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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION SENATORIALE A LA PROSPECTIVE


Mardi 27 janvier 2015

- Présidence de M. Roger Karoutchi, président -

Présentation par Bruno Hérault, chef du centre d'études et de prospective du ministère de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la forêt, d'une réflexion prospective sur les valeurs, les modes de vie et la consommation des Français

M. Roger Karoutchi, président. - Mes chers collègues, je suis heureux d'accueillir, en votre nom, Bruno Hérault, qui nous fait l'honneur de venir ce soir devant notre délégation pour nous parler de l'évolution des valeurs, des modes de vie et de la consommation des Français.

Chef du centre d'études et de prospective du ministère de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la forêt, il est probablement l'un de ceux qui ont le plus travaillé, dès l'origine, sur la prospective. Il est ainsi devenu un spécialiste des transformations, des mutations sociales et sociétales à l'oeuvre, notamment en France. Nul doute, monsieur Hérault, que nous allons beaucoup apprendre de votre présentation que vous avez intitulée : « Tendances et mutations sociales en France : rapports aux autres, au temps et à l'espace. »

Je vous laisse très volontiers la parole.

M. Bruno Hérault, chef du centre d'études et de prospective du ministère de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la forêt. - Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, par mon exposé de ce soir, je vais vous présenter une vision de la prospective plutôt ancrée dans les sciences économiques et sociales. J'ai été en effet, pendant une dizaine d'années, enseignant-chercheur à l'université Bordeaux II, puis responsable de la prospective au Commissariat général du Plan, entre 2000 et 2006, avant d'être rapporteur général du Centre d'analyse stratégique, que j'ai quitté en 2008 avant qu'il ne se transforme en Commissariat général à la stratégie et à la prospective. Je suis alors passé de la rue de Grenelle à la rue de Varenne, pour mettre en forme un projet explicitement voulu par Michel Barnier, lequel souhaitait que soit mise en place une équipe un peu équivalente, toutes choses égales par ailleurs, à ce qui se faisait au Plan. Au sein du ministère de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la forêt, j'encadre donc une équipe de dix-huit personnes, chargée de faire de la veille, de la prospective, de l'évaluation, des études, de la modélisation, de l'analyse économique, et de répondre aux diverses demandes d'expertise.

Ma présentation résulte donc, en grande partie, de mes vies antérieures et pas simplement de mes fonctions actuelles. Il s'agira en quelque sorte d'un panorama des grandes transformations de la société française. Je m'y suis efforcé de prolonger le plus possible les tendances actuelles pour voir ce qu'il pourrait advenir demain.

Pour faire une société, considèrent nombre de sociologues, d'historiens, de philosophes, il faut trois ingrédients : des hommes, de l'espace et du temps. Au fond, nos vies, nos institutions, nos sociétés, sont orientées et régulées par les rapports sociaux, d'amitié, de pouvoir, de production, de consommation, etc., par les rapports temporels, notamment en termes d'organisation du travail et de modes de vie, et par les rapports spatiaux, avec l'occupation d'un espace, local, territorial, national, et aujourd'hui de plus en plus mondial.

Une analyse maîtrisée de ces trois types de rapports permet d'obtenir une assez bonne vision de la société, tant rétrospective que prospective. Dès lors, il est possible de se risquer à formuler des hypothèses sur les principales tendances et sur ce que sera la société de demain.

La prospective sociale et sociétale fonctionne, le plus souvent, à un horizon de dix, quinze, voire vingt ans. C'est le temps qu'il faut pour « fabriquer » un individu, pour qu'il passe par les différentes étapes de la socialisation, primaire puis secondaire, avant d'être lâché, comme « acteur social autonome », dans la grande société.

