Allez au contenu, Allez à la navigation

Filières « djihadistes » : pour une réponse globale et sans faiblesse

1 avril 2015 : Réseaux djihadistes - Filières « djihadistes » : pour une réponse globale et sans faiblesse ( rapport de commission d'enquête )

DE L'IMPORTANCE DU CHOIX DES TERMES

Les termes utilisés pour décrire les phénomènes qui font l'objet du présent rapport doivent être utilisés avec précaution, c'est pourquoi votre commission d'enquête souhaite ici apporter quelques précisions de sémantique.

D'abord, l'utilisation, pour qualifier un certain type de terrorisme, du terme « islamique » ou « islamiste », pose évidemment problème dès lors que, comme l'ont souligné la plupart des intervenants entendus par votre commission d'enquête, nombre de personnes qui se livrent à de tels actes ne connaissent que très peu les principes et les traditions de l'Islam, tel qu'il est pratiqué par des centaines de millions de personnes dans le monde. Par « islamique » ou « islamiste » il faut donc seulement entendre, lorsqu'il s'agit du terrorisme, « se réclamant de l'islam » et non pas « d'essence islamique ».

Dans le langage courant, le terme de « Jihad » (souvent orthographié Djihad) est utilisé depuis quelques années pour désigner la lutte armée, la « guerre sainte » qui serait menée au nom de l'Islam, et, en particulier, les formes terroristes de cette guerre. Or le jihad désigne à l'origine, selon Gilles Kepel2(*), un effort qui consiste à s'élever par davantage de piété sur l'échelle de la perfection humaine. C'est alors un terme connoté positivement qui évoque l'accomplissement de soi pour le bien au bénéfice de la société musulmane. En un sens plus étroit, il existe toutefois une signification politique et sociale, voire militaire, du terme, qui est souvent déclinée en deux sous-catégories : le Djihad offensif et le Djihad défensif. Alors que le premier légitime l'expansion de l'islam au Moyen-Âge et constitue un devoir collectif, c'est-à-dire qu'il peut être accompli par une armée tandis que le reste de la société continue à mener une vie ordinaire, le second est plus contraignant puisqu'il constitue l'obligation individuelle, pour chaque musulman, de défendre la terre d'islam lorsqu'elle est attaquée par des non musulmans.

Ce dernier type de Djihad reste exceptionnel puisqu'il suspend tous les autres devoirs, même religieux, au profit de la mobilisation pour la défense de la communauté, et que sa mise en oeuvre sans le discernement nécessaire pourrait se traduire par la dissension ou la guerre civile (« fitna ») des musulmans entre eux, au plus grand bénéfice de l'ennemi commun. Ce djihad défensif doit ainsi être déclaré ou du moins approuvé par des docteurs de la foi (ou oulemas) ayant une autorité et un rayonnement suffisant pour emporter l'adhésion des croyants.

Ce n'est qu'à partir de 1980, après l'invasion de l'Afghanistan et sous l'influence active des pétromonarchies du Golfe, que ce type de Djihad commence à être invoqué pour désigner une guerre planétaire pour la sauvegarde de l'Islam. Comme l'explique Gilles Kepel dans l'article précité, la période récente (depuis 1990) est ainsi marquée par une sorte de « prolifération » des Djihad, l'utilisation du mot s'éloignant de sa signification originelle.

En toute état de cause, que l'on considère que ce terme renvoie à un effort personnel vers la perfection spirituelle ou à une guerre de défense de la terre l'Islam, il est certain que l'on assiste à un véritable dévoiement de ses significations premières lorsqu'il est utilisé par des combattants rejoignant des groupes terroristes dont les motivations sont incompatibles avec ce que la grande majorité des autorités musulmanes reconnues considèrent comme légitime. Toutefois, ce terme étant désormais passé dans le langage courant et s'étant imposé davantage qu' « islamique ou islamiste » pour qualifier les phénomènes dits de radicalisation - et cela particulièrement sous sa forme suffixée de « djihadisme », votre rapporteur continuera à l'utiliser même s'il doit être clairement affirmé que ce qu'on appellera ici « djihadisme » est très éloigné des conceptions traditionnelles et premières du « Djihad ».

Enfin, il faut noter que dans son récent rapport rédigé pour la fondation d'aide aux victimes du terrorisme3(*), Pierre Conesa utilise l'expression de « mouvance radicale salafiste » voire de « salafisme jihadiste », estimant que le principal terreau du radicalisme est ce mouvement politico-religieux à tendance totalitaire que constitue selon lui le salafisme, né en Arabie Saoudite et qui se caractérise par l'interdiction de toute interprétation du Coran. D'autres spécialistes entendus par votre commission d'enquête ont toutefois insisté fortement sur les différences entre le salafisme et le radicalisme, en arguant du fait que le premier prend volontiers une forme quiétiste et totalement a politique, ce pour quoi ce terme de « salafisme » sera employé ici avec précaution.

Enfin, une autre notion fréquemment employée dans les médias et par la plupart de nos partenaires européens mérite quelque explication : il s'agit de la « déradicalisation ». Employé d'abord aux États-Unis et dans certains pays du Moyen-Orient, et depuis plusieurs années, par nos partenaires européens et par les instances communautaires, ce terme, désormais abondamment utilisé en France, recouvre une grande diversité de significations. Il convient d'abord sans doute de distinguer la déradicalisation du désengagement.

Ainsi, selon Jean-Luc Marret et Louis Baral4(*), la déradicalisation consiste en «  un ensemble d'actions sociales, psychologiques ou comportementales destinées à aider les individus radicalisés à renoncer à aller plus loin dans le processus conduisant à la violence physique ou verbale et à revenir à un mode de vie légal et pacifique ». Le désengagement, selon les mêmes auteurs, « se réfère le plus souvent à la sortie d'un ou de plusieurs individus de la violence politique active (cas de figure des ex-djihadistes revenant de Syrie et d'Irak ».

Selon la définition de Farhad Khosrokhavar, les procédures dites de déradicalisation consistent à ramener les individus qui se sont engagés dans l'islam radical vers une forme de normalité définie, sinon par une réintégration sociale, du moins par le renoncement à la violence comme mode privilégié d'action face aux maux de la société.

Or, votre rapporteur souhaite insister sur la complexité du processus ainsi désigné qui, s'il doit avoir une quelconque chance d'aboutir, ne peut se résumer à l'application de quelques recettes psychologiques destinées à opérer une « rééducation » des individus concernés, qui aurait pour effet de les conduire à revenir mécaniquement à l'état mental qui était le leur avant la phase dite de radicalisation. C'est à une telle pratique, qui semblerait dès lors assez proche d'un « lavage de cerveau », que le terme de « déradicalisation » fait irrésistiblement songer. C'est pour se démarquer des conceptions mécanistes et simplistes de la déradicalisation que votre rapporteur n'utilisera ici ce terme que pour évoquer les pratiques que nos partenaires européens désignent eux-mêmes par ce vocable. Pour le reste, il sera plutôt question de réinsertion des personnes radicalisées, expression qui permet d'éviter de réduire abusivement ce processus à une simple opération mécaniste et qui souligne sa dimension sociale et politique.

I. L'ÉTAT DES LIEUX : UNE CRISE SANS PRÉCÉDENT

Notre pays a pris progressivement conscience, à partir de l'année 2013, d'un phénomène sans précédent par son ampleur sinon par sa nature : le départ de centaines de jeunes Français vers les zones de combat syro-irakiennes pour y rejoindre des groupes pour la plupart terroristes, singulièrement Daech, afin d'y accomplir ce qu'ils croient être le djihad. Ce phénomène, comme votre commission d'enquête a pu en prendre conscience au fil des auditions qu'elle a menées, est en réalité d'une grande complexité, tant il est vrai que ses causes sont indissociablement géopolitiques, sociales, religieuses, ou même psychologiques (A).

Après un moment de stupeur, voire d'incompréhension, le Gouvernement et l'administration se sont pleinement emparés de ce sujet et ont pris des mesures pour adapter un dispositif de lutte antiterroriste déjà ancien - mais qui avait fait l'objet de plusieurs mises à jour, dont certaines récentes - à cette nouvelle menace (B).

Il est toutefois apparu à votre commission d'enquête que cette réaction des pouvoirs publics peine à répondre à l'ampleur du phénomène, tant le nombre de facteurs sur lesquels il conviendrait d'agir est important (C).

A. LES MUTATIONS DU TERRORISME « DJIHADISTE » : UN DÉFI NOUVEAU POUR LES POUVOIRS PUBLICS

Le développement des filières djihadistes et l'afflux de combattants étrangers sur les territoires syrien et irakien ne sont pas des phénomènes univoques, dont les causes reposeraient uniquement sur les éventuelles déficiences de l'organisation française en matière de renseignement ou les failles de notre modèle social.

Le départ pour la Syrie ou l'Irak de jeunes radicalisés en provenance du monde entier résulte, en première analyse, du très fort attrait exercé par une situation de guerre qui perdure dans cette zone depuis plus de dix ans et qui se situe au confluent de plusieurs enjeux. Qu'ils soient fascinés par l'idée de se battre contre un régime autoritaire, de lutter contre l'impérialisme occidental, de combattre les Alaouites ou encore d'accomplir une prophétie apocalyptique, les djihadistes voient en effet leurs aspirations incarnées de manière privilégiée sur le théâtre syro-irakien. L'organisation Daech, dont l'offensive foudroyante lancée au début de l'année 2014 dans le Nord de l'Irak a conduit à l'avènement du Califat islamique en juin dernier, y joue un rôle d'attraction de premier plan.

Avant d'analyser la pluralité des facteurs qui peuvent conduire un jeune à se radicaliser et à partir pour le djihad (2), il convient de replacer le phénomène dans son contexte géopolitique, celui d'un conflit résultant de l'effondrement successif des États irakien et syrien. Cet effondrement a en effet favorisé l'émergence et le développement de groupes islamistes radicaux, au premier rang desquels figure Daech (1).

