Allez au contenu, Allez à la navigation

COMPTES RENDUS DE LA MI CONDITIONS DE LA VIE ETUDIANTE


Jeudi 18 mars 2021

- Présidence de M. Pierre Ouzoulias, président -

La réunion est ouverte à 11 h 5.

Audition de M. Alain Bui, président de la commission « Vie étudiante et vie de campus » à la Conférence des présidents d'université (CPU), Mme Laurence Canteri et M. Raphaël Costambeys-Kempczynski, coordinateurs du réseau des vice-présidents « Vie universitaire, vie de campus et vie étudiante » de la CPU

M. Pierre Ouzoulias, président. - Madame, messieurs, notre mission a trois objectifs : faire le point sur la crise actuelle, comprendre ce qu'elle remet en question dans l'organisation du monde universitaire et de la vie étudiante, et analyser les problèmes systémiques auxquels est confrontée la vie étudiante, ces trois volets étant étroitement liés. Nous souhaitons saisir l'opportunité de la récente médiatisation des problèmes rencontrés par les étudiants pour mener une réflexion avec l'ensemble des acteurs. À la commission de la culture, nous avons déjà travaillé avec la CPU lors du premier confinement, nos échanges ayant nourri les rapports de mes collègues Stéphane Piednoir et Laure Darcos, rapporteurs de la commission de la culture, de l'éducation et de la communication pour l'enseignement supérieur et la recherche.

Monsieur Bui, vous êtes président de la commission « Vie étudiante et vie de campus » de la Conférence des présidents d'université (CPU), institution dont nous fêtons le demi-siècle cette année, fondée au moment de la rénovation de l'université telle que l'avait conçue Edgar Faure. Vous êtes par ailleurs président de l'université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.

Mme Laurence Canteri et M. Raphaël Costambeys-Kempczynski, vous êtes tous deux coordinateurs du réseau des vice-présidents « Vie universitaire, vie de campus et vie étudiante » de la CPU, et respectivement vice-présidente du Conseil de la vie universitaire à l'Université de Lorraine et délégué général de l'Alliance Sorbonne Paris Cité. Vous êtes accompagnés par M. Kévin Neuville, que nous connaissons bien puisqu'il assure avec beaucoup d'efficacité l'interface entre la CPU et les parlementaires.

Je rappelle que la commission « Vie étudiante et vie de campus » de la CPU est compétente pour étudier les conditions matérielles qui concourent à la réussite académique et l'épanouissement personnel de l'étudiant en tant que citoyen - accompagnement social, santé, logement, restauration, engagement sportif, associatif et participation à la démocratie universitaire. Il s'agit d'une précision importante.

Cette mission participe de la création d'une communauté universitaire liée par le même sentiment d'appartenance, de fierté et, aurais-je presque envie d'ajouter, de liberté.

La commission traite également des conditions d'accueil de publics spécifiques, en particulier les étudiants en situation de handicap, mais aussi les étudiants sportifs, engagés, salariés, étrangers, etc.

Après l'intervention du rapporteur, Laurent Lafon, vous aurez la parole, puis les collègues qui le souhaitent vous poseront des questions.

M. Laurent Lafon, rapporteur. - Madame, messieurs, nous sommes très heureux de vous accueillir. C'est toujours un plaisir d'échanger avec la CPU. Vous intervenez en outre directement dans le champ de notre mission, qui porte sur la vie étudiante. Nous souhaitons entendre votre analyse de la vie étudiante avant la crise de la façon dont celle-ci a pu amplifier voire affecter certains aspects, mais aussi faire le point sur la situation un an après le premier confinement, notamment du point de vue des étudiants.

Nous voudrions également savoir quel regard vous portez par rapport aux réponses qui ont été apportées : ont-elles fonctionné ou non ? Quels enseignements peut-on en tirer, qu'il s'agisse des réponses du Gouvernement ou des universités, dont on a peut-être moins parlé, parce qu'elles sont, par définition, nombreuses et diffuses ? Chacune des universités a essayé, avec ses moyens et compte tenu de la situation, d'apporter des réponses. Il est important que vous puissiez d'ores et déjà nous faire part des enseignements que vous avez pu en tirer, même si nous manquons encore de recul.

La coordination des acteurs, dans leur diversité - universités, centres régionaux des oeuvres universitaires et scolaires (Crous), services de santé universitaire (SSU), associations, etc. - a-t-elle opéré ?

Quelles peuvent être les conclusions de cette épreuve et quelle vision pouvons-nous avoir de l'université de demain ? Nous avons lu la récente interview de Mme Canteri et de M. Costambeys-Kempczynski au media spécialisé AEF. Ils sur ce qui, demain, attirera les étudiants dans un campus, dès lors qu'on leur a appris, pendant des mois, à s'en passer ? Comment les universités vont-elles concevoir à nouveau la vie en communauté ? Quelles sont les prestations qui pourraient être développées pour rendre l'université attractive, compte tenu des nouveaux modes d'enseignement ?

M. Alain Bui, président de la commission « Vie universitaire, vie de campus et vie étudiante » à la Conférence des présidents d'Université (CPU). - Monsieur le président, monsieur le rapporteur, mesdames les sénatrices, messieurs les sénateurs, je vous remercie chaleureusement, au nom des présidents et directeurs d'établissements publics d'enseignement supérieur et de recherche que représente la CPU, pour votre invitation à intervenir devant vous aujourd'hui dans le cadre de la mission d'information sénatoriale sur les conditions de la vie étudiante.

Les questions relatives aux conditions de vie et d'études des étudiants ne datent pas du printemps 2020.

La précarité étudiante est un sujet dont la communauté des universités et des établissements d'enseignement supérieur s'est emparée depuis longtemps et pour laquelle nous nous mobilisons, tant nous sommes conscients que celle-ci affecte la réussite de nos étudiants et hypothèque leur futur.

Les étudiants connaissaient déjà des conditions de vie dégradées avant la crise de la Covid-19 : ils étaient touchés par la précarité matérielle, par des problèmes de santé physique et mentale, et arrivaient parfois difficilement à concilier études et emploi.

La survenue de la crise, au printemps 2020, a joué comme un catalyseur des difficultés déjà rencontrées par les étudiants. En mettant un coup d'arrêt à l'emploi des étudiants, la question des ressources financières s'est faite encore plus prégnante.

La précarité s'est accrue immédiatement, entraînant avec elle d'importants besoins en matière de paiement des loyers ou d'aides alimentaires : ce qui s'est révélé au cours de la crise, c'est la forte aggravation de la précarité matérielle des étudiants qui, pour certains, ne pouvaient subvenir à leurs besoins de base. La demande d'aides sociales a ainsi été multipliée en moyenne par 2,5 pendant le confinement du printemps 2020.

En parallèle, la mise en place parfois massive des enseignements à distance a rendu l'équipement informatique et les connexions nécessaires. Ce besoin préexistait bien sûr à la crise, mais les bibliothèques universitaires ou les salles informatiques pouvaient le satisfaire.

Nous avons constaté que l'équipement des foyers s'était par ailleurs très rapidement montré insuffisant : lors du premier confinement, parents, enfants et étudiants, tous ont eu simultanément besoin d'un équipement individuel. L'ordinateur familial s'est alors révélé insuffisant face à ces nouveaux besoins.

Des aides financières nécessaires pour soutenir les étudiants et répondre à ces difficultés ont été déployées : aides alimentaires, aides à la vie quotidienne, aides à l'équipement numérique. Les universités, les Crous et parfois les acteurs locaux se sont mobilisés. J'y reviendrai. Mais, à côté de ces difficultés matérielles, d'autres difficultés ont considérablement affecté notre jeunesse et nos étudiants. Je veux parler ici bien sûr de leur santé, tant physique que mentale.

L'isolement est malheureusement le maître mot qui résume l'année 2020 pour notre jeunesse. Comme pour toute notre société, soudain, la vie sociale des étudiants s'est arrêtée. Les interactions sociales, essentielles et d'autant plus nécessaires à cette période de la vie, ont été considérablement ralenties, pour ne pas dire suspendues. Il n'y a plus eu d'interactions entre les étudiants et leurs camarades.

La fermeture des universités, au printemps 2020, a stoppé net la vie de campus. Les associations qui animent la vie étudiante et la vie de campus ont été fortement affectées. Le triptyque formation, vie sociale et vie familiale s'est souvent concentré dans quelques mètres carrés, au travers d'un écran d'ordinateur.

Cela n'a pas été sans conséquence. La santé mentale ou psychique de nos étudiants s'est dégradée, comme en témoignent les nombreux appels reçus par les centres et associations de soutien aux étudiants. Aujourd'hui, cela fait un an que nos étudiants ne peuvent accéder aux lieux nécessaires à leur développement et à leur épanouissement. Ils sont certes présents, au compte-gouttes, au sein de nos établissements, mais ne disposent plus de tiers lieux où se réunir pour échanger et être ensemble.

Lassés, isolés, inquiets, stigmatisés souvent, en grandes difficultés psychologiques pour certains, les étudiants réagissent soit par une forme de résignation, soit par une colère que nous devons entendre. Tous ont été touchés par la crise, plus ou moins fortement selon leur environnement social, familial et leur niveau d'études.

Parmi eux, les plus affectés se sont retrouvés face à des difficultés liées à la perte de leur emploi étudiant ou à la non-réalisation de leur stage, qu'il soit rémunéré ou non, isolés physiquement et affectivement, loin de leur famille et ,souvent, dans des logements exigus. Pour les primo-arrivants dans le supérieur, le basculement dans la vie d'adulte et d'étudiant s'est opéré dans des conditions considérablement dégradées. Je ne peux dresser ici une liste exhaustive, mais j'ajoute que les étudiants en fin de cycle, particulièrement inquiets, s'interrogent sur leur insertion professionnelle en temps de crise.

Face à ce constat et à la violence de la situation, la mobilisation de l'État, des universités, des acteurs locaux, des Crous a été immédiate. De nombreuses mesures ont été prises pour accompagner les étudiants dans les différents aspects de leur vie - formation, vie universitaire, santé, social. En première ligne, les universités ont agi sur ces quatre volets, étendant ainsi leur champ d'action pour venir en aide aux étudiants. Elles ont été l'opérateur privilégié de l'État aux côtés des Crous pour le déploiement des mesures gouvernementales.

Plusieurs vagues de mesures ont été déployées : des mesures d'urgence d'abord, prises en charge par les universités sur la base des crédits de la contribution vie étudiante et de campus (CVEC) - lesquels sont répartis par les Crous au bénéfice de tous les étudiants -, d'abord à destination des étudiants en difficulté.

Ces mesures destinées à l'équipement numérique et aux aides sociales ont permis d'amortir le premier choc de la crise et d'absorber une partie des difficultés liées aux pertes d'emploi. Il convient toutefois de rappeler ici que la réaction rapide des universités via la distribution des aides financières d'urgence a pu s'opérer grâce à la CVEC dont disposaient les universités.

Or celle-ci, créée par la loi relative à l'orientation et à la réussite des étudiants (ORE), est destinée à l'origine à la dynamisation de la vie de campus. Il s'agit en effet d'une fiscalité affectée, perçue par les universités, payée par les étudiants en début d'année et dont la fonction est avant tout de financer la vie associative, culturelle, sportive, la santé et, pour une petite part, - à laquelle nous tenons - un fond social pour les étudiants. Les crédits mobilisés par les universités pour venir en aide aux étudiants ne sont donc pas issus de fonds publics mobilisés spécifiquement pour la crise.

Dans un second temps, à la rentrée 2020 et début 2021, à la suite des premières mesures mises en place par les universités, de nouvelles initiatives gouvernementales sont venues renforcer les aides sociales des Crous et les possibilités d'emploi des étudiants au sein des universités : repas à un euro dans les Crous pour les boursiers, puis pour l'ensemble des étudiants, embauche de tuteurs pour les primo-arrivants, financée par des crédits ministériels - mais sur une base de rémunération inférieure au SMIC et à ce qui est pratiqué par les universités, ce qui peut poser certains problèmes.

Pour la santé, le déploiement de la campagne de tests sur les sites universitaires, la possibilité de recrutement de psychologues supplémentaires au sein des services de santé universitaires (SSU) et la création, toute récente, d'un parcours de soins dédié à la santé mentale à travers le« chèque psy », répondent en partie aux difficultés rencontrées par les étudiants. Ces aides se sont donc ajoutées aux dispositifs mis en place par les universités dès le printemps 2020.

Évidemment, ces mesures ont considérablement aidé les étudiants en difficulté, et la mobilisation de l'État a permis de réduire l'impact de la crise. Avec un an de recul, je salue ici la mobilisation générale des acteurs de terrain au contact des étudiants et l'accompagnement de la direction générale de l'enseignement supérieur et de l'insertion professionnelle (DGESIP) du ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation.

Les acteurs publics locaux - communautés d'agglomération, départements et régions - se sont mobilisés pour venir en aide aux étudiants, comme en témoignent différents exemples.

Nous avons su travailler ensemble dans l'urgence même si, avec le recul, nous sommes aujourd'hui capables d'identifier des marges de progression possibles. Je pense ici à la coordination des acteurs et au périmètre de chacun.

Au premier rang, je l'ai dit, les universités ont étendu leur champ d'action, notamment dans le domaine social, qui ne relève en théorie pas de leurs compétences. Une véritable coordination nationale en termes de logement, d'emploi ou d'aides sociales pour les étudiants pourrait être bénéfique en termes d'efficacité des dispositifs.

Par ailleurs, permettez-moi de souligner l'urgence d'une hausse pérenne du soutien aux SSU, dont les moyens et le fonctionnement sont très hétérogènes selon les universités. Cette hausse s'avère essentielle pour les années à venir, car les SSU sont les premiers interlocuteurs des étudiants pour répondre à leurs problèmes de santé physique et mentale.

Les mesures gouvernementales et la mobilisation des acteurs ont répondu à l'urgence. Toutefois, elles n'ont pas répondu aux difficultés majeures et structurelles que connaissent les étudiants et les universités. Je veux parler ici, d'une part, de la présence, nécessaire, vitale des étudiants au sein des établissements, d'autre part, des notions de responsabilité, de compétences et d'autonomie des universités.

Depuis un an, les universités ont coordonné et mis en oeuvre les mesures décidées par le Gouvernement, mais ont été dépossédées de leurs responsabilités et de leur autonomie. Elles ont subi, au gré des discussions entre ministères, les décisions et circulaires relatives à la présence des étudiants sur les campus. Pourtant, malgré quelques images malheureuses diffusées dans certains médias, les universités ont, depuis le début de la crise, su s'adapter, créer des protocoles sanitaires rigoureux, repenser les enseignements, mobiliser leurs équipes administratives et enseignantes, qui n'ont pas compté ni leur temps ni leur énergie pour assurer leur fonction première : former notre jeunesse.

Dans leur immense majorité, les étudiants et les personnels des universités se sont montrés responsables et exemplaires dans le respect des protocoles sanitaires. Les étudiants ont aussi subi, sans disposer d'aucune visibilité, les hésitations à répétition - certains parlent d'atermoiements - au sein des universités, que l'on a fermées alors qu'on laissait d'autres lieux ouverts. On les a rouvertes à 50 % à la rentrée, puis fermées à nouveau, avant de laisser les étudiants revenir en travaux pratiques, d'admettre ceux de première année, etc.

Les étudiants ont fait de leur mieux pour s'adapter à cette situation. Les équipes pédagogiques sont parvenues à conserver le lien avec la plupart d'entre eux, mais nous avons aussi malheureusement perdu le contact avec certains.

On constate donc, depuis maintenant un an, trop d'incertitudes, une absence de visibilité, de perspectives et donc d'espoir et de motivation pour notre jeunesse, même si l'on peut comprendre la complexité des décisions. Un an après, avec le recul dont nous disposons, il nous apparaît nécessaire de redonner de l'autonomie aux universités dans la gestion de la crise.

Les universités sont, par définition, des acteurs de terrain qui sont les plus à même de gérer localement, selon leurs spécificités propres, l'organisation et l'adaptation des enseignements et de la vie universitaire dans le contexte actuel.

Les mesures gouvernementales prises depuis le début de la crise sont en effet apparues trop souvent générales et uniformes, ou peu adaptées aux réalités locales et aux spécificités de chaque établissement.

La vie universitaire doit rapidement reprendre pour nos étudiants. Aujourd'hui, la perspective doit être celle d'un retour progressif des étudiants sur les campus pour les apprentissages, mais aussi pour le redémarrage de la vie étudiante et de la vie sociale des étudiants. Cela suppose de faire confiance aux universités et à leurs étudiants, car ce sont eux qui sont à l'origine de la vie de campus.

Il nous faudra donc rapidement aider les associations étudiantes, sinistrées par la crise, à se relever, les accompagner financièrement, encourager l'engagement associatif et aider à rétablir le lien entre les étudiants et les associations.