Une vingtaine d'années, cela correspond à la moitié de la période de vie active. Compte tenu de l'espérance de vie, nos vies comportent au fond quatre fois vingt ans, vingt ans pour être façonnés, deux fois vingt ans pour travailler, puis vingt ans pour se reposer et se retirer. Une prospective technologique et scientifique se réalise souvent à un horizon de deux à cinq ans. Une prospective énergétique est, en revanche, assez myope à cinquante ans. Entre les deux, la prospective sociale et sociétale, à quinze-vingt ans, est pleinement équilibrée.

À mon sens, la prospective est une démarche rigoureuse, objectivée, et pas seulement une affaire d'imagination. La France a la chance de compter des chercheurs de haut niveau, qui fournissent des raisonnements de pointe et des statistiques de grande qualité. Si la prospective n'est pas pure imagination, la subjectivité y est fondamentale pour aller au-delà de l'objectivité et esquisser des pistes de réflexion.

Pour terminer cette rapide introduction, je souhaite insister sur une précaution à prendre, qu'il convient dès à présent de signaler. La prospective s'intéresse aux évolutions, aux changements, à ce qui bouge, se transforme, se mue. Ce faisant, elle ne se focalise pas sur n'importe qui : le public ciblé appartient souvent aux couches moyennes supérieures urbaines, mobiles, actives, salariées, celles qui sont ancrées dans la mondialisation et disposent de ressources en capital ou en connaissance. D'aucuns s'empressent donc de reprocher à la prospective de s'intéresser à ceux qui souffrent moins que d'autres. La question des inégalités est un point à ne pas oublier et j'y reviendrai assez régulièrement.

Pour faire une prospective, disais-je, il faut des hommes, de l'espace et du temps.

Je commencerai par les hommes et les rapports sociaux qui les unissent. Dès la naissance, nous sommes appelés à devenir des êtres de relations sociales. Nous tous, nous ne cessons pas de rechercher la relation, de la fabriquer, de la travailler, d'en dépendre, au travail, au domicile, au sein de multiples institutions. Nous sommes le fruit des liens qui nous lient.

De ce point de vue, le premier élément important à noter est l'affaiblissement des grandes institutions et des grands groupes de référence issus de l'histoire. Par le passé, chacun se sentait attaché à des mondes particuliers, à des régions, à des métiers, à des églises, à des statuts. Tout le monde en est convaincu, la transformation est notable. La vraie césure date des années soixante et soixante-dix. C'est l'avènement d'une société de la consommation, d'une société de la démonstration : la hiérarchie sociale n'est plus régie par un sentiment d'appartenance au grand monde des agriculteurs, des fonctionnaires ou des ouvriers, elle se définit par rapport à la capacité à consommer, qui prend donc le dessus sur le salaire et le statut.

Aujourd'hui, les événements médiatiques majeurs sont sportifs, musicaux, militants, émotifs. Le temps des grands rassemblements, où un groupe social descendait dans la rue pour manifester son mécontentement, est pour l'instant révolu.

Néanmoins, la société continue à « tenir ». Il ne faut donc surtout pas tomber dans le discours de la « désintégration sociale », de la « fragmentation sociétale », de « l'individualisme » forcené. De nombreux analystes s'accordent pour dire que les relations sociales sont devenues plus nombreuses, plus légères, plus flexibles, plus réversibles, mais qu'au fond la trame du tissu social est plus solide et résistante qu'à certaines époques de notre histoire. Contrairement aux apparences, notre système social, plus complexe, plus raffiné, plus souple, n'est pas moins mais plus intégré qu'autrefois.

Pour résumer, nous avons des institutions qui laissent davantage de liberté aux acteurs, lesquels vont s'en saisir pour vivre différemment, au sein d'une multitude de groupes restreints, de communautés, de microcosmes. Ces microgroupes fonctionnent avec leurs propres mécanismes de reconnaissance. L'époque est aux « tribus ». Quand des sociologues annonçaient une telle évolution, il y a quelques années, ils suscitaient la moquerie.

