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Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger (Auditions)

3 avril 2013 : Sectes - Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger (Auditions) ( rapport de commission d'enquête )
Audition à huis clos (mardi 5 mars 2013)

M. Alain Milon, président. - Mes chers collègues, nous allons procéder aujourd'hui et demain à une nouvelle série d'auditions de victimes des sectes.

Ces auditions compléteront celles des responsables des principales associations de victimes avec lesquels nous avons commencé nos travaux en octobre-novembre derniers et des proches de victimes que nous avons reçus le 9 janvier.

Je veux une nouvelle fois insister devant vous sur le courage qu'il faut aux personnes auditionnées pour témoigner devant nous. Ce témoignage nous permettra d'informer le public, par le biais de notre rapport, sur les dangers que représentent les pratiques sectaires et d'éviter ainsi, espérons-le, à d'autres victimes d'être piégées à leur tour.

C'est pourquoi nous citerons dans notre rapport de larges extraits des compte rendus qui vont être établis de cette audition, tout en respectant la demande d'anonymat qui a été formulée par les témoins et acceptée par le rapporteur et par moi-même.

Cette réunion se déroule en effet à huis clos, conformément au souhait des personnes auditionnées qui ont demandé, à l'exception de l'une d'elles et de Me Picotin, que leurs noms n'apparaissent ni au Journal officiel ni dans le futur compte rendu. Je suis en revanche autorisé, dans nos échanges d'aujourd'hui, à faire état de leurs noms ; je vous demanderai néanmoins à cet égard, mes chers collègues, la plus stricte discrétion.

Notre séance d'aujourd'hui est un peu particulière car elle nous permettra d'écouter la voix des victimes et de mieux comprendre les difficultés auxquelles elles ont été confrontées grâce à l'éclairage que nous apporteront non seulement Me Picotin, dont nous connaissons l'inlassable engagement dans la lutte contre les dérives sectaires, mais aussi deux experts psychologues.

[...]

Je remercie les personnes présentes d'avoir bien voulu venir jusqu'à nous pour éclairer la réflexion de la commission. Il est en effet très important que nous puissions comprendre à la fois comment on devient une victime des sectes et comment on parvient à quitter cette emprise.

Je rappelle à l'attention de nos témoins que notre commission d'enquête s'est constituée à l'initiative du groupe RDSE, dont M. Jacques Mézard, notre rapporteur, est président. M. Mézard a donc tout naturellement été désigné comme rapporteur de notre commission.

Je vais maintenant, conformément à la procédure applicable aux commissions d'enquête, demander à chacun d'entre vous de prêter serment.

Je rappelle (pour la forme bien sûr) qu'un faux témoignage devant notre commission serait passible des peines prévues aux articles 434-13, 434-14 et 434-15 du code pénal.

Veuillez à l'appel de votre nom prêter serment de dire toute la vérité, rien que la vérité, levez la main droite et dites : « Je le jure ».

Les huit personnes se lèvent et prêtent serment.

Maître, voulez-vous prononcer un mot d'introduction ? Vous avez la parole.

Me Daniel Picotin, avocat. - Je vous remercie pour l'intérêt que vous portez à nouveau - après l'audition du 6 février dernier - à mon travail, qui ne concerne pas exclusivement les sectes. En 1995, en qualité de membre de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les sectes, j'avais recueilli les témoignages de gourous et de victimes. Aujourd'hui, à la lumière de l'expérience, je parle moins de mouvements sectaires que d'emprise mentale, dans laquelle le libre consentement a disparu, car là se situe le dénominateur commun de toutes les affaires. Je reste toutefois un modeste praticien du droit, auquel les familles de victimes trouvent à s'adresser, car le cadre juridique français est globalement impuissant à les aider. En tant que membre du Centre contre les manipulations mentales (CCMM), j'ai contribué à la production en octobre dernier d'un petit manifeste, à l'occasion du procès retentissant - au niveau international également - des « reclus de Monflanquin ». Ce manifeste présente des recommandations auxquelles le législateur pourrait s'intéresser. En tant qu'ancien parlementaire et rapporteur pour la commission des lois de la proposition de loi Cabanel portant création du bracelet électronique, je sais que l'initiative parlementaire peut être efficace !

Il est très important que vous ayez accès au témoignage des victimes. C'est indispensable. Les victimes ici présentes vont vous exposer trois histoires - dont il est également fait mention dans l'opuscule du CCMM. Ce sont des parcours incroyables. Comment des personnes intelligentes, sensées, cultivées, ont-elles pu passer autant d'années sous emprise ? Mme B. a vécu dix ans de tortures avant que son frère ne l'arrache des griffes de son gourou ; Mme de Védrines a traversé un enfer de neuf années sans que personne ne comprenne quoi que ce soit à ce qui lui arrivait ; et Mme L. [...] a vécu pendant vingt-deux ans et sept mois sous la férule de Tang, qui a fait cinquante victimes de toutes professions, et qui contrôle encore dix-huit personnes depuis sa prison sans que personne n'y fasse rien ! Les conséquences sont dramatiques ; des enfants grandissent également sous emprise.

La thèse de notre manifeste est la suivante : le monde juridique dans son ensemble - le législateur, le Parquet, les magistrats - ne comprend rien au phénomène de l'emprise car il n'a aucun contact avec les victimes. Je suis moi-même juriste, et il m'a fallu l'expertise de psychologues pour y voir plus clair, comme celle dont a fait preuve Mme I. L. pour arracher Mme B. de l'emprise de son mentor, ou pour conduire deux missions en novembre et décembre 2009 en Angleterre destinées à sortir Mme de Védrines et sa famille de leur état d'emprise mentale. Nous n'avons pu le faire que grâce à cette discipline importée des Etats-Unis qu'est l'exit counseling.

M. Alain Milon, président. - Nous allons commencer par le témoignage de Mme B.

Mme B. - Je vous prie d'excuser mes difficultés d'élocution : le traumatisme crânien que j'ai subi après douze ans d'emprise mentale a affecté mes capacités de réflexion et de raisonnement.

Je suis l'aînée d'une famille du Sud-ouest. C'est le dernier de mes quatre frères, ici présent, qui m'a aidée à sortir de la situation dans laquelle je me trouvais. Ma famille était quelque peu fragile : [...] mon père m'a proposé très tôt de pratiquer la méditation transcendantale, technique orientale destinée théoriquement à procurer un mieux-être physique et spirituel. Les maux de tête insupportables que neuf ans de pratique m'avaient infligés n'ont pas réussi à me détourner de la « quête spirituelle » dans laquelle mon père m'a engagée. Après mon baccalauréat et une licence d'anglais, sur le conseil de mon professeur de méditation, je suis montée à Paris suivre une école d'éducateurs de santé et rencontrer une kinésithérapeute de sa connaissance. C'est dans le centre de développement personnel où elle officiait que j'ai rencontré le thérapeute qui allait devenir mon gourou pendant douze ans.

Lui-même était fils unique, ancien enfant battu par des parents drogués, ballotté de famille d'accueil en famille d'accueil. La kinésithérapeute du centre, âgée de trente ans de plus que lui, était devenue sa maîtresse. Elle lui a accordé dans ce centre un statut de thérapeute auquel sa seule formation « Avatar » - reconnue depuis comme relevant d'une dérive sectaire - ne lui donnait pas droit. Au début, il y avait entre nous un échange, au cours des séances individuelles auxquelles je m'étais inscrite ; très vite, la communication est devenue à sens unique, il n'y avait place que pour ses mots d'ordre : j'étais sous emprise, j'obéissais. Les séances n'avaient en effet d'autre but que de recueillir des informations personnelles permettant de cibler les failles dans lesquelles il comptait s'introduire pour me manipuler. Au bout d'un an et demi, il m'a proposé de commencer un stage « Avatar ». Cela fut aussi le début de nos relations sexuelles. On ne peut parler de relations affectives, mais je me sentais captée par lui. Deux ans après notre rencontre, il m'a proposé le mariage, profitant du fait que mon éducation chrétienne en faisait pour moi un sacrement. Mais ce mariage n'avait rien d'un mariage catholique. Il [...] n'y avait pas de prêtre. Mon mentor m'a lu un texte qu'il avait préparé lui-même, puis passé une bague au doigt, qu'il a reprise ultérieurement ! L'absence de prêtre aurait dû me mettre la puce à l'oreille, mais je n'ai pas vu que c'était un simulacre. L'expertise psychiatrique a pourtant démontré par la suite que je n'étais pas, et ne suis pas folle !