1. Aux origines de la crise actuelle : la zone de conflit syro-irakienne exerce une forte attraction sur les combattants étrangers
a) De la faillite des États irakien et syrien à l'émergence de Daech
(1) La situation d'instabilité politique en Irak et de guerre civile en Syrie ne semble pas devoir prendre fin à court terme

Mosaïque ethnique et religieuse parcourue de tensions récurrentes entre Arabes et Kurdes, chiites et sunnites, sans compter les minorités chrétiennes, chaldéennes, yézidies et turkmènes du Nord du pays, qui plus est largement structuré autour d'organisations de nature tribale, l'Irak de Saddam Hussein était déjà soumis à des forces centrifuges cohabitant tant bien que mal5(*). L'intervention américaine de 2003 a remis en cause ce fragile équilibre et ouvert la voie à l'éclatement du pays. Mise en oeuvre sans le feu vert des Nations Unies - contre l'avis de la France - et en l'absence de solution politique de remplacement, elle a irrémédiablement compromis la possibilité d'une sortie de crise à court terme.

Opprimée sous Saddam Hussein, qui lui interdit notamment le pèlerinage annuel à Kerbala, la majorité chiite du pays reprit l'avantage grâce au ralliement de certains de ses représentants à l'armée d'occupation. Les sunnites, précédemment aux commandes du pays aux côtés du parti Baas, furent quant à eux écartés du pouvoir dès 2003, puis tenus à l'écart de tout le processus de transition. L'élection à la présidence du Kurde Djalal Talabani en avril 2006, puis le procès bâclé et l'exécution sommaire de Saddam Hussein au mois de décembre de la même année, ont encore nourri leur ressentiment face à ce déclassement. Les États-Unis, l'armée irakienne et les milices chiites ont ainsi dû faire face dès 2004 à la très vive opposition de groupes sunnites, pour beaucoup radicalisés et recrutant des djihadistes étrangers dans leurs rangs6(*).

Malgré une accalmie relative résultant du ralliement des tribus sunnites du centre de l'Irak contre ces groupes islamistes7(*), le Premier ministre chiite Nouri al-Maliki, au pouvoir entre 2006 et 2014, s'est montré impuissant à enrayer la décomposition du pays. Les débordements de la contre-insurrection menée par le pouvoir central, comme à Tall Afar en septembre 2005, ont jeté le discrédit sur la légitimité d'un gouvernement qui coopère avec les États-Unis. L'aide occidentale à la reconstruction du pays a d'ailleurs principalement concerné les installations pétrolières, au profit des entreprises américaines. En 2010, les manoeuvres d'al-Maliki pour contrer la victoire dans les urnes de la liste Iraqyia, portée par l'ancien premier ministre laïque Iyad Allaoui, constituent un affront supplémentaire. Surtout, même après le départ des troupes américaines à la fin de l'année 2011, l'autoritarisme d'al-Maliki et le traitement extrêmement répressif qu'il lui réserve alimente chez la minorité sunnite le sentiment d'une humiliation et d'une persécution, favorisant ainsi l'extrémisme religieux et le ralliement des tribus aux groupuscules dont est issu Daech.

Dans ce contexte, un nouveau Premier ministre plus consensuel que son prédécesseur, Haïdar al-Abadi, a été nommé le 8 septembre 2014. Issu du même parti qu'al-Maliki et perçu comme proche du régime iranien, il continue cependant de cristalliser l'opposition des sunnites. En outre, l'intervention militaire engagée depuis plusieurs mois par la coalition internationale ne comporte pas d'offensive terrestre et ne peut se prévaloir d'autres succès que celui de la libération de Kobané. De l'avis largement partagé des spécialistes entendus par votre commission d'enquête, aucune sortie de crise durable ne peut être envisagée en l'absence d'une réflexion politique profonde sur la place des différentes communautés en Irak, et notamment sur l'évolution du mode de scrutin confessionnel mis en place à compter de 2003, qui contribue à opposer entre elles les différentes communautés irakiennes.

Le conflit syrien a également conduit à l'effondrement du pays après l'année 2012 et à son déchirement entre les diverses communautés qui le composent. À partir de mars 2011, la répression sanglante par Bachar al-Assad d'un mouvement de contestation - d'abord pacifique - du régime aboutit à la constitution d'une Armée syrienne libre (ASL). La contestation dégénère à la fin de l'année en un conflit armé, dans lequel la rébellion représentée par l'ASL est soutenue et armée par la Ligue arabe et les principaux pays occidentaux, tandis que Bachar al-Assad reçoit l'aide de l'Iran et du Hezbollah libanais.

Avec l'afflux de candidats au djihad d'origine étrangère, dont les objectifs ne correspondent en rien aux buts initiaux d'une ASL rapidement débordée, la guerre civile évolue en une confrontation religieuse opposant, d'une part, un front sunnite rigoriste, et, d'autre part, les forces chiites, alaouites et chrétiennes, soit les minorités du pays.

Cette évolution du conflit brouille le positionnement des différents acteurs, et notamment le rôle des protagonistes occidentaux. L'aide militaire fournie par les États-Unis et l'Europe à la rébellion contre Bachar al-Assad aurait permis à des groupes djihadistes de récupérer des armes, voire à de futurs soldats de Daech de recevoir une formation militaire. Au total, il n'existerait plus aujourd'hui de groupe réellement modéré en Syrie. L'ASL soutenue par les occidentaux constitue davantage un regroupement de milices territoriales qu'une force animée d'un projet à l'échelon national, et il est probable que sa victoire conduirait à l'instauration d'un régime islamique conservateur se rapprochant davantage de l'Arabie Saoudite que de la Turquie. Selon certains analystes auditionnés par votre commission d'enquête, il faut même considérer que l'ASL n'existe plus et qu'elle ne devrait pas être comptée parmi les forces combattant en Syrie. Celles-ci recouvrent désormais les katibas locales qui se battent pour la défense de leur village, les Kurdes en lutte à la fois contre les djihadistes et pour leur indépendance, et enfin des groupes islamistes radicaux.

Plusieurs facteurs rendent particulièrement difficile le règlement de ces deux situations de crise prolongée.

Il faut tout d'abord noter que le phénomène de décomposition étatique est un mouvement profond et ancien, qui a conduit à l'affaiblissement des différents régimes de la région dès avant les printemps arabes. Outre l'Irak et la Syrie, l'Afghanistan tout d'abord, puis le Liban, la Palestine et la Libye ont vu l'essor de groupes armés non étatiques de plus en plus puissants. Des tensions permanentes qui en résultent naissent des zones de non-droit qui constituent des points de passage et d'échange et fragilisent l'ensemble de la région. La sortie de la crise strictement syro-irakienne doit dès lors nécessairement s'accompagner d'une consolidation des États vulnérables à la contagion insurrectionnelle et à la menace djihadiste. Au premier rang de ces pays figure le Liban, particulièrement sensible à l'exacerbation des tensions entre sunnites et chiites et dont les institutions sont en situation de paralysie, mais dont les forces armées constituent un élément-clé pour contrer le chaos qui menace la région. La situation est également préoccupante en Libye, État failli et territoire aux mains de groupes islamistes - milices islamistes en Tripolitaine, Ansar al-Charia en Cyrénaïque, AQMI au sud de Fezzan. Sont également concernés la Jordanie, où la menace djihadiste est principalement endogène, et la Tunisie - ainsi que l'a illustré de manière sanglante l'attentat commis le 18 mars 2015 au musée du Bardo.

D'une manière plus générale, la menace terroriste, désormais globale, prospère partout où les États sont affaiblis8(*) : non seulement au Levant, en Libye et au Maghreb, mais aussi dans la zone sahélienne, la corne de l'Afrique et au Yémen, pays considéré comme une base arrière du terrorisme.

Il apparaît ensuite que la sortie des crises irakienne et syrienne ne pourrait se faire sans une convergence entre les principaux acteurs concernés. En Syrie, cela supposerait que les principaux pays voisins
- notamment la Turquie, l'Arabie Saoudite et l'Iran - puissent entamer un rapprochement, en lien avec la communauté internationale.

Or, les rapports entre les forces en présence, qui poursuivent des intérêts parfois contradictoires, ont pu évoluer dans les dernières années, ce qui rend complexes et mouvantes l'analyse de la situation comme l'identification des marges de manoeuvre.

Si la Turquie et l'Arabie Saoudite souhaitent toutes deux la chute du régime de Bachar el-Assad, les deux pays restent opposés quant au rôle des Frères musulmans. Par ailleurs, le positionnement de la Turquie, qui pouvait apparaître comme étant plus soucieuse - au moins jusqu'à une période récente - de la question kurde que de la progression de Daech, apparaît complexe. L'ambiguïté perdure en outre quant aux relations de l'Arabie Saoudite et du Qatar avec les réseaux salafistes.

Il semble par ailleurs que les discussions récemment ouvertes entre l'Iran et les États-Unis sur la lutte contre le terrorisme pourraient encore modifier les rapports de force, de même que les événements en cours au Yémen.

Enfin, la coopération des différents pays de l'Union européenne sur ces questions n'est pas toujours évidente, à la fois au sein de l'Union et avec les pays du bassin méditerranéen. Elle doit être renforcée, le cas échéant par le biais de partenariats euro-méditerranéens.

(2) Un terreau fertile pour le développement des groupes islamistes et l'émergence de Daech

La prééminence de Daech ne doit pas masquer le fait qu'il existe divers groupes islamistes rivaux dans la zone, et autant de projets djihadistes, qui se distinguent davantage par leur conception politique que par leur doctrine religieuse.

Parmi les groupes islamistes menant l'insurrection sur le territoire irakien figurent notamment l'Armée islamique en Irak, numériquement très importante, et opposée aux Kurdes de l'Armée des partisans de la sunna. Surtout, l'Unicité et le djihad, fondée dès les années 1990, a pris en 2006 la forme d'un « émirat virtuel et terroriste »9(*) sous le nom d'État islamique d'Irak. Croissant d'abord dans l'ombre d'Al-Qaïda, il s'en est cependant peu à peu émancipé pour constituer un pôle d'attraction original et autonome. C'est de ce groupe que naquit en 2013 l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL), désigné par son acronyme arabe Daech, sous le commandement d'Abû Bakr al-Baghdâdî.

Le futur EIIL a d'abord assuré sa croissance en s'adossant à Al-Qaïda, comme en aurait témoigné10(*) le soutien d'al-Baghdâdî à al-Zawahiri, successeur de Ben-Laden en 2011. Ce ralliement a permis à ce qui n'était encore en 2010 qu'un groupuscule d'un millier d'hommes de profiter de l'influence de la nébuleuse islamiste, mais aussi de ses réseaux et de ses bases de formation et d'entrainement, pour se placer au commandement de la branche militaire d'Al-Qaïda en Irak.

