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Un phénomène tentaculaire : l'influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques - Rapport

16 mars 2022 : Un phénomène tentaculaire : l'influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques - Rapport ( rapport de commission d'enquête )

LA MISSION DE MCKINSEY SUR L'ÉVOLUTION DU MÉTIER D'ENSEIGNANT : UNE DÉPENSE ÉVITABLE POUR UN TRAVAIL DONT LA VALEUR AJOUTÉE RESTE À DÉMONTRER

À partir des informations qui lui ont été transmises par les ministères, la rapporteure a pu apprendre que le cabinet McKinsey avait réalisé en 2020 une mission portant sur « l'évolution du métier d'enseignant » pour le compte de la DITP et du ministère de l'Éducation nationale.

Le coût de cette mission pour l'État s'élève à près de 500 000 euros, soit 3 312 euros par jour de consultant mobilisé464(*).

Dès le départ de la mission, le recours à McKinsey ne présentait pas d'intérêt démontré. Avec le recul, cette décision apparaît à la fois coûteuse et inopportune.

Les principales conclusions de la commission d'enquête

La nécessité de recourir à McKinsey ou à un cabinet de conseil de façon générale pour réaliser cette mission n'est pas démontrée.

- Le ministère de l'Éducation nationale n'a pas véritablement cherché à mobiliser ses propres ressources prospectives.

Les livrables initialement commandés au profit de la mission d'expertise de M. Yann Algan n'ont pas été utilisés pour le colloque de l'UNESCO de mars 2020, finalement annulé en raison de la crise sanitaire.

- Ils ont été réutilisés comme « une source parmi d'autres » pour un second colloque, organisé le 1er décembre 2020 au Collège de France. S'ils ont pu alimenter la réflexion du ministère, ce dernier indique qu'il « n'est pas possible de déterminer [leurs] conséquences directes » sur le métier d'enseignant.

- Ces livrables consistaient surtout à rassembler des comparaisons et études de cas internationaux, à partir de données publiques. Leur valeur ajoutée apparaît donc réduite, alors que la journée des consultants de McKinsey a été facturée à 3 312 euros.

- Les études thématiques réalisées au titre du « droit de tirage » (rémunération au mérite des professeurs et gouvernance des établissements scolaires) ont surtout eu pour objet d'argumenter en faveur des positions du ministère. Ils ont été produits sans consulter la communauté enseignante.

La décision du ministère et de la DITP d'engager près
de 500 000 euros
pour la réalisation de cette mission apparaît avoir été faiblement fondée au départ et inopportune a posteriori.

I. POUR PRÈS DE 500 000 EUROS, MCKINSEY A ÉTÉ CHARGÉ EN 2020 D'ACCOMPAGNER LE PROFESSEUR YANN ALGAN DANS L'ORGANISATION D'UN COLLOQUE INTERNATIONAL SUR L'AVENIR DU MÉTIER D'ENSEIGNANT

A. L'OBJECTIF INITIAL : PRÉPARER UN COLLOQUE DE L'UNESCO

Lors de son audition par la commission d'enquête, M. Karim Tadjeddine, directeur associé de McKinsey, a indiqué que le rôle de son cabinet avait été « d'accompagner la DITP pour organiser un séminaire qui était prévu par le ministère, en lien avec des organisations internationales, pour réfléchir aux grandes tendances d'évolution du secteur de l'enseignement, à quelles étaient les évolutions attendues du marché de l'enseignant et, à ce titre, quelles pouvaient être les réflexions autour du métier d'enseignant »465(*).

Cette présentation des faits n'est pas erronée mais mérite, toutefois, d'être davantage précisée et circonstanciée.

Au début de l'année 2020, le ministre de l'Éducation nationale a engagé, à la demande du Premier ministre, une concertation sociale sur le métier d'enseignant.

Cette concertation avait pour objectif de mettre à jour les modalités de revalorisation salariale des enseignants, comme le prévoyait l'article 1er du projet de loi instituant un système universel de retraite466(*).

Dans ce contexte et afin d'éclairer les travaux de cette concertation, le ministre de l'Éducation nationale a demandé, le 7 janvier 2020, au professeur d'économie Yann Algan, doyen de l'École d'affaires publiques de Sciences Po, de conduire « une réflexion scientifique stratégique » devant « déboucher sur l'organisation d'une conférence internationale à la fin du mois de mars 2020 »467(*), en lien avec l'UNESCO.