Durant les années qui ont suivi, j'ai été constamment battue pour des raisons ésotériques - en application d'une technique « Shaoling » qui vise à renforcer les os -, et violée une à deux fois par jour. J'ai perdu l'appétit, maigri, et mes nuits de sommeil ne dépassaient jamais quatre heures en raison des multiples activités qu'il me faisait faire : courses, bricolage, rangement, ménage. Il disait venir de la planète Sirius, avoir été élu par la hiérarchie divine pour faire évoluer l'humanité. Il en était à la quatrième initiation - comme Jésus.

Me Daniel Picotin. - Il l'a confirmé devant le tribunal correctionnel en janvier 2012...

Mme B. - Il ne me restait alors que l'énergie de la survie. Les psychologues vous l'expliqueront mieux que moi. Tandis que je m'appliquais à lui obéir, lui me rabaissait sans cesse, physiquement - en critiquant mes yeux, ma taille, la longueur de mes bras - et moralement, en dénigrant les tâches que j'effectuais au centre de développement personnel. Aussi incroyable que cela puisse paraître, j'ai tout accepté. Il justifiait les coups par la nécessité de purifier mon karma. Dans son discours, la réalité s'était inversée : il disait être la victime et moi le bourreau.

Me Daniel Picotin. - Bien sûr ! L'effet miroir est un classique. Le gourou inverse le sens des choses.

Mme B. - Il avait un grand talent d'orateur, et ponctuait ses phrases de « systématique », « rationnel » et « objectif », pour leur donner plus de poids. Je ne m'appartenais plus. Je n'avais plus d'amis, plus de contacts avec ma famille, plus de relations avec quiconque, pas même avec lui puisque je lui obéissais passivement. Ma mémoire s'est affaiblie. Elle ne revient que progressivement. Je me suis en quelque sorte démise de moi, me suis désapproprié ma personne.

Il m'a ensuite contrainte à voler, moi qui n'aurais jamais dérobé un chewing-gum dans une épicerie. Je me suis retrouvée un jour avec l'équivalent de 13 000 francs dans mon caddie. Il ne s'intéressait qu'aux appareils haut-de-gamme. Il réunissait également tous les catalogues de vente, qu'il me faisait classer, découper, et archiver par centaines.

Je n'ai effectué que trois séjours chez mes parents en douze ans. Je ne leur disais rien et j'allais jusqu'à enregistrer des conversations pour les rapporter ensuite au gourou. Mes parents voyaient bien que j'étais différente, mais ne savaient pas quoi faire pour me sortir d'affaire.

Ne célébrant ni les anniversaires, ni les fêtes religieuses, j'ai perdu toute notion du temps. Je n'ai concrétisé aucun des projets que j'avais pu formuler par le passé. Renonçant à moi-même pour lui, j'ai perdu toute identité.

Je ne pouvais pas sortir de cette emprise. Je n'en ai jamais eu l'idée, bien que les moyens m'en aient parfois été donnés. J'étais persuadée d'être dans la meilleure position qu'il pouvait m'être donné de vivre. Les souffrances que j'endurais étaient censées purifier mon karma. Il disait avoir accès aux Archives akashiques et pouvoir ainsi connaître les noms de ceux lui ayant fait du mal dans une vie antérieure - et bien sûr j'en faisais partie.

Ma famille a tenté de maintenir le contact pendant dix ans, essentiellement par des lettres et des visites. Ils ont alerté le procureur de la République, mais cette démarche est demeurée sans effet, puisque j'étais majeure et a priori - théoriquement - consentante.

Dans cette horreur, un déclic s'est produit lorsqu'il m'a demandé de me prostituer pour nous procurer de l'argent. A partir de cet instant, je n'ai cessé de répéter à voix haute « j'en ai marre, je veux que ce soit fini ». Mon jeune frère recueillait alors des informations pour mettre en place une stratégie visant à m'extraire de cet enfer, avec succès puisqu'il m'a ensuite ramenée chez mes parents à Bayonne. Mais même de retour chez eux, il m'a fallu un an et demi pour renoncer à retourner rejoindre le gourou. La psychologue a beaucoup éclairé mes parents dans cette période difficile.

Si la loi avait été mieux adaptée à cette situation, il y a vingt ans, ma vie aurait été toute différente.

M. B. - Pendant toute cette période, nous avons naturellement envoyé du courrier à ma soeur. Elle n'y a jamais répondu, mais nous avons réalisé après-coup qu'elle le lisait et nous avons pu comprendre l'importance que cela revêtait. Devant l'échec d'un argumentaire rationnel par courrier, nous avons décidé de rencontrer un psychologue pour comprendre de quoi il retournait. A l'époque, nous ignorions absolument, depuis notre petite ville de province, en quoi consistait l'activité sectaire au-delà de ce qu'en disaient ponctuellement les journaux. Nous avons également consulté un avocat et déposé une plainte auprès du procureur de la République - mes parents craignant une réaction de rejet de notre soeur, mes frères et moi avons signé la plainte, pas nos parents. Rien n'a abouti.

J'ai ensuite débarqué à Paris pour ma première expérience professionnelle. J'ai décidé de comprendre ce que vivait ma soeur et pour cela de mener une véritable enquête, quitte à me faire passer parfois pour un militaire de la gendarmerie. J'ai lu les publications du CCMM. Puis j'ai employé une méthode basique et naïve consistant à aller chercher la victime là où elle se trouvait. Cela a fonctionné. Nous avons eu beaucoup de chance.

De retour à Bayonne, nous avions gagné une bataille mais nous étions en réalité plus démunis que jamais, face à une personne détruite, qui ne parlait ni ne marchait correctement, qui pesait 20 kilos de moins que la normale. Nous avons eu la chance de rencontrer Mme I. L. dont l'expertise dans ce domaine est bien connue. Dans une telle situation, la tentation est en effet grande de recréer une situation d'emprise mentale sous couvert de protéger la victime. Des trois pages d'argumentaires rationnels que nous avions préparés pour raisonner ma soeur, Mme I. L. nous a expliqué qu'il fallait ne garder qu'un argument : conseiller à notre soeur de prendre soin de sa santé. Dérisoire au regard des faits ! Mais le message a été reçu, l'instinct de survie a joué. Mme I. L. nous a demandé aussi de ne pas couper complètement le lien entre ma soeur avec le groupe parisien. Nous n'aurions pas adopté cette attitude spontanément : nous n'étions simplement pas compétents pour gérer cette situation.

Les séquelles sont importantes, le procès l'a montré. Le gourou a fait deux autres victimes : une est encore sous emprise, une autre est décédée. C'est un véritable combat de société. Avec un attirail juridique adapté, nous aurions pu sortir ma soeur d'affaire plus rapidement.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Ce monsieur travaillait dans un centre de développement personnel. En quoi consistait cet établissement ? Où était-il situé ? Avait-il des clients ?

Mme B. - Le centre [...] appartenait au frère de la kinésithérapeute. Il était situé [...] dans le Xe arrondissement de Paris.

Me Daniel Picotin. - Ce centre est aujourd'hui fermé.

Mme B. - Son activité principale consistait à louer des salles, utilisées pour des stages de rebirth - renaissance en anglais -, des stages émotionnels, de la méditation de pleine lune, des bols tibétains.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Combien étiez-vous dans ce centre ?

Mme B. - Il y avait cinq ou six locataires, ou thérapeutes, qui louaient les salles pour exercer. Au début, je n'étais que patiente et étudiante dans ce centre. J'y ai ensuite travaillé, notamment en remplacement de la femme de ménage.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Ces autres locataires, leur parlait-on de Sirius et de toutes ces choses ?

Mme B. - Non, ils étaient de simples locataires qui avaient leurs propres groupes.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Vous avez parlé des sévices que votre gourou vous a infligés. Comment faisiez-vous pour ne dormir que quatre heures par nuit ?

Mme B. - Il me contraignait à faire du bricolage, du rangement. Je dactylographiais ce qu'il me dictait. J'envoyais du courrier. J'écrivais dans le moindre détail ce que je ferais la semaine suivante.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Comment faisait-il lui-même pour ne pas dormir ?