Dans cette perspective, la CPU va lancer elle aussi très prochainement une grande consultation sur la vie étudiante, qui nous permettra d'envisager, avec l'ensemble des acteurs impliqués, des perspectives d'évolution pour la vie étudiante de demain.

Je tiens également à rappeler que les universités n'ont jamais été et ne sont pas des lieux de transmission du virus. Elles ont d'ailleurs prouvé, à l'automne 2020, qu'un nombre important d'étudiants - 50 % - pouvait être accueilli en présentiel sans que cela entraîne une diffusion du virus.

Aujourd'hui encore, toutes les universités mettent en place des protocoles sanitaires stricts pour assurer la présence des 20 % d'étudiants que nous sommes autorisés à accueillir.

Je tiens donc à exprimer notre incompréhension face à la différence de traitement entre les établissements d'enseignement supérieur, les BTS et les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE), alors que tous ces étudiants font partie d'une même classe d'âge et sont exposés aux mêmes risques.

Nous souhaitons aujourd'hui vivement accueillir davantage d'étudiants en présentiel, car c'est l'une des seules réponses valables au mal-être et aux difficultés rencontrées par les étudiants, que j'ai évoquées au début de mon propos. Pour cela les universités ont besoin de moyens et d'une véritable écoute. Il est temps de considérer les universités, leurs personnels et les étudiants comme des interlocuteurs responsables et autonomes et de leur faire confiance.

Je vous remercie de votre attention.

M. Laurent Lafon, rapporteur. - Je voudrais revenir sur votre demande d'autonomie. Concrètement, si vous aviez pu disposer de plus de liberté, dans quel domaine auriez-vous agi en priorité ?

M. Alain Bui. - Les universités ont, dès le début de la crise, pris des mesures en matière de santé - recrutement de psychologues, renforcement des SSU -, de matériel informatique et d'aides d'urgence.

Il existe de petites universités, de grandes universités, certaines implantées dans des villes, quelques-unes au sein de territoires plus étendus. D'autres comptent un ou deux gros campus, voire plusieurs répartis sur le territoire. La gestion et l'accueil des étudiants ne peuvent donc se faire de manière uniforme.

L'enjeu est de faire confiance aux universités : l'une, de par sa structure, peut estimer être en mesure d'accueillir 60 ou 70 % des étudiants dans le respect des règles sanitaires ; une autre peut évaluer le seuil à ne pas dépasser à 30 % de sa capacité. Les universités savent être au plus proche du terrain et adapter leur jauge. Les instituts universitaires de technologique (IUT), quant à eux, peuvent être considérés comme les lycées.

Mme Laure Darcos. - Depuis le début de la crise, les élus locaux et les collectivités ont été au plus près des habitants pour fournir des masques et des tests. Aujourd'hui, la campagne de vaccination passe aussi par eux. Or les universités ne sont pas isolées au milieu de nulle part. À aucun moment, vous ne parlez de l'aide apportée par les communes aux campus et aux étudiants.

Les communes ont les moyens d'aider les étudiants en leur proposant des animations ou en leur offrant des paniers alimentaires. Tout cela se fait déjà en bonne intelligence ; j'en veux pour preuve les initiatives prises par le maire de Verrières-le-Buisson. Qu'en pensez-vous ? J'ai, pour ma part, écrit à la ministre et au rectorat pour ouvrir des tiers lieux dans les communes afin de proposer aux étudiants des endroits où travailler en attendant la réouverture des universités - salles de classe, etc. Les associations n'ayant plus la possibilité de se réunir, il existe de ce fait beaucoup de locaux disponibles dans les communes. C'est assez simple à mettre en place. Quel est votre sentiment sur ce point ?

Par ailleurs, les jeunes sont en passe de devenir les premiers à être contaminés par le variant anglais et à saturer les réanimations. Pourquoi ne leur propose-t-on pas les tests salivaires que l'on pratique dans le primaire et dans le secondaire ? Dans mon entourage familial, j'ai le témoignage d'étudiants qui, lorsqu'ils se font tester, le font en toute responsabilité, tout comme leurs camarades, et qui déclarent ne pas apprendre du tout de la même façon en présentiel et en visioconférence. C'est très inquiétant pour la suite, car la situation que l'on connaît depuis un an va compromettre le niveau de cette génération.

M. Stéphane Piednoir. - Je suis d'accord avec le tableau de la situation qui a été dressé il y a quelques instants. Je pense néanmoins qu'il convient que notre mission fasse la distinction entre ce qui relève de la crise actuelle, dont on espère pouvoir sortir rapidement, et les difficultés plus structurelles que connaissent les étudiants.

Même si je considère que la crise sanitaire va forcément souligner un certain nombre de phénomènes, il faudra être clairvoyant au sujet des dispositions qui doivent s'appliquer hors crise sanitaire.

J'entends ce que vous avez dit au sujet de l'autonomie des universités, et je m'étonne qu'il n'y ait pas eu d'échanges entre le ministère et les représentants des universités pour évaluer leurs capacités d'accueil. Comme vous l'avez dit, les campus sont très différents les uns des autres, même au sein d'un même département. Peut-être aurait-il fallu définir un taux d'occupation par campus, même si cela aurait pu créer des disparités entre étudiants - et l'on sait que ceux-ci sont très attachés à un traitement équitable d'une ville à l'autre ?

Quant au parallèle avec les classes préparatoires, auxquelles je suis très attaché, je le trouve un peu étrange, car il n'y existe pas de campus de 250 ou 300 places. L'enseignement dispensé dans les classes préparatoires a lieu dans les lycées. Je ne dis pas que maintenir 36 élèves dans des classes de 30 mètres carrés est pertinent, mais c'est la volonté du ministre pour le secondaire. Ceci s'applique donc aux classes préparatoires et souligne l'absence d'autonomie des établissements secondaires.

Par ailleurs, la crise sanitaire, vous l'avez dit, a permis l'utilisation très rapide de la CVEC. Cela signifie a contrario que son fléchage n'était pas extrêmement clair et son périmètre pas totalement défini. La preuve en est qu'on a pu la mobiliser pour des actions au demeurant fort utiles durant cette crise. Doit-on l'affecter à des besoins urgents ou à des animations récurrentes et pérennes sur les campus ?

Le ministère a par ailleurs déployé un volant de 2 600 étudiants tuteurs, dont les conditions de rémunération peuvent poser problème, ainsi que vous en avez fait état.

Des psychologues ont également été recrutés dans les universités. Ce besoin a-t-il été clairement exprimé par les étudiants, autant que vous puissiez le savoir ? Dans quel intervalle de temps cette mesure peut-elle être mise en oeuvre ? Le vivier de professionnels existe-t-il ? Ce mouvement est-il en cours ?

Mme Laurence Canteri, co-coordinatrice du réseau des vice-présidents « Vie universitaire, vie de campus et vie étudiante » de la CPU, vice-présidente du Conseil de la vie universitaire de l'Université de Lorraine. Je m'associe bien entendu à l'introduction d'Alain Bui, et je me permets d'insister sur la territorialisation du problème. En effet, on a tendance à penser que les étudiants vivent tous dans les grandes villes et logent dans des résidences universitaires, alors que la population est extrêmement hétérogène. Il faut essayer de maintenir l'équité dans l'accès aux services. C'est encore plus prégnant en temps de crise.

Je rappelle par ailleurs que la CVEC n'est pas constituée que d'argent nouveau. Trois ressources lui ont été transférées, l'ancienne cotisation pour la santé de 5,10 euros que payaient l'ensemble des étudiants, y compris les boursiers, la part sociale du Fonds de solidarité et de développement des initiatives étudiantes (FSDIE), d'un montant de 16 euros et, en fonction des universités, les cotisations pour le sport et la culture, dont les montants étaient fixés par chaque université.

Nous avons en effet rapidement mobilisé cette contribution, mais il ne faut pas croire que les universités n'avaient pas de projet pour son utilisation. Conformément aux textes réglementaires, nous avons mis en place des commissions dans lesquelles nous réfléchissons à la programmation de l'utilisation de la CVEC. Celle-ci est votée tous les ans par les conseils d'administration. Cela passe par toute une série de commissions et de conseils, dans lesquels siègent les acteurs de la vie étudiante et des étudiants. Il a donc été possible de la mobiliser rapidement, mais cela s'est évidemment fait au détriment des autres projets.

Certes, la vie associative étant à l'arrêt, nous avons pu faire des économies, mais nous devons aussi réaliser des provisions pour des projets d'ampleur lorsque la vie étudiante va reprendre.

M. Alain Bui. - Vous avez entièrement raison, madame Darcos : je n'ai peut-être pas assez insisté, étant moi-même dans une université ancrée dans son territoire, sur le rôle des villes, des communautés urbaines, des départements et des régions, qui a été fondamental durant la crise. Les universités travaillent main dans la main avec les acteurs du territoire - et c'est indispensable.

Autonomie ne signifie toutefois pas autarcie. Je vais illustrer mon propos par deux exemples. Le département des Yvelines vient de mettre en place une action destinée à payer l'euro supplémentaire pour les repas du Crous. Dans notre université multi-sites, où les associations étudiantes ont mis en place une épicerie solidaire (Agoraé), le département nous a aidés à créer une Agoraé mobile, en mettant à notre disposition un bus pour nous déplacer et distribuer de l'aide alimentaire sur l'ensemble du territoire. Il existe beaucoup d'autres exemples de ce type.

Quant à la vaccination, le sujet nous intéresse évidemment, et les universités sont disponibles pour accueillir des centres de vaccination pour les étudiants et les enseignants.

Concernant les tests salivaires, je crois savoir qu'ils sont en cours. Des demandes sont faites, mais le processus prend du temps.

S'agissant des tiers lieux, comme celui de Verrières-le-Buisson, ils sont extrêmement importants. Tout local qui peut accueillir des étudiants afin qu'ils puissent se réunir dans le respect des consignes sanitaires constitue une offre bienvenue et extrêmement utile pour les étudiants.

M. Raphaël Costambeys-Kempczynski, co-coordinateur du réseau des vice-présidents « Vie universitaire, vie de campus et vie étudiante » de la CPU, délégué général de l'Alliance Sorbonne Paris Cité. - Je veux insister sur les tiers lieux. Même si le tableau que nous dressons ce matin apparaît sombre, il est sans doute important d'essayer d'identifier les opportunités qui peuvent se dégager avec la crise.

Reconnaître aujourd'hui que l'université est aussi une actrice citoyenne sur son territoire, qu'elle travaille en coordination avec les structures locales et les élus, représente un enjeu extrêmement important. Il faut consolider un certain nombre d'actions afin de pouvoir avancer. La question des tiers lieux en fait partie.

Cet écosystème est fondamental et touche à la question de la modulation de la réponse à apporter, territoire par territoire - d'où la question de l'autonomie. Il n'y a pas, comme l'a rappelé Mme Canteri, un profil unique d'étudiant, comme il n'y a pas un profil unique universitaire.

S'agissant de la CVEC, dans un contexte de crise, il semble logique qu'elle soit mobilisée pour financer un certain nombre d'actions, y compris en matière d'aide sociale, destinées aux étudiants les plus dans le besoin. Toutefois, il faudrait éviter que cette gestion de crise ne se pérennise. La CVEC a été mise en place pour essayer de transformer la vie étudiante dans nos établissements et non pour régler les crises.

Comment construire la vie de campus de demain ? Cela passera aussi par le pouvoir de transformation qu'apportent les moyens de la CVEC. Ce sera à chaque université de voir comment utiliser ces fonds comme levier afin de faire progresser la question de la vie étudiante de manière structurelle

Nous avons pu identifier à quel point les questions de vie étudiante sont liées à celles de la vie académique des étudiants. Nous avons jusqu'alors séparé les questions de logement, de restauration et d'aides sociales de celles de l'individualisation des parcours et des formations en tant que telles. Cette crise souligne à quel point nous ne pouvons plus cloisonner ces différents aspects. La vie étudiante est fortement et intimement liée aux études, à la formation et à la vie académique.

Ceux qui me connaissent savent que je fais depuis plus d'une décennie la promotion de ce qu'on appelle les politiques d'expérience étudiante, qui créent des points d'articulation entre la vie étudiante et la formation des étudiants.

En Île-de-France, avant la crise, un peu plus d'un étudiant sur cinq habitait à plus d'une heure de son lieu de formation. Or nous savons que la distance géographique favorise l'éloignement des camarades de classe, des amis, des activités péri- et extra-universitaires, pousse à l'isolement et entraîne une baisse d'assiduité, d'épanouissement et donc de réussite académique. Toutes ces problématiques sont liées.

Pendant la crise sanitaire, nous avons vu à quel point les questions de fracture ou de précarité numérique sont également un point d'articulation entre la vie étudiante et la formation académique. On considérait jusqu'à présent qu'équiper les étudiants d'un ordinateur et d'une connexion internet relevait de la vie étudiante quotidienne. Aujourd'hui, nous savons que c'est un point d'accès à la formation et aux études.

Ayant identifié la problématique des équipements, nous devons aujourd'hui travailler la question des usages. Nous présupposons que la jeunesse connaît mieux les outils numériques que les enseignants du supérieur. C'est peut-être vrai dans certains domaines, mais on voit bien qu'un travail d'accompagnement est aujourd'hui nécessaire concernant les usages liés à la logique d'apprentissage et de professionnalisation.

Si l'on peut espérer que les choses se normalisent, nous savons qu'il n'y aura pas de retour en arrière. Le développement du numérique, par exemple, pour aider et accompagner les étudiants dans leur vie universitaire, devra être préservé et nous devrons bâtir sur cet acquis.

J'insiste vraiment sur le fait que nous ne pouvons plus séparer vie étudiante et vie académique.

M. Pierre Ouzoulias, président. - C'est un point qui mériterait sans doute que nous lui consacrions une matinée entière. On sent en effet que la problématique est bien plus vaste et complexe que ce que vous avez pu nous présenter ce matin de façon extrêmement synthétique.

M. Christian Redon-Sarrazy. - J'aurais souhaité vous interroger sur vos relations avec les Crous, qui ont été en première ligne pour mettre en oeuvre le tarif du repas en restaurant universitaire à un euro et d'autres actions de soutien aux étudiants sur les campus.

Si les Crous interviennent aussi sur le plan de l'accompagnement social des étudiants, mon expérience professionnelle m'a conduit ces dernières années à constater qu'ils étaient parfois en retrait et que leur disponibilité à ce niveau était moindre.

Au-delà de leur fonction de restauration et d'accompagnement social des étudiants, comment jugez-vous l'intervention des Crous ? Celle-ci a-t-elle été homogène sur le territoire national ? J'ai le sentiment que cela dépend assez directement des équipes de direction, qui peuvent avoir des moyens et des niveaux d'engagement différents. Pour avoir évalué, via différentes instances ministérielles, un certain nombre établissements, en particulier des IUT, je pense à des sites délocalisés, distants du site central.

Mme Marie Mercier. - Je félicite les intervenants pour la qualité de leurs propos, qui nous décrivent une situation des étudiants que nous percevons comme n'étant guère heureuse, alors que c'est la période de la vie où l'on devrait engranger ses meilleurs souvenirs.

Il est vrai que la crise sanitaire a mis en évidence les failles d'un système. Je pense qu'elle montrera aussi de formidables capacités d'adaptation, à la fois des étudiants, mais aussi des professeurs. Vous avez évoqué l'équipement informatique des étudiants, qui souvent n'est pas à la hauteur, mais savez-vous si les enseignants ont eu eux aussi des difficultés dans ce domaine ? Leur équipement était-il parfaitement adapté à la nouvelle mission qu'ils devaient remplir ?

Mme Céline Boulay-Espéronnier. - Mes questions portaient sur la contribution étudiante. Vous y avez en grande partie répondu en vous adressant aux collègues qui ont abordé ce point avant moi. La CVEC doit être plus précise, plus pérenne et plus structurelle. Nous y veillerons.

Mme Laurence Canteri. - Peut-être faut-il rester prudent s'agissant d'un fléchage plus précis de la CVEC. Il existe déjà des montants planchers, en particulier dans le domaine de la santé des étudiants, mais de nombreux établissements ont des pratiques hétérogènes. Dans mon établissement, nous essayons de mettre l'accent sur les sites distants. Avant la crise, nous avons, par exemple, renforcé le temps infirmier. Bien sûr, nous rencontrons, comme tout le monde, des difficultés à trouver des médecins, mais nous y sommes parvenus pour des sites distants des métropoles.

Nous avons également développé le sport afin de redonner vie à des campus plus petits et plus éloignés, en essayant d'apporter un vrai niveau de service aux étudiants. À trop vouloir flécher, on risque de créer beaucoup de cases et de générer des contraintes pour les établissements.

S'agissant des Crous, les relations ne sont pas toutes identiques au niveau national, mais la crise fait qu'il existe aujourd'hui beaucoup plus d'articulations avec les établissements. C'est une excellente chose.