La confusion de la situation syrienne a également permis à l'EIIL d'y faire ses premières armes, de développer son armement et de s'implanter solidement sur le territoire. Le groupe Jabhat al-Nostra, ou Front de la victoire, y constitue l'un des principaux groupes islamistes rebelles, avec le Parti de l'Union démocratique (qui rassemble des Kurdes sunnistes) et le Front islamique (composé de salafistes proches de l'Arabie Saoudite). Originellement constitué, à l'initiative d'Al-Qaïda, comme une branche armée de l'EIIL placée sous le commandement d'al-Djûlani, un proche d'al-Baghdâdî, il a pour objectif d'anéantir le pouvoir alaouite en Syrie et de prendre la main sur la terre du Sham, ou Levant - c'est-à-dire la Syrie et le Liban.

Jusqu'au début de l'année 2013, l'EIIL s'adossait ainsi à la fois sur Al-Qaïda en Irak et sur Jabhat al-Nosra en Syrie, les djihadistes français rejoignant à parité la première et le second.

Daech a cependant rapidement pris l'avantage sur Jabhat al-Nosra, pour des raisons tenant autant à des rivalités personnelles entre les chefs des deux groupes qu'à des querelles doctrinales. Les deux organisations se scindent ainsi sur le territoire syrien. Dès le mois de janvier 2013, leur rivalité avait pris la forme d'affrontements militaires, notamment dans les zones pétrolières et à Deir al-Zor. Refusant de prêter allégeance à al-Baghdâdî pour former un État islamique en Irak et au Levant, al-Joulani se rallie à Al-Qaïda au tournant de l'année 2014.

Les différends entre les deux organisations portent par ailleurs sur des points plus fondamentaux. Tandis que Jahbat al-Nosra, principalement composée de Syriens issus de la rébellion, s'appuie volontiers sur l'aide militaire de pays étrangers, l'EIIL, qui compte principalement dans ses rangs des combattants venus d'Irak, de Somalie ou même d'Europe, considère que l'alliance avec des États considérés comme infidèles n'est pas acceptable.

Si les combats entre les deux groupes n'ont pas tourné, sur le territoire syrien, à l'avantage de l'EIIL qui a connu défaite sur défaite dans l'Est du pays entre 2013 et 2014 - à l'exception notable de la prise de Raqqa -, les succès militaires par ailleurs remportés par Daech en ont fait le groupe djihadiste le plus puissant et le plus attractif. Plusieurs centaines de combattants d'al-Nosra ont ainsi quitté ses rangs pour rejoindre ceux de l'organisation irakienne, et la grande majorité des Français partant pour le djihad rallient Daech plutôt que le Front de la victoire.

Daech a dans le même temps rompu ses liens avec Al-Qaïda en Irak, où la nébuleuse opérait au travers de sa branche AQPA (Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique). Alors que ce mouvement était encore très actif en 2012 et 2013 sur le territoire irakien, l'EIIL a peu à peu affirmé son autonomie en se détachant des directives opérationnelles d'Al-Qaïda et en organisant ses propres campagnes, comme en juillet 2013 à la prison d'Abu Ghraib. Après la victoire de Fallouja en janvier, la prise de Moussoul et la proclamation du califat islamique le 29 juin 2014 ont définitivement marqué l'indépendance de Daech.

Plusieurs groupes islamistes radicaux ont alors affirmé leur soutien et leur affiliation à Daech, parmi lesquels comptent notamment le groupe Jund al-Khalifa, responsable de l'assassinat d'Hervé Gourdel, en Algérie, Ansar Beït al-Maqdess dans le Sinaï, et Majilis Shura Shabab al-Islam à Derna en Libye - sur le seul territoire administré par une franchise de l'État islamique.

Au total, Daech exerce aujourd'hui son contrôle sur un vaste territoire peuplé d'environ huit millions d'habitants, à cheval sur l'Irak et la Syrie, et dont les deux centres de gravité se trouvent à Raqqa et à Mossoul.

Cette dynamique de territorialisation, qui a toujours été au coeur des objectifs de l'EIIL, modifie profondément la nature de la menace terroriste. Avec la proclamation du califat, Daech prétend organiser un véritable État au projet islamiste, débordant les frontières existant depuis les accords Sykes-Picot.

La démarche est nouvelle. Le noyau terroriste historique que constitue Al-Qaïda, qui a son centre dans les zones tribales de l'Afghanistan et du Pakistan et repose sur plusieurs organisations franchisées au niveau local - Aqmi au Sahel, les Shebab en Somalie, Aqpa au Yémen, Jabhat al-Nosra en Syrie - cherche avant tout à déstabiliser les pays occidentaux, et par là leur soutien aux pays arabes considérés comme infidèles, en organisant des attentats spectaculaires en Occident. Al-Zawahiri considère ainsi que le djihad doit être achevé avant que la construction d'un quelconque projet politique puisse être envisagée.

Source : France 24 - Mise à jour le 03/04/2015

Daech au contraire, véritable armée terroriste, entend d'abord enraciner une emprise à la fois politique et religieuse sur un territoire qu'il cherche à étendre vers le Liban, la Libye, la Jordanie ou encore la Palestine, voire la Tunisie. Au contraire également des premiers rebelles syriens, il n'inscrit pas davantage son combat dans une perspective nationale, à travers une lutte visant un pouvoir considéré comme illégitime. La logique originale de l'EIIL, d'abord confessionnelle et panislamiste, semble procéder d'une volonté totalitaire d'éradiquer ou de soumettre tous ceux - musulmans compris - qui ne pratiquent pas un islam intégriste, au premier rang desquels les chiites.

De fait, Daech constitue aujourd'hui bien plus qu'un simple groupe terroriste et peut revendiquer plusieurs des caractéristiques d'un État. Il peut s'appuyer sur des structures politiques souples mais solides, organisées sur un modèle féodal entre les groupes combattants locaux et les infrastructures centrales. Il rend d'ores et déjà ce qu'il considère comme une forme de justice - et qui n'est qu'un ensemble de pratiques expéditives. Il dispose d'une armée forte de 20 000 à 50 000 hommes, dont les cadres sont aguerris - qu'il s'agisse de prisonniers libérés par Bachar el-Assad, d'anciens militaires irakiens ou encore de transfuges d'Al-Qaïda - et qui continue à recruter. Grâce aux victoires remportées, notamment en Syrie ou à Mossoul, il dispose d'un matériel militaire moderne, principalement composé cependant d'armes de petit calibre. Daech bénéficie par ailleurs d'un financement important, qui provient principalement des ressources financières des territoires qu'il contrôle (notamment à travers les impôts, le racket ou le pillage), des fonds versés par des personnalités des pays du Golfe agissant à titre privé11(*), ainsi que de la vente de pétrole à bas prix au marché noir.

Daech constitue enfin un véritable pôle d'immigration. Il apparaît comme le meneur de premier plan de la rébellion sunnite, statut renforcé par le symbole que constitue le rétablissement du Califat disparu en 1258 lors de la prise de Bagdad par les Mongols. Utilisant parfaitement les ressources de la propagande, il exerce une force d'attraction considérable non seulement sur les groupes islamistes qui se rallient à lui, mais également sur les jeunes djihadistes qui, venus du monde entier, s'engagent principalement sous sa bannière.

b) La France constitue l'un des principaux pourvoyeurs de combattants étrangers en Syrie ou en Irak

 Si le phénomène du départ de combattants étrangers pour le djihad n'est pas nouveau, la situation présente se distingue par l'importance numérique des aspirants djihadistes rejoignant la Syrie ou l'Irak. Au cours des vingt dernières années, les théâtres afghan, somalien, bosniaque, tchétchène, waziri ou, plus récemment, malien avaient déjà attiré des ressortissants étrangers désireux de combattre au côté des groupes terroristes locaux. Selon les responsables des services de renseignement entendus par votre commission d'enquête, ces précédentes vagues de djihadisme n'avaient cependant concerné tout au plus qu'une trentaine, voire une cinquantaine d'individus français chaque année. Ainsi, seulement une quarantaine de combattants français ont été recensés en Afghanistan au cours de la dernière décennie.

Du fait de l'attraction exercée par la zone de conflit syro-irakienne, le phénomène prend aujourd'hui une nouvelle dimension, devenant pour la première fois massif et mondial. Plus de 15 000 combattants étrangers auraient ainsi rejoint la Syrie, s'engageant dans les rangs de Jabhat al-Nosra, aux côtés de Daech surtout, ou encore au sein du groupe Khorassan, avatar d'Al-Qaïda en Syrie. Les djihadistes étrangers représenteraient ainsi plus de 10 % de l'opposition armée en Syrie.

Les Saoudiens seraient les plus nombreux sur la zone, avec 4 000 à 5 000 représentants selon la CIA. Viennent ensuite les Tunisiens (1 500 à 2 000 ressortissants) et les Tchétchènes, qui occuperaient souvent des fonctions importantes dans la hiérarchie des organisations combattantes. On compterait au total une majorité de combattants venus d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient : outre les Tunisiens, la zone de combats compterait 2 000 Libanais et autant de Jordaniens, 1 000 Égyptiens, 800 Marocains et une centaine d'Algériens - ce dernier chiffre étant toutefois sujet à caution.

3 000 combattants étrangers seraient par ailleurs issus de pays membres de l'Union européenne, parmi lesquels 450 Allemands, plus de 200 Belges et environ 300 Britanniques. L'Italie apparaît comme le pays le moins touché.

La France a le triste privilège d'alimenter le contingent européen le plus nombreux. Le départ des aspirants djihadistes français pour la Syrie et, dans une moindre mesure, l'Irak atteint une ampleur inédite, selon les informations transmises à votre commission d'enquête par les différents services de renseignement. Au total, au 9 mars 2015, 1 432 ressortissants français étaient recensés. 413 d'entre eux se trouveraient effectivement sur la zone de combats, dont 119 femmes (parmi lesquelles une proportion non négligeable de mineures), 295 seraient en transit, et 376 se prépareraient à s'y rendre. 261 personnes auraient quitté le territoire syro-irakien, dont 200 pour regagner la France. 85 seraient présumés décédés sur place et 2 seraient emprisonnés en Syrie.

