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La Poste : le temps de la dernière chance

 

CHAPITRE V -

LES EXIGENCES DE LA PERFORMANCE

Sauver La Poste, c'est agir sur deux leviers : l'entreprise et, dans toute la mesure du possible, son environnement -notamment le système de régulation-. Pour mener à bien le changement, il faut s'appuyer sur la première richesse de l'entreprise : les femmes et les hommes qui la composent.

Face au bouleversement du paysage européen et au triple ébranlement de l'univers postal (brutale irruption de la concurrence sur le courrier ; phénomène de substitution entre papier et courrier électronique ; mutation des postes traditionnelles vers de nouvelles activités comme la logistique), La Poste doit réagir, faute de quoi son existence même serait menacée.

Les autres postes européennes se sont préparées, certaines depuis le début des années 1980, à ces changements. Chez nos voisins, non seulement l'Allemagne et les Pays-Bas, mais aussi des pays comme l'Italie, par exemple, les bouleversements ont été anticipés, les processus de production modernisés, les réseaux reprofilés et les postes préparées à évoluer dans un univers radicalement différent.

Pour La Poste, beaucoup de temps a été gaspillé. Pourtant, l'horizon est tracé depuis plus de cinq ans, depuis l'adoption de la première directive postale, qui, tout en laissant le temps de l'adaptation -en raison du compromis historique de 1996 entre la France et l'Allemagne, obtenu grâce à l'implication personnelle dans le dossier du Président français- fixait clairement l'objectif : un marché postal européen pleinement concurrentiel, au bénéfice des consommateurs et des entreprises.

La Poste a, sur ce grand marché, des atouts indéniables à faire valoir. Pourtant, ces cinq dernières années, la peur des changements à conduire a tétanisé sa tutelle et condamné l'opérateur à un immobilisme qui peut se révéler, à terme, mortel. Au lieu de se mettre en mouvement pour la modernisation à l'intérieur et la conquête des marchés à l'extérieur, l'inaction du précédent Gouvernement, marquée notamment par son refus de tout débat parlementaire sur ce dossier en dépit des engagements pris, l'a conduite au repli sur soi. Les postiers n'ont pas eu droit au langage de la vérité : des discours anesthésiants leur ont tenu lieu de seul diagnostic et la mise en oeuvre des 35 heures (sans compensation) de seule stratégie face à l'irruption de la concurrence !

Au premier janvier 2004, il restera cinq ans avant 2009, date probable de l'ouverture totale à la concurrence. Il nous faut parcourir dans ce délai le chemin que d'autres postes européennes ont eu dix ou quinze ans pour effectuer.

I. L'ENTREPRISE : METTRE LA POSTE EN « ORDRE DE BATAILLE »

A. UN RETARD DE COMPÉTITIVITÉ A COMBLER

1. Un décalage préoccupant avec les autres postes européennes

En 2002, avec des résultats juste à l'équilibre (34 millions d'euros de résultat net part du groupe), La Poste réalise un chiffre d'affaires de 17,332 milliards d'euros (+1,8 %). Plus de la moitié du chiffre d'affaires (57,5 %) est réalisée sur des marchés soumis à la concurrence, chiffre qui ne va que s'accroître avec l'échéancier retenu pour la libéralisation du courrier.

Les métiers courrier, services financiers et colis/express, sont les trois « moteurs » d'activité du groupe et représentent respectivement 59 %, 23 % et 18 % du chiffre d'affaires. De ces trois « moteurs », le principal, le courrier, a le régime le plus faible : 1,2 % seulement de croissance en 2002, pour un chiffre d'affaires de 10.253 millions d'euros. L'activité express, avec 2.085 millions d'euros de chiffre d'affaires, est en progression de 5,5 % (et de 3,4 % à périmètre comparable) et les colis, avec un chiffre d'affaires de 989 millions d'euros, régressent légèrement (-0,3 %, cessation d'activité de Dilipack). Les services financiers, troisième « moteur » d'activité, avec un chiffre d'affaires de 4 milliards d'euros, progressent de 2 %.

Au total, le bilan est assez modeste et la rentabilité bien faible.

Qu'on ne s'y trompe pas : comme les précédents rapports d'information de votre rapporteur l'avaient pressenti, les chiffres creusent, année après année, l'écart de compétitivité entre La Poste et ses homologues européennes.

La comparaison la plus frappante est sans nul doute avec la poste allemande, soeur jumelle de La Poste il y a une douzaine d'années.

Les deux postes faisaient jeu égal. A la fin des années 1980, la poste allemande avait un statut d'administration, employait 400.000 personnes, et réalisait 700 millions d'euros de pertes pour un chiffre d'affaires de 12 milliards d'euros, soit des chiffres comparables à ceux enregistrés à même époque par la poste française.