Plus les relations étaient proches avant la crise, plus il a été facile de basculer dans un fonctionnement d'urgence et d'aider au mieux les étudiants. Cependant, comme Alain Bui le disait tout à l'heure, nous avons une marge de progression : il faut renforcer les relations. Aujourd'hui, le repas à un euro n'est pas accessible à tous les étudiants, et cela crée une différence. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il n'y a pas des points Crous partout. Peut-être faut-il les accompagner. Nous y travaillons afin de créer des points où les étudiants pourraient avoir accès à ces repas. Je ne connais pas le tarif du repas à la rentrée 2021 mais, quel qu'il soit, il faut que les étudiants puissent y avoir accès. Ce n'est pas toujours le cas sur les petits sites, même s'il faut souligner l'effort d'adaptation des Crous en matière de restauration.

M. Laurent Lafon, rapporteur. - Vous avez évoqué le décrochage. Nous avons le sentiment qu'il existe toujours une certaine opacité sur ce sujet et une vraie difficulté pour obtenir des chiffres.

Sans être provocant, n'y a-t-il pas là un sujet tabou ? Parler du décrochage, c'est reconnaître une forme d'échec. Quelle est la réalité de ce phénomène cette année ? Il semble que les chiffres ne soient pas très différents par rapport aux années précédentes et que la période actuelle n'ait pas entraîné de décrochage particulier. Qu'en est-il exactement ? N'y aurait-il pas intérêt, si l'on veut être efficace en termes de politiques publiques, à être plus transparent sur les chiffres ? Je pense en particulier aux premières années.

Le lien entre les conditions de la vie étudiante et la réussite académique pose pour les étudiants les plus fragiles la question du suivi individuel et de l'accompagnement. Qui, selon vous, peut s'en charger ?

N'est-ce pas trop demander à un enseignant de se préoccuper, en plus de ses tâches académiques, de tout ce qui fait la vie étudiante - ressources, logement, etc. ? S'il n'en a pas la charge, quelles actions faudrait-il renforcer, éventuellement en partenariat avec les territoires, pour répondre à ces problèmes ?

M. Alain Bui. - La CPU s'est saisie de la question du décrochage et a lancé une enquête auprès de ses membres. Nous avons reçu une trentaine de réponses. Le président de la CPU fait en ce moment même une conférence de presse pour présenter les taux de réussite, les retours sur site, le décrochage, etc.

Si nous voulons une analyse claire et fine de la situation et de ses impacts, il faut jouer la transparence. Les échecs font partie de la vie, et il faut les prendre en compte. Il n'existe aucune volonté de laisser croire que tout va bien. Nous vous transmettrons ces résultats dès que possible.

S'agissant de l'équipement informatique, les universités se sont massivement équipées sur le plan numérique pour ce qui est de la visioconférence, du comodal, de l'hybridation. Nous allons essayer de chiffrer la part d'investissement des universités. Dans la mienne, plusieurs centaines de milliers d'euros ont été consacrées à l'équipement individuel des enseignants et des personnels administratifs qui ont été amenés à travailler à distance. Ils n'étaient pas équipés. Les universités ont donc dû y remédier. Un appel à projets sur l'hybridation a également été lancé par notre ministère de tutelle. Il a permis de s'équiper et de former les enseignants en ce sens.

M. Raphaël Costambeys-Kempczynski. - J'ai eu la chance de diriger le centre d'enseignement à distance de la Sorbonne Nouvelle, il y a maintenant presque quinze ans, au moment du tournant opéré en matière de numérique, et de participer à la démarche d'accompagnement des enseignants et des enseignants-chercheurs dans l'appropriation de ces outils.

J'ai même eu la chance, à cette occasion, d'animer et de produire un podcast sur l'e-learning. Nous nous demandons avec certains collègues, dans le contexte de la crise, si nous ne devrions pas faire revivre ce podcast. Nous avons écouté les anciennes émissions qui datent de 2007-2008 et avons été frappés de voir à quel point les questions que l'on évoquait à l'époque restent d'actualité.

Le contexte de crise a joué un rôle de catalyseur et a permis de réfléchir à la problématique de l'équipement, de l'outillage et de l'environnement numérique nécessaires pour les enseignants et les enseignants-chercheurs par rapport à leur mission de formation. Car enseigner avec les outils numériques change fondamentalement la nature de l'enseignement.

Dans une logique de crise, nous ne sommes pas, par définition, dans un environnement serein. On emploie ces outils numériques, mais on a tendance à garder sa manière d'enseigner, comme si on était encore dans une salle de classe.

Cette évolution demande donc un certain accompagnement. Les universités sont depuis quelques années dans une démarche d'innovation pédagogique et d'accompagnement des enseignants et des enseignants-chercheurs. Nous mettons en place des formations pour les nouveaux maîtres de conférences stagiaires dans ce domaine. C'est un point qu'il faut renforcer sur le long terme.

Je n'ai pas évoqué la question des psychologues. Or c'est notre devoir d'insister, comme le président Bui l'a fait dans son propos liminaire, sur la question de la santé mentale étudiante. C'est un sujet sans doute trop long à traiter dans le temps qui nous est imparti ce matin, mais nous savons que c'est durant les premières années de la construction identitaire du jeune adulte que se manifestent le plus grand nombre de problématiques liées à la santé mentale. C'était le cas avant la crise sanitaire, et cela s'est accentué pendant celle-ci.

Nous sommes aujourd'hui tous conscients des difficultés. La santé mentale peut varier, tout comme la santé physique. On peut avoir affaire à des problématiques plus ou moins importantes. Elles ne nécessitent d'ailleurs pas systématiquement un accompagnement médicalisé. Si j'en parle, c'est parce que nous venons d'évoquer la question des enseignants et des enseignants-chercheurs, qui restent le point de contact principal entre un étudiant et son institution.

La possibilité de témoigner ou d'identifier une variation psychologique chez un étudiant ne s'invente pas : elle s'accompagne. C'est sans doute très difficile pour nos collègues d'être face à des étudiants en grande difficulté, de pouvoir identifier les problématiques qui se manifestent d'une part, de savoir les gérer d'autre part, d'orienter les étudiants vers les services appropriés si nécessaire, de savoir comment entamer la démarche d'accompagnement et d'orientation. Il ne faut pas oublier la place des enseignants et des enseignants-chercheurs dans le contexte actuel.

À la rentrée 2021, aucun étudiant, sur les trois années de licence, n'aura connu une vie universitaire qu'on pourrait qualifier de normale. Ces étudiants s'interrogent aujourd'hui sur le sens des enseignements et la valeur de leur diplôme.

Les étudiants en master, surtout ceux de master 2, commencent ce mois-ci à entamer leur stage de fin d'études et se posent des questions à propos de leur stage et de leur insertion professionnelle. Les doctorants, surtout non contractuels, se retrouvent en grande difficulté financière pour achever leur cursus. Certains travaux de recherche sont potentiellement en souffrance.

Avant la crise sanitaire, sur le plan national, 47 % des étudiants avaient une activité rémunérée, d'où l'importance de pouvoir accéder à ces emplois.

L'individuation des parcours, dans un contexte de massification de l'enseignement supérieur, est un sujet vaste et complexe. Nous n'avons pas évoqué les associations étudiantes, qui sont des acteurs extrêmement importants de l'animation des campus et qui peuvent aussi créer un lien entre le campus et le territoire, le campus et la localité, le campus et la commune, voire des activités d'entreprenariat étudiant.

Ces activités, fortement articulées avec la formation étudiante, étaient auparavant qualifiées de péri-universitaires ; elles sont aujourd'hui considérées comme des vecteurs de professionnalisation, d'épanouissement et de réussite. Elles permettent aussi aux étudiants de tracer un parcours plus individualisé, au sein d'une population étudiante de plus en plus nombreuse.

Mme Monique de Marco. - Lors de la visite de la ministre pour la reprise en présentiel à l'université de Bordeaux, les étudiants, dont c'était le premier cours en présentiel, ne connaissaient personne. Ils nous ont indiqué qu'ils étaient prêts à décrocher, ce manque de lien étant pour eux un handicap. La motivation leur faisait défaut.

Avez-vous connaissance d'initiatives destinées à éviter le décrochage ? La question est vaste, mais le phénomène est inquiétant, surtout pour les premières années.

Mme Sonia de La Provôté. - La vie culturelle fait d'une manière générale cruellement défaut dans la période que nous traversons. Avez-vous connaissance d'initiatives pour maintenir une vie culturelle, dont on sait qu'elle est essentielle pour tout le monde et encore plus pour les étudiants, car elle est source d'échanges et de créativité ?

Avez-vous eu connaissance, parmi les professeurs, de problèmes d'utilisation du matériel informatique durant les cours à distance ? Des disciplines ou des filières ont-elles été identifiées comme plus problématiques à cet égard ? Avez-vous pu en tirer un bilan ?

Vous avez par ailleurs évoqué la question des primo-arrivants et de leurs grandes difficultés. En tirez-vous des conséquences pour mettre en oeuvre un lien plus fort entre la fin du lycée et l'université ?

Je ne saurais terminer sans évoquer la question des étudiants en santé qui sont concernés par la mise en oeuvre de la réforme de ces études, dans des conditions très difficiles, et pour lesquels on a d'ores et déjà identifié de grandes difficultés. Disposez-vous d'éléments concernant cette filière ?

M. Pierre Ouzoulias, président. - Ne pourrait-on mieux identifier, dans le contrat pluriannuel d'établissement qui lie une université à l'État, ce qui relève de la vie étudiante ? Ne serait-il pas utile d'y introduire des clauses permettant de lier ce contrat aux collectivités ? Cette relation contractuelle entre l'État et l'université ne permet en effet pas de répondre aujourd'hui à la totalité de la problématique.

Mme Laurence Canteri. - Des schémas directeurs de la vie étudiante sont adossés aux contrats pluriannuels d'établissements. On les appelle schémas directeurs ou schémas d'amélioration de la qualité de vie étudiante. Ils sont également portés par les établissements, les sites, voire les communes.

Il faut les faire vivre et en tirer le bilan afin de progresser. On doit reconnaître que la CVEC a contribué à conférer des moyens à ces schémas.

Pour ce qui est de la vie culturelle, du sport et du bien-être, les établissements ont rivalisé d'initiatives. La plupart d'entre elles sont malheureusement en ligne, ce qui veut dire que l'étudiant, après sa journée de cours en distanciel, doit se connecter à nouveau. Je précise que certains sites utilisés par les gamers ont été détournés, comme le logiciel Discord ou autres.

Sur ces sites, on trouve du sport en ligne, des conseils pour utiliser le matériel urbain et pratiquer en extérieur lorsqu'on est confiné. Il y a également des concerts en ligne, etc.

Dans mon établissement, les associations utilisent Discord afin de garder le lien avec les étudiants. Nous avons ouvert son usage à l'ensemble des étudiants. Tous ne s'en servent pas, mais des étudiants « relais-santé » organisent des animations en ligne sur le thème de l'alimentation, sujet dont on n'a pas parlé. Conserver une alimentation équilibrée quand on ne va pas très bien et qu'on est isolé n'est pas toujours facile.

Les services sont prêts à rouvrir par petits groupes, en respectant les protocoles sanitaires, afin de redonner un petit peu de vie à nos campus.

Je me permets de délivrer ici un dernier message. Nous avons équipé nos étudiants et nos enseignants, nous avons fait des prêts et donné des ordinateurs. Nous avons envoyé, surtout lors du premier confinement, des clés 4G aux étudiants pour qu'ils puissent suivre leurs cours, mais tout cela ne peut fonctionner que si nous disposons d'un réseau. Or le premier confinement a mis en évidence le problème des zones blanches, qui existent encore. Cela ne dépend pas des établissements, mais nous avons été démunis quand des étudiants nous appelaient et nous expliquaient qu'ils se trouvaient confinés dans une zone blanche. Nous n'avions d'autre solution que de leur envoyer les cours par La Poste.

M. Alain Bui. - La crise a été un révélateur de la précarité étudiante, mais elle a aussi permis de mettre en lumière l'importance de la vie de campus et de la vie étudiante.

Pour éviter le décrochage, le limiter, pour soulager la santé mentale de nos étudiants et optimiser leur réussite, il faut accueillir les étudiants au sein de nos universités.

Nous avons pu démontrer que les universités sont en capacité de le faire en respectant les protocoles sanitaires. Ce ne sont pas des lieux de contamination.

La vie culturelle est évidemment limitée actuellement. Des actions virtuelles sont menées mais, dès lors que les musées et les expositions sont fermés, c'est un peu difficile.

Quant à votre question sur les contrats pluriannuels, je la prends plus comme une proposition. Nous reviendrons vers vous après la consultation de la CPU que nous allons organiser.

Je voudrais terminer par une note positive concernant l'implication des étudiants et des associations. Il faut les aider, car nous sommes sur des cycles courts. Or les étudiants ne se connaissent plus et nous risquons d'assister à un non-renouvellement de l'engagement étudiant dans les associations d'aide, comme les épiceries solidaires. Ce sont les étudiants qui sont au coeur de la vie étudiante et de la vie de campus.

Tous les étudiants se sont fortement impliqués, au plus fort de la crise, pour aider nos concitoyens. Il faut leur rendre hommage pour l'ensemble de leurs actions.

La réunion est close à 12 h 30.

- Présidence de M. Pierre Ouzoulias, président -

La réunion est ouverte à 14 heures.

Audition de M. François Bouchet, Président de la commission Vie étudiante » de la Conférence des grandes écoles (CGE), directeur général de l'École Polytechnique

M. Pierre Ouzoulias, président. - Monsieur Bouchet, vous êtes directeur général de l'École Polytechnique et vous présidez la commission « Vie étudiante » de la Conférence des grandes écoles.

Je tiens à préciser que notre audition fait l'objet d'un enregistrement vidéo qui sera disponible sur le site du Sénat.

Cette mission d'information a été demandée par le groupe Union centriste du Sénat, qui a souhaité que Laurent Lafon, président de la commission de la culture, de l'éducation et de la communication, en soit le rapporteur. Elle a pour objectifs d'établir un bilan des conséquences de la crise pandémique que nous vivons sur les conditions de la vie étudiante, d'analyser les problèmes plus structurels auxquels sont confrontés les étudiants , et de formuler des préconisations pour améliorer la condition étudiante à l'issue de la crise

M. Laurent Lafon, rapporteur. - Merci, Mon Général, de vous rendre disponible pour cette audition sur la vie étudiante. Notre réflexion est bien sûr liée à la crise sanitaire que connaît notre pays depuis un an, mais elle était antérieure à ce contexte. Dès avant la crise, en effet, nous savions que les étudiants rencontraient des difficultés en termes de précarité financière, de santé physique et morale. Cependant, l'épidémie de covid-19 a révélé l'ampleur de ces problèmes et les a amplifiés.

Il nous est apparu important de vous entendre car les grandes écoles fonctionnent sur un modèle de campus réunissant, sur un même lieu, l'enseignement à proprement parler et tout ce qui est constitutif de la vie étudiante, en particulier les relations sociales entre les étudiants.

Nous aimerions connaître votre analyse des difficultés que pouvaient rencontrer les étudiants avant la crise sanitaire. Autrement dit, quels sont les facteurs sous-jacents qui préexistaient ? La crise les a-t-elle aggravés ? A-t-elle fait apparaître de nouvelles difficultés ? Nous souhaiterions aussi savoir quelles actions ont été mises en place par les grandes écoles pour accompagner leurs étudiants. Parmi celles-ci, lesquelles est-il envisagé de poursuivre au-delà de la crise sanitaire ?

Nous savons que sur les campus, la vie sociale et associative est très active. Comment les associations d'étudiants sont-elles venues en appui des étudiants durant cette période ? Enfin, pour nous projeter vers l'avenir, cette crise vous amène-t-elle à envisager différemment la vie au sein des campus ?

M. François Bouchet, président de la commission « Vie étudiante » de la Conférence des grandes écoles (CGE), directeur général de l'École Polytechnique. - Je vous remercie de me donner l'occasion d'intervenir au nom de la Conférence des grandes écoles dans le cadre des travaux de votre mission.

La Conférence des grandes écoles (CGE) est l'une des trois conférences de l'enseignement supérieur avec la Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs (CDEFI) et la Conférence des présidents d'université (CPU). Elle a été créée en 1973 en vue de promouvoir le développement et le rayonnement de ses membres en France et à l'international, avec un objectif d'amélioration de la notoriété des grandes écoles, mais aussi d'approfondissement des liens avec les acteurs de l'économie et de la société civile. Actuellement, elle regroupe près de 230 membres, parmi lesquels des écoles d'ingénieurs, de management, d'architecture, de journalisme, etc. Elle représente ainsi près de 500 000 étudiants, essentiellement de niveau master. 40 % des diplômés de master sortent de nos grandes écoles.

