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Projet de loi portant création des emplois d'avenir

20 septembre 2012 : Emplois d'avenir ( avis - première lecture )

B. LES PRÉMICES DE LA REFONDATION DE L'ÉCOLE

1. L'ébauche d'un mécanisme de prérecrutement

Devant l'ampleur des dysfonctionnements nés de la mastérisation, la seule mise en place des EAP ne saurait néanmoins suffire. C'est pourquoi votre rapporteure pour avis considère qu'il faut remettre entièrement l'ouvrage sur le métier et soutient la concertation lancée par le Gouvernement à cette fin. Elle plaide résolument en faveur d'une rénovation de la formation des enseignants, initiale et tout au long de leur carrière, afin de garantir le développement des capacités pédagogiques nécessaires à une prise en charge éducative globale de l'enfant. La transmission des connaissances et des compétences, en particulier auprès des plus jeunes enfants et pour les savoirs les plus fondamentaux, nécessite de déployer des stratégies d'enseignement qui ne peuvent pas s'apprendre uniquement sur les bancs de l'université.

Votre commission pour avis considère que la réforme de la formation devra nécessairement tenir compte de la diversité du métier d'enseignant, en particulier de la spécificité de la maternelle et du lycée professionnel. Il conviendra, en outre, de contenir les disparités des politiques académiques et universitaires et d'améliorer leur coordination. La rénovation des IUFM devrait permettre de maintenir des structures spécifiques de formation au sein des universités, tout en renforçant leur autonomie financière et leurs liens avec la recherche. Il sera surtout crucial d'assurer une professionnalisation progressive au cours du master et de rétablir une véritable année de stage avant la titularisation.

Il serait impropre de parler de prérecrutement dans le cas des EAP. En effet, même s'ils sont soutenus et accompagnés pendant leur cursus, ceux-ci ne peuvent intégrer la fonction publique qu'après l'obtention de l'un des concours de l'enseignement, sans bénéficier d'aucune dérogation, voie parallèle, admissibilité ou priorité d'aucune sorte. Ils n'ont pas été recrutés à l'issue d'un premier concours sélectif, à la différence des allocataires moniteurs normaliens. Ils ne sont pas non plus soumis à un statut particulier, mais aux règles du droit privé et aux stipulations de leur contrat de travail. C'est la raison pour laquelle il n'est pas exigé d'eux en cas de réussite au concours d'exercer comme enseignant pendant un nombre minimal d'années ou dans des lieux géographiques déterminés.

En revanche, pour restaurer le vivier de recrutement très affaibli, tout en accroissant la diversité sociale du corps enseignant, il pourrait être envisagé de construire des voies de prérecrutement. La mission d'information sur le métier d'enseignant a proposé ainsi d'organiser un concours national en fin d'année de L3, avant l'accès au master d'enseignement, sur la base d'épreuves purement disciplinaires. Le prérecrutement confèrerait un statut particulier d'élèves-enseignants ouvrant droit à une rémunération. En échange, les élèves-enseignants s'engageraient à suivre les deux années de master, à se présenter aux concours de l'enseignement et à servir comme fonctionnaires de l'État pour un nombre minimum d'années en cas de réussite. Plusieurs syndicats ont proposé d'autres modèles de prérecrutement modulant le volume, le statut, la position dans le cursus, la rémunération et les obligations de service ultérieur.

La commission de la culture et de l'éducation du Sénat a souhaité poursuivre la réflexion sur le prérecrutement des enseignants pour affiner ses propositions avant le débat sur la loi d'orientation et de programmation sur l'école. A cette fin, elle a décidé de mettre en place un groupe de travail dédié qui débutera ses travaux au début du mois d'octobre.

2. L'indispensable révision des relations entre l'éducation nationale et les collectivités territoriales pour une prise en charge globale de l'enfant

Votre rapporteure pour avis souhaite que la mise en place des emplois d'avenir professeur soit l'occasion d'initier une nouvelle approche de l'enseignement au sein de l'éducation nationale. Un principe fondamental doit être reconnu à cet égard : le métier d'enseignant ne s'apprend pas spontanément dans le seul face à face entre le maître et l'élève au sein de classe, mais requiert une approche globale du développement de l'enfant au-delà et en dehors des logiques disciplinaires. Il est impératif d'habituer très tôt les étudiants se destinant au professorat à sortir de la pure approche didactique pour regarder l'enfant dans sa globalité, initier des projets transversaux et développer des pédagogies innovantes.