Aujourd'hui, le chiffre d'affaires de la poste allemande est le double de celui de La Poste, le courrier, activité mature, voire en déclin, ne représente plus que le tiers de son activité, recentrée pour plus du quart sur de nouvelles activités en croissance dans le secteur de la logistique.

Alors que la rentabilité cumulée de La Poste ces dix dernières années est quasiment nulle, la poste allemande a dégagé l'an dernier 1,6 milliard d'euros de bénéfices. Deutsche Post World Net (DPWN) est devenue une société privée cotée en bourse depuis 2000, réalisant 33 milliards d'euros de chiffre d'affaires et employant 300.000 personnes. Le nombre de bureaux de poste est passé, suite, notamment, à la réunification allemande, de 20.000 à 14.000 au cours de la période, tandis que les investissements annuels ont crû de 700 millions à 3 milliards d'euros.

Le tableau ci-dessous souligne les évolutions divergentes qu'ont connue les postes française et allemande :

CHIFFRES CLEFS RÉVÉLANT L'ÉCART DE PERFORMANCE ENTRE LES POSTES ALLEMANDE ET FRANÇAISE

 

DPWN 1989

(Allemagne Est+Ouest : 80 millions d'habitants)

La Poste 1989

(France : 60 millions d'habitants)

DPWN 2002

La Poste 2002

Statut

Administration

Administration

SA cotée

Etablissement public

Personnel

400 000

290 000

320 000

330 000

Résultats (en millions d'euros)

-700

30

660

34

Chiffre d'affaires (en milliards d'euros)

12

12

39

17

Bureaux

20 000

17 000

14 000

17 000

Résultat net (en millions d'euros)

1997

1998

1999

2000

2001

2002

DPWN

nd

930

1 100

1 530

1 600

660

La Poste

9

51

284

139

-95

34

Forte de ses succès, la poste allemande engage aujourd'hui un plan drastique de réduction des coûts de sa branche courrier, dénommé « STAR ».

Plus frappant encore, en 1996, la poste française affichait un chiffre d'affaires quelque peu inférieur à 87 milliards de francs et l'opérateur allemand à peine plus de 90 milliards. A ce moment-là, notre champion national tenait même « la corde » puisque s'il enregistrait un déficit -part de groupe- de 610 millions de francs, son homologue allemand connaissait des pertes de 1.13 milliard, soit près de deux fois plus. En outre, la Deutsche Post n'avait pas encore fini de « digérer » la poste Est-allemande qui n'était pas -loin s'en faut- un modèle de dynamisme et d'efficacité.

La poste néerlandaise, engagée dès le début des années 1980 dans la voie de la réforme, enregistre également des performances époustouflantes. Les principales données sur l'évolution des postes européennes figurent dans l'annexe n° 3.

Les résultats 2001 des trois plus importantes en Europe sont, à cet égard, éloquents :

Sans rattrapage de son retard de compétitivité, plonger La Poste dans la concurrence totale en 2009, c'est lui demander de courir un cent mètres avec un sac de ciment sur le dos.

a) Une faiblesse financière alarmante

En comparaison de ses homologues européennes, la situation financière de La Poste apparaît extrêmement fragile : le ratio masse salariale sur valeur ajoutée est de 85 %, montrant l'importance des charges fixes dans cette entreprise de main d'oeuvre.

Ces dernières années, le résultat net, voisin de zéro lorsqu'il n'est pas négatif, ne permet pas de financer la modernisation de l'entreprise. Sur la période 1997/2001, La Poste a dégagé des résultats cumulés de 0,38 milliard d'euros seulement, contre 2,21 milliards pour la poste hollandaise et 4,16 milliards pour la poste allemande...

Loin d'être sur une trajectoire ascendante, la rentabilité s'est largement dégradée ces dernières années : en prenant en compte la maison mère hors filiales, l'excédent brut d'exploitation a diminué en moyenne de 200 millions d'euros par an depuis le pic de 1.200 millions d'euros connu en 1999.

Les capitaux propres, ne dépassant pas 1,6 milliard d'euros, représentent à peine 9 % du chiffre d'affaires. L'endettement, qui est de 3,9 milliards d'euros, représente près de 2 fois et demie les fonds propres.

Les investissements cumulés entre 1997 et 2001 de Deutsche Post World Net (DPWN) s'élèvent à 14,5 milliards d'euros, contre seulement 4,5 milliards, soit trois fois moins, pour La Poste.