En parallèle, le ministère de l'Éducation nationale a sollicité l'appui de la DITP afin d'assister le professeur Yann Algan dans la réalisation de sa mission de réflexion en mobilisant, au titre de l'accord-cadre, un cabinet de conseil : McKinsey.

Ce dernier se prévaut d'ailleurs d'une forte expérience dans ce domaine : « depuis plus de 15 ans, McKinsey accompagne les acteurs publics dans leurs réflexions pour faciliter l'accès à l'éducation, adapter les systèmes éducatifs aux nouveaux besoins de compétences, améliorer l'employabilité et renforcer l'égalité des chances. Le cabinet est reconnu mondialement pour son expertise et a par ailleurs publié de nombreuses études sur ces sujets »468(*).

Par une note à l'attention du délégué interministériel à la transformation publique en date du 7 février 2020, le directeur de cabinet du ministre de l'Éducation nationale a formalisé la demande d'appui envers la DITP, en précisant que celui-ci pourrait couvrir :

- une contribution à la réflexion stratégique conduite par M. Yann Algan ;

- une assistance à la maîtrise d'ouvrage auprès de M. Yann Algan pour l'organisation du colloque international ;

- des contributions ponctuelles en tant que de besoin à la demande de M. Yann Algan ou du ministère pour éclairer les problématiques abordées à l'occasion de la réflexion stratégique et de la concertation sociale conduite par le ministère.

La nature, les objectifs et le coût de la prestation d'accompagnement ont été définis au cours des échanges entre McKinsey, la DITP et le ministère de l'Éducation nationale.

Ainsi, le 11 janvier 2020, la DITP a pu indiquer à McKinsey469(*) son accord et celui du ministère de l'Éducation nationale - en réponse à la proposition d'intervention présentée par le cabinet de conseil - sur la livraison de deux livrables :

- un rapport de référence portant sur l'évolution globale du métier d'enseignant ;

- des documents « supports » aux tables rondes du colloque de l'UNESCO prévu pour la fin mars 2020, qui seraient extraits du rapport de référence.

Quatre thématiques devaient être couvertes, donnant lieu de la part de McKinsey à autant d'analyses des tendances et des initiatives au niveau international ainsi que de mises en perspective du cas français :

- les missions de l'enseignant ;

- les conditions d'enseignement ;

- la formation des enseignants ;

- la gouvernance des établissements scolaires et la gestion des ressources humaines.

Même si la demande d'appui initiale mentionne la possibilité pour le ministère ou M. Yann Algan de demander la production d'études thématiques (« droit de tirage »), on peut relever que la proposition d'intervention de McKinsey telle qu'elle est validée par le ministère et la DITP ne porte que sur la réflexion stratégique conduite dans la perspective du colloque de l'UNESCO.

La gouvernance du projet

L'organisation retenue pour la conduite du projet reposait sur quatre organes appelés à se réunir régulièrement :

- un comité de pilotage composé notamment du cabinet du ministre, du professeur Yann Algan et des équipes dirigeantes et opérationnelles de la DITP ;

- une équipe projet intégrée composée des équipes opérationnelles de la DITP ainsi que des effectifs mobilisés par McKinsey (un chef de projet et deux consultants) ;

- une équipe d'experts et de spécialistes mobilisés par McKinsey (en l'espèce, M. Karim Tadjeddine et quatre autres intervenants seniors) ;

- un comité de suivi composé de hauts fonctionnaires et d'experts du ministère de l'Éducation nationale, notamment le directeur général de l'enseignement scolaire et la cheffe du service de l'inspection générale du ministère.

B. UNE PRESTATION DE CONSEIL ONÉREUSE : 496 800 EUROS

Au plan financier, le cabinet McKinsey a facturé cette prestation 414 000 euros hors taxes, soit 496 800 euros TTC, se divisant comme suit :

- 258 660 euros au titre du portage du projet et de l'apport d'expertise ;

- 117 180 euros au titre de la direction de projet ;

- 120 960 euros au titre des réalisations de niveau « avancé » et « de base ».

Le coût élevé de la prestation (3 312 euros par jour de consultant) est donc lié à la mobilisation de consultants expérimentés, censés apporter une expertise sur le domaine de l'éducation.

La facture est prise en charge à parité par le ministère de l'Éducation nationale et le budget de la DITP.