Ces chiffres sont d'autant plus alarmants qu'ils sont en forte augmentation. Depuis le 1er janvier 2014, le nombre de personnes impliquées d'une manière ou d'une autre dans les filières djihadistes a plus que doublé, tandis que le nombre de ressortissants français présents en Syrie et en Irak a connu une progression de 84 %. En outre, le flux ne se tarit pas : cette progression correspond en moyenne à l'apparition de 15 nouveaux candidats djihadistes chaque semaine. Des pics de signalements sont à noter lors de chaque événement survenant sur la zone de combats et savamment mis en scène par les groupes terroristes opérant sur place, comme la décapitation de Peter Kassig en novembre 2014. Ajoutons que si ces chiffres retracent les éléments connus de manière certaine, ils ne font bien sûr pas état des cas qui échapperaient au regard des services de renseignement.

D'autres éléments chiffrés en provenance de diverses administrations permettent d'affiner l'évaluation numérique du phénomène. Au 9 mars 2015, 591 personnes auraient eu à rendre des comptes devant la justice ; 122 affaires étaient en cours et 122 individus avaient été mis en examen, dont 96 placés sous écrou et 26 sous contrôle judiciaire. Selon l'administration pénitentiaire, 152 détenus identifiés comme islamistes radicaux sont aujourd'hui écroués sur l'incrimination d'association de malfaiteurs en vue d'une entreprise terroriste ; il faut ajouter à ce chiffre 5 personnes suivies en raison de leur activité dans des pays liés aux réseaux djihadistes, comme le Liban ou l'Iran. En raison de l'accélération des retours de Syrie, le nombre de détenus écroués pour leurs liens avec un réseau djihadiste, longtemps proche de 80 à 90 personnes, est en notable augmentation. Les signalements des professionnels de l'éducation nationale donnent également lieu à des statistiques : au 9 janvier 2015, 238 faits de radicalisation avaient été signalés par des enseignants ou des chefs d'établissements depuis la rentrée de septembre 2014.

Il apparaît, notamment selon les entretiens réalisés par les autorités françaises avec les djihadistes de retour de la zone de combats (gardes à vue ou entretiens administratifs), que les Français présents sur place sont très déterminés et participent activement aux combats comme aux exactions. Les nouvelles recrues recevraient une formation au maniement des armes et des explosifs ou à la prise d'otages. Daech redoutant les infiltrations, les ressortissants occidentaux devraient par ailleurs satisfaire à une sorte d'examen de passage, qui peut prendre la forme d'une participation à une mise à mort. De véritables filières ont été organisées, aboutissant à la constitution de katibas francophones, dont les combattants prennent part aux exactions perpétrées contre la population syrienne ainsi qu'aux décapitations mises en scène par Daech - ainsi que l'illustre le tristement célèbre exemple de Maxime Hauchard, ou, en ce qui concerne nos partenaires européens, du ressortissant britannique qui a participé à la mise à mort des deux journalistes américains James Foley et Steven Sotloff.

Certains djihadistes de retour ont cependant fait part de leur désillusion. Loin des illusions romantiques forgées au cours d'une radicalisation effectuée en grande partie sur Internet, ils ont en effet découvert sur place l'extrême violence des combats et la réalité des enjeux de la lutte conduite par Daech, qui s'apparente davantage à une guerre de pouvoir entre factions sunnites concurrentes qu'à un combat contre un gouvernement illégitime.

Si l'on constate ainsi le retour d'un certain nombre de « repentis », de l'avis unanime des personnes auditionnées par votre commission d'enquête, les djihadistes étrangers de retour dans leur pays d'origine12(*), radicalisés et entraînés par les forces de Daech, présentent une dangerosité élevée et constituent une menace réelle et directe pour les États concernés. Il importe dès lors, afin de définir une réponse adaptée, de déterminer les raisons qui poussent ces individus souvent jeunes à quitter le territoire français pour une zone de combats. Si ces départs peuvent être facilités par des raisons pratiques - il est beaucoup plus facile de rejoindre la Syrie en un ou deux jours en s'y rendant par la Turquie avec une simple carte d'identité qu'il ne l'était de partir pour l'Afghanistan ou le Mali -, ils résultent d'une multiplicité de facteurs.

2. Un phénomène multidimensionnel

Face au nombre croissant de ressortissants français radicalisés et désireux de partir faire le djihad en Irak ou en Syrie, de nombreuses pistes d'explication ont été avancées par les médias et les analystes de tout bord, tantôt privilégiant la seule exclusion sociale, tantôt défendant l'existence de « loups solitaires » autoradicalisés, voire souffrant de réelles maladies psychiatriques, questionnant parfois le rôle des autorités religieuses musulmanes, ou encore mettant en avant l'aspiration universelle de la jeunesse à rallier ce qui peut apparaître comme une forme d'idéal.

Les tentatives de modélisation générale de ces comportements achoppent cependant sur la diversité des situations individuelles, qui se situent toujours au croisement de plusieurs facteurs. Le substrat social, le rapport au religieux, les vulnérabilités d'ordre psychologique, la sensibilité au contexte international, le lieu de vie ainsi que la perméabilité à la stratégie de communication des terroristes islamistes sont autant d'éléments qui imprègnent diversement le parcours de chaque djihadiste.

a) Des profils et des origines sociales très divers

La première des questions posées par la visibilité soudaine des passages à l'acte djihadistes est celle du profil des individus concernés. La point de savoir s'ils constituent des réseaux ou agissent de manière solitaire est cruciale pour adapter la réponse des pouvoirs publics. Les informations relatives à l'origine sociale et au parcours de chaque djihadiste sont également pertinentes dans une optique plus préventive.

(1) Entre filières terroristes organisées et passages à l'acte individuels : le « loup solitaire » existe-t-il vraiment ?

Jusqu'en 2012, les parcours des Français partant rejoindre des zones de combat aux côtés de terroristes islamistes présentaient un certain nombre de similitudes. Leur recrutement et leur départ pour des zones difficiles à rallier, comme l'Afghanistan ou le Mali, étaient organisés par des filières professionnalisées, dont la principale était celle dite du « Londonistan ». Sur place, les recrues étrangères suivaient le plus souvent un enseignement religieux ainsi qu'un entraînement aux techniques terroristes - sans engagement dans les combats proprement dits. Le terrorisme des années 1980 (principalement lié à des groupes extrémistes comme Action directe), la première vague d'attentats perpétrés dans les années 1990 par des organisations radicales telles que le Groupe islamique armé (GIA), ainsi que les attentats spectaculaires d'Al-Qaïda dans les années 2000 étaient ainsi conduits par des organisations fermées et structurées, qui, le plus souvent, intervenaient sur le territoire occidental avant de regagner leur zone de départ.

La crise syro-irakienne marque une évolution notable dans les parcours des djihadistes français, qui n'ont plus nécessairement besoin du secours de filières structurées pour rallier la zone de combats ou préparer un attentat. Le départ ne requiert en effet qu'un financement minime, qui peut être obtenu par des économies personnelles ou grâce à la souscription d'un simple crédit à la consommation ; quant au séjour sur place, il est organisé et financé par Daech. Le recrutement est très facilement et rapidement organisé au travers d'Internet, et notamment des réseaux sociaux. Des réseaux de taille très réduite, aussi nombreux que les petits groupes d'aspirants djihadistes, facilitent les départs. Il s'agit en fait d'une forme de « terrorisme en accès libre », d'autant que, depuis le 21 septembre 2014, Daech donne pour consigne officielle de riposter aux frappes en Irak en tuant tout ressortissant des pays participant à la coalition internationale : les passages à l'acte isolés, dans n'importe quel pays et en dehors de toute affiliation particulière à un groupe terroriste, sont ainsi encouragés.

La France semble confrontée à un phénomène nouveau, qui représente un défi d'ampleur pour les services de renseignement comme pour l'organisation judiciaire. Face à des organisations structurées, qui échangent des informations relatives à la planification de leurs actions, ces services peuvent en effet adopter une stratégie classique reposant sur la surveillance des communications, l'identification et l'interception des membres. La surveillance d'individus imprévisibles, qui peuvent décider du jour au lendemain de passer à l'acte, est par nature bien plus aléatoire.

Au cours de l'année 2014, plusieurs passages à l'acte d'individus isolés se revendiquant de leurs convictions religieuses ont pu laisser penser à l'apparition de tels « loups solitaires » agissant en dehors de tout groupe organisé. Ces individus auraient adopté un mode opératoire comparable à celui d'Anders Breivik, auteur des attentats de juillet 2011 en Norvège, ou encore des auteurs du massacre d'un soldat britannique à la feuille de boucher en mai 2013 à Londres.

Selon les informations transmises à votre commission d'enquête, il apparaît cependant que la plupart des passages à l'acte sur le territoire français se fassent dans le cadre de réseaux organisés à plus ou moins grande échelle, les terroristes bénéficiant le plus souvent d'un appui au moins logistique. C'était le cas de Mohammed Merah, qui a suivi un entraînement spécifique au Waziristan, comme de Mehdi Nemmouche, qui bénéficiait de l'aide de complices.

Il est rare également que les départs pour la zone syro-irakienne soient complètement isolés. Ils concernent le plus souvent de petits groupes d'individus qui s'organisent à l'échelle régionale ou locale, parfois avec un contact préalable avec les groupes combattant sur zone.

D'une manière plus générale, il semble que l'on assiste à un mouvement de reprofessionnalisation des filières djihadistes. Al-Qaïda, qui était en déclin depuis 2007, serait aujourd'hui en mesure de faire renaître et d'organiser de nouveaux groupes capables de recruter et de former de nouvelles recrues. D'anciennes structures radicales ayant fait l'objet d'une dissolution administrative, comme par exemple Forsane Alizza, ont par ailleurs réactivé leurs réseaux pour faciliter le départ des velléitaires. L'exemple de Mohammed Merah montre en outre que des formations ciblées sont organisées très rapidement, l'apprenti terroriste de retour ayant carte blanche pour frapper, à la condition qu'il choisisse des cibles garantissant une forte médiatisation de son action. Le risque que le djihadisme amateur que l'on observe aujourd'hui laisse place à un nouveau terrorisme plus professionnel serait d'autant plus alarmant que les combattants de Daech bénéficient sur place d'une formation militaire sérieuse et dispensée par des soldats professionnels et aguerris.

(2) La dimension psychologique de la radicalisation : sensibilité particulière au contexte international et quête de sens
(a) Le sentiment partagé d'une humiliation de la communauté musulmane13(*)

Les témoignages des djihadistes mettent fréquemment l'accent sur la volonté de prendre une revanche sur ce qui est perçu comme une humiliation systématique de la communauté musulmane par les puissances occidentales. Les attentats qui frappent la France ne peuvent ainsi être compris dans une perspective strictement hexagonale. Les vagues de djihadisme traduisent au contraire une forte sensibilité au contexte international, qui joue bien souvent le rôle de déclencheur ou de catalyseur de la radicalisation face à l'émotion suscitée par des situations régionales considérées comme injustes. Le discours salafiste14(*) est en partie fondé sur la dénonciation de ces situations ; en ce qu'il est principalement émotionnel et donc universel, il permet ainsi une appropriation aisée par les combattants étrangers.