M. Francis Mer, ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, déclarait sans détours lors de son audition devant votre commission et votre groupe d'études : « La mise en oeuvre des 35 heures dans la première entreprise de main d'oeuvre de France a largement contribué à une dégradation durable de ses performances ». Nombre de personnes auditionnées par votre rapporteur et de spécialistes du secteur postal corroborent, en privé, cette analyse, allant parfois jusqu'à regretter que les efforts de productivité engagés sous « l'ère Bourmaud/Viet », du nom de l'équipe de direction en place avant 1997, aient été réduits à néant...

b) Un coeur de métier fragilisé

Une qualité insuffisante

Sans revenir sur les développements précédents, rappelons toutefois que la qualité de service de La Poste sur le courrier est non seulement inférieure aux objectifs fixés par son précédent contrat de plan, mais également aux taux de remise en J+1 obtenus par la plupart de ses concurrents.

S'agissant de la qualité de service de la lettre, la stagnation autour d'un taux de 75 % de lettres distribuées en J+1 est d'autant plus inquiétante que ce niveau apparaît comme une limite, impossible à dépasser dans l'état actuel de l'organisation productive de La Poste.

Ces piètres performances sont durement ressenties par les clients comme par le personnel, comme cela a été évoqué plus haut.

Une exposition maximale aux risques pesant sur le courrier

Alors que le courrier ne représente plus qu'un tiers du chiffre d'affaire de DPWN, il pèse encore pour près de 60 % dans le chiffre d'affaire de La Poste. Cette dernière est ainsi beaucoup plus exposée aux risques qui pèsent sur cette activité : substitution et pertes de marché dans un univers concurrentiel. De « vache à lait » au temps du monopole et de la croissance corrélée à celle du PIB, le courrier risque-t-il de devenir « l'homme malade » d'un groupe qui ne se serait pas assez positionné sur de nouvelles activités ?

c) Les colis : une mue à parachever

Grâce à la politique de croissance externe menée depuis 1998 par La Poste, certes de bien moindre ampleur que celle de ses principales concurrentes, celle-ci dispose désormais d'une présence sur les marchés européens majeurs et de l'accès à des réseaux de qualité, aussi bien dans le secteur de l'express que sur le segment du « rapide ».

A partir de 1998, La Poste s'est lancée, au travers de sa filiale « GeoPost », dans une politique de croissance externe, moins ambitieuse que celle de ses concurrents, qui ont respectivement racheté TNT pour TPG et DHL pour DPWN. Ainsi, GeoPost est entré dans le réseau européen routier DPD, dont il détient aujourd'hui 85 % des droits de vote. Cette acquisition a été réalisée entre décembre 1998 et mai 2001, en plusieurs étapes. Par ailleurs, en décembre 2000, GeoPost a acquis Mayne Nickless Europe, opérateur présent au Royaume-Uni sous les marques Interlink et Parceline. Parallèlement, GeoPost a signé en septembre 2000, un accord avec FEDEX lui permettant d'avoir accès à compter du 1er janvier 2001 au réseau mondial de cet opérateur. Enfin, La Poste a signé des accords commerciaux concernant le colis avec différentes postes européennes : en Italie, Espagne, Russie et Suède. A la mi 2001, GeoPost avait achevé l'essentiel de ses acquisitions. Il convenait alors d'en faire progressivement un véritable réseau : c'est ce qui a été engagé à partir de l'automne 2001.

Sa part de marché européenne sur le secteur du colis, qui s'élevait à 5 % environ en 1996 est de 10 % depuis 2001 : elle fait du groupe La Poste un acteur important du marché européen du colis. La part du chiffre d'affaires du groupe La Poste en matière de colis réalisé en dehors de France est de 37,5 %.

Sa part de marché est toutefois bien moindre que celle de ses concurrents : sur le marché européen des colis standards (colis transportés historiquement par les opérateurs postaux locaux), rapides et express, l'ensemble allemand DPWN/DHL dispose, pour sa part, d'une part de marché d'environ 19 %, soit le double de celle de La Poste.

Résumant la situation, la Fédération FO COM estime au sujet de l'activité colis : « La position de La Poste sur ce créneau est significative alors que sa capacité d'investissement est sans commune mesure avec celle des Néerlandais et des Allemands ».

En outre, les résultats de la branche « colis » pourraient encore être améliorés : le chiffre d'affaires colis s'est ainsi élevé à 989 millions d'euros en 2002, contre 992 millions en 2001. La fermeture des activités structurellement déficitaires comme Dilipack ou le réseau DPD France ont constitué un premier pas vers le redressement de la rentabilité de la branche colis.

Même dans le secteur des colis, cette « autre poste » qui a toujours évolué dans un univers concurrentiel et où les attentes des clients ont toujours été, plus qu'ailleurs, placées au centre du système, il reste de gros progrès à accomplir.

La Poste en est d'ailleurs consciente puisqu'elle poursuit actuellement ses investissements pour améliorer la qualité de service et parachever l'intégration du réseau, notamment par la mise en place d'un système d'information à l'échelle du groupe, et par l'adaptation, le développement et la rénovation des processus d'exploitation.