Le sociologue François de Singly montre, dans un de ses livres très intéressants, Libres ensemble, les nouvelles formes de l'individualisme contemporain. David Riesman, avant lui, avait déjà parlé de « foule solitaire ». Cet oxymore est révélateur du sentiment dominant chez les nouvelles générations : on accepte de s'attacher, mais temporairement, et pas à des choses trop irréversibles comme des institutions ou des organisations.

Qu'est-ce que le numérique, du point de vue sociologique, sinon une multiplication des « je » et des « moi », à la fois une source d'ubiquité et d'approfondissement de l'individualité, avec des individus à la fois très égocentrés et transgresseurs de leur vie privée, avec des égos plus qu'envahissants où chacun va négocier sa liberté. Les sociabilités numériques dominent : aujourd'hui, « l'ami », c'est celui qui est sur mon carnet d'adresses ; demain, ce que l'on appellera « société », c'est la somme des individus possédant des smartphones.

Loin des « classes » de Marx ou des « groupements » de Weber, en découlent des liens sociaux évidemment moins solides, moins homogènes, moins durables, mais plus nombreux, plus fugaces, plus diversifiés, plus souples. Contrairement à ce que certains croient, cet assouplissement des relations sociales ne s'est pas accompagné d'un amoindrissement de la capacité de résistance de la société.

Le fait d'éprouver, ensemble, des expériences est un besoin largement exprimé, favorisé par le discours de la publicité ou la structure même des sites internet, qui sont nombreux à nous proposer des « parcours d'expérience ».

Au cours d'une journée, nous allons endosser plusieurs rôles et enchaîner diverses activités : après un petit-déjeuner en famille vient le temps de retrouver ses collègues au travail puis des amis pour le déjeuner, avant, en fin d'après-midi ou en soirée, de rejoindre un club sportif, une association ou de faire du militantisme politique. C'en est fini de cette forme d'obligation morale et sociale d'être une et une seule chose à la fois, d'avoir un seul statut, un seul lieu, un seul devenir, d'être pour la vie du monde ouvrier ou agricole, et de ne pas en sortir.

Nous assistons à un processus d'individuation évident de la société, ce qui sous-entend non pas égoïsme ou « individualisme » (au sens journalistique), mais renforcement de la protection des individus et enrichissement de leur vie intérieure. Les enquêtes d'opinion en font état, qui montrent l'affirmation croissante des valeurs de liberté, avec leurs corollaires : autonomie, singularité, respect, responsabilité.

J'insisterai sur l'importance de l'expérience. Rappelez-vous la phrase de Sartre : « L'important n'est pas ce qu'on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu'on a fait de nous. » Nos statuts sont de moins en moins prescrits, de plus en plus acquis. Nous ne nous inscrivons plus dans une destinée, nous vivons des expériences, d'où des trajectoires de famille ou de couple davantage brisées, des trajectoires professionnelles et des métiers beaucoup plus négociables.

Ce plus grand libre arbitre s'incarne également dans des prolongements numériques : la tablette, l'écran, le smartphone, la carte magnétique, sont autant d'objets « frontières » où le « moi » s'exprime et entre en relation avec l'autre grâce à des objets transitionnels.

Qu'en est-il de la famille ? Parmi les marronniers préférés des magazines figurent l'effritement et la perte de sens des valeurs familiales. La famille disparaîtrait pour faire place à des individus livrés à eux-mêmes : c'est complètement faux ; il faut lutter contre une telle idée préconçue.

La valeur famille, en ce qu'elle incarne l'idée de vouloir vivre entre individus et entre générations, en associant alliance horizontale et filiation verticale, donc un contrat et une consanguinité, résiste parfaitement bien. En revanche, ce sont les manières de vivre la famille, autrement dit les normes, les modèles, qui se multiplient : mariage, concubinage, Pacs, parentèles recomposées, conjugalité non cohabitante, phénomène émergent à partir des années quatre-vingt, où un couple vit dans deux appartements séparés, ce qui a fait le bonheur du marché de l'immobilier !