Mme B. - Je ne me suis pas posé la question. Sans-doute trouvait-il le temps de se reposer dans la journée.

Me Daniel Picotin. - Il était sans cesse sur votre dos, n'est-ce pas ? En outre, vous n'étiez pas toute seule, il y avait deux autres femmes, dont l'une est toujours sous emprise.

Mme B. - Oui, bien que lui soit toujours en prison.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Vous avez parlé d'un stage « Avatar », de quoi s'agissait-il au juste ?

Mme B. - C'est un stage de développement personnel issu des méthodes de la Scientologie et fondé sur l'idée que la croyance détermine les expériences. Durant la formation, on apprend à modifier sa façon de pensée pour réaliser les projets qu'on désire vraiment.

Me Daniel Picotin. - Le fondateur du cours « Avatar » est un Américain du nom de Harry Palmer, un renégat de l'Eglise de Scientologie.

Mme Muguette Dini. - Le groupe était constitué de trois personnes, n'est-ce pas ?

Me Daniel Picotin. - Le gourou et trois femmes sous son emprise. Une mini-entreprise, une « petite épicerie » de la manipulation mentale.

M. Stéphane Mazars. - Pouvez-vous en dire plus sur la comparution devant les juridictions ?

Me Daniel Picotin. - Ma cliente a été arrachée par son frère à son gourou en 2001, à Noël, la cour d'appel de Paris a rendu son jugement en janvier 2012 ; une histoire très longue, donc, à la mesure du temps qu'il a fallu à la victime pour se reconstruire. Lorsque je l'ai reçue la première fois, elle était totalement brisée physiquement et psychologiquement. Elle pleurait tout le temps, elle était incapable de monter un escalier, elle y voyait mal, elle n'entendait pas. Soit dit en passant, on lui a accordé des années après un taux de 17 % d'incapacité partielle permanente ; elle aurait mérité davantage. Quand je l'ai reçue au début, je ne comprenais rien à son histoire, je lui ai demandé de me l'écrire. Cela lui a pris deux ans et 120 séances de thérapie pour être capable de raconter l'enfer qu'elle a vécu ; un enfer à huis clos entre un fou et trois femmes sous emprise.

Muni de ce témoignage de plus de cent pages, j'ai déposé plainte auprès du tribunal de grande instance de Paris. Au début, on m'a répondu que ma cliente était masochiste, que la clé était sur la porte et qu'elle aurait pu à tout moment partir.

Avec l'aide de la famille B. [...], j'ai constitué un volumineux dossier médical. Il y avait de quoi dire : le gourou frappait ma cliente avec tous les objets contondants qui lui passaient sous la main, y compris le marteau. Il lui avait cassé des côtes, des dents ; elle avait des oreilles de boxeur ! Ce qui a fait la différence auprès de la justice, c'est l'avis de l'expert judiciaire qui a confirmé le diagnostic de mon experte privée : la manipulation, les violences, l'emprise mentale... Ensuite, tout s'est passé très vite : instruction, garde à vue et incarcération dès le délibéré en novembre 2011 - il comparaissait libre car il était primo-délinquant. L'arrêt de la cour d'appel, en janvier 2012, a confirmé cette condamnation. La motivation de l'arrêt est très éclairante sur l'emprise mentale ; les magistrats ont cité les propos du gourou qu'ils avaient fait parler à l'audience.

M. Bernard Saugey. - Quelle a été la peine ?

Me Daniel Picotin. - Le gourou a été condamné à quatre ans de détention. Outre ma cliente, les deux autres victimes sont la kinésithérapeute, qui est décédée, et une femme qui reste sous emprise. Ses frais d'avocat sont payés par celle-ci - c'est une caractéristique des prédateurs de vivre sur le dos des autres. Nous avons tenté une mission d'évaluation pour l'exit counseling afin de sauver cette femme, qui n'a pas été possible.

Mme I. L. - Cette femme qui est toujours sous emprise, est psychotique, avec une mère totalement démissionnaire, un père autoritaire, qui disent : « nous voulons bien la récupérer si elle se trouve un autre type ». Elle ne tient que par sa relation avec le gourou : on peut parler, comme Me Picotin, d'épicerie, mais on pourrait aussi dire que c'est un mini-hôpital psychiatrique.

Le succès de nos missions dépend beaucoup de la volonté de la famille de communiquer avec la victime et de prendre en charge le suivi psychiatrique et psychologique. Mme B. souffrait d'une névrose psychofamiliale importante que la relation avec le gourou est venue combler. Une mère non investie, un père qui avait attiré la seule fille de la fratrie vers la méditation transcendantale, lui faisant jouer un peu le rôle de sa conjointe.

[...]

Mme Catherine Deroche. - Madame B., avez-vous été la seule à subir des violences physiques et sexuelles ?

Mme B. - La femme qui vit encore sous l'emprise du gourou travaillait à l'extérieur, moi, non. J'avais tout lâché pour le suivre, je touchais le RMI. C'est moi qui ai tout pris.

Me Daniel Picotin. - Elle a tout de même eu droit à quelques gifles.

Mme I. L. - Et la première victime, celle qui est décédée, a subi d'innombrables violences.

Mme B. - Disons que j'ai pris le relais.

Mme I. L. - Nous avons clairement affaire à un homme violent.

Mme Hélène Lipietz. - Comment la famille B., qui est finalement à l'origine du malaise de cette femme, a-t-elle pu se reconstruire pour en venir à récupérer la victime ?

M. B. - Mon père a accompli un énorme travail sur lui-même. Entre le moment où ma soeur nous a quittés et celui où elle est revenue, plus de dix ans avaient passé ; le temps d'accomplir du chemin pour l'accueillir dans de bonnes conditions et la regarder avec la « neutralité bienveillante » dont parlent les experts.

Mme I. L. - Nous accompagnons les familles avant l'arrivée de la victime. Dans le cas de Mme B., l'équilibre était délicat à trouver : il fallait l'accompagner dans son retour au réel sans la priver de liberté, et lui trouver une place au sein de la famille. Durant les premiers mois, le père avait pour consigne de ne jamais intervenir directement auprès d'elle pour ne pas la faire fuir.

[...]

Mme Catherine Génisson. - Donc, la victime a tout le temps de retourner dans son groupe.

Mme I. L. - Mme B. ne l'a pas fait, malgré les appels de son gourou. Il lui envoyait, par l'intermédiaire d'adeptes, des clichés polaroïds où on le voyait pleurer ; ou encore, un grelot de montagne pour symboliser le retour à la bergerie.

Il nous faut donc travailler avec ces victimes par petites touches, on ne peut pas aborder les choses d'un bloc.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Madame B., vous êtes entrée dans cet enfer par le milieu du bien-être. Pourquoi ce stage aux Etats-Unis ?

Mme B. - J'y suis allée me former auprès de Harry Palmer pour devenir Avatar master et donner à mon tour ce séminaire de développement personnel.

Mme I. L. - Le centre [...] n'avait qu'un but : recruter le plus possible d'adeptes. Son gourou n'est pas parvenu à ses fins. Il a rencontré des problèmes financiers et fiscaux.

Mme Muguette Dini. - Maître Picotin, lors de votre précédente audition, j'avais fait un rapprochement avec l'emprise au sein du couple. Dans le cas de Mme B., nous sommes bien en présence d'un conjoint polygame...

Me Daniel Picotin. - Certes, mais avec un corpus théorique très fort ! A l'audience de confrontation, devant le juge d'instruction, le gourou ouvrait ses chakras en versant des larmes de rimmel...

M. Alain Milon, président. - Passons au cas suivant.

Me Daniel Picotin. - Il s'agit de l'affaire des reclus de Monflanquin où sont impliquées pas moins de onze victimes, âgées de seize à plus de quatre-vingts ans, coupées du monde depuis 2001. Pour les proches et pour l'avocat que je suis, ce fut un calvaire judiciaire. Nous devons au courage de Mme Christine de Védrines, qui a quitté le groupe en mars 2009 et déposé plainte à Bordeaux, le lancement d'un mandat d'arrêt européen à l'encontre de M. Thierry Tilly au mois d'octobre suivant. Grâce à elle, nous avons mené, en novembre et décembre 2009, deux missions de libération des huit personnes de sa famille qui étaient encore « otages » à Oxford, parmi lesquelles son mari, sa belle-mère...