Ce réseau d'exploitation est actuellement en cours de modernisation. Ainsi, les centres de tri des paquets et les plus anciennes plate-formes de colis sont en voie de fermeture, tandis que trois nouvelles plate-formes « ColiPoste » seront ouvertes, en 2003, à Lille, puis en 2004, à Rennes et Lyon. Le coût estimé de ces nouveaux outils industriels est de 33 millions d'Euros. En outre, afin d'améliorer les services rendus aux destinataires, ColiPoste complète son réseau d'agences de distribution (Agences ColiPoste), qui passera de 49 agences à 69.

Cet effort de modernisation doit être amplifié : sur le secteur de l'express d'entreprise à entreprise, qui s'internationalise, avec l'arrivée des grands « intégrateurs » internationaux et des géants de la logistique, La Poste doit renforcer ses capacités de production et accentuer la modernisation de ses méthodes de traitement (constitution de plates formes d'envergure ou « hubs », automatisation des traitements par flashage des colis, mécanisation, systèmes d'information permettant la traçabilité des colis...).

Dans le domaine des colis d'entreprises à particuliers, La Poste doit développer son approche commerciale et sa flexibilité vis à vis des clients que représentent les entreprises de la vente à distance, dont une quarantaine, sur le territoire national, génère 60 % du trafic des colis. Certains représentants de la vente à distance ont décrit à votre rapporteur les relations entre La Poste et ses grands clients dans le secteur du colis comme s'étant considérablement améliorées depuis 20 ans, mais restant empreintes de rigidité, notamment en termes de prix (manque de souplesse, de tarification différenciée par exemple suivant le moment de l'envoi et la « fidélité » du client à La Poste etc.) et d'adaptation aux besoins des clients. En outre, l'effort de mise en place de services à valeur ajoutée mérite d'être accentué.

d) Une gamme financière obsolète

Sans revenir trop longuement sur un sujet exposé ci-dessus, trois faits suffiront à montrer la fragilité des positions de La Poste :

- les personnes de plus de 70 ans représentent 40 % des encours ;

- la part du livret A dans le total des encours montre une « sensibilité » encore forte à ce produit d'épargne réglementée, en raison de l'insuffisance de la gamme des services financiers postaux ;

- la part de marché des encours gérés par La Poste a diminué, entre 1980 et 2001, pour passer de 13,5 % à 8,9 % de l'épargne totale.

e) Des charges d'intérêt général supportées sans contrepartie

Votre rapporteur avait, pour la première fois, dans son rapport de 1997, chiffré l'ensemble des charges d'intérêt général assumées par La Poste sans contrepartie. Le coût de ces différentes missions faisait à l'époque l'objet d'un vif débat et force est de constater qu'aussi imparfait que puisse avoir été, dans un premier temps, ce chiffrage, son ordre de grandeur n'a guère été contesté et il a permis d'avancer significativement sur la voie de la quantification des coûts des missions d'intérêt général assumées par La Poste.

La Poste est fière d'assurer ces missions qui, bien que ne faisant pas partie stricto sensu du service public, font partie intégrante de sa culture de service au public et d'accueil de tous les publics. Mais il est, plus que jamais, inéquitable qu'elle en assume seule le financement, à l'heure où la concurrence s'installe.

Aujourd'hui encore, faute d'avoir contrebalancé ces charges par des compensations suffisantes, l'ordre de grandeur des surcoûts à la charge de La Poste n'a guère évolué.

COUT DES CHARGES D'INTÉRÊT GENERAL
ASSUMÉES PAR LA POSTE SANS CONTREPARTIE

 

Chiffres 2002

Participation à l'aménagement du territoire (bureaux de poste au-delà de la seule accessibilité au service universel)

509 M€

Contribution au transport et à la distribution de la presse.

482 M€96(*)

Guichet bancaire des plus démunis (livret A comme compte-courant)

55 M€

Charges de retraite acquittées par La Poste

2 030M€/an97(*)

TOTAL

3 076 M€/an

Trois milliards d'euros par an, c'est 100 fois le résultat net 2002 de l'ensemble du groupe La Poste ! C'est deux fois le montant des fonds propres ! C'est également 17 % du chiffre d'affaires !

Pour les retraites, la reconfiguration du réseau ou encore l'étendue de la gamme des services financiers, l'Etat doit apporter, au travers du contrat de plan, des réponses claires.

Charge à La Poste, à son état-major et à tout son personnel, de fournir les efforts nécessaires en termes d'efficacité et de qualité de service pour être, en 2009, au niveau de ses meilleurs concurrents.

* 96 Hors presse administrative.

* 97 Engagements totaux de La Poste au titre des retraites (pensionnés et agents en activité) : 52 milliards d'euros.