Sous forme de boutade, Michel Godet a coutume de dire : « Autrefois, une famille nombreuse, c'est une famille où les parents avaient beaucoup d'enfants. Maintenant, c'est une famille où les enfants ont beaucoup de parents. » Ce n'est pas totalement faux. Par certains côtés, on a créé des enchaînements complexes de relations affectives parentales et fraternelles.

En prolongeant les tendances actuelles se dégage, pour 2025, une typologie qui existe déjà dans une certaine mesure : la « famille club » et le « couple compagnonnage ». Il ressort des enquêtes déclaratives une nouvelle conception du couple : on s'« associe » temporairement ou durablement en fonction de ce que l'un apporte à l'autre ; si la relation se révèle moins facile à vivre et que des tensions s'expriment, on s'autorise une séparation. Si ce que tu m'apportes excède ce que je t'apporte, alors je reste. Si c'est le contraire, alors je pars, pour tenter de retrouver, ailleurs, une situation plus bénéfique. Désormais, on transige, on négocie, on compense, on adapte. Les sociologues et démographes parlent de « marché matrimonial », une expression désenchantante pour expliquer cette bien plus grande flexibilité dans les affinités électives et les sélectivités affectives.

D'où une augmentation mécanique des séparations : 9,6 % des mariages finissaient en divorce en 1960 ; en 2004, ils étaient 45 %, 50 % en 2008, 52 % en 2013. On peut faire l'hypothèse que le seuil des 50 % sera encore plus largement dépassé dans les prochaines années. Paris l'a déjà franchi. Tous les grands pôles urbains métropolisés sont aussi, de ce point de vue, en avance.

Les séparations sont devenues problématiques dans les couches populaires ou précaires. Si le couple garantit des économies d'échelle, la séparation engendre des fragilités nouvelles. Un couple qui se sépare, ce peut être deux pauvretés qui s'additionnent, avec des conséquences souvent catastrophiques pour les femmes avec enfants, en termes de pouvoir d'achat, de logement, d'insertion sociale et professionnelle. D'après les statistiques, une femme qui se sépare connaît un célibat « intercalaire » plus long qu'un homme, comme si les femmes comprenaient mieux les conséquences de la séparation que les hommes qui, eux, se reversent plus rapidement sur le marché matrimonial, toujours pour reprendre les termes des démographes.

De plus en plus de personnes vivent seules. Mais attention à bien faire la différence entre « solitude » et « isolement ». Les plus grands moments d'isolement sont connus par les jeunes couples dans les dix-huit mois qui suivent la naissance du premier enfant. C'est la période durant laquelle ils se séparent des amis, des voisins, où ils disent non aux invitations. En 1962, 6 % des personnes vivaient seules. En 2020-2025, elles seront très certainement plus de 20 %, avec une grande majorité de femmes, plutôt âgées, ce qui nous renvoie à la problématique de la dépendance. Si, aujourd'hui, la solitude relève encore plutôt de la contrainte, la solitude par choix se développe aussi.

Les rapports d'âges, plus précisément les références générationnelles et les périodes d'apprentissage restent extrêmement fortes. Par exemple, un enfant ou un adolescent qui, entre ses dix et dix-huit ans, aura par exemple été habitué à consommer annuellement 250 euros de fruits et légumes ou de viande rouge conservera à peu près ce même niveau de consommation tout le reste de sa vie. Il y a un réel héritage intergénérationnel des comportements alimentaires, mais aussi du vote politique et du militantisme syndical, des pratiques religieuses, des consommations culturelles, etc.