Mme Christine de Védrines. - ... et mes trois enfants ! Je suis mariée depuis trente-huit ans. Nous n'étions pas une secte, nous étions une famille normale à laquelle il est arrivé quelque chose d'anormal. D'où l'incompréhension de notre entourage lorsque nous avons refusé tout à coup les invitations, les sorties, les activités. Mon mari, qui était accoucheur à Bordeaux, a dévissé sa plaque en une nuit. Seule ma meilleure amie a saisi que quelque chose n'allait pas après avoir reçu un coup de téléphone de mon mari, inhabituellement agressif.

Je n'adhérais pas vraiment à tout cela. Et pourtant j'ai suivi. Selon les experts, 80 % des personnes sont manipulables. Chacun ses failles, la mienne était d'avoir perdu à trente-huit ans ma mère, puis mon père deux ans après. Je me sentais orpheline et me suis raccrochée à ma belle-famille ; quand tous ont été embrigadés par Thierry Tilly, je les ai suivis.

Les actions menées par nos proches n'ont jamais abouti ; je les ai recensées, leur nombre s'élève à onze ! Le matriarcat était de mise dans ma belle-famille : au sommet, ma belle-mère, puis ma belle-soeur. Mes neveux, les enfants de mon beau-frère, ont tenté de placer ma belle-mère sous tutelle. Bien que manipulée, elle restait une forte personnalité : elle a parfaitement su répondre aux questions du médecin au point que c'était elle qui menait l'entretien ! Le mari de ma belle-soeur a porté plainte pour abus de confiance : sa femme avait reversé 185 000 francs à Thierry Tilly à partir du compte d'une association. Nouvel échec.

Si la loi About-Picard a permis de faire condamner Thierry Tilly, il faut l'amender et la renforcer. Dans notre cas, le désastre était programmé et personne n'a rien pu faire ! Tracfin enregistrait bien les mouvements financiers, les virements ordonnés par mon mari, la vente de nos biens immobiliers ; mais en l'état du droit, seule la plainte de la victime est recevable lorsqu'elle est majeure. L'Adfi de Lot-et-Garonne s'est mobilisée, le Parquet lui a rétorqué qu'il s'agissait d'une escroquerie. Une escroquerie, certes, mais menée par un grand manipulateur et un pervers narcissique.

Parce que j'étais en retrait, Thierry Tilly me diabolisait, me calomniait, afin que le groupe n'entende pas mon point de vue ; ma belle-soeur avait pour ordre de ne pas me transmettre tout mon courrier. Les gendarmes de Monflanquin ont été alertés par ma soeur à Paris, inquiète de ne pas avoir de mes nouvelles lors du premier Noël, en 2001. Ma belle-soeur s'est montrée charmante avec eux, elle a répondu à toutes leurs questions et ils sont repartis sans même demander à me voir ! Encore un rendez-vous raté. Je n'en veux pas aux gendarmes : lorsqu'on n'est pas formé à cela, on ne reconnaît pas la manipulation mentale, surtout lorsqu'elle est bien faite.

Dans mon entourage, certains ont tenté de placer ma fille de quinze ans sous tutelle ; cette démarche, non plus, n'a pas pu aboutir car ma fille était scolarisée et tout paraissait normal.

Tous ces rendez-vous ratés, et j'en passe, sont dramatiques parce que Thierry Tilly, cela apparaît nettement dans les pièces du dossier judiciaire, était un escroc notoire. Il n'a jamais travaillé ni payé d'impôts. Nous avions toujours payé les nôtres ; quand nous avons cessé subitement de le faire, la seule réaction a été celle du fisc, qui a saisi nos meubles et nos biens. Nous sommes aujourd'hui ruinés. En rentrant, j'ai dû vivre du RMI avant de reprendre une activité professionnelle, mon mari touche une très petite pension de retraite. Rendez-vous compte, maître Picotin avait tiré la sonnette d'alarme dès 2004...

Me Daniel Picotin. - ... J'étais intervenu auprès du Parquet d'Agen. La demeure familiale a été vendue en 2008 ; en tout, le préjudice s'élève à 5 millions d'euros.

Mme Christine de Védrines. - Puisque vous avez parlé de santé, mon mari établissait les ordonnances pour son frère diabétique et pour sa mère, qui n'a manqué de rien, ni de médicaments ni d'un fauteuil adapté aux personnes âgées. Mais moi et les enfants, nous avons perdu des dents, faute d'être soignés. Je n'ai pas vu un médecin durant presque dix ans avant que Thierry Tilly ne me mette au travail à Oxford. Une faute de sa part, il n'en a pas commis beaucoup, et une chance pour moi...

Me Daniel Picotin. - Une fois qu'il les avait dépouillés de leur fortune, il les a fait travailler : madame était cuisinière, son mari jardinier et ainsi de suite. Il leur prélevait 90 % de leur salaire.

Mme Christine de Védrines. - Il nous disait que notre fille, qui avait brillamment décroché son bac en France, irait étudier dans une grande université écossaise. L'argument portait dans une famille comme la nôtre. En attendant, elle travaillait 80 heures par semaine ! Je l'ignorais car il nous avait séparés de nos enfants. J'ai vraiment failli les perdre : il leur racontait que tout le mal venait de moi. Lorsque j'ai quitté Oxford en mars 2009, il a poussé ma fille à porter plainte pour attouchements sexuels ; ce fut l'épisode le plus douloureux.

« Nous gardons notre intelligence, mais elle est en jachère », a dit un expert. C'est vrai, mais il se produit parfois comme un déclic.

Thierry Tilly avait réussi à nous transformer en sous-hommes. Certains ont été séquestrés. Mon fils, qui est né en 1980, a vécu durant onze mois dans une pièce noire avec un sac de couchage pour seul lit, un repas par jour et la toilette à l'eau froide dans les WC de ce bâtiment de bureau. C'est qu'il a été considéré comme un traître pour avoir montré des signes de révolte. Il devait rédiger une espèce d'autocritique tous les jours durant sa séquestration...

Me Daniel Picotin. - ... qui dura onze mois !

Mme Christine de Védrines. - Thierry Tilly lui avait mis dans la tête qu'il était un être faible. Le pire, c'est d'avoir appris tout cela après, un peu avant le procès. Une fois, ma fille, m'apercevant par hasard à Oxford, a traversé la rue pour m'embrasser ; elle a été sévèrement réprimandée pour cet acte.

Concernant la santé, je n'ai pas eu de chance. On ne m'a reconnu aucune incapacité permanente partielle.

Me Daniel Picotin. - C'est une difficulté : la jurisprudence est très maigre, on ne reconnaît pas de droit à indemnisation dans ces cas-là.

Mme Christine de Védrines. - J'ai pourtant souffert d'une nécrose sévère de la hanche après avoir été séquestrée durant quinze jours, en permanence assise sur une chaise. Je n'avais ni le droit de me lever ni celui de m'allonger. Pour bénéficier de la reconnaissance en IPP et d'une indemnisation au civil, j'aurais dû faire établir un constat... le lendemain de ma séquestration ! Depuis, je vis avec deux prothèses de la hanche.

J'ai eu si peur de perdre mes enfants. Je me sens très coupable envers eux de n'avoir pas joué mon rôle de mère protectrice. Lorsque mon fils a commencé à s'éloigner du groupe, ce pervers de Thierry Tilly a lancé la horde contre lui - la horde, oui, c'est très exactement le mot qui convient - et pratiqué le harcèlement judiciaire. Idem pour moi : mon mari a demandé le divorce, ma fille s'est plainte d'attouchements sexuels. J'ai honte de le dire mais, dans mon groupe, certains ont pensé au suicide.

Vient un moment où trop, c'est trop. C'est ce qui m'a donné la force de quitter Oxford. Thierry Tilly nous calomniait, mon fils et moi ; il est allé jusqu'à déclarer que mon garçon était né d'un inceste avec mon père. Ma sortie s'est déroulée en deux temps. Une première fois, j'ai claqué la porte mais je suis revenue dans la cuisine où j'ai récupéré des numéros de téléphone. Je ne m'étais pas rendu compte que dix ans de ma vie s'étaient écoulés et que j'avais tout oublié, y compris le numéro de téléphone de ma soeur que j'appelais pourtant très souvent, avant.

