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Projet de loi portant création des emplois d'avenir

20 septembre 2012 : Emplois d'avenir ( avis - première lecture )

B. LA DÉPLÉTION DU VIVIER DE RECRUTEMENT

L'assèchement du vivier de recrutement après le relèvement du niveau de diplôme requis pour se présenter au concours était prévisible. Son ampleur demeure inquiétante.

D'après la Cour des comptes, pour la session 2011, les concours externes du premier et du second degrés ont enregistré une baisse des inscriptions de 53 053 candidats, soit une diminution d'un tiers en une année. Il faut en plus tenir compte des déperditions dues à un affaiblissement concomitant du taux de présence effective aux épreuves. Si le taux de sélectivité a été maintenu dans le premier degré du fait de la très importante baisse du nombre de postes offerts, ce n'est pas le cas dans le second degré, si bien que 826 postes n'ont pas été pourvus à la session 2011 notamment en mathématiques et en lettres.3(*)

ÉVOLUTION DU RATIO DE CANDIDATS PRÉSENTS/POSTES OUVERTS
AUX CONCOURS DANS LE 2nd DEGRÉ

Ratio présents/postes

Mathématiques

Lettres modernes

Lettres classiques

2010

3,2

3,7

1,7

2011

1,4

1,9

0,6

Source : Cour des comptes, rapport public annuel 2012

Selon le ministère de l'éducation nationale, au cours de la session 2012, ce sont encore 706 postes offerts au CAPES qui n'ont pas été pourvus. Les mathématiques, les lettres et l'anglais demeurent les disciplines les plus massivement sous-dotées. L'étude d'impact annexée au projet de loi estime globalement qu'entre les sessions 2008 et 2012 le nombre d'inscrits au CAPES a diminué de 40 %.

Les mêmes difficultés, encore amplifiées, se retrouvent dans le recrutement des professeurs de lycées professionnels. Jean-Michel Jolion, dans son rapport remis aux ministres de l'éducation et de l'enseignement supérieur en octobre 2011, note ainsi que :

« les masters liés aux métiers de l'enseignement pour les filières technologiques et professionnelles ont connu une année très difficile avec une baisse très importante d'effectifs due tout autant à la très grande spécificité de ces filières qu'au flou trop important sur la mise en place de la réforme pour ces filières (décisions tardives de l'État, manque de communication auprès du public étudiant et professionnel,...). Ces filières sont incontestablement les grandes oubliées de cette réforme. »4(*)

Les parcours appropriés de master dans les universités ont été mis en place très hâtivement et sont restés largement invisibles pour les candidats potentiels, ce qui a conduit à un tarissement sans précédent du vivier de recrutement. Viennent encore aggraver la situation les obstacles mis à la reconversion d'anciens salariés, qui jusqu'à présent représentaient environ la moitié du corps.

Par ailleurs, l'allongement de la durée des études requise pour pouvoir se présenter au concours de l'enseignement pénalise les étudiants de milieu modeste. D'une part, ils peuvent se trouver dans l'impossibilité matérielle d'assumer la charge financière d'études longues, malgré les bourses de mastérisation. D'autre part, lorsqu'ils cumulent un emploi salarié avec leurs études, ils ne sont pas placés dans les conditions optimales de réussite aux examens et aux concours.

La mastérisation risque dès lors de provoquer l'éviction des candidats issus de familles défavorisées, et par conséquent, l'homogénéisation sociale du corps enseignant. La confirmation de cette tendance serait doublement préjudiciable.

D'un côté, une des voies royales de promotion sociale tendrait à se fermer pour les couches populaires. Pour demeurer fidèle aux valeurs de la République, qui lui donnent son sens et sa légitimité, l'école ne peut réserver la profession d'enseignant à une élite sociale d'où seraient exclus les milieux modestes.

De l'autre, les enfants de milieux défavorisés auraient également à pâtir de l'absence dans l'éducation nationale de professeurs qui ont connu au cours de leur parcours les mêmes difficultés qu'eux et qui pour cette raison même peuvent mieux les comprendre et les aider à surmonter les obstacles qu'ils peuvent rencontrer. Sur ce dernier point, il convient de rappeler que les sociologues de l'éducation ont pointé combien pouvaient s'installer subrepticement des malentendus cognitifs très préjudiciables entre les enseignants et les enfants dont les familles sont éloignées de la norme scolaire.


* 3 Cour des comptes, Rapport public annuel 2012, pp. 787-788.

* 4 J.-M. Jolion, Mastérisation de la formation initiale des enseignants : enjeux et bilan, 10 octobre 2011, p. 9.