Par ailleurs, entre les bien-nés du baby-boom de 1945-1947 et des années suivantes, et les générations actuelles, apparaissent des inégalités structurelles considérables. Il s'opère une transmission horizontale, entre gens du même âge, des valeurs et des normes, mais une transmission verticale, avec des mécanismes inter-âges déterminants, des richesses et du patrimoine. Les transferts de dotations en capital, immobilier notamment, entre grands-parents, parents et enfants se chiffrent en milliards d'euros. Sans cela, certaines faiblesses du système économique apparaîtraient bien plus crûment. Bien que trop peu étudié par les économistes, le phénomène est déterminant.

Quant à la crainte de voir naître des conflits de générations, au sens où les ethnologues en parlent pour des sociétés traditionnelles, l'hypothèse est à mon avis peu probable. Pour nombre de sociologues et de psychologues, les oppositions interâges se règlent dans le milieu privé familial. Il peut y avoir, à un moment donné, en réaction par exemple à l'affaiblissement de l'État providence, des manifestations sporadiques composées essentiellement de jeunes, ou de classes moyennes, ou de retraités, mais cela ne va jamais plus loin. Il n'existe pas de mouvements sociaux, soit institutionnalisés, soit violents, qui reposent exclusivement sur la défense d'intérêts liés à un âge particulier. En revanche, on peut prendre la notion de « conflit de génération » au sens symbolique, et il n'est alors pas impossible d'assister à une rupture du « contrat social intergénérationnel », cette sorte d'accord que les générations doivent, au sens métaphorique, passer entre elles pour assurer l'avenir.

Le vieillissement de la population entraîne une déformation de la structure des métiers et des habitudes de consommation. Compte tenu d'une espérance de vie de 85 ans pour les femmes et de 80 ans pour les hommes, la pyramide des âges, en France, suit un scénario à la japonaise, comme du reste les pays du nord de l'Europe. L'âge et la dépendance s'annoncent comme des enjeux majeurs pour nos sociétés, de même niveau que la transition énergétique et le changement climatique. Les frais liés à la dépendance seront tellement élevés que, si aucune réforme n'est engagée pour assurer son financement, nos concitoyens verront leur capacité de consommation gravement amputée et le marché économique s'asséchera inévitablement.

S'agissant de l'évolution des rapports de genre dans les dix ou quinze prochaines années, quatre scénarios sont envisageables.

Le premier, que j'appellerai scénario de « prolétarisation féminine », est le scénario régressif à la japonaise. Dans certaines zones rurales où le marché de l'emploi est réduit, la prise en charge de la dépendance est assurée au sein même de la famille, par une femme dans la grande majorité des cas. Le vieillissement de la société risque, dans ces zones géographiques en difficulté, d'être synonyme de retour en arrière pour les femmes qui s'investiront, bien plus qu'aujourd'hui, dans les services à la personne.

Le second est le scénario de la stagnation, et ce malgré une accumulation de mesures censées améliorer la situation : un patchwork de mesures conduit à une stagnation au niveau des acquis antérieurs.

Le troisième scénario est celui de l'individualisme. Il correspond, au fond, à cette idée selon laquelle les plus grandes avancées sociales s'obtiennent, d'abord, dans la sphère privée, car c'est là que se négocient, au quotidien, les rapports familiaux ou de couple. Dans tous les pays, ce n'est le plus souvent qu'a posteriori que les législations ont consacré les acquis obtenus par les femmes.

Et puis il y a le scénario progressiste, celui où, au contraire, les instances politiques jouent bien leur rôle. Force est de constater que la grande majorité de pays éprouve des difficultés pour mettre en marche ce moteur égalitariste, surtout en période de crise économique. Ainsi, dans les zones qui perdent des emplois, ce sont toujours les emplois féminins qui trinquent en premier, et de façon massive ; quand la création d'emplois repart, elle se fait au profit d'abord des hommes.

Je veux dire maintenant quelques mots sur les inégalités, qui sont constamment multipliées, refondées, reprécisées. En même temps que nous progressons en termes d'égalités, de nouvelles inégalités apparaissent. En 2025, il s'agira moins d'inégalités des conditions que d'inégalités des chances. Ce ne sera pas plus facile à vivre psychologiquement, bien au contraire.