Thierry Tilly m'avait mise au travail. C'est ainsi que j'ai récupéré ma carte d'identité. J'ai surtout eu la chance d'avoir un patron extraordinaire. Il me faisait des compliments sur mon travail quand j'étais accablée de reproches et de critiques à l'intérieur du groupe. Une amitié s'est nouée entre nous. Au bout d'un an, j'ai osé lui parler de ma situation, il n'a rien compris. Je lui ai alors dit de chercher des informations sur internet à propos des reclus de Monflanquin. Dès le lendemain, il m'a dit : « Christine, il faut que vous réagissiez. » Il a pris le téléphone et il a appelé ma soeur, j'en étais incapable. Le mari de ma soeur a décroché ; il s'est montré très gentil. J'entendais qu'il était ému. Cela m'a beaucoup touchée ; on m'avait tant seriné que tout le monde nous avait abandonnés. J'ai également pris contact avec mes cousins et avec maître Picotin, qui m'a conseillé de porter plainte en France, plutôt qu'en Grande-Bretagne. Durant trois jours, j'ai essayé d'amener mon mari à réfléchir sur notre situation. En vain. Le lundi matin, je suis partie comme une voleuse, comme si j'allais au travail. J'ai pris le train pour Londres où m'attendaient une cousine et ma meilleure amie. J'aurais peut-être eu le courage d'accomplir ce voyage seule, leur présence m'a néanmoins réconfortée. Je n'étais pas montée dans une voiture depuis quatre ans ! A Paris, ma soeur m'a très bien reçue. J'ai repris corps avec elle. Ce n'était pas évident non plus pour elle car Thierry Tilly m'avait poussée à lui écrire des lettres où je lui donnais du « chère madame »...

Trois jours après mon retour, j'ai porté plainte et, à partir de là, la justice de Bordeaux, il faut lui en rendre hommage, a travaillé extrêmement vite. Grâce à ma plainte - c'est ma seule fierté - Thierry Tilly a été placé sous écoutes et arrêté, ainsi que Jacques Gonzalez. Ma famille qui restait en otage à Oxford n'a pas réagi tout de suite. M. Tilly avait dû les prévenir qu'il pourrait un jour orchestrer une arrestation, entrant dans le cadre d'un plan...

Me Daniel Picotin. - L'homme avait toujours deux coups d'avance.

Mme Christine de Védrines. - Avec maître Picotin et son équipe, nous avons monté deux opérations pour aller les chercher. La première fois, seul mon fils aîné est rentré ; les autres nous ont suivis lors de la seconde, après que la psychologue a parlé à ma belle-soeur, qui tenait le groupe. Je dois dire que le consul français, à Londres, nous a écoutés, entendus et épaulés et que Scotland Yard était informé de cette opération privée.

Pour terminer, je voudrais insister sur la nécessité impérieuse d'apporter des soins aux victimes. Il n'existe aucune aide de l'Etat dans ce type de cas. Quand nous sommes sortis, nous n'avions plus la sécurité sociale. Les démarches pour obtenir le RSA sont difficiles à entreprendre lorsqu'on souffre de telles difficultés psychologiques. Or nous avions besoin d'un suivi, pour comprendre comment nous avions été manipulés. Si nous avons été aidés par l'équipe de maître Picotin, toutes les victimes n'ont pas cette chance.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - « Je n'adhérais pas vraiment », avez-vous dit. Mais à quoi ?

Mme Christine de Védrines. - A la personnalité de Thierry Tilly.

La donation-partage de la demeure familiale à mon mari, alors qu'il était le cadet, avait suscité des jalousies. Thierry Tilly s'est engouffré dans cette brèche, en se présentant comme l'homme qui allait régler nos difficultés. La manière dont il s'y est pris a d'autant plus fonctionné que nous sommes de tradition protestante, la mémoire des dragonnades lui a facilité la tâche.

Me Daniel Picotin. - Thierry Tilly avait un complice, Jacques Gonzalez. Il se présentait comme membre d'une organisation internationale ; il siégeait au Conseil d'Etat, il avait des relations avec Nicolas Sarkozy... Il se disait investi d'une mission, celle d'aider les familles aristocratiques menacées par un complot maçonnique et pédophile, qui étaient discrètement protégées par des gardes du corps et des agents secrets.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Nous sommes donc dans le cas d'une escroquerie.

Me Daniel Picotin. - Certes ! Thierry Tilly a pourtant accompli ce prodige de se gagner l'adhésion de pas moins de onze personnes intelligentes et cultivées. Nous sommes vraiment dans la manipulation mentale.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Il ne tenait pas de discours religieux...

Me Daniel Picotin. - Non, il ne pratiquait pas l'ésotérisme. En revanche, il avait convaincu les autres que Mme de Védrines était dépositaire d'un trésor confié par un roi à ses ancêtres...

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Qu'en est-il exactement de ce transfert de fonds à M. Thierry Tilly depuis le compte d'une association ?

Mme Christine de Védrines. - Ma belle-soeur et son mari, chaque année, organisaient un festival de musique dans le village durant l'été. Un choeur, des musiciens et un chef d'orchestre ; chacun pouvait s'inscrire à un atelier et la fête se concluait par un concert. L'association recevait des subventions, entre autres du département. Ma belle-soeur a prélevé 185 000 francs sur son budget pour les verser à Thierry Tilly au titre de la prétendue aide qu'il lui aurait apportée dans le cadre d'un contrôle Urssaf ; c'est ainsi que tout a commencé.

Me Daniel Picotin. - Le Parquet d'Agen a refusé d'instruire la plainte.

Mme Catherine Deroche. - En somme, les plaintes n'ont pas abouti et les rendez-vous ont été ratés, à cause de la présence de votre belle-soeur. Si vous aviez été seule, en ces occasions, qu'auriez-vous fait ? Etiez-vous désireuse de parler ?

Mme Christine de Védrines. - Oui, d'autant que la rencontre avec les gendarmes a eu lieu au début ; à ce moment-là, je n'adhérais pas vraiment.

Mme Catherine Génisson. - Vous pouviez manifestement entrer et sortir, vous viviez donc dans un régime de semi-liberté. Outre l'emprise mentale, Thierry Tilly vous a-t-il administré des drogues ?

Mme Christine de Védrines. - C'est la première question que le juge d'instruction m'a posée... Nous avions le droit de sortir jusqu'en 2001 ; ensuite, non. Je n'avais ni argent ni le droit de conduire ma voiture. Un relais au sein de la demeure familiale noyautait tout. Vous savez, dans cette situation, on a l'esprit brouillé. Je ne voulais pas laisser mon mari et mes enfants.

Me Daniel Picotin. - Vous oubliez de parler de votre prétendue dépression...

Mme Christine de Védrines. - Au début, parce que je ruais dans les brancards, Thierry Tilly a demandé à mon mari de me prescrire du tranxène... Il disait que j'étais en dépression.

Mme Muguette Dini. - Votre fille était scolarisée : n'y a-t-il eu personne autour d'elle pour lancer l'alerte ?

Mme Christine de Védrines. - Elle était d'abord à Bordeaux, avec ses camarades de toujours, puis il l'a fait revenir à la campagne avant de l'envoyer en pension à Poitiers. Elle avait seulement quinze ans. Naturellement, ses amis étaient très troublés. Ils l'entourent aujourd'hui, une chance car personne ne peut se reconstruire seul.

M. Alain Milon, président. - Venons-en à l'affaire Robert Le Dinh.

Mme L. - Mon mari et moi-même avons passé vingt-deux ans et sept mois dans une secte. Nous, nous parlions plutôt de groupe car nous prétendions lutter contre les sectes.

J'avais dix-neuf ans. J'étais à la recherche d'une spiritualité et d'une famille. J'avais vécu une enfance difficile : mes parents, des gens aisés, ont divorcé, mon grand-père s'est livré à des attouchements sur moi. Ma mère nous a laissés, mon frère, ma soeur et moi, pour aller vivre avec un homme. J'avais 16 ou 17 ans. Nous nous sommes débrouillés tous les trois. Par rapport à ce que j'avais vécu enfant, j'étais persuadée que je ne serais jamais heureuse. Ce point est important : c'est ainsi que le gourou m'a happée et a obtenu que je reste dans la secte.