Le discours des terroristes islamistes passé à l'acte sur le territoire français fait ainsi clairement et directement référence à la situation internationale. Les frères Kouachi comme Amedy Coulibaly (qui a été joint par une chaîne de télévision lors de la prise d'otages du 9 janvier 2015), inscrivaient leur action dans une logique politique, citant le Mali, l'Irak ou, pour Coulibaly, la Palestine. Dès le début des années 2000, le projet de la filière djihadiste des Buttes-Chaumont, qui visait à rejoindre l'insurrection en Irak pour venger le peuple irakien humilié, était construit en réaction à l'intervention américaine sur son territoire. Aujourd'hui, la forte attraction exercée sur les aspirants djihadistes par la crise syro-irakienne s'explique largement par le fait que le sort de l'Irak puis de la population syrienne sont perçus comme l'image même de l'oppression universelle des musulmans. La situation palestinienne joue le même rôle.

Symboles de l'arbitraire, du déni de justice ainsi que de l'oppression occidentale, les prisons de Guantanamo et d'Abu Grahib et les images qui leur sont associées - traitements dégradants, privations diverses, actes délibérés d'humiliation, simulations de noyade et autres actes s'apparentant à de la torture - cristallisaient également le sentiment d'assister à une véritable croisade menée contre l'islam. La mise en scène des exécutions de Daech, dont les victimes portent la tenue orange des détenus de Guantanamo, témoigne de la force de cette image chez les personnes radicalisées. L'existence de ces prisons, en alimentant le ressentiment contre l'Occident, constituerait l'un des outils les plus efficaces au service de la propagande des filières djihadistes.

Le sentiment d'injustice serait renforcé par l'illisibilité, voire l'incohérence de la politique étrangère de la France et des puissances occidentales15(*). Celle-ci serait interprétée comme l'application en pratique d'un « double standard » entre des situations ne différant que par la nature des intérêts occidentaux y afférents. Cette interprétation est renforcée par le sentiment largement partagé que l'engagement occidental dans la guerre s'est toujours fait, au cours des dernières décennies, à l'encontre des pays musulmans (Afghanistan, Irak, Mali, etc.), ce qui alimente l'argumentation autour du devoir religieux de défendre un islam en proie aux attaques systématiques de puissances chrétiennes ou athées.

(b) La rhétorique de Daech exerce une forte attraction sur certains profils psychologiques

Certains djihadistes français, au parcours souvent chaotique et se considérant comme déshérités, seraient particulièrement sensibles à la rhétorique fondée sur l'humiliation, dans laquelle ils pourraient trouver un écho à leur situation personnelle. La frustration découlant, notamment, du sentiment d'exclusion constituerait en effet l'un des moteurs de la radicalisation. Selon Farhad Khosrokhavar, un individu fragile serait ainsi susceptible, « en distordant les faits relatifs à sa frustration et en les magnifiant sous une forme pathologique, [de les rendre] responsables de sa misère et de celle de son groupe ; il cherche, souvent au nom d'une communauté imaginaire dont il se croit le porte-parole, à en tirer vengeance et à faire payer la société entière »16(*).

La perméabilité à ce discours démontrerait également que, au contraire de l'image souvent présentée d'une jeunesse refusant tout repère, les aspirants au départ pour la Syrie reconnaîtraient dans le djihadisme un système déjà construit de valeurs qu'ils n'ont plus le sentiment de trouver dans leur pays d'origine. Née d'une révolte contre les exactions commises sur le territoire syro-irakien et devant le laisser-faire de la communauté internationale, la décision du départ se ferait avec le sentiment d'aller servir une cause révolutionnaire et juste.

Cette quête de sens concerne notamment certains profils psychologiques souvent fragiles et particulièrement ciblés par la propagande salafiste. Outre un « salaire », les jeunes radicalisés se voient offrir un rôle correspondant à leurs aspirations17(*). À ceux qui sont avant tout animés par la volonté de voir leur utilité reconnue et appréciée - parmi lesquels comptent notamment les individus sans attache -, Daech promet l'appartenance à une communauté de combattants unis par la complémentarité de leurs rôles respectifs. D'autres, animés de sentiments généreux, sont davantage attirés par l'idée de porter secours aux populations opprimées par les régimes en place. Le modèle chevaleresque s'adresse à celui qui se sent investi d'une responsabilité particulière face à l'inertie de ses contemporains. D'autres vidéos ciblent particulièrement des jeunes en recherche d'adrénaline, d'aventure, et d'appartenance à une communauté virile ; il s'agirait notamment des recalés à la carrière militaire. Certains enfin seraient plus sensibles à l'image de la toute-puissance : à ceux-là, les intégristes offrent l'impression de prendre la place de Dieu en disposant du droit de vie et de mort sur le territoire des affrontements.

(3) Le rôle ambigu du facteur social

L'explication du passage à l'acte djihadiste par le facteur social nourrit de vifs débats. Les travaux menés par votre commission d'enquête, s'ils ne prétendent pas tirer de conclusion définitive, montrent que certains éléments - prédominance des personnes issues de quartiers sensibles, ayant un passé dans la petite délinquance, et probablement touchées par un sentiment de discrimination - se retrouvent fréquemment dans le parcours de ralliés à Daech. L'abondance des contre-exemples incite cependant à la prudence, d'autant que la diversification des profils18(*) complique largement la tâche des services de renseignements.

Les djihadistes français sont principalement des jeunes âgés de 15 à 30 ans, parmi lesquels ont compte de plus en plus de mineurs (66 mineurs formellement identifiés se trouveraient en Syrie). Ils sont en majorité d'origine maghrébine, et, dans une moindre mesure, subsaharienne. Ils sont originaires de l'ensemble du territoire français, y compris ultramarin. La prévalence du phénomène s'observe cependant principalement dans six régions (Provence-Alpes-Côte d'Azur, Rhône-Alpes, Nord-Pas de Calais, Ile-de-France, Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées), les principaux foyers étant situés à Paris, Strasbourg, Toulouse, Lyon et Grenoble.

La prédominance depuis les années 1990 de ce type de profils dans les problématiques liées à l'islam salafiste - que l'on pense à Khaled Kelkal en 1995, à la bande de Roubaix en 1996, à la filière des Buttes-Chaumont, à Mohammed Merah ou encore à Mehdi Nemmouche - a focalisé l'attention sur les conséquences de la misère sociale et du sentiment de discrimination. Plusieurs des personnes auditionnées ont évoqué devant votre commission d'enquête le poids de l'enclavement territorial et du manque de mixité sociale. Il en résulterait une forme de ghettoïsation et une exacerbation des registres identitaires alternatifs, tels que le retour à l'islam radical, tandis le modèle français tendrait à devenir localement invisible, ou du moins peu visible.

Par rapport à ce modèle dominant de radicalisation, la sociologie des partants pour la Syrie tend cependant à évoluer selon plusieurs tendances.

On observe, en premier lieu, de plus en plus de départs en famille, parfois avec de très jeunes enfants. La part des femmes, notamment mineures, est par ailleurs en notable augmentation, qu'elles partent avec leur mari - le mariage pouvant être organisé sur le territoire français, juste avant le départ, avec un candidat choisi par le recruteur - ou avec l'intention d'en trouver un sur place. Si certaines d'entre elles souhaitent apporter un simple soutien logistique, d'autres sont animées par l'idée de passer elles-mêmes à l'action : une jeune fille belge a ainsi commis en Irak un attentat suicide qui a tué de nombreux soldats américains.

Le parcours dans la délinquance tend également à évoluer. Avant la crise particulière que l'on observe aujourd'hui, le modèle dominant de la radicalisation concernait des jeunes issus de la petite délinquance, connus des services de police, et souvent convertis à l'islam radical après un séjour en prison. Ces profils existent toujours : de nombreux djihadistes ont une expérience de la petite et de la moyenne délinquance (escroquerie, vols à main armée, etc.), qui permet d'ailleurs souvent de financer le voyage. Désormais cependant, la moitié des nouvelles recrues qui parviennent sur le territoire syro-irakien était totalement inconnue des services de police ou de gendarmerie. Sur les 152 personnes actuellement incarcérées, 22 seulement, soit 16 %, avaient déjà effectué un passage en prison, dont plusieurs pour quelques mois seulement.

Plus encore, le nombre de jeunes djihadistes parfaitement intégrés, comme en témoignent les profils d'adolescents aux résultats scolaires satisfaisants ou de jeunes adultes diplômés et bien insérés dans la vie active, n'est pas négligeable. Cette évolution correspond à l'augmentation des profils issus de classes moyennes, souvent enfants d'enseignants ou encore de médecins19(*). Ces éléments battent en brèche l'idée que la perméabilité à la propagande salafiste découlerait avant tout d'une forme de misère intellectuelle et de manquements éducatifs.

La part des nouveaux convertis tend à augmenter, pour atteindre aujourd'hui 22 % chez les hommes et 27 % chez les femmes. Une proportion non négligeable de ces nouveaux convertis sont issus de familles catholiques, juives ou bouddhistes. Parmi les dix-huit profils de djihadistes suivis dans l'ouvrage de David Thomson précité, un seul est issu d'une famille musulmane pratiquante, et la plupart se considèrent comme des convertis, qu'ils soient ou non issus d'une famille musulmane.

Il semblerait enfin, selon les auditions effectuées par votre commission d'enquête, qu'une part difficilement mesurable des djihadistes soient des jeunes psychologiquement fragiles, voire victimes de pathologies psychiatriques qui n'auraient pas été détectées ni prises en charge par le système de soins.

Ces éléments tendent à appuyer l'idée que si le facteur social permet de l'éclairer en partie, il n'épuise pas le phénomène. Outre la diversification des profils, la meilleure preuve en est sans doute que le phénomène, mondial, n'est pas spécifique à la société française. La plupart de nos partenaires européens sont également touchés, tout comme l'Australie et le Canada. En proportion de la population de leur pays d'origine, les djihadistes tunisiens sont les plus nombreux. Or, les problèmes économiques, sociaux ainsi que les rapports intercommunautaires y sont bien différents.