La France est un pays où les trajectoires scolaires, l'étiquette académique, le niveau de diplôme restent déterminants dans la fixation des positions sociales occupées tout au long de la vie. Et ce bien plus que dans d'autres pays, dont les Pays-Bas, où la qualité de la formation permanente autorise de vraies réorientations, voire de vrais virages dans la vie professionnelle qui permettent d'obtenir un meilleur statut.

Nous sommes souvent ce que nous étions à la sortie du système scolaire, et je ne parle pas simplement des grandes écoles et autres filières sélectives. La corrélation est très forte entre le niveau de diplôme et la place occupée vingt, trente, quarante ans après. Pour le dire autrement, la matrice scolaire reste la principale matrice des positions sociales. En Allemagne ou aux États-Unis, c'est la matrice de l'emploi qui prévaut plus fortement.

La tendance à l'ethnicisation des rapports sociaux observée depuis vingt ou trente ans, continuera, plutôt dans les zones d'habitats collectifs périurbains, mais pas seulement. Ce sera un véritable marqueur social. Pour autant, la France n'est un pays qui souffre tant que cela du communautarisme, en comparaison de ce qui se passe dans certains quartiers de Berlin ou de Londres, sans parler des États-Unis. On parle souvent beaucoup trop vite de « ghettos » et de « ghettoïsation », termes il est vrai beaucoup plus utilisés par les médias que par les experts.

Compte tenu de la valeur qu'a pris l'immobilier, de fortes inégalités patrimoniales sont apparues au cours des vingt dernières années. Et elles vont persister sur de longues périodes. Il suffit d'hériter d'un appartement bien placé dans une grande ville pour fabriquer des inégalités appelées à se perpétuer de génération en génération, sur cinquante ou cent ans, et les politiques publiques et les transferts sociaux n'y pourront changer que peu de choses. D'un côté l'État fait ce qu'il peut avec des filets de sécurité et des minima sociaux, de l'autre le foncier et l'immobilier creusent les inégalités.

Il faut aussi noter l'émergence de fortes inégalités biophysiques. La plus ou moins grande capacité à se soigner, à s'entretenir, à se faire opérer, à ne pas faire son âge est un marqueur social de plus en plus prégnant.

Pour ma part, j'éviterai de parler de « fracture numérique », tant l'ensemble de la société est envahie par tous ces petits objets à écran. Les taux d'équipement sont d'ailleurs plus élevés en bas de l'échelle sociale qu'en haut. En revanche, si fracture il y a, elle réside dans les usages qui seront faits de ces équipements.

Après les dynamiques inégalitaires, parlons des tendances égalitaires. S'il y a des inégalités persistantes ou nouvelles, il existe aussi des égalités persistantes ou nouvelles. Mais, point très important, plus les inégalités régressent, plus celles qui subsistent paraissent insupportables. C'est ce que faisait observer Alexis de Tocqueville voilà déjà longtemps : « Le désir d'égalité devient plus insatiable à mesure que l'égalité est plus complète. » J'illustrerai ce propos par une petite référence à la question alimentaire : nous mangeons de mieux en mieux, il y a de moins en moins de décès pour des raisons alimentaires, mais nous ne nous sommes jamais autant plaints de la qualité de ce qui est dans nos assiettes.

Nous vivons dans « une société du risque », théorisée par le sociologue allemand Ulrich Beck. Plus les risques régressent et plus ceux qui subsistent nous sont insupportables. C'est une attitude somme toute normale, car il existe en nous ce stimulus qui nous fait vouloir aller plus loin, faire mieux, progresser, avancer vers l'égalitarisation. De plus en plus, vous le savez bien, on raisonne en termes non plus « d'égalité » mais « d'équité », et même de « justice ». L'égalité consiste à traiter des personnes différentes de façon uniforme, ce qui peut conduire à engendrer de nouvelles inégalités. L'équité consiste à donner plus à ceux qui ont moins et moins à ceux qui ont trop, donc à repérer les différences pour tenter d'en limiter l'ampleur. La justice réside dans le traitement moral légitime et partagé des différences sociales. Tout cela se mélange et crée des situations émotives, difficiles à gérer, que les politiques n'ont peut-être pas toujours prises en compte.