C'est pourquoi il est intéressant que les emplois d'avenir professeur interviennent en « appui éducatif », selon les dispositions de l'article 2 du présent projet de loi. Votre rapporteure espère que cette formule sera interprétée de manière large sans inutiles restrictions. Il ne paraît pas opportun d'assigner uniquement les emplois d'avenir à l'aide aux devoirs, car ce serait les cantonner à des activités de quasi-répétiteurs, assez peu formatrices en elles-mêmes. Cela pourrait également nuire à la coordination déjà incertaine entre les devoirs et les apprentissages en classe. Comment, sans avoir l'expérience du suivi pédagogique d'une classe dans la durée, peut-on comprendre de but en blanc les obstacles aux apprentissages des élèves et les aider efficacement dans leurs devoirs ? Comment réciproquement tirer profit en classe des observations personnalisées faites au cours de l'aide aux devoirs ?

Il faut certes engager progressivement la professionnalisation des futurs enseignants, mais celle-ci ne se conçoit pas uniquement comme la maîtrise d'outils didactiques et l'apprentissage de la gestion de classe. Les emplois d'avenir professeur, comme les stages en observation et en responsabilité dans le cadre des masters d'enseignement, devraient être l'occasion de donner aux étudiants un aperçu d'autre chose que la classe stricto sensu. Dans la mesure où ils ne sauraient avoir vocation à remplacer des enseignants titulaires, il serait intéressant de les associer et de les faire participer à l'élaboration et à l'organisation de projets culturels, sportifs, artistiques, et plus généralement à tout ce qui dans l'école permet de faire classe autrement que devant un tableau.

Ce point est particulièrement important dans le premier degré pour les savoirs les plus fondamentaux. La formation des enseignants de maternelle et d'élémentaire doit être spécifique et s'attacher à éveiller chez les plus jeunes enfants le plaisir d'apprendre, sans lequel les exercices, les devoirs et les leçons mécaniquement répétés n'aboutissent à rien. N'oublions pas les leçons que formulaient déjà les pédagogues des Lumières comme Mme de Genlis, première femme gouverneur :

« L'autorité peut obtenir d'un enfant qu'il se tienne tranquille sur une chaise, et qu'il  attache ses yeux sur un livre ; mais l'attention ne se commande point ; c'est la curiosité qui la donne, c'est le goût qui la fixe. Vouloir que les enfants ne soient pas assujettis à des études réglées, et que l'instruction ne leur soit jamais donnée que sous des formes amusantes et frivoles, est sans doute un mauvais système ; mais c'en est un très bon d'ôter de leurs études toutes les épines inutiles et toute la peine qui n'est pas absolument indispensable. »5(*)

Il aurait pu être envisagé d'élargir la définition des emplois d'avenir professeur afin de les mettre au service de la nécessaire refonte des rythmes scolaires, qui requiert de repenser l'aménagement du temps de l'enfant. A cet effet, les collectivités territoriales compétentes auraient pu devenir recruteurs d'EAP afin de leur confier des tâches diversifiées au sein des établissements scolaires, en complément des activités d'enseignement. A défaut, communes, départements et régions devront recourir aux emplois d'avenir généraux de l'article premier pour assurer des missions périscolaires, ce qui exige alors de leur permettre de s'adresser à des jeunes plus qualifiés que la cible première du dispositif.

La modernisation et la refondation de l'école de la République exigent de l'ouvrir davantage sur l'extérieur pour assurer la continuité de la prise en charge de l'enfant et son épanouissement cognitif et affectif. Elles ne pourront faire l'économie d'une révision profonde des relations entre l'éducation nationale et les collectivités territoriales. Ces dernières, qui n'ont pas vocation à tenir seulement la truelle ou le guichet, doivent enfin être reconnues comme des partenaires éducatifs à part entière et parfaitement légitimes. Il est temps de dépasser le partage des compétences, prétexte trop souvent utilisé pour ériger des frontières, défendre des prés carrés et freiner les coopérations. Ce n'est que dans la conjugaison des compétences de l'État et des collectivités territoriales que pourront s'élaborer des projets éducatifs innovants, à la hauteur des enjeux de notre société.


* 5 Mémoires de Madame de Genlis, Mercure de France, 2004, p. 384.