d'un avenir meilleur.

Sur la connaissance scientifique, j'invite modestement à compléter ce principe de précaution, pourquoi pas en le sacralisant car il a une vertu première, mais il est insuffisant en lui-même car il risque d'être prédateur et de nous priver d'éléments prometteurs dont nos concitoyens pourraient tirer le plus grand bénéfice. Que serait la société, que serions-nous si nous n'avions pas connu les bénéfices de la science, de la connaissance, tout au long de l'histoire de l'humanité ? Nous serions bien avant les lampes à huile, les sols de terre battue et les cavernes, nous en serions à cet état. L'innovation est moteur de tout ; même à l'entreprise, maillon des constructions sociales, on demande de former et d'apporter quelque chose à la société mais surtout d'innover. Pourquoi ne demanderait-on pas ce que l'on demande en premier à l'entreprise à la collectivité des Hommes ? Il nous faut compléter de principe de précaution par une volonté et un devoir d'innovation.