C'était en 1984, à l'époque où l'on parlait beaucoup des extraterrestres. J'avais un ami rosicrucien. J'ai moi-même frappé à la porte de nombreuses églises, sans y trouver d'écho. Ma mère m'avait toujours recommandé la vigilance à l'égard des groupes : cette fois-ci, la présence d'un médecin qui acquiesçait chaque propos du gourou m'a rassurée, j'ai baissé la garde. L'homme était charismatique, c'était exactement ce que je recherchais ; il parlait d'action humanitaire, son discours m'a immédiatement plu.

Il est venu me voir et m'a posé des questions sur ma famille et mon passé. Je me suis alors dévoilée : je lui ai raconté l'histoire de ma famille, de mon père, de mon grand-père... Il m'a dit que si je suivais son enseignement, je serais libérée. Ses paroles m'ont touchée. J'avais dix-neuf ans et on me promettait de me sauver de mon marasme intérieur...

Très vite, Il diffusa l'idée que tout ce qui nous arrive est de notre faute. Toute action entraîne une réaction, et nous devons accepter la souffrance et dépasser nos limites pour faire un travail, sinon nous ne serons jamais heureux. Tang enseignait sur son identité divine : troisième Messie, il remplacerait un jour le président du monde et éclipserait tous les autres...

Vint ensuite son enseignement. « Il faut faire périr le vieil homme », c'est-à-dire notre individualité, et lui appartenir de corps, d'esprit et d'âme. Nous prêtions serment en ce sens régulièrement. Nous étions les élus de Dieu, le monde extérieur était le mal et le groupe le bien.

Nous étions certes des élus de Dieu, mais Tang, pendant vingt-deux ans, nous dévalorisait quotidiennement. De ce fait, on perd totalement confiance en soi. Tout est soumis au consentement du gourou, à son acceptation. Il décidait des naissances, et choisissait les prénoms des enfants. Il unissait les couples.

Pourquoi reste-t-on ? Après la rencontre interviennent toutes les techniques de manipulations : nous dormions très peu, il était interdit de se reposer dans la journée, nous ne mangions et ne parlions que quand il le décidait. Les femmes n'avaient pas le droit de parler entre elles de choses autres que son enseignement. Il y avait aussi la peur, de Dieu et du gourou, qui avait droit de vie et de mort sur nous. Cela peut paraître incroyable, mais pour comprendre, il faut se souvenir que nous manquions de sommeil, subissions des réunions quotidiennes et tardives toute l'année, et ce rythme fait vite perdre le sens des réalités.

Lors des réunions, nous devions être assis sur une chaise, pieds à plat, mains sur les cuisses, sans bouger, et le fixer dans les yeux. Une sorte d'hypnose mentale se mettait en place. Nous nous autoconditionnions également en produisant des rêves qui confirmaient son rang de Saint-élu. Ces révélations dont nous lui faisions part le confortaient dans sa position. « Ce n'est pas seulement moi qui reçoit des révélations, vous aussi », affirmait-il. Nos problèmes quotidiens, maladie, souffrances morales ou physiques, étaient toujours dus au fait que nous n'avions pas bien mis en pratique l'enseignement du Saint-élu. J'ai fait deux fausses couches, il m'a dit que c'était ma faute... La souffrance est à la mesure du mal que l'on a à travailler.

J'ai subi des viols, des tortures, et il me faisait comprendre que c'était nécessaire à ma libération et je ne pouvais qu'accepter, puisqu'il était Dieu. Nous étions prêts à tuer pour lui. Aujourd'hui, il y a deux personnes en moi : la personne que je suis, qui vous parle, n'est pas celle qui était dans la secte.

J'ai subi de nombreux « positionnements », sortes d'exorcismes au cours desquels on vous « recadre » pendant des heures, voire des jours. Ces techniques de manipulations mentales, qui ont été employées également sous Hitler, vous laissent sans esprit critique. Vous ne pouvez plus réagir, seulement tenter de survivre.

En 1986, le gourou a fait de la prison. J'ai été témoin à décharge lors de son procès. On avait mis Dieu en prison ! J'étais prête à mentir pour lui. Le mensonge qui sert le Saint-élu est la vérité.

Quand il est sorti de prison, il a expliqué que pour ne plus être considérés comme une secte, nous devions avoir des métiers - des « travaux sociaux » -, il fallait que les enfants soient scolarisés et que chacun d'entre nous ait une maison. Il nous a alors dit de passer des concours administratifs, justice, impôts, armées, infirmière afin de devenir ses « cartes de visite », une « vitrine ». Quand il nous présentait, il disait aux personnes que l'on ne pouvait pas être une secte puisqu'il y avait des fonctionnaires auprès de lui ! Lors de nos contacts avec l'extérieur, nous devions être souriants, parler d'une certaine façon aux gens. Régulièrement, nous faisions l'objet de séances de « positionnement », car il estimait que nous avions mal présenté sa mission divine.

En réalité, nous étions en « mission ». Nous n'exercions pas un métier, mais des « travaux sociaux ». Nous n'avions pas le droit d'avoir des amis en dehors de ceux de la secte. Il m'est arrivé de faire des choses horribles à sa demande. Il me demandait de « positionner » telle personne en la faisant pleurer, jusqu'à la crise de nerfs. Et je le faisais ! Il a aussi simulé sur un enfant un meurtre rituel, « comme Abraham avec son fils dans la Bible », et nous l'avons laissé faire [...].

Les gens malades n'avaient pas le droit d'aller chez le médecin sans son autorisation. Si la maladie persistait et qu'ils finissaient par s'y rendre, c'est qu'ils avaient mal écouté et mal pratiqué l'enseignement du Saint-élu.

Comment ai-je réussi à partir ? A un moment, il a cessé de me demander des choses sexuelles, il est parti en Ariège, nous le voyions moins. Un phénomène étrange s'est alors produit : je ne rêvais plus de lui, je n'avais plus de révélations. Un jour, au téléphone, il m'a dit qu'il avait eu une révélation sur moi et m'a demandé de tout quitter pour le rejoindre en Ariège, pour des « missions particulières ». J'en étais incapable et j'ai décidé d'en parler à mon mari. J'avais décidé que si mon mari m'encourageait à partir, je me suiciderais, malgré mes trois enfants. Je lui ai alors raconté ce que j'avais subi, car il l'ignorait. Mais mon mari, quand il a compris de quoi il retournait, a dit « stop ».

Ensemble, nous avons décidé d'ouvrir les yeux aux autres. C'était impossible : immédiatement, nous étions passés du côté du diable. L'exit counseling est une notion importante. Une extraction de force est vouée à l'échec, car considérée par l'intéressé comme l'oeuvre du diable. Pour partir, il faut vraiment un déclic personnel... [...]

Le 18 février 2007, j'ai assisté à une dernière réunion. On nous a « positionnés », les menaces étaient de plus en plus fortes. « Tu as compris ? ». « Oui », répondais-je. « Tu ne recommenceras plus ? ». « Non ». « Viens me faire la bise ! ». En l'embrassant, je me suis dit intérieurement : « C'est la dernière fois que tu me vois ».

Une fois la décision prise, quelle peur panique m'a envahie, de m'être trompée ! Quelles « lois de retour » allions-nous subir pour avoir désobéi ? J'étais terrorisée. Les nuits blanches ont commencé...

Me Daniel Picotin. - A la cour d'assises de l'Ariège, ce témoignage a duré 4 heures sans interruption... Difficile de concentrer vingt-deux ans et sept mois en si peu de temps.

Mme L.- J'ai appris lors de la procédure ce qu'il avait fait aux enfants. Cela a été terrible : je n'avais rien vu, j'avais été incapable de les protéger. Le gourou a été condamné à une peine de quinze ans de prison en première instance - adultes et enfants ont été reconnus comme victimes. Finalement, en appel, il a écopé de dix ans de prison, pour les enfants uniquement. Le président du tribunal nous a expliqué que la loi About-Picard était floue et difficilement applicable... Qu'importe, j'avais fait mon devoir de citoyenne, de mère, d'épouse. Mais je n'ai pas su protéger les enfants. J'ai réussi à porter plainte en me disant : si moi, adulte, je ne peux le faire, comment un enfant le pourra-t-il ? Grâce à cette condamnation à dix années de prison, les enfants, qui ont eu gain de cause, vont pouvoir se reconstruire : car le gourou a été reconnu « coupable ».