(4) Les profils au retour : entre repentis et terroristes confirmés, une dangerosité parfois dissimulée

Selon les auditions effectuées par votre commission d'enquête, les 200 personnes qui seraient revenues de la zone syro-irakienne au 9 mars 2015 présentent des profils très différents. Certains, notamment lorsqu'ils ne se sont pas vu confier de réelles responsabilités, sont déçus. D'autres dénoncent les exactions auxquelles ils ont assisté ou participé, beaucoup de ces repentis développant une forme de syndrome post-traumatique. Les causes premières du retour résident souvent dans la solitude, notamment lorsqu'un proche est tué sur place, ou dans la fatigue et les blessures.

Il apparaît cependant que la plupart d'entre eux ne renient pas leur engagement et restent extrêmement déterminés ; endoctrinés, aguerris et entraînés au maniement des armes, ils présentent une menace directe sur le territoire français. Cette menace est cependant difficile à évaluer, dans la mesure où la plupart d'entre eux adoptent une stratégie de discrétion et de dissimulation - la taqîya : la repentance affichée, à travers un discours souvent stéréotypé, est très souvent purement formelle.

b) Un phénomène religieux ?
(1) Une rupture avec la religion institutionnelle 

Traditionnellement, le modèle dominant de la radicalisation islamiste se développait avant tout dans les mosquées et les salles de prière radicales, parfois à l'insu des autorités cultuelles : Farid Benyettou prêchait ainsi devant ses disciples de manière plus ou moins dissimulée. Ce modèle tendrait cependant à s'estomper en partie : il apparaît ainsi qu'une part importante des individus radicalisés et désireux de partir pour le djihad ne fréquentent pas, ou très peu, les mosquées.

Leur idéologie est en outre fondée sur le rejet de l'islam tel qu'il est pratiqué par le plus grand nombre, et notamment l'islam de France, les imams médiatisés étant discrédités par le soupçon de collusion avec les autorités occidentales qui pèse sur eux. Par ailleurs, si des représentants du courant salafiste sont implantés sur le territoire, ils relèvent majoritairement de la mouvance quiétiste, fondée sur la prédication et non sur l'incitation au djihadisme. Le départ en Syrie vise précisément, dans un grand nombre de cas, à rallier une pratique de l'islam considérée comme authentique. Une personne auditionnée par votre commission d'enquête a ainsi rapporté une rencontre avec un djihadiste qui fréquentait les mosquées mais qui était convaincu que la prière collective avec les musulmans de ce cercle n'était pas valide. Face à de telles situations, les autorités religieuses traditionnelles de l'islam se trouvent aussi démunies que les autorités françaises.

Même certaines mosquées peuvent toujours offrir une porte d'entrée dans le radicalisme et le djihadisme, la radicalisation s'effectue dès lors, dans un grand nombre de cas, en marge des lieux de culte officiels. Elle a lieu de manière privilégiée par Internet, au sein des réseaux de sociabilité locale (le cercle amical), à l'occasion de voyages à l'étranger, ou encore au sein d'associations de nature philanthropique20(*).

Cette dernière modalité justifie cependant que la vigilance soit maintenue sur les lieux de culte. À défaut de constituer un lieu de radicalisation proprement dite, ils demeurent en effet un espace de rencontre pour les islamistes radicaux. Les mosquées sont également un lieu de visibilité pour les structures associatives collectant des fonds dans le but affiché de venir en aide aux populations musulmanes opprimées à travers le monde (en Syrie comme en Palestine ou en République centrafricaine), qui se sont multipliées au cours des dernières années, et dont certaines sont suspectées d'être animées par des islamistes radicaux et d'oeuvrer en faveur du djihad en Syrie.

La rupture avec la religion institutionnelle se traduit également par une méconnaissance globale du Coran et des préceptes musulmans chez les individus nouvellement radicalisés. De l'avis de plusieurs personnes entendues par votre commission d'enquête, une véritable conversion religieuse suppose un mouvement d'engagement progressif, un apprentissage et un questionnement souvent lents pour assimiler les fondements d'une nouvelle religion. Or, la bascule des aspirants djihadistes est souvent très rapide, de l'ordre de quelques semaines ou quelques mois à peine. Ce délai est d'autant plus court qu'une part importante des personnes concernées n'ont aucune connaissance préalable de la culture musulmane. C'est par exemple le cas de 55 % des appelants à la plateforme téléphonique mise en place par l'UCLAT. Dès lors, peut-être conviendrait-il davantage d'évoquer l'adoption d'un radicalisme islamique plutôt qu'une véritable conversion.

Pour autant, le processus de radicalisation n'est pas assimilable à un phénomène purement séculier. Si une connaissance étendue de l'islam n'est pas nécessairement observée au stade du début de l'adhésion, les individus radicalisés manifestent ensuite le désir d'approfondir leur apprentissage religieux de l'islam, dans sa version djihadiste, considérée comme la seule « pure ».

(2) Entre fondamentalisme islamiste et dérives sectaires, les spécificités du radicalisme djihadiste

La définition d'une politique de « contre-radicalisation » efficace nécessite dès lors de comprendre les soubassements idéologiques du djihadisme. Les ambiguïtés de la démarche radicaliste djihadiste posent la question de sa continuité avec les différentes mouvances islamistes sunnites, autour desquelles règne une grande confusion, ainsi que de sa parenté avec les mouvements sectaires.

Traduction d'un questionnement identitaire profond au sein des sociétés arabes, les courants se réclamant de l'islamisme sunnite ont en commun le rejet de l'islam officiel, représenté par le clergé agréé par les États, et de l'islam traditionnel, entendu comme la pratique quotidienne de la majorité des musulmans. Le caractère militant de la démarche est souligné par le terme d'islamiste (islamiyyun), que ces acteurs privilégient par rapport à celui de musulman (muslimum). Si l'ensemble des mouvements islamistes partagent par ailleurs l'idéal d'une société dans laquelle l'islam occuperait une place centrale, ils se distinguent à la fois par des divergences sur les moyens d'y parvenir et sur la place donnée aux règles édictées par les textes sacrés - la charia, qui peut être considérée comme un simple cadre éthique ou comme le fondement de toute législation. Ces divergences permettent de distinguer trois grandes familles au sein des mouvements islamistes.

Au sens strict, le courant salafiste, qui correspond à la religion officielle en Arabie saoudite et à une tendance répandue dans l'ensemble des pays arabes, vise à l'application d'une orthodoxie sunnite littérale et intransigeante sur le plan religieux comme dans le domaine social. Cette islamisation des sociétés doit se faire par le bas, notamment à travers la prédication, et non par la conquête du pouvoir. Les salafistes rejettent les pratiques sunnites hétérodoxes ainsi que le chiisme, et tolèrent les chrétiens lorsqu'ils ont un statut juridique d'infériorité (dhimmi).

Un autre courant, qui considère les injonctions des textes sacrés comme un vecteur pour parvenir au meilleur système de gouvernement possible, prône l'islam politique. Né avec la création de la Confrérie des Frères musulmans en 1928, ce courant se donne l'objectif, par une participation aux pouvoirs en place, de les réformer de l'intérieur afin de les rapprocher graduellement d'un modèle islamique. Représenté dans une grande partie du monde musulman, le mouvement frériste est parcouru de nombreux clivages entre les partisans d'une vision holiste du pouvoir - selon laquelle les règles de l'islam devraient régir à la fois le champ religieux, le politique et la vie quotidienne - et les réformateurs prônant le modèle démocratique. L'intégration réformiste au système politique, qui prévaut sur l'orthodoxie religieuse, permet à ces courants de composer davantage avec la pluralité des confessions.

La doctrine de la famille djihadiste enfin, fondée sur les écrits de Sayyed Qotb21(*), prône le renversement par la violence des pouvoirs existants pour les remplacer par un État islamique ressuscitant le Califat des premiers temps de l'islam. Le combat djihadiste est d'abord dirigé contre les régimes arabes ainsi que les Frères musulmans, en raison de la trahison du modèle islamique dont ils se seraient rendus coupables. Le courant djihadiste se divise sur le plan stratégique entre ceux, comme Al-Qaïda et Jabhat al-Nosra, qui privilégient le djihad global pour permettre l'établissement du califat dans un second temps, et Daech, qui prône le combat djihadiste à partir d'une base territoriale. À partir des années 1990, la lutte se concentre contre le monde occidental dans son ensemble, sous l'influence notamment d'Ayman Al-Zawahiri : le combat contre l'ennemi proche que constituent les régimes infidèles ne peut être dissocié de celui contre l'ennemi lointain qui les protège. À partir de ce fondement plus géopolitique que religieux, l'idéologie djihadiste a peu à peu repris à son compte l'orthodoxie religieuse salafiste, notamment le concept de « l'allégeance aux vrais musulmans et la rupture avec les infidèles » (al wala' wa-l-bara') et l'anti-chiisme - ennemi proche par excellence -, de sorte que l'on peut parler d'un djihadisme salafiste.

Ainsi, le fondamentalisme proche du salafisme ne se confond pas avec le radicalisme djihadiste.

Le premier est souvent très visible, dans la mesure où la doctrine salafiste se caractérise par son rejet de la modernité. Surtout, le fondamentalisme islamiste peut être très démonstratif, que ce soit dans l'apparence physique où les habitudes de vie. En prison, où il constituerait, selon les informations recueillies par votre commission d'enquête, la version dominante de l'islam, il peut ainsi susciter des prières collectives subites. Il intéresse également l'ordre public dans la mesure où les institutions républicaines laïques peuvent se trouver fragilisées par les revendications collectives qu'il porte, qui vont des menus halal dans les cantines scolaires à la mise en place d'horaires non mixtes dans les piscines municipales. D'un point de vue sécuritaire, ce mouvement de référence aux fondements du dogme ne se traduit cependant pas par des passages à l'acte violents. Il apparaîtrait même que l'adhésion à ce type de croyances fermées et intolérantes constituerait au contraire une barrière à la radicalisation22(*). On dénombrerait en France 12 000 à 15 000 salafistes, pour la plupart quiétistes.

Les individus radicalisés, quoiqu'ils se réclament de l'orthodoxie religieuse, se distinguent ainsi des fondamentalistes sur le point crucial du recours à la violence. Au sens strict, le radicalisme suppose la conjonction de deux facteurs : une idéologie extrémiste, d'une part, et la « volonté implacable de sa mise en oeuvre »23(*), d'autre part. Ainsi que l'indique Farhad Khosrokhavar, la radicalisation constitue dès lors un phénomène très minoritaire dans le monde occidental comme dans le monde musulman. Même au Pakistan, le djihadisme entendu au sens strict ne concernerait qu'une faible minorité de personnes24(*).

