De gauche à droite : Mme Pascale Gruny, fr Eric Salobir, M. Pierre Cuypers, Mme Christine Lavarde, M. Jean-François Husson et Mme Marie-Claude Lermytte

Le 23 juin 2026, sous la présidence de M. Dominique de Legge (Les Républicains – Ille-et-Vilaine), président, le groupe d’amitié France-Saint-Siège s’est entretenu avec le fr Éric Salobir op, membre du Conseil national du numérique et consulteur auprès du Saint-Siège.

Étaient également présents M. Pierre Cuypers (Les Républicains – Seine-et-Marne), M. Rémi Féraud (Socialiste, Écologiste et Républicain – Paris), Mme Isabelle Florennes (Union Centriste – Hauts-de-Seine), Mme Pascale Gruny (Les Républicains – Aisne), M. Jean-François Husson (Les Républicains – Meurthe-et-Moselle), M. Daniel Laurent (Les Républicains – Charente-Maritime), Mme Christine Lavarde (Les Républicains – Hauts-de-Seine), Mme Marie-Claude Lermytte (Les Indépendants – Nord), M. Pierre Ouzoulias (Communiste, Républicain, Citoyen, Écologiste et Kanaky – Hauts-de-Seine).

M. Dominique de Legge, président, a remercié le fr Éric Salobir de s’être rendu disponible et a rappelé qu’il était l’un des mieux placés pour donner un éclairage sur la nouvelle lettre encyclique du Pape Léon XIV intitulée Magnifique humanité, sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, du 15 mai dernier. En effet, il est membre du Conseil national du numérique et président-fondateur du réseau mondial de l’ordre dominicain de recherche et d’action sur les technologies de l’information et de la communication (OPTIC) ainsi que de la Human Technology Foundation. Cela l’amène à être un pont entre ces nouvelles technologies et l’Église. Ses compétences sont reconnues et il est également consulteur pour le Saint-Siège.

Abordant l’encyclique, M. Dominique de Legge a relevé qu’elle s’inscrivait dans la double filiation augustinienne, en faisant référence à la dualité entre Cité de Dieu et cité des hommes, et de la doctrine sociale de l’Église des papes Léon XIII avec Rerum novarum en 1891 en passant par Paul VI, Jean-Paul II ou François. Au moment où l’IA semble portée par une dynamique financière et des progrès spectaculaires, le pape appelle à la « désarmer », non seulement d’un point de vue militaire, mais aussi pour la rendre discutable et humainement « habitable ». Mais est-ce possible ? Finalement, face aux Gafam, « le pape, combien de divisions ? »

Le fr Éric Salobir a indiqué que cette encyclique s’inscrivait dans un dialogue entre le Saint-Siège et la Silicon Valley qui se développe depuis une dizaine d’années et qui est ponctué par des rencontres annuelles dans un couvent dominicain de Rome, ce qui a permis d’échanger des idées, de faire passer des messages et de mûrir une vision.

L’un des points marquants de l’encyclique est d’insister sur le fait que dans un monde de performance, du travail aux vacances, la vulnérabilité est une dimension fondamentale de l’humanité. Il s’y joue quelque chose d’essentiel.

Ensuite, la référence à l’épisode biblique de la Tour de Babel[1] cherche à faire comprendre que le grand pouvoir, notamment prédictif, qui va avec l’IA et la maîtrise des données risque d’être un appauvrissement de la diversité humaine. Un homme ne peut se résumer à ses données au risque de passer à côté de son humanité, soulignait le Pape François. A la tour de Babel, le pape oppose la reconstruction de Jérusalem par Néhémie[2] où chacun apporte sa pierre à l’œuvre collective.

Troisième aspect central, l’encyclique s’inscrit en effet dans la lignée de la doctrine sociale de l’Église avec deux points principaux : la dignité du travail et au travail par rapport au « travailleurs du clic » ou aux enfants extrayant des terres ou minéraux rares, et la maîtrise de l’IA par l’homme notamment dans le cadre de la guerre dans un contexte où les Etats-Unis sont engagés dans une course sans limite pour préserver leur avantage contre la Chine dans cette technologie qu’ils estiment vitale. Ils ne ralentiront pas malgré le danger a estimé le fr Éric Salobir.