Au niveau de la commission « Vie étudiante », nous travaillons beaucoup avec les responsables de la vie étudiante des établissements ; ce partage d'informations nous permet de dégager des tendances assez précises de la situation. Avant la crise, les problématiques que nous rencontrions étaient plutôt classiques : une précarité financière souvent renforcée par des frais de scolarité croissants - ce qui engendre un certain stress chez nos étudiants -, la peur de l'échec scolaire parfois liée à une mauvaise orientation ; une difficulté, dans une période charnière de la vie de ces jeunes, à se positionner et à faire corps avec une promotion. Certains sont très à l'aise pour tirer profit de cette richesse ; la vie étudiante est une expérience exceptionnelle. Pour d'autres, cependant, elle peut se révéler stressante, provoquer un sentiment d'isolement, voire une détresse psychologique, une angoisse de l'avenir, notamment chez les étudiants inscrits dans des formations reconnues, mais dures et élitistes. Pour d'autres encore, l'inquiétude peut résulter des perspectives du marché de l'emploi.

Ces problématiques ne sont pas propres aux grandes écoles. Nos établissements sont cependant de taille humaine, dispensent des formations de qualité et présentent un taux d'encadrement nettement plus performant que les universités, permettant quasiment une personnalisation du lien avec les étudiants. Ce lien de proximité tissé avec les élèves est un vrai plus, d'autant qu'il se prolonge au-delà de la formation avec l'intégration assez naturelle dans un réseau d'anciens élèves. Ces communautés prennent le relais et accompagnent nos étudiants dans la recherche de leur premier emploi et au moment de leur entrée dans la vie active.

Ce « mal-être », comme l'expriment les journaux associatifs ou les réseaux sociaux, se traduit aussi par des comportements à risques : la consommation de substances addictives, les soirées festives alcoolisées... La pression du groupe peut également s'avérer difficile à supporter pour certains élèves qui ne se retrouvent pas forcément dans un collectif et qui aimeraient que l'on prête une plus grande attention à leur individualité. Tout ce qui constitue une différence peut être vécu comme un facteur d'exclusion, ou du moins de fragilité par rapport à cette dynamique de groupe.

D'un point de vue psychologique, les populations les plus à risques sont les « déracinés », c'est-à-dire les étudiants internationaux, les ultramarins et de façon générale les primo-entrants qui ont quitté un cadre familial, se retrouvent loin de leurs réseaux familiaux et amicaux, et ont besoin d'un accompagnement sous forme de parrainage, de tutorat académique, de soirées d'accueil, de week-end d'intégration. La qualité de l'accueil dans nos établissements est très importante pour éviter ce risque d'isolement.

À tout ceci s'ajoutent des difficultés économiques pour les étudiants issus de milieux très modestes, les boursiers, les étudiants venant de pays d'Afrique ou d'Asie du Sud-est. Nous devons en tenir compte car ces difficultés peuvent les exclure.

M. Stéphane Piednoir. - J'étais moi-même enseignant en classe préparatoire aux grandes écoles et je connais donc bien leurs problématiques. On parle beaucoup, dans cette crise sanitaire que nous traversons, du mal-être des étudiants. On nous expliquait ce matin que certains étudiants de licence n'auront jamais connu une vie normale dans les universités. Il en sera de même pour ceux qui intégreront les grandes écoles l'année prochaine.

On évoque aussi souvent le cumul études -petits boulots. Il n'est d'ailleurs pas rare d'accueillir 30 % à 40 % de boursiers au sein d'une cohorte d'étudiants en classe préparatoire. On parle un peu moins de ceux qui tentent de s'insérer dans le milieu professionnel. Les grandes écoles sont généralement pourvues d'une organisation assez structurée pour aider les étudiants à intégrer le monde du travail. Avez-vous pris des mesures au niveau de la CGE pour renforcer ces structures d'aide au premier emploi pour les étudiants qui ont vécu une dernière année de scolarité très perturbée et qui sont sur le marché du travail depuis septembre, avec des espoirs parfois déçus ? Les grandes écoles constituent en temps normal des tremplins privilégiés pour les étudiants, ce qui n'est pas le cas actuellement pour tous les étudiants qui en sortent. Les grandes écoles ont-elles mis en place un soutien particulier en direction de ces étudiants ?

Mme Céline Boulay-Espéronnier. - Vous parliez du réseau des anciens élèves, précisant que le lien perdurait au-delà de la scolarité en grande école. Il me revient en mémoire le « knowledge management », un type de management fondé sur le partage des connaissances et des expériences. Utilisé dans certaines entreprises, il s'est révélé extrêmement efficace. Avez-vous envisagé de vous en inspirer pour capitaliser sur les aspects positifs qui pourraient être nés de cette crise, par exemple en termes de ressentis ou d'initiatives des étudiants et des enseignants, afin de créer une sorte de recueil de précédents sur lequel on pourrait s'appuyer dans l'éventualité d'une nouvelle crise ?

J'aurais également souhaité que vous reveniez sur l'accueil des étudiants en situation de handicap. Comment serait-il possible de l'améliorer ?

À l'heure des réseaux sociaux et de l'importance des échanges entre les étudiants, je m'interroge sur la porosité du sentiment d'inquiétude. Je m'explique : certains étudiants plus privilégiés, parce que physiquement plus proches de leur famille, moins confrontés à des problèmes financiers pour se loger ou se nourrir, s'inquiètent aussi du sort de ceux qui sont confrontés à des conditions de vie plus précaires. Pouvons-nous parler d'une inquiétude généralisée de la communauté étudiante ?

Mme Victoire Jasmin. - Tous les étudiants ont-ils pu trouver et réaliser leur stage obligatoire en 2020 ? Avez-vous prévu des procédures anticipées, notamment pour assurer la continuité des activités des étudiants et des professeurs et celle de l'organisation administrative en cas de nouvelle crise ? Avez-vous pris des mesures particulières pour le recrutement des futurs étudiants ? Enfin, les étudiants ont-ils pu partir en formation dans le cadre d'ERASMUS, puis revenir sans difficulté sur le territoire ?

Mme Laure Darcos. -. S'agissant plus spécifiquement de l'École Polytechnique, j'ai beaucoup échangé avec Éric Labaye, son président, au sujet des étudiants dont la première année a coïncidé avec la crise sanitaire et qui n'ont donc pas connu leurs camarades de promotion. Or, dans une école comme la vôtre, cette première année est, en temps normal, très sacralisée... Aujourd'hui, j'aimerais évoquer ceux qui étudient dans les années supérieures. Comment peuvent-ils réaliser leur stage et leur cursus à l'étranger ?

Par ailleurs, quid de la junior-entreprise XProjets ? Elle demande beaucoup de travail en commun. Comment se déroule-t-elle ? Les étudiants ont l'avantage d'être très reconnus et suivis par les entreprises, quoi qu'il arrive. Bien évidemment, de nombreux étudiants n'arrivent pas à trouver de stage en général, mais le cas des grandes écoles est assez spécifique, car elles nouent souvent des partenariats d'une année sur l'autre avec des entreprises.

M. François Bouchet. - S'agissant de l'accès à l'emploi, l'une des forces de nos grandes écoles vient de nos liens avec les employeurs. L'employabilité est également très élevée. La crise a eu un impact assez radical, notamment sur les stages de recherche ou en entreprise, que ce soit en cours de cursus ou en fin d'année. Il a fallu souvent très vite se reconfigurer. Nous pouvons saluer le bon fonctionnement du réseau des partenaires des établissements et l'aide des anciens. Pour l'École Polytechnique par exemple, les anciens se sont mobilisés pour trouver des solutions à nos jeunes qui avaient l'intention d'effectuer un stage à l'international et qui se retrouvaient bloqués par la fermeture des frontières. Notre centre de recherche a également accueilli certains étudiants qui se destinaient à un stage de recherche dans d'autres universités ou à l'international. Cette démarche très importante a permis de réduire significativement le stress lié à ce saut dans l'inconnu.

Nous avons par ailleurs été confrontés à une problématique financière. Les stages étant gratifiés, nous avons dû nous mobiliser pour éviter que la formation de ceux qui ne pouvaient pas en faire soit caduque, car le stage était quand même exigé. Le stage reste en effet une obligation. Dans les écoles d'ingénieurs, il existe des prérequis et des exigences durant la formation, notamment une période de mise en situation. Vous ne pouvez pas obtenir un diplôme d'ingénieur sans avoir réalisé un minimum de stages. Nous avons cherché à compenser cette absence de stage. Je tiens à souligner que nous avons été fortement accompagnés par le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, qui a mis régulièrement en place des assouplissements. La Commission des titres d'ingénieur (CTI) a également indiqué que les étudiants ne seraient pas pénalisés par l'impossibilité de réaliser un stage et que des équivalences seraient possibles, par du distanciel ou par tout autre type de travail.

De nombreux étudiants ont dû réaliser leur stage en distanciel. Or il est beaucoup plus difficile de comprendre le fonctionnement d'une entreprise dans cette configuration qu'en travaillant au sein d'une équipe, dans l'entreprise, avec un lien humain fort. Nous avons tout fait pour essayer d'atténuer cet effet. Nous avons, de façon pragmatique, adapté les modalités de stage. Il ne s'agissait pas de faire des stages artificiels. De ce fait, certains ont été annulés et remplacés alors que d'autres ont vraiment pu basculer en distanciel.

Vous souhaitiez savoir comment capitaliser sur ce retour d'expérience. Évidemment, les crises sanitaires risquent de se renouveler, même si je ne pense pas qu'elles seront de la même intensité. Dans tous les cas, nous ne serons pas préparés de la même façon. L'un des points les plus importants de ce retour d'expérience vient du fait que nous avons pu adapter les cours très rapidement. Nous ne partions pas de rien. Bon nombre de nos grandes écoles étaient capables de proposer des MOOC, des cours en ligne et comptaient des équipes d'e-learning. Cependant, il a fallu systématiser ce type de travail. Cette démarche n'a pas été forcément évidente. Certains enseignants étaient moins rompus au numérique que d'autres et il a fallu apprendre à encadrer les étudiants à distance, dans une relation différente de celle vécue au sein d'une classe ou d'un l'amphithéâtre.

Nous avons beaucoup appris avec le premier confinement. Ce qui était vu comme une possibilité hier est devenu aujourd'hui un mode de fonctionnement nominal. Aujourd'hui encore, nous proposons essentiellement des cours en ligne. Les enseignants et étudiants plébiscitent néanmoins un fonctionnement hybride, avec une présence ponctuelle mais régulière sur le campus pour des échanges en face à face et des cours à distance. Personne ne peut affirmer que nous serons prêts pour une prochaine crise. Nous aurons cependant expérimenté plusieurs types de fonctionnement, du « tout présentiel » au « tout distanciel », et je pense que nous sommes capables de nous adapter. Les équipes pédagogiques se sont mobilisées très rapidement et nous n'avons pas connu de coupure.

Nous n'avons d'ailleurs pas rencontré les mêmes problématiques lors du deuxième confinement d'octobre. En mars, personne n'était présent sur le campus. Nous avions une vraie crainte d'un décrochage fort. En revanche, nous n'avions pas constaté l'usure que nous avons pu noter lors du deuxième confinement, qui s'est traduit par un sentiment de lassitude et l'impression, pour certains, de vivre un éternel cauchemar. Après plusieurs mois passés sur ordinateur, ils n'avaient plus la même appétence pour l'enseignement à distance.

S'agissant des étudiants en situation de handicap, la crise n'a pas accentué à ma connaissance les difficultés. Il s'agit, comme vous le savez, d'une cause nationale. Nous nous mobilisons fortement pour ouvrir davantage nos campus et nos formations au handicap. Cette ouverture commence dès la phase d'admission où il faut laisser toutes les chances possibles aux étudiants en situation de handicap. Nos écoles sont en grande majorité accessibles après un concours. Il faut donc travailler sur cette porte d'entrée. L'École Polytechnique n'était pas très ouverte au handicap du fait du statut d'élève-officier. Or, même cette école a su évoluer, et le concours comporte désormais des épreuves aménagées pour les candidats ayant la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH).

Dans le cadre de la scolarité, des dispositions sont également prises pour permettre un déroulement le plus normal possible. Près de 80 % des handicaps ne se voient pas. Il faut donc susciter les conditions pour que les étudiants en situation de handicap n'aient pas peur de faire valoir leur différence et bénéficient des aménagements auxquels ils ont droit.

Des remarques ont été formulées sur la mobilité des étudiants. Le premier confinement a été très dur et complexe à gérer. Il a fallu fermer le campus en trois jours, une décision historique à l'École Polytechnique. Nous avons appris le jeudi que nous serions confinés à compter du lundi. Nous avons été dans l'obligation de vider l'École et les logements étudiants du campus. Cet exercice s'est révélé compliqué et un peu traumatisant. Jamais l'École Polytechnique n'avait été fermée. En outre, nous avons effectué tout cela sans avoir beaucoup de visibilité sur la suite.

Certains étudiants, notamment les internationaux n'ont pas pu rentrer chez eux. Nous avons dû porter une attention toute particulière à ces populations plus vulnérables, plus fragiles, qui cumulaient souvent des difficultés économiques. Ces étudiants se destinaient à effectuer un stage gratifié à l'international. Or du jour au lendemain, ils ont été assignés à résidence sur un campus à suivre des cours en ligne et à réaliser des stages à distance, sans possibilité de rentrer à la maison. Il a fallu lutter contre cet isolement, ce déracinement. La vie étudiante a alors pris tout son sens. Nos jeunes ne sont pas restés les bras croisés. L'École a su se mobiliser, tout comme les responsables de la vie associative, les associations étudiantes, à commencer par les bureaux des élèves. Nous avons effectué un recensement et un suivi plus approfondi de ces populations.

In fine, nous avons connu un bon fonctionnement. Des cas problématiques ont été remontés, notamment sur le plan économique. Nous avons alors attribué des aides financières dans le cadre de « commissions covid ». Le ministère nous a également incités à mobiliser la contribution vie étudiante et de campus (CVEC) pour répondre à ce type de besoin. Au final, tous ceux qui ont exprimé des demandes de soutien ont été aidés.

La junior-entreprise XProjets ou les forums que montent les établissements pour établir des liens entre les entreprises et les étudiants ont été très pénalisés par la crise sanitaire. La plupart du temps, nous avons organisé ces événements intégralement en distanciel ou en mode hybride. Cette démarche a d'ailleurs ouvert d'autres champs des possibles. Ce bon retour d'expérience méritera d'être analysé pour déterminer la forme sous laquelle devront, à l'avenir, se tenir ces échanges avec les entreprises.

Aujourd'hui, celles-ci continuent de jouer le jeu. Certaines ont été très affectées par la crise, notamment dans le domaine aéronautique, et ces difficultés se sont traduites par des annulations de soutien à des projets. Les entreprises concernées ont cependant manifesté leur volonté de reprendre le plus rapidement possible des relations normales. Après les difficultés de2020, la situation s'améliore.

Mme Laure Darcos. - Les junior-entreprises ont-elles pu fonctionner ?

M. François Bouchet. - Pour XProjets, je ne suis pas en mesure de vous répondre précisément. Toutes les activités qui pouvaient être menées sans une obligation de présence forte sur le campus l'ont été. Les étudiants se sont assez rapidement adaptés. J'ai reçu des demandes pour l'organisation de grands événements (week-end d'intégration, galas, etc.), mais ceux-ci ont été interdits. En revanche, les interactions avec les partenaires n'ont pas été annulées à ma connaissance. Nos jeunes ne sont pas les moins agiles en matière de technologies numériques. Je note la question et je regarderai précisément.

Mme Laure Darcos. - Vous avez très bien répondu : je retiens que les étudiants ont fait preuve d'initiative pour continuer à échanger entre eux et avec les entreprises, en utilisant la visioconférence.

M. François Bouchet. - La campagne du bureau des élèves s'est faite totalement en distanciel. Nous étions pourtant habitués à une semaine pleine d'activités, de la journée crêpes à des manifestations en amphithéâtre. Le campus étant inaccessible, les étudiants ont remplacé ces événements par des activités numériques, des échanges, des débats, des jeux. Globalement, cela a bien fonctionné.

M. Laurent Lafon, rapporteur. - Le Gouvernement a annoncé le recrutement de psychologues dans les universités. Au niveau des grandes écoles, avez-vous, au cours des derniers mois, mobilisé des soutiens psychologiques particuliers à destination de vos élèves ?

Vous avez évoqué l'enseignement à distance, précisant que si une nouvelle crise survenait, forts de l'apprentissage de la période covid, vous seriez davantage prêts. Au-delà de la situation de crise, entendez-vous développer l'enseignement à distance ou conserverez-vous un modèle d'enseignement en présentiel avec une vie de campus forte ?

La crise sanitaire s'étend désormais sur deux années universitaires. Les étudiants arrivés en première année en 2020 ont déjà connu une année de classe préparatoire affectée par l'épidémie. Avez-vous prévu une adaptation plus spécifique pour accueillir ces élèves qui avaient déjà été perturbés dans leur cursus et dans leur préparation au concours d'entrée?