Si, sur le long terme, la pauvreté monétaire diminue, elle a de nouveau augmenté ces trois ou quatre dernières années. Les disparités de revenu par habitant entre régions se sont, elles, très fortement réduites, ce que les économistes expliquent non seulement par les mécanismes de transferts et de redistribution de l'État providence, mais aussi par l'économie présentielle et résidentielle. À certains endroits, le grand nombre de résidences secondaires se révèle un élément moteur beaucoup plus efficace que la forte présence d'entreprises. À noter aussi la mobilité accrue des retraités, qui quittent les grandes villes et vont dépenser leur argent sur l'ensemble du territoire. En matière d'égalité de conditions de logement, la France a fait de considérables progrès. D'autres pays européens nous citent comme exemple. La démocratisation de l'accès aux biens et aux équipements est elle aussi réelle.

Tout cela nous conduit à dresser un tableau contrasté dans le domaine des égalités et des inégalités.

J'en viens maintenant au rapport au temps.

Je préfère en parler avant le rapport à l'espace parce que j'ai le sentiment qu'aujourd'hui, les rapports temporels sont plus régulateurs et discriminants que les rapports spatiaux, les dominants se caractérisent notamment par le fait qu'ils manquent de temps et qu'ils achètent le temps des autres pour qu'ils leur rendent service. C'est aussi comme cela que fonctionne la société, à travers des échanges invisibles d'unités de temps socialement significatives.

Dans la société industrielle, celui qui avait le pouvoir était celui qui avait des terres, des mines, des industries, des ressources, des capacités de construction, de production. De nos jours, comme beaucoup d'études le montrent, le temps devient une nouvelle ressource rare, un médium généralisé de régulation des rapports sociaux. Une telle sensibilité au temps, « aux temps » devrais-je dire, ne cesse d'augmenter et doit être prise en compte.

Ces temps sont très particuliers, de plus en plus diversifiés. Les grandes horloges sociales continuent certes à exister, qui synchronisent les modes de vie : alternance jour/nuit, vacances scolaires, horaires de travail, temps de transport, rythmes de vie, etc. Mais à ces grandes régulations temporelles, à ces synchronicités fortes, viennent s'ajouter de nouveaux usages diversifiés du temps. Petit à petit s'est fabriquée une particularisation des temps beaucoup plus sophistiquée qu'il y a cinquante ou cent ans. Il y a les temps des femmes, des hommes, des jeunes, des vieux, les temps d'éducation, de travail, de loisir, etc. Temporalités et genre, temporalités et finalités, cette diversification temporelle de la société doit se gérer. Or des tensions naissent entre le temps des uns et celui des autres : certains souhaiteraient pouvoir consommer le dimanche quand d'autres ne veulent pas travailler ce jour-là.

Des tensions analogues s'expriment dans la gestion de l'espace : je veux bien prendre le train mais je refuse que la ligne de chemin de fer passe dans mon jardin ; j'aime bien manger de la charcuterie mais je ne veux pas de porcherie à proximité de chez moi. C'est le fameux Nimby, acronyme de not in my backyard.

Particularisation des temps d'un côté, grande homogénéisation de l'autre : le « temps des villes » se généralise, impose son rythme aux médias, aux grandes surfaces, aux moyens de transport, jusqu'aux zones périurbaines et rurales.

Au fond, ces grandes horloges sociales, ces nouveaux « temps modernes » que sont internet, les médias, les moyens de transport, comment se caractérisent-ils ?