Dans son rapport précité de décembre 2014, Pierre Conesa considère que le radicalisme musulman recouvre pour l'essentiel le salafisme djihadiste, qui présente deux spécificités importantes par rapport aux autres formes de radicalisation. En premier lieu, la revendication d'une « identité politico-religieuse totalitaire » se traduirait par le rejet de toutes les autres pratiques musulmanes et par l'incitation à une ghettoïsation de la communauté française musulmane. En second lieu, sa forte sensibilité géopolitique légitimerait l'usage d'une violence présentée comme destinée à venger l'Oumma, ou communauté des musulmans, contre l'oppression occidentale, dans une sorte de « nouvelle idéologie tiers-mondiste ».

Ce radicalisme particulier présente néanmoins des points communs avec l'ensemble des mouvements radicaux, tels qu'une démarche d'adhésion exclusive à une idéologie intransigeante - fondée en l'espèce sur une lecture littérale des textes religieux et non susceptible d'interprétation ou d'interrogation -, une vision holistique du monde et de l'histoire, l'adoption de marqueurs d'appartenance à un groupe, qui débouchent sur un enfermement dans une organisation dotée d'une identité forte et se définissant par opposition à la société globale. Cette adhésion se déroule en plusieurs phases, qui conduisent de l'endoctrinement par une communauté réelle ou virtuelle à l'implication directe dans des actes violents.

Cet aspect du radicalisme djihadiste a pu poser la question de sa proximité avec les dérives sectaires.

Il apparaît en effet que le recrutement dans les réseaux djihadistes recourt à des techniques de nature sectaire. Les témoignages des jeunes radicalisés comme de leur entourage font état d'une coupure progressive avec leur environnement, qui conduit à les priver graduellement de leurs repères et de leurs habitudes. Cette rupture concerne d'abord le cercle amical, présenté comme impur, puis les activités de loisir, qui se trouvent diabolisées ; elle porte ensuite sur l'école, qui serait le lieu de l'expression d'un complot, et aboutit enfin - ou concomitamment - au rejet de l'autorité parentale.

Selon les indications transmises à votre commission d'enquête, les familles entendues par le numéro vert de l'UCLAT feraient toutes état d'un sentiment de désaffiliation : l'individu en voie de radicalisation, entièrement pris en charge par la communauté d'adhésion, se trouve en quelque sorte clivé entre son environnement habituel et la nouvelle vision du monde à laquelle il adhère. Celle-ci se caractérise par une idéologie globale et cohérente apportant des réponses à toutes les questions de la vie, et par la prégnance de la théorie du complot. Cette nouvelle vision offre un refuge idéologique dans le cadre d'une société qui n'aurait plus de modèle à proposer.

La parenté du djihadisme avec les mouvements sectaires découle également de la nature apocalyptique, messianique et millénariste du discours développé25(*). Les fidèles de Daech sont ainsi persuadés d'accomplir une annonce prophétique, la Syrie apparaissant comme la terre sur laquelle se déroule l'ultime bataille contre les armées impies avant l'Apocalypse et le retour du Mahdi, lui-même annonciateur du retour de Jésus. Le radicalisme djihadiste présente des caractéristiques communes avec la famille des sectes dites de l'Apocalypse (adventistes, témoins de Jéovah, Bloc de la Foi, etc.), qui se caractérisent principalement par l'annonce d'une fin des temps supposée proche à partir d'une argumentation syncrétique, mêlant textes religieux, événements de l'actualité internationale ou encore découvertes - ou pseudo-découvertes - scientifiques.

Le djihadisme se distingue cependant des mouvements sectaires sur plusieurs points. Par rapport à l'archétype traditionnel de la conversion par un gourou identifié, le radicalisme djihadiste présente tout d'abord l'originalité d'un recrutement réticulaire enserrant progressivement le candidat26(*), notamment sur les réseaux sociaux. Ce recrutement est effectué dans des lieux et selon des formes de plus en plus variés. Enfin et surtout, l'adhésion individuelle au mouvement djihadiste apparaît volontaire et ne peut, le plus souvent, être réduite à la configuration de l'abus de faiblesse tel que prévu par la loi du 10 janvier 1996 - principale disposition législative permettant d'organiser la répression contre les sectes : les individus radicalisés se présentent généralement comme des idéalistes révoltés par l'injustice du monde. Au total, si l'on peut bien parler de similitudes avec les dérives sectaires, il semble cependant injustifié d'assimiler le mouvement djihadiste à une secte au sens strict.

c) Le rôle discuté de la prison

La prison constitue classiquement, à côté des lieux de culte, le second vecteur principal de radicalisation. Apparu à la fin des années 1990, le phénomène de la radicalisation islamiste s'y est plus nettement développé avec l'incarcération d'individus condamnés pour des infractions terroristes, au point que l'on peut considérer que la prison constitue l'institution la plus exposée au « phénomène de radicalisation massive »27(*).

L'influence des détenus islamistes se traduit par un prosélytisme radical, qui peut prendre la forme de pressions exercées sur les autres détenus ou l'administration pénitentiaire, voire dans certains cas aboutir à la constitution de groupes à vocation terroriste. Par rapport au modèle de recrutement présenté plus haut, qui repose sur une conversion volontaire, l'adhésion à l'idéologie djihadiste s'opère selon des modalités particulières lorsqu'elle est effectuée en prison. L'individu radicalisateur, pour éviter d'attirer l'attention des services de renseignement, procède en effet en jouant sur la fragilité psychologique de sa cible, au sein d'un groupe réduit comprenant deux à trois personnes.

Les phénomènes d'auto-radicalisation sont en revanche rares, dans la mesure où ils nécessitent le plus souvent de passer un temps conséquent sur Internet - or, s'il arrive que des détenus se procurent illégalement une clé 3G, celle-ci ne leur permet pas d'y avoir accès que durant des laps de temps relativement courts.

Les individus touchés sont principalement des détenus de droit commun. Afin d'asseoir leur légitimité de croyants nouvellement convertis ou réislamisés, il n'est pas rare qu'ils manifestent leurs revendications religieuses de manière outrancière, notamment à l'encontre de l'administration carcérale. Selon les informations fournies à votre commission d'enquête, la radicalisation pourrait également, dans de rares cas, toucher certains personnels pénitentiaires, tandis que les aumôniers musulmans pourraient être approchés par des organisations fondamentalistes désireuses d'effectuer du prosélytisme en prison.

La prison a joué un rôle déterminant dans le parcours de plusieurs des djihadistes français. Il est dès lors nécessaire d'envisager le milieu carcéral comme un enjeu à part entière de la lutte contre les réseaux djihadistes. Pour autant, le rôle de la prison dans le phénomène djihadiste tel qu'il est observé depuis l'émergence de la crise syrienne ne doit pas être surestimé, et le milieu carcéral ne peut mobiliser une part trop importante des ressources par nature rares des services de renseignement.

Il faut tout d'abord souligner que, en raison de la très forte hétérogénéité des pratiques constatées, le phénomène de la radicalisation en prison apparaît difficile à mesurer. Les manifestations de foi religieuse les plus tonitruantes ne sont pas nécessairement un marqueur de radicalisation : on retrouve ici l'opposition entre fondamentalisme salafiste, très présent en milieu carcéral, et radicalisme proprement dit. Les détenus radicaux recourent de plus en plus à des stratégies de dissimulation, en ne modifiant pas nécessairement leur apparence physique et en n'assistant pas aux prières collectives ; ces comportements rendent particulièrement difficile la détection de la radicalisation par le personnel pénitentiaire. Il arrive en outre qu'une conversion ne soit que de façade et résulte d'un simple mimétisme ou, le plus souvent, de la volonté de se protéger d'éventuelles violences en ralliant un groupe constitué - ce serait notamment le cas des détenus pour affaires de moeurs.

L'étude du parcours des djihadistes français ferait en outre apparaître qu'une part non négligeable des Français partis en Syrie ne seraient jamais passés par la prison, ni n'auraient attirés sur eux l'attention des services de police, de la justice ou de la protection judiciaire de la jeunesse. La moitié d'entre eux n'auraient jamais été incarcérés, selon les informations transmises à votre commission d'enquête. En outre, 16 % seulement des individus incarcérés pour des actes terroristes islamistes auraient déjà été écroués par le passé. Par ailleurs, seule une faible proportion des personnes mises en examen dans le cadre des huit informations judiciaires liées aux filières syriennes actuellement ouvertes par le pôle antiterroriste de Paris ont déjà été condamnées par le passé pour des faits de droit commun ou ont déjà connu la détention. S'agissant des frères Kouachi, auteurs de l'attentat du 7 janvier 2015, l'un d'entre eux n'avait jamais eu affaire à la justice, tandis que le second a vu sa première condamnation prononcée pour terrorisme.

d) Internet, outil privilégié de la communication et du recrutement djihadistes

Selon les informations transmises à votre commission d'enquête, l'écrasante majorité des individus radicalisés (de l'ordre de 90 %) l'ont notamment été, au moins en partie, par le truchement d'Internet. Internet serait en outre utilisé comme vecteur, sous une forme ou une autre, dans la quasi-totalité des affaires de terrorisme suivies par les services judiciaires.

Cette forte implication du web traduit l'évolution profonde de la stratégie de communication et de recrutement des réseaux terroristes, qui mènent désormais ce qu'il est convenu d'appeler un djihad médiatique. Si cet outil a toujours constitué un canal de diffusion important d'une idéologie djihadiste par nature internationaliste, l'utilisation qui en est développée par Daech à l'ère du web 2 .0 atteint des proportions inédites, ce qui complique d'autant la tâche des services de renseignements.

(1) Les mutations de la stratégie de communication djihadiste

La propagande djihadiste s'est constamment adaptée à l'évolution technologique des supports de communication. Al-Qaïda, qui distribuait déjà des cassettes VHS puis des DVD, a ainsi très tôt investi le web 1.0 en créant un site officiel. Le site internet, formule très lourde et très exposée, est cependant apparu peu adapté à la communication terroriste. Il serait tout d'abord vulnérable aux tentatives de blocage : c'est ainsi que l'adresse du site d'Al-Qaïda a constamment changé du fait de la traque menée par les services officiels et par les hackers. Il est ensuite difficile d'accès pour les non-initiés, l'entrée de mots-clés sur un moteur de recherche traditionnel conduisant plus fréquemment à des contenus dénonçant les actes des radicalistes islamistes qu'à un site djihadiste.

