B. LA SOCIÉTÉ GROENLANDAISE MALMENÉE PAR LA MONDIALISATION

Aux problèmes d'attractivité et de compétitivité du territoire s'ajoutent des difficultés d'autres types. L'ouverture rapide à la mondialisation d'une société aussi spécifique que la société groenlandaise - spécifique sur le plan de sa taille, sur le plan culturel, sur le plan de son isolement relatif par rapport au reste du monde et au sein même du territoire de l'île, puisque le seul fait de passer d'une ville à une autre s'apparente à un petit voyage - ne se fait en effet pas sans heurt. Les projets industriels de très grande envergure un temps envisagés, pour lesquels on prévoyait notamment l'arrivée massive de travailleurs immigrés, ont pu inquiéter des habitants qui avaient déjà vu leur mode de vie rapidement changer, et leurs traditions tout à la fois remises en cause et symboliquement réaffirmées à des fins de construction nationale. Sans compter que la confrontation avec des puissances étrangères et avec de grandes entreprises mondialisées aux intérêts bien définis n'est évidemment pas plus aisée pour le Groenland que pour un pays comme la France et pour ses 65 millions d'habitants...

À cette aune, les mouvements politiques ou citoyens qui ont pu secouer récemment le Groenland ne sont guère étonnants. Non qu'ils puissent être caractérisés par une instabilité chronique, bien au contraire : on a vu déjà que le parti Siumut est à ce jour resté à la tête du pays quasiment sans discontinuité depuis l'adoption de l'Autonomie interne ( Home Rule ) en 1979. Mais l'importance inédite des manifestations organisées à Nuuk, à l'occasion des débats sur l'uranium puis beaucoup plus récemment au moment où éclatait le scandale politico-financier qui allait mener à la chute du gouvernement Hammond, n'en illustre pas moins les revendications et inquiétudes montantes de l'électorat. Des revendications et inquiétudes qui ne sont logiquement plus adressées au Danemark mais bel et bien à la classe dirigeante groenlandaise elle-même, et dont rien ne dit qu'elles n'auront pas d'effet en termes de cohérence ou de sécurité juridiques - surtout lorsque les majorités ne sont constituées, presque nécessairement vu le nombre limité de parlementaires, que sous la forme de coalitions ne disposant que d'une à deux voix d'avance.

Surtout, ce sont bien les difficultés d'ordre social qui se font aujourd'hui le plus cruellement sentir . Elles rendent difficiles autant l'établissement d'une conversation nationale apaisée que la poursuite de réformes et la mise en place de nouvelles politiques économiques, quelles qu'elles soient. D'après les chiffres avancés lors du discours des voeux de la Première sortante pour l'année 2014, le Groenland compte environ 700 personnes dont la situation personnelle ne leur permet d'intégrer aucun dispositif d'accompagnement vers l'emploi ou de création d'emploi. 3 000 personnes « bénéficient » d'un mécanisme de retraite anticipée. Plus de 3 000 personnes seraient au chômage - soit 10 % environ de la population active.

Lors de son déplacement, votre rapporteur a pu constater que le ressenti de plusieurs de ses interlocuteurs sur cette question précise du chômage était plus sévère encore que les chiffres des autorités : le taux de 15 % a pu être évoqué, et jusqu'à plus de 20 % pour la seule capitale. Il faut dire que même pour les hommes et les femmes intégrés à l'emploi, la situation est souvent loin d'être facile. La « flexibilité » et la saisonnalité sont les deux maîtres mots. Tel chauffeur de taxi sera en réalité un pêcheur ayant temporairement délaissé la mer faute d'avoir trouvé suffisamment de prises pour vivre, ou de bateau sur lequel embarquer. Tel autre marin, transportant des visiteurs au plus près des icebergs, sera également menuisier ou maçon une fois revenu à terre. La mission a même pu s'entretenir avec une ressortissante d'origine française, installée à Nuuk depuis de nombreuses années, qui y commença sa vie professionnelle dans une usine de conditionnement de produits de la mer avant de travailler, notamment, dans les services télécom du pays.

On constate par ailleurs que la place de l'élite « danoise » (comprendre les Groenlandais de langue maternelle danoise ou les habitants originaires du Danemark « continental » mais installés au Groenland) n'est pas sans susciter, aujourd'hui encore, l'amertume chez une partie de la population inuit, puisqu'elle demeure détentrice - ou tout au moins gestionnaire - d'une large part des activités économiques d'importance.