À la date du 5 mars 2020, les équipes de McKinsey avaient déjà transmis à la DITP des versions relativement avancées des livrables.

C. UN PILOTAGE ASSURÉ PAR M. YANN ALGAN ET LA DITP

On peut relever qu'au cours de cette période allant de février à mars, les travaux demandés à McKinsey continuent de ne concerner que le seul sujet de la réflexion stratégique conduite dans la perspective du colloque de l'UNESCO.

En outre, toujours au cours de cette période, l'implication de M. Yann Algan est particulièrement importante dans la réalisation des travaux. Ainsi, les échanges préparatoires à la saisine formelle de McKinsey montrent que le plan du document de réflexion stratégique a été élaboré ou a minima transmis par Yann Algan470(*).

M. Yann Algan apporte par ailleurs des commentaires, des demandes de correction et d'évolution aux différents livrables intermédiaires transmis par McKinsey, qui les modifie en conséquence. Il joue ainsi le rôle que lui a confié l'administration.

Les échanges entre McKinsey et M. Yann Algan sont également l'occasion de préciser le périmètre d'intervention du cabinet.

En effet, si McKinsey consent à élaborer, à sa demande, une liste d'experts internationaux pouvant être invités au colloque de l'UNESCO, la société lui rappelle qu'elle ne saurait prendre part à l'organisation matérielle de cet évènement, sur laquelle elle n'est pas missionnée.

En parallèle, dès le 12 février 2020, la DITP réaffirme son rôle dans la conduite du projet en invitant McKinsey à s'abstenir d'organiser des entretiens avec M. Yann Algan hors de sa présence. En cas contraire, la DITP « demanderai[t] au ministère de l'Éducation nationale de contractualiser directement avec » le cabinet.

De fait, tout au long de cette phase de production, la DITP apparaît jouer elle aussi son rôle de pilote du projet et d'interface entre McKinsey et le reste de l'administration.

À titre d'exemple, c'est la DITP qui se chargera de planifier les entretiens de relecture avec les responsables de haut niveau du ministère de l'Éducation nationale.

De même, la directrice de projet de la DITP fera plusieurs observations de fond portant sur le contenu des livrables, ce qui démontre une appréhension certaine du sujet par la direction interministérielle.

II. LE COLLOQUE DE L'UNESCO SERA FINALEMENT ANNULÉ, TANDIS QUE MCKINSEY SERA AMENÉ À PRODUIRE DES ÉLÉMENTS POUR ÉCLAIRER LES RÉFORMES SOUHAITÉES PAR LE MINISTÈRE DE L'ÉDUCATION NATIONALE

A. L'ÉVOLUTION DE LA COMMANDE : LA RÉMUNÉRATION AU MÉRITE DES PROFESSEURS ET LA GOUVERNANCE DES ÉTABLISSEMENTS SCOLAIRES

Le contenu de la commande passée à McKinsey va néanmoins évoluer à partir du mois de mars 2020.

Cela s'explique, d'abord, par une nouvelle priorisation des enjeux souhaitée par le ministère.

Ainsi, à l'issue d'une réunion du comité de pilotage le 6 mars 2020, l'équipe de McKinsey prend acte de la demande qui lui est adressée de « redéployer le temps dégagé par dé-priorisation » de certains documents supports du colloque pour réaliser deux études thématiques portant sur :

« un suivi renforcé du parcours de carrière [des enseignants] en contrepartie d'un encadrement multipartite et d'une évaluation plurielle ». Concrètement, cette étude traite du renforcement des prérogatives des chefs d'établissement et des collectifs pédagogiques ;

la « valorisation au mérite » des enseignants au travers du levier de la rémunération.

Contractuellement, cette nouvelle priorité confiée aux consultants entre dans le cadre du « droit de tirage » du ministère sur la réalisation d'éléments thématiques en lien avec la concertation sociale sur le métier d'enseignant (voir supra).

Aussi, le 9 mars 2020, la DITP présente-t-elle cette évolution à M. Yann Algan en indiquant que le « livrable de référence [devra] désormais avant tout permettre d'être utiles aux négociations sociales [...]. Le cabinet a insisté sur la nécessité de faire porter l'effort sur [...] les sujets de gouvernance d'établissement, de système de management des ressources humaines des professeurs, d'évaluation des professeurs et [des] parcours de carrière, de rémunération au mérite ».