M. François Bouchet. - Les annonces du Gouvernement concernent effectivement les services de santé universitaires. Dans les grandes écoles, nous avons su prendre en compte l'augmentation des besoins de soutien psychologique et faire appel à des permanences psychologiques. Tous les établissements en ont mis en place, soit en identifiant un réseau de psychologues qui pouvaient être disponibles pour prendre en charge les élèves à proximité, soit en recrutant directement. Je ne dispose pas de chiffres sur les recrutements pérennisés du fait de la crise. J'ai, pour ma part, un service de quatre psychologues qui ont été totalement mobilisés durant cette période. Il est clair que nous avons besoin de professionnels permanents. Pour bien comprendre les problématiques propres aux étudiants d'un campus donné, il est préférable d'avoir une connaissance approfondie de l'établissement.

La souffrance psychologique résulte souvent d'un stress qui peut avoir pour origine des problèmes académiques, économiques, familiaux. Les cas les plus compliqués concernent aujourd'hui des primo-entrants, des internationaux, de très jeunes étudiants qui n'ont pas connu autre chose qu'une école sous covid et qui se trouvent en situation d'isolement. Il importe de lancer une action ciblée vis-à-vis de ces populations à risques.

Le « chèque psy » et l'ensemble des dispositifs mis en place par le Gouvernement me semblent satisfaisants, mais j'insiste sur le fait qu'il est impossible de traiter convenablement une souffrance profonde en seulement trois séances. Il faut inscrire l'accompagnement de nos étudiants dans la durée, surtout les primo-entrants qui se retrouvent dans une situation nouvelle appelée à durer.

Dans les grandes écoles, nous n'avons pas pour objectif de favoriser le modèle distanciel. Nous possédons un modèle académique très performant, avec un taux d'encadrement élevé. Nos établissements de taille modeste permettent de créer un sentiment d'appartenance très fort à sa promotion, à son école et à son réseau de partenaires. Or toute cette communauté ne se vit pas à distance. Il est très compliqué de garantir un sentiment d'appartenance avec une vie de promotion à distance. Nos enseignants-chercheurs souhaitent eux aussi revenir très vite en présentiel, car c'est ainsi qu'ils s'accomplissent. Il existe une vraie richesse dans l'enseignement et la transmission des savoirs dans nos écoles, et nous y tenons beaucoup.

Nous ne reviendrons sans doute pas pour autant à du 100 % présentiel. Nous avons expérimenté de nouvelles possibilités de recours aux technologies numériques et certains y ont pris goût. Il est vrai qu'il peut se révéler efficace d'enchaîner les cours ou les réunions de façon très souple, sans trajet et sans contrainte logistique. Je pense donc que nous capitaliserons sur cette expérience. Le modèle des MOOC pourrait s'imposer demain, avec des cours en ligne accessibles, qui peuvent être revus à l'envi et qui ne préjugent pas de la possibilité d'obtenir des explications durant des « office hours » -le professeur étant disponible au-delà du cours pour interagir avec ses élèves -, plutôt que des cours en amphithéâtre pour plusieurs centaines d'élèves au même endroit, au même moment. Il est cependant un peu tôt pour en tirer des conclusions. Nous devons d'abord revenir à une situation normalisée et vérifier s'il existe un véritable engouement pour le numérique.

Enfin, s'agissant de l'adaptation de l'accueil des élèves confrontés à la crise sanitaire, la situation était déjà compliquée pour eux en classe préparatoire. Il a sans doute été très stressant de passer des concours avec le masque et les autres normes sanitaires. Nous avons vu qu'ils avaient déjà l'habitude de respecter les mesures de distanciation sociale et qu'ils acceptent de vivre une expérience différente de celle que les anciens avaient pu leur promettre. J'ai plutôt constaté un certain dépit des élèves qui ont connu le campus avant la crise, car ceux-ci avaient vraiment à coeur de revenir à la situation antérieure. Lors de la rentrée 2020, nous avons vu se manifester cette tentation de revenir à la vie d'avant, en oubliant les consignes sanitaires et en ne respectant plus la distanciation sociale. Nous avons alors vu poindre d'importants risques dans nos établissements. Des foyers épidémiques auraient pu se former. Il a fallu gérer la situation très vite et rappeler nos étudiants à la raison. Ce n'était pas forcément le fait des primo-entrants, mais plutôt des étudiants d'années supérieures. En bonne santé, les jeunes éprouvent souvent un sentiment d'impunité. Certains affirmaient aussi qu'ils avaient attrapé le virus, qu'ils s'en étaient remis assez rapidement et qu'ils ne craignaient plus rien. Dans certaines promotions, l'idée a parfois circulé que plus vite tout le monde serait contaminé, plus vite la vie antérieure pourrait reprendre son cours, ce qui n'était évidemment pas l'avis des directions des écoles ! Il a fallu faire preuve de pédagogie et de fermeté pour minimiser les conséquences d'agissements un peu irresponsables.

M. Laurent Lafon, rapporteur. - Ma dernière question concerne moins le directeur de l'École Polytechnique que le représentant des grandes écoles. Au cours des dernières années, nous avons vu se développer un modèle économique un peu différent de celui que nous avions pu connaître, avec des frais de scolarité en augmentation afin d'améliorer l'accompagnement. Pour financer cette hausse, certains étudiants ont eu recours à des financements bancaires par emprunt, ce qui n'est pas sans causer une certaine anxiété au sujet des capacités de remboursement. Même s'il est un peu tôt pour tirer les enseignements de la crise, une réflexion est-elle menée au niveau des grandes écoles sur leur modèle économique ? La fragilité de certains étudiants peut être indirectement due à ce système de financement par emprunt et à leur capacité de remboursement.

M. François Bouchet. - Je ne suis peut-être pas le mieux placé pour vous répondre. Je vous apporterai donc une réponse assez personnelle. Les grandes écoles doivent gérer un paradoxe : être ouvertes à la diversité, notamment à la diversité sociale - il s'agit d'ailleurs d'une demande très forte de gouvernements successifs - et, dans le même temps, développer leurs ressources financières pour conserver l'excellence que l'on attend de ces établissements. Nous ne pourrons pas continuer à progresser dans les classements internationaux - lesquels prennent en compte la qualité de l'enseignement, de la recherche, de l'innovation et des services sur le campus - sans avoir un minimum recours à une augmentation des droits de scolarité. Il s'agit d'une vraie problématique car nous accueillons des jeunes qui ne sont pas forcément issus de milieux très aisés et qui sont méritants. Nos écoles privilégient la méritocratie : on n'entre pas dans nos grandes écoles en payant, mais en l'ayant mérité. Mais nous devons aussi assurer la viabilité financière de nos établissements. Il existe effectivement des prêts reposant sur l'idée que les étudiants s'endettent sur le long terme, mais que cette démarche restera indolore puisqu'au moment où ils intègreront le marché du travail, leur niveau de rémunération leur permettra de les rembourser. Reste à déterminer où il faut placer la barre entre la durée de l'emprunt et le niveau de prélèvement sur les premiers salaires qui permettra le remboursement. Aujourd'hui, d'autres dispositifs existent, comme les exonérations de droits de scolarité. L'étudiant ne paie pas si l'on considère qu'il est issu d'un milieu trop modeste. Dans mon école, je préside des commissions d'exonération et nous exonérons très massivement des élèves venant de milieux parfois très modestes. Les fondations peuvent également prendre le relais au travers de bourses. Nous faisons par ailleurs appel à la générosité des anciens élèves pour soutenir certains de nos étudiants. Mais, à un moment donné, les écoles auront évidemment besoin d'équilibrer leurs comptes.

Il est vrai que cette crise change aussi le type et la qualité des prestations que nous délivrons à nos élèves et de l'expérience qu'ils vivent. Nous avons des remontées selon lesquelles certains étudiants estiment payer bien cher pour des prestations dont ils ne pourront pas bénéficier le campus n'étant pas accessible comme il le devrait, l'enseignement se faisant à distance plutôt qu'en présentiel, les cours de sport n'étant pas assurés, etc. Il est compliqué d'entrer dans une négociation sur la valeur des cours et des services liés à la vie de campus.

Nous veillons à la qualité du diplôme et à l'employabilité. Or la crise n'a pas eu d'impact sur ce plan. Les étudiants qui sont sortis diplômés en 2020 ont eu les mêmes opportunités que les autres. Nous n'avons pas relevé de difficultés flagrantes liées au contexte de crise. Même dans les secteurs les plus touchés, le réseau des écoles et l'aide des anciens ont joué pleinement. Bien sûr, la situation méritera de lancer une enquête « premier emploi » dans quelque temps, mais les premiers retours sont quand même assez rassurants.

Nous devrions donc conserver ce modèle économique. Je crois qu'aucune école n'a décidé de réduire les frais de scolarité du fait de la crise sanitaire. En procédant ainsi, elle fragiliserait une structure qui a pour objectif de proposer le meilleur à ses étudiants.

Ce point de l'ordre du jour a fait l'objet d'une captation vidéo qui est disponible en ligne sur le site du Sénat.

Audition de M. Éric Chenal, proviseur du Lycée Carnot (Dijon) et M. Patrick Fournié, proviseur du lycée Janson de Sailly (Paris), membres du bureau de l'Association des proviseurs de lycées à classes préparatoires aux grandes écoles (APLCPGE)

M. Pierre Ouzoulias, président. - Nous avons le plaisir d'accueillir M. Patrick Fournié, proviseur du lycée Janson de Sailly à Paris et M. Éric Chenal, proviseur du Lycée Carnot à Dijon. Tous deux représentent l'Association des proviseurs de lycées à classes préparatoires aux grandes écoles.

Je dois excuser mes collègues sénatrices et sénateurs qui n'ont pas pu nous rejoindre ou devront nous quitter en cours d'audition. La séance publique qui se tient en ce moment dans l'hémicycle intéresse tout particulièrement les membres de la commission de la culture, de l'éducation et de la communication dont certains membres de cette mission d'information font partie.

Cette mission d'information a été demandée par le groupe Union centriste du Sénat qui a souhaité que Laurent Lafon, président de la commission de la culture, de l'éducation et de la communication, en soit le rapporteur. Elle a pour vocation d'évaluer le plus finement possible les conséquences de la crise actuelle sur la vie étudiante, d'identifier les problèmes structurels préexistants à ce contexte, et de formuler des recommandations pour améliorer la condition étudiante.

Je tiens à préciser que cette audition fait l'objet d'un enregistrement vidéo qui sera disponible sur le site du Sénat.

M. Laurent Lafon, rapporteur. -La crise a révélé des difficultés qui lui étaient probablement antérieures et dont les sous-jacents sont indépendants de ce contexte exceptionnel. Aviez-vous perçu, avant cette crise, un mal-être chez vos étudiants ?

Contrairement à d'autres cursus de l'enseignement supérieur, vous avez maintenu les cours en présentiel. Il ne s'agit bien sûr pas d'entrer dans une polémique, mais de savoir si vous avez constaté plus d'effets positifs dans ce maintien des cours en présentiel, tant sur le plan pédagogique que psychologique.

Quelles actions avez-vous pu entreprendre ces derniers mois pour accompagner davantage les étudiants ? Envisagez-vous la poursuite de certaines d'entre elles au-delà de la crise sanitaire que nous traversons ?

D'une manière générale, quels enseignements pouvons-nous tirer collectivement de la période que nous vivons depuis un an ? Dans quelle mesure influera-t-elle sur la façon d'étudier et d'organiser les études, dans une période de crise ou hors crise ? Nous souhaitons réinterroger un certain nombre de politiques publiques afin de les adapter pour tenir compte de ce qui s'est passé.

M. Patrick Fournié, proviseur du lycée Janson de Sailly (Paris), membre du bureau de l'Association des proviseurs de lycées à classes préparatoires aux grandes écoles (APLCPGE). - L'APLCPGE est une association regroupant les proviseurs de lycées à classes préparatoires parmi les 400 lycées français qui hébergent des classes préparatoires. Nous avons tenu hier une réunion de notre bureau et nous avons longuement discuté de vos questions.

Le parcours proposé en classe préparatoire aux grandes écoles est sélectif, exigeant et ambitieux. Les étudiants doivent savoir gérer leur temps, ce qui n'est pas un exercice toujours facile. Nous pouvons donc rencontrer, dans ce type de parcours, un certain nombre de fragilités psychologiques auxquelles nous sommes particulièrement attentifs. Les personnels accompagnent l'ensemble de nos étudiants. Lorsque nous avons échangé hier, nos collègues ont relevé avant tout que cette crise sanitaire avait mis l'accent sur ces fragilités. Vous connaissez la densité des programmes pour préparer en deux ans des étudiants à des concours très exigeants.

400 lycées publics et privés accueillent des étudiants en classe préparatoire aux grandes écoles. Il existe, sur le territoire national, une mosaïque d'établissements, entre les lycées qui comptent deux ou trois classes, aussi appelés « classes préparatoires de proximité », et les lycées qui, comme Janson de Sailly, accueillent 30 divisions de classes préparatoires et 1 200 étudiants.

M. Éric Chenal, proviseur du Lycée Carnot (Dijon), membre du bureau de l'Association des proviseurs de lycées à classes préparatoires aux grandes écoles (APLCPGE). - Au-delà de l'aspect psychologique, qui est apparu comme le plus évident, tous nos collègues nous ont fait part de difficultés récurrentes liées à l'hébergement. Les étudiants boursiers ne peuvent pas tous bénéficier d'une place en internat. Les places sont rares dans nos internats au regard du nombre d'étudiants que nous accueillons. Ils se logent donc souvent dans le parc privé. Or en fonction de la ville ou de la date à laquelle est annoncé le résultat de Parcoursup, il peut être extrêmement compliqué pour certaines familles de loger leur enfant. Ce problème est récurrent pour les universités comme pour nos lycées.

Au problème du logement, la crise sanitaire a ajouté celui des repas. De nombreux étudiants, logés en ville, bénéficient du régime « interne externe » : lorsque nous fonctionnons normalement, ils peuvent ainsi profiter d'un petit-déjeuner, d'un déjeuner et d'un dîner. Or avec le confinement, nos restaurants scolaires ont été fermés, ce qui a placé en grande difficulté certains de nos étudiants qui n'ont pas pu se nourrir convenablement pendant plusieurs semaines.

Nous avons vite constaté que tous les étudiants des classes préparatoires n'avaient pas les mêmes facilités matérielles, en particulier s'agissant de la connexion Internet et du matériel informatique, Lorsque l'un de nos enseignants est « cas contact », il continue en effet de dispenser ses cours à distance, ce qui peut poser problème à certains de nos étudiants.

Nous voulions aussi souligner une situation très particulière. Nous accueillons de nombreux étudiants étrangers, participant ainsi largement au rayonnement de notre pays. Or au printemps dernier et encore aujourd'hui, certains de ces étudiants n'ont pas pu rentrer chez eux et se sont retrouvés sans subsides pour vivre. Certains lycées ont pu, grâce à des dispositifs « maison », accompagner les étudiants en plus grande difficulté, mais ce n'est pas le cas pour toutes les prépas.

M. Patrick Fournié. - Nous souhaitions également évoquer l'accompagnement de nos étudiants. Des personnels de l'Éducation nationale sont affectés à cette tâche. Leur mission première concerne cependant les élèves du second degré, et pas toujours les étudiants de classe préparatoire, ce qui pose des difficultés, surtout en période de crise. De nombreux étudiants ont besoin de l'écoute des services sociaux ou des services de santé de nos lycées, qui n'ont pas forcément les capacités pour répondre à cette demande, compte tenu du statut particulier des élèves de classes préparatoires. En effet, ce sont des étudiants, mais accueillis dans des établissements du second degré : cette particularité rend leur prise en charge compliquée. Pour nous, c'est l'un des fils rouges de la situation actuelle.

Je voudrais insister sur le fait que cette crise a fragilisé aussi un certain nombre de nos élèves de première année qui sont arrivés avec des situations scolaires très diverses, liées au premier confinement. Nous avons remarqué une certaine hétérogénéité, avec des élèves issus de terminale qui n'avaient pas forcément la même maîtrise des compétences à l'entrée en classe préparatoire, ce qui a pu les placer en difficulté. J'aurais l'occasion de revenir sur les mesures prises ultérieurement.

M. Éric Chenal. - Monsieur le rapporteur, vous avez évoqué notre situation particulière. Nous sommes effectivement restés en présentiel. Vous avez même prononcé le terme de « polémique ». Celle-ci a bien existé et elle nous a surpris. Depuis toujours, nous entretenons de très bonnes relations avec les universités. J'en veux pour preuve toutes les conventions que nous passons avec elles. Nous avons été un peu heurtés par les déclarations de la Conférence des présidents d'université (CPU), d'autant que les classes préparatoires aux grandes écoles étaient les seules visées. Jamais le cas des formations de brevets de technicien supérieur (BTS) n'a été abordé, alors qu'elles ont également pu rester sur le même mode de fonctionnement. Nous n'avons pas non plus compris si, à travers cette expression, les universités souhaitaient continuer leurs cours en présentiel ou si elles voulaient priver les classes préparatoires d'un enseignement possible, dès lors que les établissements restaient ouverts. Je ne reviendrai pas sur les propos de la CPU qui évoquait un réflexe sociologique de reproduction. Le moment est passé aujourd'hui et nous continuons de travailler avec nos collègues des universités.