M. Alain Milon, président. - Entendons votre mari, qui a vécu avec vous dans ce cadre de la secte.

M. L. - Un très grand nombre de personnes sont susceptibles d'entrer dans une secte : il suffit de rencontrer la mauvaise personne au mauvais moment. Moi-même, à dix-neuf ans, sortant de l'adolescence, d'une éducation chrétienne un peu pesante, je me sentais enfin libre, et j'étais peu disposé à rentrer dans une secte. Je n'étais donc pas très sensible à son discours sur la religion... Mais mon épouse était convaincue, aussi je me suis mis à l'écouter. L'enseignement était subtil, et reposait sur un principe simple : M. Le Dinh - ou Tang - dirige un groupe humanitaire et caritatif, qui lutte contre l'injustice. Il a reçu une révélation du Christ. Le fait que nous l'ayons rencontré n'est en rien dû au hasard, car le hasard n'existe pas : la rencontre devait se produire. Puisqu'elle a eu lieu, nous avons nous aussi une mission, nous sommes ses disciples.

A dix-neuf ans, ce discours ne me touchait guère. Cependant, j'ai continué à me rendre aux réunions. Six mois plus tard, j'étais un adepte. Je travaillais la journée, et le soir, je prenais mes repas en commun, j'écoutais l'enseignement spirituel et mystique jusqu'au petit matin. Notre mission était claire : il s'agissait de servir Dieu, et comme Tang en était l'intermédiaire, de le servir. Vingt-deux ans à ce régime m'ont convaincu que je vivais dans la vérité, que l'extérieur était le mal. Le soir, il nous demandait jusqu'où nous irions pour lui. « Me donnerais-tu ta maison ? Ton épouse ? Tes enfants ? »

Au gourou, on doit la vie. Par conséquent, si nous sommes malades, c'est que nous avons désobéi. Deux solutions s'offrent à nous : la foi en le maître, qui nous donnera la guérison, ou le recours au docteur, mais cette solution prouve la faiblesse de notre foi...

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Quelles étaient les motivations des gens qu'il parvenait à convaincre ? Avaient-ils des problèmes de santé ?

Mme L. - En vingt-deux ans, j'ai vu toutes sortes de motivations. Il organisait des conférences, jusque dans des maisons de retraite. J'ai vu des gens rester, d'autres partir. Un noyau dur s'est créé, dont je faisais partie.

Un exemple sur la santé : une adepte de la secte avait une fille handicapée, et avait rejoint la secte en désespoir de cause. Il lui a promis la guérison. Dans cet espoir, elle a vécu les pires souffrances... Certains cherchent une famille, d'autres ont des problèmes de coeur, d'autres encore de santé. Ceux qui restent ont en commun une fragilité. Il y a aussi des personnes qui ont besoin qu'on dirige leur vie, qui sont incapables de prendre une décision. C'est une difficulté, quand on s'en sort : prendre des décisions soi-même !

M. L. - Il a été professeur d'arts martiaux et recrutait par ce biais également.

Mme L. - Il y a déjà cette notion de maître à élève dans les arts martiaux.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Les gens pensaient-ils être guéris ?

Mme L.- Pour ma part, j'y ai cru. J'ai eu des apparitions, des rêves. Je voyais l'armée céleste auprès de lui. Le manque de sommeil, les réunions quotidiennes avaient fait leur effet. Si je souffrais encore, c'était parce que j'avais encore des doutes.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Les malades étaient-ils soustraits à leur traitement ?

M. L. - Il mettait les gens face à leur foi. « Si tu es prêt à te donner à Dieu, tu peux abandonner ton traitement : Dieu te donnera la guérison». Certains l'ont fait ; ils allaient de mal en pis et finissaient à l'hôpital. Mais c'était parce qu'ils n'avaient pas la foi !

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Et les maisons de retraite ?

Mme L. - Il passait des annonces dans des journaux ésotériques et proposait des conférences. Au début, il était question d'action humanitaire, de chrétienté...Mais très vite, au sein d'un groupe, il repérait quelques personnes, puis les isolait pour leur parler de ses révélations. Il avait aussi besoin d'argent !

Mme Catherine Deroche. - Tous les deux aviez un travail. Est-ce que vous participiez financièrement ? Vos enfants étaient-ils scolarisés ?

Je suis frappée par la clarté de votre analyse. Avez-vous fait un travail, avec des psychologues ?

M. Alain Milon, président. - A la différence de Mme Deroche, je suis un peu gêné par la connotation très psychanalytique ou psychologique de vos récits, qui me paraissent très dirigés. Il me semble que vous ne nous racontez pas comment vous êtes entrée dans la secte, mais ce que les psychologues vous ont expliqué de votre entrée dans la secte.

Mme L. - J'étais en recherche spirituelle, et je cherchais une famille. Quelques jours avant ma rencontre avec le gourou, j'avais été marquée par un film, Le cristal noir. Lors de la première réunion, il a parlé de cristal... Puis il m'a prise à part, me disant « Il a dû t'arriver quelque chose récemment, car notre rencontre ne doit rien au hasard ». Je lui ai parlé du film. Puis, il m'a présenté les adeptes comme ma famille : toutes ces personnes, je les avais déjà rencontrées, dans une vie antérieure. Il parlait de « retrouvailles ».

Il m'a prévenue : le mal allait tout faire pour se mettre entre nous. Je me suis dit : « si j'ai envie d'y revenir, qu'est ce qui pourrait m'en empêcher ?». Un soir, ma mère m'invite alors à dîner. Or, il y avait une réunion du groupe. Je ne voulais pas rater la réunion parce que je m'étais engagée. Aussi, nous y apparaissons tardivement, après le dîner. On nous entoure, on nous « positionne » : si nous sommes en retard, c'est que les forces du mal ont voulu nous empêcher de venir. Grâce au travail de Tang, nous avions réussi à échapper à ces forces maléfiques. C'était la deuxième réunion : le recrutement était achevé.

Me Daniel Picotin. - Une heure peut suffire...

M. Alain Milon, président. - Que pensent les psychiatres et psychologues des propos tenus par les victimes ?

Mme I. L. - Toutes ces personnes ont fait un travail personnel, indispensable pour se reconstruire, qui leur a permis de comprendre comment elles sont devenues victimes d'une emprise mentale. Des experts psychiatres mandatés par la justice établissent des rapports, que les intéressés peuvent lire. Ils ont pu y voir exposé ce que nous appelons le système d'accrochage. Mais ici j'ai surtout entendu du témoignage, peu d'interprétation !

En dehors du champ des dérives sectaires, j'interviens comme expert et je travaille avec des victimes, mais également avec des auteurs, qui ont eux aussi besoin de comprendre leur passage à l'acte.

Tout cela est très lié à l'histoire de chaque sujet. Chaque victime a une fragilité psychofamiliale qui lui est particulière. Pour moi, il existe des couples victime-auteur ou adepte-gourou, qui effectivement ne doivent rien au hasard.

Ces personnes arrivent cependant à se reconstruire. Pendant des années, elles ont diabolisé, le monde extérieur à la secte. Elles l'ont chargé de toute responsabilité. Notre travail consiste à les faire réfléchir sur leur responsabilité de victime.

Mme Catherine Génisson. - Une question à Mme L. : comment expliquez-vous que le gourou ait exercé une attractivité plus forte que les liens qui vous unissaient avec votre mari ?

Mme L. - Le gourou me disait que pour que mon mari reste, je devais en faire encore plus ! J'étais responsable. Il fallait accepter la souffrance et savoir dépasser ses limites.

M. L. - Au bout de six mois, elle avait totalement adhéré. Si je partais, je la perdais. Je ne le voulais pas... M. Le Dinh disait « Ne croyez pas tout ce que je vous dis. Appliquez-le et vous comprendrez ». Et je me suis auto-conditionné par la prière.