B. L'ANNULATION DU COLLOQUE DE L'UNESCO

En parallèle, la survenue de la crise sanitaire vient modifier le calendrier prévu pour l'organisation du colloque de l'UNESCO sur l'enseignement au XXIe siècle.

Censé se tenir le 30 mars 2020, il est repoussé au début du mois de juillet. En pratique, il n'aura tout simplement jamais lieu compte tenu de la crise pandémique et des restrictions de circulation et de regroupement.

La mise en oeuvre des mesures de confinement à compter du 17 mars 2020 vient par ailleurs réduire « la productivité de l'équipe » pendant environ deux semaines, selon les mots des responsables de McKinsey dans les courriels examinés. Toutefois, à cette date, les livrables sont quasiment aboutis.

Ainsi, le 31 mars 2020, l'équipe projet de McKinsey prend l'attache de la DITP pour s'informer des suites prévues. Le même jour, la DITP lui indique que la mission est suspendue jusqu'à ce qu'il soit possible de la reprendre, au regard de l'évolution du contexte sanitaire.

En effet, les équipes du ministère de l'Éducation nationale dont la relecture des livrables est requise sont, à cette époque précise, particulièrement sollicitées.

C. LES LIVRABLES RENDUS PAR MCKINSEY

Les contacts ne reprennent qu'au début de mois de juillet 2020 et se traduisent par la transmission, par McKinsey, de trois livrables finaux à la DITP :

- un document de référence d'environ 200 pages consacré aux évolutions du métier d'enseignant au XXIsiècle ;

- un livrable thématique de 66 pages consacré à la valorisation du mérite des professeurs ;

- un livrable thématique de 35 pages consacré au modèle de gestion des professeurs dans l'école de demain.

Du point de vue de leur contenu, ces deux derniers livrables présentent de façon détaillée des éléments de justification et des options de mise en oeuvre d'une rémunération au mérite des professeurs et d'une réforme de la gestion de leur carrière.

Extrait du document relatif à la « Valorisation du mérite des professeurs » réalisé par le cabinet
McKinsey en 2020 pour le ministère de l'Éducation nationale

Source : commission d'enquête, livrable transmis par la DITP

Extrait du document intitulé « Quel modèle de gestion des professeurs pour l'école de demain ? »
réalisé par le cabinet McKinsey en 2020 pour le ministère de l'Éducation nationale

Source : commission d'enquête, livrable transmis par la DITP

III. PARTIELLEMENT « RECYCLÉS » OU MOBILISÉS PAR LE MINISTÈRE, LA VALEUR AJOUTÉE DU TRAVAIL DE MCKINSEY EST LIMITÉE ET SON APPORT DIFFICILE À DÉTERMINER

A. LA RÉUTILISATION DES LIVRABLES DE MCKINSEY

Dans la mesure où le colloque de l'UNESCO prévu en mars 2020 par M. Yann Algan a été annulé, les livrables produits par McKinsey n'ont pas pu être employés pour leur finalité initiale : servir de documents « supports » à cet évènement.

Toutefois, après avoir été remis dans leur version définitive
par la DITP au mois de juillet 2020, ils ont été utilisés dans deux circonstances.

D'une part, à la demande du ministre de l'Éducation nationale, M. Yann Algan a été chargé par un courrier en date du 1er octobre 2020471(*) d'organiser un nouveau colloque le 1er décembre 2020 au Collège de France intitulé « Quel(s) professeur(s) pour le XXIsiècle ? ».

Ce colloque visait, dans une démarche analogue mais néanmoins distincte à celle engagée en janvier 2020, à restituer une « réflexion stratégique » dans la perspective du Grenelle de l'Éducation annoncé par le ministre le 30 août 2020.

Dans ce contexte, la DITP a repris l'attache de McKinsey le 19 octobre 2020 pour demander au cabinet de remettre à disposition de M. Yann Algan une copie des livrables, qu'il avait déjà reçus en juillet 2020.

Il est essentiel de relever que la mise à disposition de ces livrables n'était pas une demande de M. Yann Algan. Celui-ci « présume [qu'il en a été] destinataire pour acter d'un travail finalisé avec un livrable auquel tenaient la DITP et le ministère »472(*).

D'autre part et comme l'indique le ministère de l'Éducation nationale dans sa contribution écrite, les deux études thématiques complémentaires demandées à McKinsey au cours du mois de mars 2020 « ont alimenté la réflexion du ministère sur les pistes de réforme et de revalorisation envisageables et annoncées dans le cadre du Grenelle de l'éducation le 26 mai 2021 ».