Nos lycées sont quand même de plus petites structures au regard des universités et sont plus souples dans leur organisation. Les capacités des bâtiments, les possibilités d'encadrement par le personnel de vie scolaire nous ont toujours permis de veiller strictement à l'application du protocole sanitaire. Tous les matins, devant nos lycées, nous nous assurons de l'application du gel, des surveillants interviennent pour rappeler le port du masque. Tout ceci nous permet de fonctionner sereinement. Une note d'information parue hier sur le média AEF constate d'ailleurs que le présentiel n'a pas constitué un sur-risque d'infection.

Nous avons tous pu trouver des solutions différentes, contingentes et validées par nos conseils d'administration et nos instances. Nous avons sans doute tiré profit de notre souplesse d'organisation pour poursuivre les cours en présentiel.

M. Patrick Fournié. - S'agissant de concours nationaux, l'égalité de traitement sur le territoire a conduit l'ensemble des établissements à classes préparatoires à privilégier le présentiel. Dans les enquêtes réalisées, les classes préparatoires sont, dans leur très grande majorité, restées en présentiel. Ce mode de fonctionnement est apparu plus juste au corps professoral des établissements.

Le processus de décision dans un lycée se révèle quand même plus simple et plus maniable que dans une institution universitaire accueillant plusieurs dizaines de milliers d'étudiants. Avec sept représentants de professeurs au conseil d'administration, vous êtes en mesure de « prendre la température » et de trouver une solution permettant de prioriser la santé des personnels tout en accueillant accueil les élèves dans le cadre de l'internat et des demi-pensions. Il est évident que la demi-pension a constitué un élément important. Nous pouvons régler ces questions plus aisément au sein d'établissements du second degré.

Les lycées à classes préparatoires accueillent entre 1 000 et 2 500 élèves et étudiants. Nous pouvons donc mener une politique locale d'accueil permettant d'assurer la sécurité de tous et le respect des gestes barrières. Par exemple, des plexiglas ont été apposés dans de nombreux établissements. In fine, nous n'avons pas recensé plus de cas qu'ailleurs.

M. Éric Chenal. - Aujourd'hui, lorsque nous les interrogeons, nos étudiants sont heureux de leur sort. Ce point a souvent été évoqué lors des conseils de classe du premier semestre. Certains lycées ont multiplié les dispositifs d'accompagnement, souvent initiés par des associations internes. Des différences ont pu se faire jour entre les prépas. Il est vrai que les structures les plus anciennes et les plus importantes possèdent depuis très longtemps des associations d'anciens élèves, des fondations et/ou des caisses de solidarité. Tout cela a permis un accompagnement de proximité qui continue de beaucoup compter, qu'il s'agisse de séances de relaxation, de cours de yoga ou de la mise à disposition de psychologues. Nous avons d'ailleurs observé durant cette période une demande bien plus importante à l'égard de ces dispositifs. La situation se révèle cependant inéquitable, car les lycées ne disposent pas tous de ces possibilités d'accompagnement.

M. Patrick Fournié. - Effectivement, les situations se révèlent extrêmement diverses d'un lycée à l'autre sur ce sujet. Certains ont éprouvé des difficultés à solliciter les personnels mobilisés sur le second degré pour accompagner les étudiants. Faire appel à une association avec des psychologues représente un coût de plusieurs milliers d'euros qui n'est pas forcément évident à financer. Nous avons également relevé une augmentation des demandes d'aide auprès des fonds sociaux, notamment pour le financement des concours. Le contexte de crise explique largement cette fragilisation financière des familles.

Globalement, nos étudiants sont en classe et préparent leurs concours, ce qui nous fait dire que la situation n'a pas énormément changé pour eux par rapport à la période d'avant-covid. Certes, ils ont des interrogations sur les épreuves des concours, mais nous rencontrons ces questionnements un peu partout.

M. Éric Chenal. - Sur l'accompagnement, au-delà des aspects psychologiques, nous souhaitions évoquer les moyens mis en oeuvre par les rectorats. Des heures supplémentaires ont pu être dédiées en début d'année à de la remise à niveau. Après la période très particulière du confinement l'an dernier, tous les anciens élèves de terminale avaient besoin de ce dispositif. Il faut donc souligner les moyens importants mis à disposition des lycéens des classes préparatoires par les rectorats afin d'organiser, de la rentrée jusqu'au mois de novembre, des remises à niveau pour les élèves qui en avaient besoin.

Quant aux leviers dont nous disposons, nous avons insisté sur les actions un peu inégales qui ont pu être déployées selon les lycées. Si nous pouvons mettre en place ces dispositifs dans les grandes prépas, c'est parce que nous en avons les moyens financiers. Pour renforcer ces moyens, nous demandons depuis longtemps une rétrocession des frais universitaires. Comme vous le savez, tous les étudiants des classes préparatoires aux grandes écoles paient des frais d'inscription dans les universités et des frais de participation à la vie universitaire, alors qu'ils ne bénéficient pas de tous les services qu'offre l'université. Leur emploi du temps est trop dense et les plateaux universitaires sont parfois éloignés. Ils versent en moyenne 250 à 300 euros tous les ans à l'université et rien n'est rétrocédé aux lycées. Or si une petite partie de cette somme revenait aux lycées qui les accueillent, tous auraient les moyens d'assurer un meilleur accompagnement des étudiants de classe préparatoire.

M. Patrick Fournié. - Ces conventions d'inscription automatique des étudiants de classe préparatoire à l'université ont été mises en place en 2013 par la « loi Fioraso ». Les étudiants peuvent ainsi bénéficier des services de l'université. Cependant, concrètement, ils ne s'en servent pas. Ils paient une cotisation et ne bénéficient quasiment pas des services afférents.

J'ai la chance de percevoir une rétrocession, mais cette situation reste très rare sur le territoire. En bureau de l'APLCPGE, nous avons relevé qu'une académie, voire deux bénéficie de la rétrocession d'un pourcentage de cette cotisation. À Lyon, je pense qu'ils avaient négocié une trentaine d'euros. Le lycée Janson de Sailly bénéficie d'une rétrocession de l'Université Paris-Dauphine de 50 euros sur un montant total de 350 euros. Pour les 150 étudiants inscrits, le lycée perçoit donc 7 500 euros, somme qui lui permet d'engager un certain nombre d'actions et de répondre à des demandes, quand d'autres lycées n'ont pas cette possibilité.

De nombreux établissements à classes préparatoires présentent des amplitudes horaires relativement larges. Il n'est pas rare qu'ils restent ouverts de 7 heures à 23 heures. Or la collectivité territoriale, qui est l'employeur des agents, ne comptabilise pas forcément ces amplitudes dans sa dotation. Il est toujours assez difficile d'expliquer la situation singulière de nos lycées à classes préparatoires. Le lycée Janson de Sailly est même ouvert le week-end ; les services d'intendance doivent donc fonctionner. Nous sommes également ouverts pendant les vacances de printemps pour accueillir les étudiants de deuxième année qui passent les concours. Nous mettons à disposition de nos élèves toute une intendance qui est parfois difficile à assumer financièrement.

Nos établissements fonctionnent en outre avec des moyens de surveillance qui sont uniquement affectés aux élèves du second degré. Or pour accueillir des étudiants de 7 heures à 23 heures, voire le week-end, il faut forcément des moyens. Il existait, dans nos établissements, la tradition des « maîtres au pair », des jeunes gens qui bénéficiaient d'une rétribution salariale réduite, de l'ordre de 500 euros pour 18 heures de travail par semaine, et auxquels nous offrions le gîte et le couvert. L'académie de Paris est la seule à en accueillir encore entre 30 et 40, mais une réflexion est menée actuellement pour les faire disparaître, puisque leur statut juridique n'existe plus.

M. Éric Chenal. - Ce dispositif nous permettait d'assurer une surveillance a minima, notamment durant le week-end. Souvent, nous faisions appel à d'anciens étudiants qui pouvaient éprouver des difficultés financières et nous leur permettions ainsi de poursuivre leurs études dans de meilleures conditions.

Mme Victoire Jasmin. - Dans les outre-mer, nous comptons un certain nombre de classes préparatoires ; vous avez sans doute des informations les concernant. Je suppose que les étudiants qui y sont inscrits ont rencontré moins de difficultés, grâce à l'organisation et à l'accompagnement spécifiques que vous avez décrits. Il leur a sans doute été plus facile de retourner dans leur famille durant le confinement.

Vos propos m'ont semblé plutôt rassurants. J'ai noté cependant que vous ne disposiez pas des mêmes moyens que le secondaire en termes de prise en charge sociale, voire médicale. Êtes-vous déjà dotés de psychologues ? Sont-ils en nombre suffisant ? Êtes-vous au contraire en demande de moyens dédiés aux classes préparatoires ? La pandémie vous a-t-elle permis d'identifier une lacune en la matière ?

M. Patrick Fournié. - Je ne dis pas que nous n'avons pas suffisamment de moyens. Pour autant, je ne refuserais pas une infirmière et une assistante sociale si ces postes nous étaient accordés. La crise a mis l'accent sur cette problématique. Il fallait répondre à un nombre plus important d'étudiants qui n'allaient pas forcément bien avec des personnels qui ne sont pas prioritairement affectés aux étudiants des classes préparatoires. C'est toute l'ambiguïté juridique d'accueillir des étudiants de l'enseignement supérieur dans des lycées. 25 % des étudiants se trouvent dans ce cas. Or lorsque les lycées restent ouverts, ces étudiants se rendent en cours.

M. Éric Chenal. - Il s'agit moins de moyens supplémentaires que d'une clarification des missions. Certaines assistantes sociales acceptent de suivre les étudiants. Toutefois, l'un de nos collègues proviseur nous disait qu'il avait reçu une fin de non-recevoir de certains personnels des services sociaux, qui rappelaient que leur mission se limitait aux lycéens du second degré et excluait de facto les étudiants. Les psychologues de l'Éducation nationale sont exclusivement dédiés aux lycéens. Ils ne sont pas à la disposition et n'ont pas les moyens de se mettre au service des élèves de classes préparatoires aux grandes écoles. Nous devons donc souvent mettre en place des mesures « maison », en nous appuyant sur nos caisses de solidarité ou sur les associations que nous créons pour permettre l'accompagnement de nos élèves par des psychologues.

M. Patrick Fournié. - L'accompagnement de nos étudiants constitue un point central. La réussite en classe préparatoire dépend en grande partie de la plus-value que nous pouvons apporter en termes de suivi. Cette crise a mis l'accent sur le sujet. Or les situations sont extrêmement diverses selon les établissements scolaires. Les psychologues de l'Éducation nationale ne dépendent pas des lycées, mais des centres d'information et d'orientation (CIO). Ils ne viennent dans les lycées que quelques journées par semaine. Nous n'avons aucune maîtrise sur ces interventions extrêmement parcellaires ; il revient en effet au CIO d'organiser les plannings entre les établissements. Nous sommes donc obligés d'aller chercher nos psychologues ailleurs que dans l'Éducation nationale, ce qui s'avère problématique pour la réussite des étudiants en classe préparatoire.

Mme Victoire Jasmin. - J'ai bien perçu dans votre intervention un problème à ce niveau et il me semblerait important que nous le relayions dans le cadre de nos travaux.

Les étudiants de classe préparatoire siègent-ils aux conseils d'administration des lycées ? Compte tenu de votre expérience et des problématiques que vous avez clairement identifiées, ne pourriez-vous pas formuler des propositions au nom de l'ensemble des proviseurs, via votre association par exemple ? La pandémie et le confinement ont permis d'identifier ces problématiques. Il faudrait les faire remonter. Il est important que vous disposiez des personnes ressources nécessaires pour prendre en charge ces étudiants au moment opportun, avec des procédures clairement définies au sein des établissements.

Vous avez évoqué le sujet de la surveillance des élèves, parfois sur une amplitude horaire très large, en mentionnant le rôle des maîtres au pair. Depuis la décentralisation, les lycées relèvent de la compétence des régions. Ne serait-il dès lors pas opportun que les collectivités de rattachement soient beaucoup plus impliquées dans la prise en charge de cette mission de surveillance ? La plupart des lycées fonctionnent du lundi au vendredi, éventuellement le samedi. Or vos étudiants de classes préparatoires, lorsqu'il y a un internat, peuvent être présents tous les jours, week-end compris. Il faudrait assurer leur encadrement en prévoyant des personnels dédiés.

M. Éric Chenal. - Sur le temps du week-end, il faut distinguer ce qui relève de la prérogative des collectivités territoriales de ce qui relève de la prérogative historique de l'État, c'est-à-dire la surveillance. S'agissant des collectivités, les positions peuvent varier en fonction de leur volonté d'implication, mais je crois que des possibilités nous sont offertes sans affecter le volume global du temps de travail des agents. Un bon internat de classe préparatoire se doit de fournir un repas jusqu'au samedi midi et de rouvrir le dimanche soir. S'agissant de la surveillance, à côté des anciens maîtres d'internat, devenus les assistants d'éducation (AED), nous arrivions jusqu'à récemment à étayer nos effectifs en recrutant des maîtres au pair. Ce dispositif nous suffisait pour fonctionner en toute sécurité. Nous arrivons encore aujourd'hui à répartir le temps de travail de nos AED. En tant que chefs d'établissement, nous sommes responsables de la sécurité des personnes et des biens. Il n'est pas question de faire dormir nos étudiants le week-end sans sécurité incendie. Mais nous tirons sur nos moyens et la situation peut se révéler parfois compliquée. Les maîtres au pair nous permettaient de mener une action sociale à destination des étudiants les plus démunis ; ils étaient logés, nourris et percevaient un complément salarial, tout en disposant d'un relais vers le fonctionnaire d'astreinte durant le week-end.

Nous sommes les présidents des conseils d'administration et les directeurs des établissements. Les conseils sont conscients de ces problématiques que nous évoquons régulièrement. Les étudiants sont également parties prenantes et peuvent participer au conseil de la vie lycéenne. Les professeurs de classes préparatoires ont eux aussi le droit de siéger au sein du collège enseignant.

M. Patrick Fournié. - Nous avons la particularité de diriger l'exécutif de l'établissement et d'en présider le conseil d'administration. Nous nous donnons finalement des ordres à nous-mêmes, une « double casquette » qui peut s'avérer parfois gênante. Les étudiants de classes préparatoires sont souvent assez mobilisés dans les conseils d'administration et sont généralement d'un apport assez fin.

Ouvrir l'internat le week-end répond à une logique de service que nous rendons à des étudiants qui peuvent venir de très loin. Nous accueillons des étudiants, nous les accompagnons, nous les encadrons. Nous avons souligné tout à l'heure que cet aspect était fondamental dans la réussite aux plus grandes écoles. Les étudiants s'inscrivent dans un processus de deux années de concours. Nous pouvons nous demander jusqu'où la puissance publique est en mesure d'assurer ce service que nous rendons aux étudiants et aux familles. Les établissements privés sous contrat mettent cet argument en avant. Ils financent cet accompagnement par des fonds qui ne sont pas publics. Si nous supprimons les maîtres au pair à Paris et que nous ne les remplaçons pas par des assistants d'éducation, comment des lycées comme Saint-Louis, Louis-le-Grand ou Janson de Sailly feront-ils pour accueillir des étudiants le week-end ? En tant que républicain, le fait que nos établissements n'assument plus ce service et que seuls les établissements privés sous contrat puissent le faire me pose problème.

Quant à votre première question, nous pouvons aussi nous interroger, en tant qu'association de proviseurs de lycées à classes préparatoires, sur le pilotage institutionnel des classes préparatoires. Celui-ci est-il assuré par le ministère de l'enseignement supérieur ou le ministère de l'éducation nationale ?

M. Pierre Ouzoulias. - La problématique du logement est absolument fondamentale. Vous partagez avec certaines universités le fait que le lieu de résidence n'est pas nécessairement le lieu d'étude. Or autant la vie étudiante hors campus est parfaitement identifiée par les élus locaux, autant l'habitat de l'étudiant en classe préparatoire ne l'est pas. J'habite Bourg-la-Reine et je suis confronté en tant qu'élu à l'énorme difficulté des parents et des étudiants pour trouver un hébergement au sein d'un marché de l'immobilier très tendu et dans des temps qui ne permettent pas de faire jouer une véritable concurrence. Vos étudiants ont besoin d'être logés rapidement, dans des conditions satisfaisantes. Or cette problématique n'est absolument pas intégrée par les élus. Elle n'est pas non plus portée par le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche et elle l'est peu par les régions qui exercent la tutelle sur les lycées.