Mme I. L. - Le gourou consacre l'intégralité de son temps à la manipulation mentale. Constamment, il donne des ordres, il tire les ficelles. Son rythme est infernal ; il n'arrête jamais ! [...]

Ce ne sont pas des escrocs normaux, ce sont des sujets pathologiques, éminemment mythomanes et paranoïaques. Ils ont tous des pathologies mentales. Ils sont responsables pénalement, mais ont des egos surdimensionnés, une pathologie narcissique extrême. On retrouve la même litanie chez tous. Ces gens laissent aller leur imaginaire et il est impossible de les arrêter. Les entendre des heures durant produit presque une forme d'anesthésie psychique.

Mme Catherine Génisson. - Ce que vous dites m'inquiète, on est à la limite de l'irresponsabilité pénale. Qu'ils soient marginaux, soit, mais ne sont-ils pas plutôt machiavéliques ? Après tout, ils connaissent à fond les mécanismes psychologiques et les utilisent à 300 %.

Mme A. D.- Leur mode de relation à l'autre est fondé sur l'emprise. Ce ne sont pas des escrocs traditionnels.

M. Stéphane Mazars. - Sont-ils des gourous ou jouent-ils le rôle de gourou ?

Mme A. D. - Certains sont délirants ; d'autres poursuivent une stratégie. Gilbert Bourdin, le gourou du Mandarom, est mort psychotique : il a fini par décompenser. Raël, que j'appelle le VRP de la cause extra-terrestre, n'avait certes pas de pathologie avérée, en dehors d'un narcissisme disproportionné, mais il avait une addiction au sexe : il lui fallait vingt-sept rapports par jour. Par sa secte, il avait créé son cheptel. Ce qui ne fait pas de lui un irresponsable au sens de l'article 64-1 du code pénal.

Me Daniel Picotin. - Aucun des trois gourous, dans les cas exposés aujourd'hui, n'a été considéré comme irresponsable pénalement.

Mme I. L. - On ne peut parler de discernement aboli pendant vingt-deux ans... Ces êtres sont des prédateurs, des parasites : aucun ne travaille. Raël n'a jamais cru qu'il était le demi-frère de Jésus, mais il a récolté des fonds grâce à ce lien familial...

Mme Muguette Dini. - Une forte éducation religieuse prédispose-t-elle à être victime ? Les manipulateurs ont-ils un profil type ? Peut-on le définir, et les détecter en amont ?

Mme A. D. - L'éducation religieuse ne joue pas un rôle particulier. Il y a deux à trois profils de pervers manipulateurs. En 1986, Robert Le Dinh avait déjà été condamné, or il a poursuivi ses méfaits.

Mme Muguette Dini. - Y a-t-il beaucoup de manipulateurs dans la vie quotidienne ?

Mme I. L. - Non. Je n'adhère pas à la thèse qui est développée par exemple dans le livre Les manipulateurs sont parmi nous... Dans les sectes, il y a création d'un monde imaginaire dans lequel le gourou va enclaver des personnes ordinaires. Cela n'a rien à voir avec les relations de la vie quotidienne.

Mme Hélène Lipietz. - Pourquoi ne pas avoir songé à aller voir un prêtre ?

[...]

Mme Christine de Védrines - Je suis catholique pratiquante. Nous habitions un petit village où la famille de mon mari était connue depuis 300 ans. Or ni le prêtre, ni le pasteur, ni même le maire ne sont venus nous voir. Nous avons fait peur.

Me Daniel Picotin. - Le maire était aussi un sénateur...

M. Stéphane Mazars. - Il est difficile de vous comprendre. Vous racontez votre entrée dans la secte, mais pour quelqu'un de rationnel, entendre parler d'« élu de Dieu » semble ubuesque ! A quel moment et pourquoi fait-on fi de la rationalité, de l'éducation chrétienne que l'on a reçue ?

Mme I. L. - On en revient à la fragilité personnelle, au besoin de croire. C'est une histoire d'assemblage : M. L. n'avait pas besoin de croire en l'« élu », mais il avait besoin de croire en l'amour. Mme Christine de Védrines a d'abord été réticente, mais son fils avait un destin à accomplir... Le piège est personnalisé et le système vous broie peu à peu.

[...]

Mme Catherine Génisson. - N'oublions pas la voracité du gourou pour l'argent. On ruine les gens psychologiquement, mais on les ruine aussi tout court !

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Avez-vous travaillé sur de grandes organisations à caractère sectaire ? Nous parlons ici de gourous n'ayant pas bien réussi !

Mme I. L. - La taille de l'organisation ne change rien à notre travail : nous écoutons les familles, essayons de comprendre avec elles le système d'accrochage, comment leur proche a été harponné. Nous travaillons à opérer un décrochage des victimes de ce monde imaginaire, de la même façon dans les petites ou grandes organisations.

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Comment réagissent les grandes organisations ?

Mme A.D. - Par des pressions : courrier, mails, téléphone...et même lettres de diffamation à l'entreprise si l'adepte travaille. C'est pourquoi il faut l'isoler.

[...]

M. Jacques Mézard, rapporteur. - Comment analysez-vous les attaques de la Scientologie envers la psychiatrie ? Pourquoi a-t-elle concentré là ses tirs ?

Mme I. L. - Ron Hubbard était lui-même un grand paranoïaque et il a eu maille à partir avec la psychiatrie. Il en a gardé une rancune tenace, qui transparaît dans sa prose. Il est d'ailleurs facile, en lisant les écrits des gourous, leurs blogs, de repérer leurs points sensibles. Cela nous aide pour faire décrocher les adeptes.

Les démarches sont plus compliquées avec des petits groupes plus secrets [...].

Me Daniel Picotin.- Les gourous ne peuvent se réadapter, et recommenceront à leur sortie de prison. C'est pourquoi il faut prévoir des peines lourdes. Dans la salle d'audience du procès de Tang, il y avait seize adeptes. Nous l'avons signalé à la Miviludes. Les adeptes sont contrôlés par le gourou depuis sa prison. Pour certains spécialistes, l'espoir de réadaptation est nul : c'est leur structure qui est ainsi faite.

Mme I. L. - C'est ce qu'on appelle en psychopathologie clinique leur point de jouissance. Ils n'ont que ça... Pour qu'ils en sortent, il faudrait une injonction de soins sur le long terme. Et encore. Cela dit, on affirmait dans le passé que les pédophiles n'étaient pas réadaptables, or des progrès sont possibles, dès lors que la personne est demandeuse. En psychologie et en psychanalyse, on part en effet de la demande du patient. Nous avons créé des groupes de parole, pour faire émerger cette demande. Cela peut fonctionner, au bout de deux ou trois ans. Connaissant bien le cas Tilly, je crois que si je le voyais une fois par semaine, je pourrais obtenir quelques résultats avec lui.

Mme L. - Lors de son séjour en prison en 1986, M. Le Dinh a recruté de nouveaux adeptes...

Mme I. L. - Et ses adeptes payent ses trois avocats, dont deux très réputés. Ils cantinent pour lui : chaque mois il reçoit un mandat.

Me Daniel Picotin. - Je vous remercie de votre attention, et je place un certain espoir en vous. La manipulation et l'emprise mentales sont un véritable fléau social. Des familles sont brisées du jour au lendemain, comme si elles étaient touchées par le cancer ou le sida. Or cela est difficile à comprendre, on se demande « comment ils ont pu avaler de telles sornettes ». Les juristes ne comprennent pas non plus le phénomène. C'est une erreur totale d'en rester à la notion de libre-consentement. J'essaye de récupérer le château de la famille de Védrines, en invoquant le vice de consentement. La manipulation mentale n'est ni un crime ni un délit et il n'y a pas d'indemnisation du préjudice. Dans l'échelle des peines enfin, mieux vaut devenir gourou et faire de nombreuses victimes que de cambrioler un coffre-fort du Crédit Agricole... Il n'existe pas de centres de reconstruction pour les victimes. La semaine dernière, j'ai reçu la jeune veuve d'un homme qui s'est donné la mort après un stage de trois jours de coaching, employant la technique de la PNL.

Mme I. L. - Plusieurs procès vont s'ouvrir dans les semaines ou les mois qui viennent, impliquant des sectes - des affaires dans lesquelles nous sommes intervenus. Vous en entendrez parler dans la presse.