Au plan formel, les travaux de McKinsey ont donc pu être en partie réutilisés pour l'organisation d'un second colloque et complétés à la demande du ministère afin d'alimenter sa réflexion.

B. LES LIVRABLES DE MCKINSEY : « UNE SOURCE PARMI D'AUTRES »

Au terme des investigations de la commission d'enquête, leur utilité et leur valeur ajoutée concrète sont loin d'être démontrées.

Ainsi, dans le cas du colloque qu'il a organisé le 1er décembre 2020 au Collège de France, M. Yann Algan indique que le document de référence de McKinsey sur le métier d'enseignant n'était qu'une « source parmi d'autres », dont il a « utilisé quelques graphiques de comparaisons internationales [...] qui reprenaient des données publiques de l'OCDE ».

Le professeur note également que ce livrable de McKinsey consistait surtout en « un rapport rassemblant des comparaisons et études de cas internationaux, ce qui est différent d'un rapport scientifique mobilisant essentiellement de la recherche ».

Il ressort ainsi de ses écrits que le principal livrable de McKinsey a surtout eu pour intérêt de présenter des comparaisons internationales et des graphiques, tous néanmoins issus « des bases de données de l'OCDE, de la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) ou de la commission européenne, [qui] sont en libre accès ».

Ce livrable de McKinsey se résume ainsi à une compilation - certes conséquente - de travaux scientifiques et à la production de graphiques fondés sur des données publiques.

Quant au ministère de l'Éducation nationale, il indique que le rapport de McKinsey a pu alimenter sa réflexion sur l'accompagnement des professeurs par leurs pairs (mentorat), le besoin de repenser leur formation et la nécessité de mieux valoriser leurs compétences. Le rapport n'était néanmoins que « l'un des “intrants” des réflexions menées sur le métier enseignant et il n'est pas possible de déterminer ses conséquences directes ».

Malgré le coût de l'étude (près de 500 000 euros), la valeur ajoutée de McKinsey n'est donc pas démontrée, tant au regard du contenu des livrables que de l'usage qui en a été fait.

IV. RECOURIR À MCKINSEY NE PRÉSENTAIT PAS D'INTÉRÊT DÉMONTRÉ AU DÉPART ET APPARAÎT FINALEMENT AVOIR ÉTÉ UNE DÉCISION COÛTEUSE ET INOPPORTUNE

A. LES RESSOURCES INTERNES DU MINISTÈRE N'ONT PAS ÉTÉ MOBILISÉES

En définitive, la seule véritable motivation pour laquelle l'administration a fait le choix de recourir à McKinsey est celle de l'indisponibilité - non démontrée - de ses propres ressources dans les délais prévus.

En effet, il apparaît que les services du ministère de l'Éducation nationale auraient été, sur le fond, tout à fait capables de réaliser le rapport initialement demandé pour le colloque de l'UNESCO prévu en mars 2020.

Comme le relève M. Yann Algan, la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) « aurait eu toutes les qualifications pour produire ces comparaisons internationales [...] ».

D'ailleurs, dans la lettre de mission qui lui a été notifiée par le ministre de l'Éducation nationale le 7 février 2020, il est indiqué que M. Yann Algan « pourra bénéficier de l'expertise du conseil supérieur des programmes, de l'inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche, de la direction générale de l'enseignement scolaire, de la direction générale des ressources humaines, de la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance, de la délégation aux relations européennes et internationales et à la coopération, ainsi que des opérateurs du ministère ».

Autant de services et d'organismes qui n'auraient, pourtant et d'après le ministère, jamais « été en mesure de fournir en deux mois une analyse de même nature que celle réalisée [par McKinsey] avec l'appui de la DITP », « dans le contexte très particulier de la réforme des retraites et de ses effets sur la rémunération des enseignants ».

Sur le fond, le cabinet de conseil n'est toutefois cité à aucun moment dans la lettre de mission du 7 février 2020 de Yann Algan.

Les discussions entre la DITP, le ministère de l'Éducation nationale et McKinsey, tant sur le principe que sur le contenu de la mission de conseil, ont été engagées au plus tard le 31 janvier 2020, soit une semaine au moins avant la notification de sa lettre de mission à M. Yann Algan.