Quel est l'intérêt du Centre régional des oeuvres universitaires et scolaires de Paris (Crous) pour les problématiques que vous portez ? Dans la construction de logements étudiants, les plans du Crous intègrent-ils aujourd'hui la capacité qu'ont certains lycées à recruter dans une aire nationale, voire internationale ? J'ai le sentiment que par votre situation hybride, le fait que certaines de vos classes préparatoires aient une aire de recrutement extrêmement vaste n'est pas pris en compte.

S'agissant de l'accès à la cantine durant cette période, vous avez été exclu du dispositif du repas à un euro, puisque la restauration dans les lycées est prise en charge par la région selon des modalités tout à fait différentes. Nous sentons bien que votre statut hybride vous a empêchés de bénéficier d'un certain nombre d'aides mises en place par le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche.

La commission serait donc très intéressée par votre point de vue sur l'interaction entre lieu d'étude, lieu de résidence et accompagnement des collectivités en termes de logement et de vie étudiante.

M. Éric Chenal. - La problématique du logement est évidente. En Ile-de-France, tout comme à Bordeaux par exemple, il est extrêmement compliqué de se loger dans des conditions abordables à proximité des lycées, qui sont souvent situés en centre-ville. Dans une « prépa » de taille nationale, nos étudiants viennent de partout et ne peuvent pas forcément rentrer chez eux tous les week-ends. Ils sont donc obligés de s'installer de façon confortable et durable.

Je ne pense pas que lorsque le Crous lance un plan de construction de logements étudiants, il intègre les élèves de classes préparatoires. Tout dépend du taux de pression du parc immobilier À Bordeaux - académie où j'ai exercé -, le Crous était submergé. Le logement étant trop cher dans le secteur privé, tous les étudiants s'orientaient vers les logements sociaux étudiants et les prépas n'avaient presque aucune place. À Dijon, la situation est un peu plus simple. Nous travaillons en bonne intelligence et nous arrivons à trouver des logements pour certains de nos étudiants dans les résidences du Crous. Selon la situation du plateau universitaire, cette solution peut intégrer aussi un peu de transport.

Nous souhaitons tous que nos étudiants soient comptabilisés pour le logement et pour l'ensemble des problématiques.

M. Patrick Fournié. - Nos relations avec le Crous de Paris restent ponctuelles. J'ai travaillé en bonne intelligence avec lui pour l'accueil d'étudiants pendant certaines périodes de congés. Mais les démarches pérennes sur l'année scolaire se révèlent assez compliquées. Nos étudiants ne sont pas forcément prioritaires et les lieux ne sont pas nécessairement proches. Depuis dix ans que je dirige des établissements à classes préparatoires dans trois régions différentes, je constate que les premières questions que posent les parents lors des journées « portes ouvertes » portent systématiquement sur l'hébergement.

Nous avons une réponse dans nos lycées avec les internats. Ils accueillent un pourcentage très variable d'étudiants, variant de 10 % à 40 %, voire 80 % à 100 % pour certains établissements privés sous contrat. La politique d'accueil de nos internats est très importante. Nous sélectionnons sur un critère de distance et d''éloignement. Nous ciblons les boursiers, les étudiants mineurs en première année, ce qui représente près d'un étudiant sur trois à l'entrée en première année, et ceux qui viennent de loin.

Les lycées à classes préparatoires présentent, dans leur grande majorité, une aire de recrutement couvrant quelques départements. Je « recrute » par exemple essentiellement sur l'Ouest parisien, les Hauts-de-Seine et les Yvelines. C'est ainsi que nous arrivons à juguler la problématique du logement et du temps de transport. Les parents nous demandent en effet très souvent la limite du temps de transport à ne pas dépasser. Nous essayons de répondre à ces questions centrales en jouant sur les critères d'admission dans les internats.

Nous rencontrons aussi un problème de maîtrise de la liste d'entrée dans nos classes préparatoires dans le cadre de Parcoursup. Il est éminemment complexe de travailler sur la priorisation des étudiants qui entrent en formulant le voeu d'être accueillis à l'internat.

M. Hussein Bourgi. - Je souhaiterais apporter le témoignage d'un sénateur qui est aussi conseiller régional et siège au conseil d'administration de huit lycées de la métropole de Montpellier ainsi qu'au conseil d'administration du Crous.

J'ai été fort surpris de la non prise en compte par le Crous des besoins en matière d'hébergement des étudiants accueillis dans les lycées. Ces besoins reviennent donc systématiquement dans le giron de la collectivité de référence, en l'occurrence la région. Il est très important pour nous de faire en sorte que les étudiants soient accueillis dès le dimanche soir, car certains arrivent de Carcassonne, à deux heures de train de Montpellier. S'ils ne sont pas hébergés dès le dimanche soir, ils seront en retard à leur première heure de cours le lundi. Il faut aussi accueillir ceux qui viennent de Lozère et qui ne peuvent emprunter que la route.

De manière très pragmatique, la décision a donc été prise de mobiliser les moyens financiers nécessaires pour les accueillir et d'investir pour construire des places d'internat supplémentaires. Nous avons bien compris que le Crous de l'académie de Montpellier était submergé de demandes et que ces étudiants n'étaient pas les plus prioritaires. Parfois, j'ai dû jouer les intermédiaires entre certains établissements. Je siégeais au conseil d'administration de l'Internat d'excellence, aujourd'hui rebaptisé Cité de la réussite, une institution dans laquelle des dizaines de chambres étaient vacantes, faute de communication entre les acteurs. L'Internat de la réussite dépend du ministère de l'éducation nationale, alors que les lycées accueillant des classes préparatoires aux grandes écoles relèvent de la région. Ces chambres étaient restées fermées durant deux ou trois ans. Des conventions ont été signées entre l'Éducation nationale et les lycées pour ouvrir ces places.

Sur la restauration, durant le premier confinement, les lycées ont fermé et tous les étudiants ont été renvoyés chez eux. Ceux qui sont restés dans leur appartement en ville n'avaient plus d'endroit où se restaurer et n'avaient pas le réflexe d'aller dans les restaurants universitaires, puisqu'ils sont généralement accueillis dans un lycée proposant la restauration. Dans les lycées où existe un internat, il y a presque autant d'internes que d'étudiants qui habitent en ville, mais ces derniers prennent leurs repas midi et soir au lycée, ce qui leur permet de du temps pour leurs études. Nous avons quantifié précisément ce point. Or ces publics sont restés dans un « angle mort » lors du premier confinement.

La question se pose donc aujourd'hui de la façon dont la puissance publique peut entrer directement en contact avec des étudiants, qui vivent en ville, pour leur proposer une aide dans une situation aussi exceptionnelle que celle que nous avons traversée.

M. Pierre Ouzoulias, président. - Cette intervention montre combien le Sénat peut être riche des expériences de ses membres qui exercent un mandat local.

Je tiens vraiment à vous remercier pour la qualité de vos interventions, qui ont montré la complexité des problématiques liées aux classes préparatoires aux grandes écoles.

Ce point de l'ordre du jour a fait l'objet d'une captation vidéo qui est disponible en ligne sur le site du Sénat.

Audition de M. Philippe Choquet, président, de Mme Delphine Blanc-Le Quilliec, déléguée générale, et de M. Germain Comerre, chargé des relations institutionnelles, de la Fédération des établissements d'enseignement supérieur d'intérêt collectif (Fesic)

M. Pierre Ouzoulias, président. - Je dois tout d'abord vous présenter les excuses de Laurent Lafon, président de la commission de la culture, de l'éducation et de la communication et rapporteur de cette mission d'information, qui participe actuellement au débat en séance publique. Je vous poserai en son nom les questions qu'il souhaite vous adresser en tant que rapporteur.

Cette réunion fait l'objet d'une captation vidéo dont l'enregistrement sera disponible sur le site du Sénat.

La mission d'information sur les conditions de la vie étudiante résulte d'une initiative du groupe Union centriste. Elle poursuit trois objectifs essentiels : dresser un bilan des conséquences de la pandémie sur les conditions de la vie étudiante, analyser les problèmes structurels préexistants à la crise et formuler des recommandations pour améliorer, à l'avenir, la condition étudiante.

Le rapporteur souhaite vous poser par mon intermédiaire les questions suivantes : quelles ont été les difficultés dans vos établissements ? Comment avez-vous vécu le confinement et l'évolution des consignes sanitaires ? Cette crise a-t-elle mis en évidence et aggravé des problématiques que vous aviez identifiées préalablement ? Quelles actions avez-vous engagées pour accompagner vos étudiants ?

Quelle est, en temps normal, l'importance de la vie associative dans vos établissements?? Dans quelle mesure la crise l'a-t-elle affectée ? A-t-elle continué à remplir son rôle ? On nous a en effet signalé que, dans de nombreux établissements, les associations avaient rencontré de grandes difficultés à trouver des solutions pour faire face à une situation sans précédent, à laquelle elles n'étaient pas du tout préparées.

Enfin, quelles sont vos propositions pour améliorer la vie des étudiants dans vos établissements ?

M. Philippe Choquet, président de la Fédération des établissements d'enseignement supérieur d'intérêt collectif. - Merci de nous accueillir aujourd'hui pour partager un sujet qui nous tient à coeur.

La Fédération des établissements d'enseignement supérieur d'intérêt collectif (Fesic) regroupe 27 écoles, soit 70 000 étudiants. Ces établissements sont structurés sous la forme d'associations loi 1901. Nous devons le statut d'EESPIG - établissements de l'enseignement supérieur privé d'intérêt général - au Sénat et, en particulier, à une initiative de la sénatrice Valérie Létard. Ce statut a permis de reconnaître la mission de service public de ces établissements parfois centenaires, qui oeuvrent pour l'enseignement supérieur, la formation, la recherche, et ce, de manière totalement désintéressée.

Cette reconnaissance a donné naissance à une contractualisation officielle avec l'État, reposant sur des exigences de non-lucrativité et de mission de service public. Ce dispositif constitue une originalité du système d'enseignement supérieur français. Il se révèle efficace et concourt à la diversité de l'enseignement supérieur. Dans la situation concrète que nous allons aborder, il apparaît nécessaire d'examiner les initiatives de toutes les structures, quelles qu'elles soient, et d'en tirer parti.

D'autres associations représentent les EESPIG, comme l'Union des grandes écoles indépendantes (UGEI), l'Union des établissements d'enseignement supérieur catholique (UDESCA) ou les universités libres. Les 27 écoles de la Fesic sont réparties sur l'ensemble du territoire, dans des grandes villes comme dans des villes de taille moyenne, avec un rôle et un impact économique importants dans les territoires au sein desquels elles sont intégrées.

Nos écoles associatives présentent la spécificité de recevoir une subvention de l'État pour concourir à une mission de service public et de demander un financement aux élèves. Nous aimerions que le financement de l'État soit plus important. Ce sujet fait l'objet de discussions fréquentes et les sénateurs nous soutiennent souvent dans cette démarche. L'une des difficultés que nous pouvons rencontrer tient au financement des études, que ce soit les frais de scolarité ou les frais de vie. Des dispositifs existent pour compléter les aides de l'État, notamment des bourses internes distribuées par le biais de fondations ou d'associations d'anciens élèves. Nous avons aussi demandé des prêts étudiants garantis par l'État, dispositif qui a été amplifié dans le dernier budget.

L'autre spécificité de nos écoles associatives réside dans la formation académique et non académique de nos élèves. Nous assurons la formation intégrale des jeunes, ce qui se traduit par une vie associative particulièrement riche. Nous accompagnons cette vie associative, qui concourt au sentiment de bien-être et d'inclusion de tous les élèves dans nos écoles, quelles que soient leurs origines.

Les classements internationaux des écoles sont parfois décriés. Celui de Shanghai présente un aspect très académique, mais d'autres commencent à apparaître, notamment dans les pays anglo-saxons, qui sont beaucoup plus sensibles au ressenti des étudiants et à l'appréciation qu'ils portent sur leur école. Dans le classement « Happy At School », les écoles de la Fesic s'en sortent d'ailleurs très bien, se positionnant dans le haut du classement. En termes d'appréciation du bien-être des élèves et de leur intégration dans l'école, nos écoles affichent un pourcentage de très grande satisfaction, beaucoup plus élevé que les universités qui ont peut-être moins ce souci du bien-être des élèves. Notre taille plus petite nous permet sans doute aussi d'être plus proches de nos étudiants.

Globalement, avant la crise covid, nos élèves allaient bien en dehors de ce sujet de financement qui restait à améliorer. Nous ne vivons pas pour autant en dehors du monde. Même si nous avons mis en place de nombreuses mesures, nos élèves ont été affectés par la crise, d'un point de vue financier d'abord. Certains finançaient une partie de leurs études par le biais de jobs étudiants. Nous n'accueillons pas que des étudiants issus de catégories sociales favorisées. Nos écoles payantes comptent 20 % à 25 % d'étudiants boursiers, un pourcentage sensiblement similaire à celui des écoles publiques qui sont presque gratuites. Outre la perte des jobs étudiants, nos jeunes ont eu des difficultés à trouver des stages rémunérés.

Comme toutes les écoles, nous avons également été confrontés à des défis académiques. Nous avons fait preuve d'une grande agilité pour basculer vers l'enseignement distanciel. Durant le premier confinement, cette bascules s'est opérée correctement, grâce notamment à l'attrait de la nouveauté. Les mois passant, surtout depuis la rentrée scolaire de septembre, nous sentons une vraie usure, une fatigue morale et un décrochage qui ont des impacts sur les études de nos élèves. Nous avons donc été amenés à prendre de multiples mesures pour y faire face.

Enfin, certains de nos élèves ont connu des problèmes d'isolement et de fragilité psychologique et, là encore, nous avons mis en place différentes actions pour essayer de les aider.

Dans les EESPIG, nos étudiants ont rencontré les mêmes difficultés que les étudiants des universités. Nous avons tout d'abord tenté d'apporter des solutions financières. Les écoles et leurs anciens élèves se sont mobilisés pour mener des politiques de soutien financier, avec l'augmentation des bourses versées, la mise en place de prêts d'honneur, parfois conjointement avec des banques, pour que des étudiants sans caution puissent demander des prêts. En général, les étudiants boursiers disposent de certains soutiens. La difficulté concerne les étudiants non boursiers, qui se trouvent juste au-dessus du seuil et dont les parents sont parfois dans l'impossibilité de payer leurs études. Dans de nombreuses écoles, nous avons aussi distribué des aides grâce à la mobilisation de la contribution vie étudiante et de campus (CVEC).

Mme Delphine Blanc-Le Quilliec, déléguée générale. - Le Gouvernement nous a effectivement permis d'utiliser les fonds de la CVEC pour financer notamment l'achat de matériel informatique. Cette mesure s'est avérée assez utile.

M. Philippe Choquet. - Nous n'avons pas consenti de remise sur les frais de scolarité. Les cours ont basculé en distanciel, ce qui a plutôt entraîné un surcoût. Nous avons, en revanche, pratiqué des remises sur les chambres ou des frais annexes, à la demande des élèves. Nous avons fait preuve de compréhension.

Au niveau académique, de nombreuses dispositions ont été mises en place pour soutenir les étudiants. Les plus touchés ont été les primo-entrants qui n'ont quasiment pas connu une vie d'école normale et n'ont pas pu être intégrés à une dynamique collective. Or le collectif se révèle essentiel dans le processus d'apprentissage. Nous avons donc essayé de les accompagner en créant de petits groupes de soutien scolaire, animés par des professeurs supplémentaires que nous avons recrutés, voire par certains anciens élèves, pour remédier à des problèmes de décrochage.

Durant la crise, nous avons très fréquemment organisé, au niveau de la Fesic, des réunions des directeurs pour identifier les adaptations qu'il conviendrait de mettre en place en temps réel face aux situations que nous étions amenés à rencontrer. La crise a fait apparaître un élan de solidarité inter-écoles assez remarquable. Nos modes de fonctionnement et nos finalités étant communs, nous avons fait preuve d'une grande entraide sur l'adaptation de tous les aspects pédagogiques. Certaines écoles étaient plus structurées. Nous avons donc partagé les moyens techniques pour les cours, les examens en ligne, les procédures d'admission, les recrutements, etc. Les professeurs eux-mêmes ont fait preuve d'une grande adaptabilité, même si la persistance de cette situation commence à peser.

S'agissant du soutien psychologique, différentes initiatives ont été lancées dans les écoles, notamment un suivi systématique des étudiants de première et deuxième années, un parrainage par les dernières années. Des initiatives originales ont également pu apparaître. Nous comptons, au sein de la Fesic, une école de psychologie. Assez rapidement, Psycho-prat' a proposé de mettre ses étudiants à disposition en stage pratique, contre la rémunération versée à un stagiaire. Ainsi, de jeunes professionnels, encadrés par leurs professeurs, venaient écouter et accompagner des étudiants en difficulté. Cette initiative a été reproduite dans trois ou quatre écoles.

La crise a constitué un challenge incroyable pour la vie associative. L'an dernier, toutes les manifestations ont été annulées du jour au lendemain, provoquant une grande frustration pour ceux qui avaient oeuvré durant plusieurs mois pour leur organisation. Cette année, nous courons une nouvelle fois le risque que ces manifestations soient annulées, avec des effets sur l'implication dans la vie associative et des conséquences financières, car les retours économiques de ces manifestations permettent généralement de financer la vie associative.