À ces problèmes assez classiques d'inégale répartition des richesses s'en ajoutent d'autres, parfois plus spécifiques peut-être au Groenland lui-même. C'est notamment le cas de la très forte taxation qui frappe certains produits d'importation. Le pays compte environ 4 000 voitures : le chiffre paraît évidemment très faible, mais il faut bien mesurer que le Groenland ne dispose d'aucun réseau routier. L'automobile n'est utilisée que dans les villes et leurs abords immédiats. Le nombre de véhicules est donc plus important qu'il n'y paraît vu les circonstances. Or, les taxes frappant les voitures peuvent monter jusqu'à 180 % de leur prix unitaire ! De là découle en partie une dérive dont pâtissent de nombreux ménages groenlandais, à savoir la multiplication des crédits bancaires. Ceux-ci sont très faciles à obtenir puisqu'ils peuvent être proposés, par défaut, à l'ouverture d'un compte. La suite logique en étant que beaucoup se retrouvent victimes de surendettement.

On ne s'étonnera donc pas que les rapports sociaux au Groenland - que l'on pense aux liens entre catégories de populations ou entre individus - puissent être parfois compliqués, voire s'avérer violents. Le mal-être qui touche certains habitants ne s'exprime d'ailleurs pas nécessairement, loin de là, sous la forme de violences commises contre autrui mais d'abord sous la forme de violences commises contre soi-même.

On dénombre officiellement 515 personnes qui se sont donné la mort au Groenland entre 2000 et 2010, soit environ 47 par an. Ramené au nombre d'habitants, cela représente un chiffre plus de cinq fois supérieur au taux moyen annuel constaté en France ; et l'un des chiffres les plus élevés au monde en la matière . Les hommes sont, de loin, les plus concernés. Ils se suicident environ trois fois plus que les femmes. Les jeunes hommes seraient encore plus durement touchés par le fléau, dont les conséquences excèdent très largement le cadre familial ou individuel : il s'agit rien de moins que d'une épidémie, considérée comme telle par les pouvoirs publics. Le mot lui-même apparaissait d'ailleurs à trois reprises dans l'accord de coalition du gouvernement sortant, au chapitre de la prévention mais aussi à celui de la recherche : « la recherche relative à notre mode de vie, à notre nourriture, à notre santé, et en particulier aux suicides est importante et doit être renforcée ». Klaus Jorgen Hansen, ancien directeur de l'université de Nuuk et anthropologue, déplore même que « pas une famille au Groenland n'est épargnée » de loin ou de près par les suicides, les tentatives de suicides ou autres morts violentes. Les accidents mortels sont eux-mêmes plus d'une fois et demie plus nombreux qu'en France.

Ce terrible phénomène ne suffit pas cependant à expliquer la tendance baissière de la population du Groenland ( Statistics Groenland estime qu'elle devrait descendre jusqu'à 55 538 individus en 2024, 54 269 en 2034 et jusqu'à 53 354 en 2040). Le solde migratoire négatif en est le principal facteur, principalement - quoique non exclusivement - chez les jeunes adultes, et plus particulièrement encore chez les jeunes femmes. Il faut dire que ces dernières sont aujourd'hui bien plus nombreuses que les jeunes hommes à entreprendre des études longues, lesquelles les amènent bien souvent à quitter le Groenland pour poursuivre leur formation au Danemark ou ailleurs dans le monde, principalement dans les autres pays nordiques.

L'offre de formations de l'Université du Groenland peut d'ailleurs sembler paradoxale. Alors que les besoins du pays dans les matières scientifiques et en ingénierie paraissent évidents, a fortiori s'il souhaite poursuivre la diversification de son économie, l'Université du Groenland ne propose elle-même quasiment aucune formation dans ces domaines et se concentre sur les sciences humaines et sociales (on saluera toutefois la création de l'école groenlandaise des minéraux et du pétrole à Sisimiut en 2011). Même s'il est évidemment hors de question de remettre en cause l'importance et la valeur de ces disciplines, il paraît tout aussi évident que celles-ci ne permettront pas à elles seules de former des générations à l'éducation suffisamment poussée et diversifiée pour prendre en charge l'ensemble des défis auxquels l'île doit faire face. D'autant que les étudiants qui achèvent leurs études à l'étranger sont très loin de tous rentrer au Groenland après avoir obtenu leurs diplômes : le pays subit ainsi une véritable fuite des cerveaux, évoquée jusque dans le troisième numéro 2014 du magazine d'Air Greenland, Suluk , dans un article promouvant les efforts de la compagnie pour inciter les jeunes groenlandais à revenir au pays en leur proposant stages et emplois.

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