Répondant à une question de M. Pierre Cuypers, il a indiqué que l’enjeu pour l’Europe est de parvenir à garder la main et de ne pas être déclassée face à un des changements les plus rapides de l’histoire. Mais la solution n’est pas forcément que de réglementer ex ante comme avec l’IA Act, car il y a le risque de surréglementer et de s’handicaper. Il est en partie préférable de favoriser l’éthique d’usage, la réglementation devenant un point d’appui pour aller plus loin. C’est ce que tente de faire la Human Technology Foundation en travaillant à des chartes d’usage avec les grandes entreprises et de faire ainsi « tache d’huile ».

Interrogé par Mme Christine Lavarde sur le risque de déshumanisation des conflits dès lors que l’homme n’est plus dans la boucle et que l’IA comme les drones sont faciles à acquérir et sur l’usage de la religion dans les affrontements armés, le fr Éric Salobir a reconnu que cette dimension religieuse était très présente autour du Président Trump. La guerre sainte a été remise en selle par les évangéliques. Par ailleurs, on a changé d’ère. Pour prendre une vie, il n’est plus nécessaire de risquer la sienne. Faire la guerre dans ces conditions, sans homme, c’est politiquement peu coûteux. Il n’y a plus de cercueils qui reviennent. Cela accroît le risque que la guerre soit plus souvent déclarée et qu’elle soit plus rapidement de haute intensité. Une étape a été franchie en Ukraine avec ces drones tueurs « terminator » qu’on ne peut plus arrêter une fois lancés. Malgré son caractère quasiment inéluctable tant la rapidité d’action est essentielle, c’est ce qui conduit le pape à rappeler son opposition aux armes létales autonomes et son souhait d’un retour vers le multilatéralisme.

M. Pierre Ouzoulias a ensuite rappelé combien la prise de parole de Léon XIII a la fin du 19e siècle avait été importante en permettant une pleine prise de conscience des changements sociaux qu’impliquait la révolution industrielle. De la même manière, Léon XIV pointe les risques d’aliénation que fait courir l’IA. Mais contrairement à l’époque de son prédécesseur, on a l’impression que le monde politique se sent plus concerné que celui de la technologie. Le fr Éric Salobir a relevé qu’il lui semblait au contraire que les leaders de la Tech étaient conscients des problèmes mais qu’ils sont engagés dans une compétition féroce où il faut absolument continuer à attirer le plus de capitaux possibles. Concernant les conditions de travail, il a relevé qu’il valait mieux protéger l’employabilité que l’emploi lui-même. Il faut imaginer de nouveaux parcours et le faire à une échelle inédite de plusieurs millions d’emplois !

Mme Pascale Gruny s’est inquiétée des conséquences dans les collectivités et pour les plus âgés mais aussi des risques psychologiques au travail avec l’augmentation des possibilités d’épuisement professionnel. 

Le fr Éric Salobir a partagé ces points, estimant qu’il fallait moins ralentir – ce qui était sans doute impossible – qu’accompagner en commençant par les écoles. Il faut éduquer. L’IA n’est pas qu’un danger mais aussi une opportunité. Les parents comme les grandes entreprises du numérique doivent eux aussi changer et s’adapter.

Enfin, à la suite de Mme Isabelle Florennes, il a indiqué qu’il y avait en effet une question de business model, selon l’adage « Quand c’est gratuit, c’est vous le produit ! ». L’IA, comme l’internet, ne peut être gratuite, c’est un mirage. Il y a là une question de choix politique. Il convient également de s’interroger sur nos choix d’usage et éthiques. Le Saint-Siège a par exemple adopté une charte, où il est préconisé de ne pas utiliser l’IA pour les homélies afin de ne pas remplacer l’authenticité de ce qui doit être dit avec le cœur à d’autres personnes.

[1] Genèse, chapitre 11, verset 1 à 9.

[2] Néhémie, chapitres 2 à 6.

Contact(s) :
•    M. Matthieu MEISSONNIER
01.42.34.20.55 – Courriel : m.meissonnier@senat.fr