La transition vers le web 2.0 s'est faite dès 2007, lorsque al-Zawahiri a mis en place une foire à questions (FAQ) permettant aux internautes de transmettre leurs interrogations sur le djihad. Aujourd'hui, leur forte présence sur des chats et des forums divers, les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) ainsi que sur les applications mobiles de communication (WhatsApp, Viber) témoigne du développement d'une communication horizontale en peer to peer, entre djihadistes de Daech confirmés et individus en voie de radicalisation. Daech continue cependant de s'appuyer sur des vecteurs plus traditionnels, comme la revue Dabiq, éditée en plusieurs langues et qui perfectionne le modèle de la revue Inspire d'Al-Qaïda ; sa diffusion est toutefois démultipliée dès lors qu'elle passe aussi par les réseaux sociaux.

Selon les auditions effectuées par votre commission d'enquête, cette évolution du prosélytisme en ligne correspond à un mouvement de fond. Sa montée en puissance a été longue et progressive au cours des dernières années, avant une accélération ponctuelle constatée au début de l'année 2015, en même temps que les contenus concernés deviennent de plus en plus virulents. En 2014, 1,2 % seulement des 137 000 signalements effectués sur la plate-forme Pharos correspondaient à des contenus de type djihadiste ; et en moyenne, une cinquantaine de sites incitant au terrorisme ont été annuellement recensés sur le web28(*) au cours des dernières années. Au cours des premières semaines de l'année 2015, à la suite des attentats du 7 janvier, plus de 6 000 signalements ont en revanche été effectués chaque jour à partir des réseaux sociaux, avant un retour à des proportions plus habituelles, quoiqu'en hausse.

Ces modes d'échange soulèvent deux difficultés particulières en matière de lutte contre les réseaux djihadistes. En premier lieu, la propagande de Daech diffère principalement de celle d'Al-Qaïda, qui a développé ses propres canaux de communication, en ce qu'elle est élaborée et développée à des niveaux décentralisés. Le discours est ainsi disponible à toute personne intéressée, qui peut trouver un interlocuteur de manière très simple. Ce mode opératoire dilué rend très difficiles le développement de contre-discours, ainsi que le blocage et le filtrage ; si un compte est supprimé, il renaît aussitôt ailleurs sous un autre nom, par une propagation de type viral. En second lieu, l'approche par les réseaux sociaux se traduit par l'émergence de communautés virtuelles qui favorisent la prise en charge de l'individu pré-radicalisé et accélèrent d'autant l'endoctrinement.

(2) Des contenus accessibles et ciblés

Ces évolutions se traduisent par une très forte accessibilité du message djihadiste, renforcée par l'adaptation des contenus diffusés.

Si le processus de radicalisation nécessitait auparavant de déployer des efforts importants pour comprendre des documents austères, souvent écrits en langue étrangère, et pour être admis sur des lieux de discussions rassemblant des communautés fermées d'initiés, tout est désormais disponible en format ouvert et en plusieurs langues.

Par ailleurs, si les contenus véhiculent un discours djihadiste international, ils sont adaptés à la culture et aux codes des pays occidentaux dans lesquels ils sont diffusés. Ils prennent ainsi souvent la forme de vidéos frappantes, qui peuvent être classées en trois types.

Il existe tout d'abord des vidéos de prédication, montrant généralement le sermon d'un imam en plan fixe, face à la caméra. D'autres visent à l'exaltation de leur spectateur, qu'elles montrent des djihadistes en zone de guerre, la vie quotidienne présentée comme idyllique des combattants présents sur place, ou encore le testament d'un djihadiste se préparant à mourir en martyr. Les images d'exécution, enfin, ont une valeur à la fois sacrificielle et pédagogique, visant à avertir l'ennemi du châtiment qui va s'abattre sur lui. La plupart de ces vidéos sont accompagnées d'un fond musical, alors que le salafisme bannit habituellement la musique. Afin de s'inscrire dans l'univers familier de leurs cibles, elles ont par ailleurs recours à des références largement partagées, comme par exemple certains jeux vidéos.

Daech recourt d'ailleurs à des moyens importants pour développer les divers contenus diffusés. L'audition des djihadistes de retour a permis de mettre en évidence que Daech a largement professionnalisé sa communication et son recrutement, certains des occidentaux présents sur place se dédiant entièrement à l'administration de sites. Ces sites comme les vidéos djihadistes sont en outre réalisés avec les moyens infographiques et techniques les plus sophistiqués. L'analyse des vidéos montre que les prises de vue sont effectuées avec plusieurs caméras ; le montage est par ailleurs très abouti, et il est fait recours à des procédés de retouche.

(3) Un catalyseur plutôt qu'un déclencheur de la radicalisation

Au total, ce mode de propagande a une réelle efficacité, puisqu'il fait basculer très rapidement les cibles dans l'extrémisme radical. Les très nombreuses vidéos diffusées contribuent à la fois à banaliser la violence et à déshumaniser les « mécréants » ennemis de Daech, ce qui a pour objectif de faciliter les passages à l'acte. La prise en charge des individus en voie de radicalisation par la communauté virtuelle des internautes djihadistes participe en outre de la rupture progressive avec l'entourage.

Pour autant, selon plusieurs interlocuteurs de votre commission d'enquête, le rôle d'Internet dans les processus de radicalisation doit aussi être relativisé, même s'il est très important. Le processus de radicalisation trouve en effet fréquemment sa source dans un événement ou, le plus souvent, une rencontre, à partir duquel l'individu concerné peut trouver sur Internet toutes les ressources nécessaires pour poursuivre l'auto-endoctrinement ou l'auto-radicalisation - à condition de le vouloir et de le chercher. Au total, les ressources de l'Internet et des réseaux sociaux jouent ainsi un rôle de catalyseur ou de passerelle dans la radicalisation djihadiste.


* 2 Gilles Kepel, Jihad, Pouvoirs n° 104, janvier 2003.

* 3 Pierre Conesa, Quelle politique de contre-radicalisation en France ?, Rapport fait pour la fondation d'aide aux victimes du terrorisme, décembre 2014.

* 4 Jean-Luc Marret et Louis Baral, Pour une prévention française du terrorisme et du djihadisme, Fondation pour la recherche stratégique, note 13/2014.

* 5 Sur les développements suivants, voir notamment O. Hanne et Th. Flichy de La Neuville, L'État islamique. Anatomie du nouveau califat, Bernard Giovanangeli éditions, 2014.

* 6 Cette adhésion à l'islamisme chez les sunnites pourrait être en partie expliquée par réaction à la résurgence de la religiosité chez les Chiites face au projet laïc du parti Baas. Selon O. Hanne et Th. Flichy de la Neuville (ouvrage précité), « les affidés de l' [État islamique] présentent désormais le Califat comme le retour d'un sunnisme débarrassé du laïcisme et du baassisme, et donc capable de concurrencer les chiites irakiens pour le scrupule religieux ».

* 7 Stratégie mise en oeuvre à l'initiative du général Petraeus, qui s'est traduite par la constitution des comités « al-Sahwa » (le réveil). L'État irakien a ainsi pu s'appuyer sur plus de 100 000 combattants tribaux contre la promesse d'une intégration future dans les services étatiques.

* 8 Voir sur ce point les travaux de Gaïdz Minassian, notamment son ouvrage Zones grises : Quand les États perdent le contrôle, éditions Autrement, 2011.

* 9 O. Hanne et Th. Flichy de La Neuville, ouvrage précité. Le titre d'émir, ou « commandant » en arabe, renvoie à celui des gouverneurs provinciaux dans l'empire islamique du Moyen Âge.

* 10 Cf. O. Hanne et Th. Flichy de La Neuville, ouvrage précité, page 19.

* 11 Selon les informations fournies à votre commission d'enquête par un responsable du département du Trésor américain, il n'a pas pu être prouvé qu'il existe un financement direct de la part de ces États.

* 12 Cependant, selon certaines personnes entendues par votre commission, Daech ne laisserait pas partir si facilement ceux qui l'ont rejoint, de sorte que les départs résulteraient la plupart du temps d'une évasion.

* 13 Sur ce point, voir notamment Myriam Benraad, « Les sunnites, l'Irak et l'État islamique », Esprit, 2014, pages 89-98.

* 14 Selon les spécialistes auditionnés par votre commission d'enquête, le salafisme constitue une idéologie de nature politico-religieuse, très sensible au contexte international, dont l'une des caractéristiques est de développer une analyse victimaire systématique de la situation des musulmans dans le monde.

* 15 Sur ce point, voir notamment Pierre Conesa, La fabrication de l'ennemi, Robert Laffont, 2011.

* 16 Farhad Khosrokhavar, Radicalisation, pages 89-91, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, novembre 2014.

* 17 Voir sur ce point Dounia Bouzar, Christophe Caupenne, Sulayman Valsan, La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes, novembre 2014, p. 82 et suivantes.

* 18 Voir notamment l'ouvrage de David Thomson, Les Français jihadistes, Les Arènes, 2014.

* 19 Voir sur ce point les précisions apportées par Dounia Bouzar dans l'étude précitée.

* 20 Farhad Khosrokhavar, ouvrage précité page 88.

* 21 Sayyed Qotb (1906-1966), théoricien appartenant au mouvement des Frères musulmans et opposé à Nasser, qui a rompu avec la stratégie de la confrérie et fondé, dans les années 1960, la doctrine du retour à un islam politique dans lequel le djihad occupe une place centrale.

* 22 Farhad Khosrokhavar, ouvrage précité, page 151.

* 23 Farhad Khosrokhavar, ouvrage précité, page 21.

* 24 Farhad Khosrokhavar, ouvrage précité, page 11.

* 25 Voir notamment l'éclairage d'Esther Benbassa sur ce point, « Attentes millénaristes et terrorisme islamiste » : http://www.huffingtonpost.fr/esther-benbassa/laicite-charlie-hebdo_b_6498840.html.

* 26 P. Conesa, rapport précité.

* 27 Farhad Khosrokhavar, ouvrage précité, page 156.

* 28 Ces statistiques portent sur le seul web et non le deep web, c'est-à-dire la partie du web accessible en ligne mais non indexée par les moteurs de recherche généralistes.