Il est donc possible que la décision de recourir à un cabinet de conseil et de lui demander d'accompagner M. Yann Algan dans la réalisation de sa mission ait été prise avant même d'en échanger avec ce dernier.

Dans ce contexte, la mention des différents organismes et services administratifs dont l'expertise et le concours devaient être mis à la disposition de M. Yann Algan pour réaliser son rapport apparaît lacunaire sinon purement formelle, voire artificielle.

Du reste, il apparaît relativement inquiétant que la direction de l'évaluation du ministère ait été regardée comme incapable de réaliser un travail d'études statistiques entre janvier et mars 2020.

Compte tenu du coût de l'étude remise à la DITP - près de 500 000 euros, dont la moitié à la charge du ministère - il est difficilement compréhensible que ce dernier n'ait pas mobilisé une fraction de l'enveloppe pour - s'il en avait vraiment besoin - mettre à disposition de la DEPP des effectifs supplémentaires, fussent-ils temporaires.

B. DISPOSER D'UNE VISION « FACTUELLE ET CONSENSUELLE »... QUI CONFIRME LES ORIENTATIONS DU MINISTÈRE

Concernant plus particulièrement les deux études thématiques relatives à la rémunération au mérite des professeurs et à la gouvernance des établissements, la rapporteure s'étonne de l'argument avancé par le ministère selon lequel son « principal enjeu était de disposer d'une vision factuelle et consensuelle, dans un contexte et sur des thématiques socialement sensibles ».

Il ne semble pas évident que les différentes parties prenantes à la négociation sociale engagée dans la perspective du Grenelle de l'Éducation considèrent que l'analyse produite par McKinsey constitue davantage qu'une étude réalisée par la direction de l'évaluation du ministère « une vision factuelle et consensuelle » des enjeux.

Tout au contraire et comme évoqué supra, ces deux livrables développent des analyses qui paraissent davantage confirmer les orientations retenues par le ministère lui-même en matière de rémunération au mérite et de gouvernance des établissements.

Un échange entre la DITP et McKinsey illustre d'ailleurs le fait que le cabinet de conseil a d'abord donné l'impression qu'il considérait que son rôle était de défendre les orientations envisagées par le ministre.

En effet, le 11 mars 2020, dans un message à destination de McKinsey, la DITP note que « les pistes exploratoires [présentées au chapitre 5 du rapport] reprennent un peu trop ce que le ministère veut faire et non les enseignements et idées inspirantes que l'on tire de l'étude préalable ».

Par ailleurs, McKinsey n'a jamais cherché à associer à sa réflexion la communauté enseignante ou les représentants syndicaux. Au cours de sa mission, seuls des experts et de hauts fonctionnaires du ministère ont été entendus par le cabinet.

Dans ce contexte, les travaux de McKinsey pouvaient difficilement constituer un apport véritablement « factuel et consensuel » pour reprendre les mots du ministère, en particulier sur les questions de rémunération au mérite des professeurs et de gouvernance des établissements.


* 464 McKinsey ayant mobilisé 150 jours de consultants sur cette mission (source : contribution écrite du cabinet).

* 465 Audition de MM. Thomas London et Karim Tadjeddine, directeurs associés du cabinet McKinsey, 19 janvier 2022.

* 466 Cet article prévoyant que le Gouvernement s'engage « à ce que la mise en place du système universel [de retraite] s'accompagne d'une revalorisation salariale permettant de garantir un même niveau de retraite pour les enseignants et chercheurs que pour des corps équivalents de même catégorie de la fonction publique ».

* 467 Lettre de mission du ministre de l'Éducation nationale, notifiée le 7 février 2020 au professeur Yann Algan.

* 468 Contribution écrite transmise par McKinsey à la commission d'enquête.

* 469 Les éléments d'information qui suivent sont tirés de l'analyse des messages électroniques échangés entre les équipes de la DITP, le ministère de l'Éducation nationale et McKinsey ainsi que des livrables intermédiaires et finaux transmis à la rapporteure.

* 470 Proposition de note de cadrage transmise aux équipes de la DITP par M. Yann Algan le 31 janvier 2021.

* 471 Lettre de mission du ministre de l'Éducation nationale notifiée le 1er octobre 2020 au professeur Yann Algan.

* 472 Note transmise à la rapporteure par le professeur Yann Algan en réponse au questionnaire qui lui a été adressé.