Nous nous trouvons en outre dans une situation totalement inédite, où la transmission du savoir-faire associatif risque de ne pas se faire. Après deux ans d'interruption, certains étudiants devront prendre des responsabilités sans avoir jamais connu l'événement qu'ils seront chargés d'organiser. Dans mon école, UniLaSalle, nous avons un grand événement autour du rugby avec 1 800 rugbymans et 400 bénévoles. Cet événement n'ayant pu avoir lieu pendant deux années consécutives, les étudiants n'auront jamais vu cette manifestation fonctionner alors qu'elle s'inscrivait dans un processus d'amélioration depuis maintenant 25 ans.

Les associations culturelles, les associations de solidarité sont elles aussi à l'arrêt. Les étudiants ont réagi de manière remarquable à cela. Ils se sont adaptés, essayant d'organiser des activités en ligne. L'an dernier, les bureaux des élèves (BDE) ont créé des films humoristiques pour essayer de conserver le lien. Cette année, les équipes de BDE n'ont connu qu'un fonctionnement virtuel. Cependant, les associations plus petites ont trouvé d'autres systèmes pour exister et sont parvenues à rebondir de façon assez satisfaisante.

M. Pierre Ouzoulias, président. - Je ne savais pas que vos établissements percevaient aussi la CVEC. C'est un point que nous pourrons approfondir dans le cadre de la commission de la culture.

M. Germain Comerre, chargé de relations institutionnelles de la Fédération des établissements d'enseignement supérieur d'intérêt collectif. - La CVEC est payée par tous les étudiants. La redistribution concerne les établissements du public à hauteur de 42 euros et les EESPIG à hauteur de 20 euros. Le système de redistribution prend également en compte le Crous. S'il reste un reliquat, une deuxième part peut revenir aux établissements comme les nôtres. In fine, nous percevons donc 38,50 euros par étudiant. Au niveau de la Fesic, la CVEC a représenté, en 2019, un peu plus de 2 millions d'euros.

M. Pierre Ouzoulias, président. - La problématique de la gestion de la CVEC en temps de crise est sans doute comparable à celle des établissements universitaires : vous avez consacré une grande partie du produit de la CVEC aux situations d'urgence, aux dépens d'opérations d'amélioration de la vie étudiante que vous avez reportées à plus tard, ce qui risque de poser un problème pour financer des programmes de plus long terme.

Mme Delphine Blanc-Le Quilliec. - Cela étant, nous menions déjà de nombreuses initiatives dans nos établissements et celles-ci se poursuivent. La CVEC a constitué un petit plus pour imaginer d'autres actions. La démarche engagée avec les étudiants de « Psycho-Prat », par exemple, avait été mise en place avant la crise et a continué de se développer.

M. Pierre Ouzoulias, président. - Notre mission d'information s'intéresse de près aux conditions de résidence des étudiants. De quelle façon organisez-vous ce logement ? Quelles relations entretenez-vous avec les collectivités en matière d'accueil des étudiants ? Avez-vous le sentiment que la crise a mis en lumière certaines difficultés structurelles dans ce domaine ? Connaissez-vous la proportion d'étudiants respectivement accueillis dans les campus, dans les familles, dans le parc privé ?

M. Philippe Choquet. - La situation varie fortement selon le contexte. Dans les villes très universitaires, où des écoles sont implantées en coeur de ville, des résidences sont disponibles pour accueillir les étudiants en première année. Certaines écoles de province disposent d'un campus hébergeant les deux tiers des élèves. Souvent, les résidences que les écoles peuvent proposer reposent sur des partenariats avec les SA HLM - permettant d'accéder aux aides personnalisées au logement (APL) - ou sur des conventions avec des Crous.

Les SA HLM se sont montrées assez ouvertes à des reports d'annuités pour pouvoir baisser les loyers, mais l'ingénierie financière était complexe. Nous avons donc préféré accorder des remises de loyer directement aux étudiants en difficulté, sur simple déclaration sur l'honneur. Globalement, le système a bien fonctionné. Les écoles géraient leurs résidences. Je sais, par exemple, que l'École catholique d'arts et métiers (Ecam) de Lyon a attribué des remises de loyer.

Cette année, la situation est un peu différente. Forts du constat de décrochage, dès que le ministère nous en a donné la possibilité, notamment pour les travaux pratiques et les examens, nous avons fait en sorte que les étudiants puissent revenir sur le campus. Dans le processus d'apprentissage et d'acquisition des compétences, le groupe est nécessaire. L'interaction entre le professeur et l'élève se révèle également importante. L'expérience longue du distanciel que nous vivons le démontre pleinement. La problématique des chambres s'est alors moins posée. 60 à 70 % des étudiants sont revenus dans les résidences, ce qui a contribué à réduire l'isolement psychologique.

M. Pierre Ouzoulias, président. - Sans vouloir vous mettre en concurrence avec les universités publiques, je note que le retour des étudiants y est bien moins élevé que dans vos établissements aujourd'hui. Comment expliquez-vous une telle différence ? Votre politique d'accueil et de gestion de la vie étudiante vous permet-elle de rassurer les étudiants et de faire en sorte qu'ils retournent plus facilement en cours ?

M. Philippe Choquet. - Ce résultat est le fruit d'une dynamique collective entre les professeurs et l'administration. Pour le bien des élèves, nous avons considéré qu'il était important qu'ils reviennent. Nous avons été fortement incitatifs dès le début, même lorsque certains hésitaient. Les étudiants sont probablement moins exposés que les autres à la covid-19 et présentent moins de risques à revenir sur site. Même si certains sont malades, dès lors que les professeurs portent leur masque et respectent les mesures de distanciation, cela ne pose pas de problème. Dans certaines écoles, nous avons observé des phénomènes de montée en flèche du nombre de cas de covid chez les élèves à la rentrée et aucun professeur n'a été malade. Nous sommes très stricts sur les règles sanitaires, mais les étudiants ont besoin de revenir pour la dynamique collective et leur réussite.

M. Germain Comerre. - La différence que nous pouvons noter par rapport à l'université vient aussi du format des cours. Nous proposons sans doute plus de cours en petits effectifs, ce qui permet un retour plus facile, dans le respect des jauges prévues par les circulaires. Nous avons également priorisé le retour sur site pour les travaux pratiques, très présents dans les écoles d'ingénieurs. Notre organisation a finalement favorisé cette possibilité.

M. Pierre Ouzoulias, président. - Vous affichez un taux d'encadrement proche des grandes écoles et nettement plus élevé que dans les universités. Peut-il également expliquer ce phénomène ?

M. Philippe Choquet. - Il peut sans doute l'expliquer, de même que la pédagogie utilisée, basée davantage sur des projets et sur une interaction entre professeurs et élèves assez tôt dans le processus académique. Nous suivons le taux d'encadrement préconisé par la Commission des titres d'ingénieur, identique pour les écoles publiques et privées.

Nos écoles présentent une autre spécificité. Nos professeurs ont un contrat de droit privé et sont présents sur site en permanence. Actuellement, nous observons un bon taux de professeurs sur site. L'élève sait que s'il vient sur place, il pourra voir son professeur, lui poser des questions et non se retrouver face à un bureau vide. Cette proximité professeur-élève est importante.

Mme Victoire Jasmin. - Souvent, l'évaluation est faite par les professeurs et la hiérarchie. Or vous avez parlé dans vos propos liminaires d'une évaluation par les étudiants de l'établissement, ce qui me semble formidable. Cette démarche favorise le sentiment d'appartenance et permet aux étudiants de se prononcer sur la qualité de l'organisation et de l'enseignement.

Les collectivités sont-elles représentées au sein de vos conseils d'administration ? Quels rapports entretenez-vous avec elles, notamment les communes et les centres communaux d'action sociale ? Avez-vous travaillé de concert avec ces institutions durant la crise pour déployer les dispositifs de droit commun au profit des personnes qui en avaient besoin ?

Vous avez évoqué les étudiants en psychologie qui ont pu réaliser des stages pratiques. Les autres étudiants ont-ils pu effectuer les stages qu'ils devaient faire après le confinement ? Avez-vous eu la possibilité de les orienter vers d'autres organismes ?

Vous avez indiqué que les professeurs sont constamment présents dans l'établissement. Quelle est l'organisation interne mise en place pour leur permettre d'être aussi disponibles ?

Enfin, je rappelle que les présidents d'université ont, dans leur grande majorité, souhaité une reprise des cours en présentiel, avançant les mêmes arguments : la vie sociale, l'isolement, les difficultés psychologiques et financières, etc.

M. Philippe Choquet. - S'agissant du lien avec les collectivités locales, nous avons un équilibre précaire dans nos écoles qui nous oblige à aller de l'avant. Notre budget dépend des familles ou des élèves qui paient leurs frais de scolarité, ainsi que de l'État qui nous verse une subvention et à qui nous devons rendre des comptes. Nous recevons aussi des subventions de la part des collectivités locales en investissement, voire en fonctionnement, et nous leur devons à elles aussi des comptes. Enfin, une partie de notre budget dépend des entreprises au travers de notre activité de recherche. Si l'une des parties prenantes n'est pas satisfaite du travail que nous menons, notre équilibre est remis en cause. Nous nous inscrivons donc en permanence dans une démarche qualité et restons à l'écoute de nos partenaires.

Tous les ans, nous menons des enquêtes auprès de nos élèves et nous réalisons une cartographie des problématiques soulevées. Ce travail d'écoute et de proximité existe aussi avec les collectivités locales. En tant que directeur d'école, lorsque j'élabore mon plan stratégique, je consulte le maire et le président de région en amont pour connaître leurs projets. Les collectivités ne siègent pas forcément à nos conseils d'administration, mais nous les associons pleinement à nos projets de développement et à nos réflexions pour être en osmose avec notre « écosystème ». Dans certains territoires, a fortiori ceux qui ne comptent pas d'université, nous jouons un rôle de catalyseur en termes d'attractivité économique.

Du jour au lendemain, toutes les frontières se sont fermées. Les stages à l'étranger ont alors été recentrés sur l'Europe. Nous avons fait appel aux anciens élèves et aux entreprises partenaires pour qu'ils accueillent nos étudiants. Le vice-président de la Fesic a d'ailleurs publié une tribune pour lancer un appel aux entreprises et les mobiliser. Au-delà des étudiants, les jeunes diplômés ont été fortement affectés par la crise.

Dans nos établissements, les professeurs ont les mêmes obligations d'enseignement que les professeurs d'université. Ils doivent réaliser 200 heures d'enseignement en face à face, ce qui représente un tiers de leur temps. Ils consacrent un autre tiers à l'encadrement, l'accompagnement des travaux réalisés par les étudiants, le tutorat, etc. Enfin, le dernier tiers est dédié à la recherche. Nos équipes de recherche sont évaluées par le Haut Conseil de l'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (HCERES). Nous ne sommes pas que des utilisateurs du savoir ; nous sommes aussi des producteurs de savoir.

Nous sommes en phase avec les présidents d'université pour souhaiter un retour des étudiants sur les campus. Le processus d'apprentissage requiert du collectif. Le fait d'être seul dans sa chambre, devant un cours en distanciel, a peut-être fonctionné au début, mais aujourd'hui le décrochage est évident, en particulier pour les étudiants qui ont connu une année de terminale catastrophique l'an dernier et qui vivent une nouvelle année compliquée. Il est donc urgent de faire revenir les étudiants.

Quant à nos propositions, il est vrai que sur certaines dispositions, nos écoles sont restées un peu en dehors des radars, notamment pour l'accès au soutien psychologique gratuit mis en place dans les centres universitaires. Selon qu'il existait ou non une convention, l'accès était plus ou moins facile. Or nos étudiants ont le droit à un accompagnement psychologique comme les autres. Il est important d'éviter toute discrimination. Nous pourrions même travailler avec les universités pour créer des structures communes par site afin d'assurer l'équité dans l'accès à ces soins.

M. Germain Comerre. - Nous souhaitons mettre en avant la valorisation d'un vrai service public qui ne soit pas restreint au seul secteur public, que ce soit pour les services de santé ou les bibliothèques universitaires. L'accès peut se révéler parfois compliqué, surtout pour des écoles de petite taille qui n'ont pas les moyens de développer elles-mêmes de telles infrastructures. Il leur est proposé un conventionnement avec un aspect financier fort. La logique d'intégration pourrait être intéressante pour des établissements qui, comme les nôtres, participent également aux missions de service public.

M. Philippe Choquet. - Une autre proposition concerne l'emploi étudiant sur les campus. Nous suggérons en cela de nous inspirer des systèmes anglo-saxons, notamment américains. Durant la crise, les étudiants ont perdu leur travail du jour au lendemain. Or nous pourrions leur proposer des emplois à valeur ajoutée dans nos établissements d'enseignement supérieur. Il faut tendre vers une massification de ces travaux. Aujourd'hui, lorsque nous l'envisageons, il faut prendre en compte les charges sociales et la complexité de la réglementation du travail. Assez souvent, face à ce « casse-tête », nous renonçons. Il faudrait assouplir les conditions du travail des étudiants sur les campus. Cette évolution présenterait une vraie valeur ajoutée pour les étudiants concernés comme pour les établissements eux-mêmes dont ils amélioreraient les services, tout ceci pour un coût minime pour l'État. En outre, cela renforcerait le lien et la responsabilisation des étudiants en interne. Ces derniers proposeraient des services supplémentaires et ne viendraient pas en substitution des services et emplois existants.

Il nous paraît également important d'être plus souple pour que les étudiants de nos écoles, mais aussi des universités aient accès à des prêts garantis par l'État, sans intérêt. Suivant nos recommandations, l'État a augmenté cette garantie. Nous pensons toutefois que nous pourrions nous montrer encore plus ambitieux. Les bénéficiaires sont souvent les plus avertis. Il faudrait augmenter l'enveloppe, d'autant plus que la sinistralité est faible.

Nous avons proposé par ailleurs un dispositif en vigueur dans certains pays : les prêts à remboursement contingent. Ces prêts garantis par l'État ne sont remboursés que si le jeune, lorsqu'il commence à travailler, perçoit un niveau de rémunération lui permettant de rembourser. Ce mécanisme pourrait bénéficier à l'ensemble des étudiants et leur offrir des conditions de vie un peu meilleures, ce qui favoriserait aussi leur réussite.

M. Germain Comerre. - Nous observons un vrai intérêt dans nos écoles, et au-delà, pour les prêts garantis. La garantie pose souvent problème pour les étudiants. Le fait que l'État apporte son soutien est donc très important.

Entre 3 000 et 4 000 étudiants avaient été aidés en 2019. Nous sommes passés à 11 000 en 2020 avec le doublement de l'enveloppe. Nous saluons le fait que le plan de relance prévoie la mobilisation de 32 millions d'euros sur deux ans pour cette enveloppe de prêts garantis par l'État via la BPI. Néanmoins, en 2022, nous reviendrions au rythme de croisière des années précédentes, passant de 20 à 4 millions d'euros.

Ces 20 millions d'euros permettraient de toucher 68 000 étudiants. Il s'agit certes d'un effort pour l'État, mais l'effet de levier est tel qu'il est vraiment intéressant pour les étudiants. Nous pensons donc qu'il faudrait pérenniser ce système au-delà du plan de relance. Nous proposons une mobilisation un peu plus importante, autour de 100 millions d'euros de garantie pour atteindre un volume plus élevé de prêts et permettre aux étudiants de s'émanciper et de gagner en autonomie financière.

Mme Delphine Blanc-Le Quilliec. - Je tenais aussi à insister sur l'importance que les jeunes s'impliquent et parlent aux jeunes. Nos étudiants ont lancé de nombreuses initiatives durant la crise ; nos propositions visent à favoriser cette dynamique et à faire en sorte que les jeunes puissent prendre leur avenir en main. Le prêt garanti par l'État comme les emplois étudiants encouragent cette autonomie. Les étudiants doivent encore plus être acteurs que d'habitude dans cette période. Ces évolutions pourraient permettre de positiver face à la situation difficile que nous traversons.

M. Philippe Choquet. - La vie associative a été fortement affectée par la crise. Elle devra nécessairement redémarrer après la pandémie. Or les finances des associations ont été touchées, faute de pouvoir organiser les manifestations étudiantes. Jusqu'à présent, la CVEC a été consacrée à des actions d'urgence et de court terme. Pour favoriser la relance de la vie associative, un petit coup de pouce sur la CVEC pourrait se révéler pertinent.

M. Pierre Ouzoulias, président. - Nous veillerons à éviter que la CVEC soit plafonnée.

Merci pour vos interventions. Cette audition a été extrêmement instructive pour nous.

Ce point de l'ordre du jour a fait l'objet d'une captation vidéo qui est disponible en ligne sur le site du Sénat.

La réunion est close à 17 h 07.