Il y a d'abord une accélération et une densification des temps : fast-food, internet, e-mails, SMS, nous faisons en une journée ce que nous faisions encore récemment en trois, cinq, dix jours, voire un mois. Nous avons à notre disposition une multitude d'objets numériques qui sont autant d'objets « asynchrones » : ils gèrent le temps à notre place. Nous retrouvons dans la messagerie électronique ce que nous apprécions dans le congélateur : la possibilité à la fois d'accumuler et de se servir en temps voulu.

Il y a également une segmentation des temps. On compacte l'ensemble des séquences temporelles. Par exemple, les matchs de basket américain duraient deux fois trente minutes ; ils durent désormais quatre fois un quart d'heure, ce qui permet de diffuser davantage de publicité. La même logique a prévalu pour le tennis.

Pouvoir faire beaucoup plus de choses dans la même séquence de temps a rendu nos concitoyens plus tendus, plus stressés. La segmentation des temps, donc des tâches effectuées, suppose un effort très important pour tout relier. Les psychologues parlent de « surtravail invisible », pour recoller les séquences de travail d'une journée, où un individu passe du téléphone à l'internet, de l'internet au mail, du mail à l'écrit, de l'écrit à la réunion. Pour intégrer tout cela, il s'use plus vite en même temps qu'il dort moins. À ce propos, certains scientifiques disent que nous n'avons pas atteint nos limites physiologiques et que nous disposons encore d'une réserve de vingt, trente, quarante minutes, à prendre sur le temps de sommeil. Les nouvelles générations de 2025-2030 dormiront certainement encore un peu moins que nous.

Imbrication des temps et irrégularité des tâches vont de pair. Grâce aux différents objets qui nous entourent, à tous ces systèmes autopilotés, chacun de nous peut, faire trois, quatre choses en même temps, travailler, surveiller les mails qui arrivent, enregistrer un fichier, faire tourner un lave-vaisselle, écouter de la musique, etc. Nous nous démultiplions et, sans ubiquité, devenons multifonctionnels.

Tous ces mécanismes temporels vont se traduire par des transformations du jour, de la semaine. Grâce au TGV, aux RTT, à l'évolution des modes de vie, au fractionnement des vacances, le week-end peut commencer le vendredi et se terminer le lundi. Le mercredi, c'est la journée des enfants. Ne restent donc que deux jours complets utiles, à synchronicité forte, sur lesquels tout se concentre, le mardi et le jeudi, où l'on peut théoriquement tout faire, et donc pendant lesquels il y a une réelle concurrence d'usage.

Dans les transports en commun, les pointes du matin, comme celles du midi ou de la fin de journée, commencent plus tôt et s'étalent plus tard. Les migrations pendulaires travail-maison qui étaient la norme voilà vingt ou trente ans s'effacent au profit d'une mobilité plus étalée et répartie de façon plus égale à l'intérieur de fuseaux horaires matinaux et de fuseaux horaires du soir.

Je l'ai dit, des outils asynchrones nous aident à gérer cette flexibilité accrue de l'organisation, du travail en particulier. Il n'en demeure pas moins que tout cela doit être nuancé à l'aune des inégalités sociales, qui, dans ce domaine aussi, persistent : le rapport au temps sera toujours plus aisé pour un cadre que pour une ouvrière travaillant dans une biscuiterie ou une usine de chaussures.

La valorisation du temps devient une notion très importante et sera, demain, une source d'enrichissement pour les uns, de difficulté pour les autres. Aujourd'hui, on fait payer le temps de la journée de manière différenciée, qu'il s'agisse de la fourniture de courant électrique, de la place de cinéma, du titre de transport, du péage routier, de l'abonnement téléphonique, des honoraires de médecins, de consommations dans un bar, etc. Le temps, c'est de l'argent.

Toujours à propos du temps journalier, il faut dire quelques mots de l'enquête Emploi du temps de l'Insee. Ce ne sont que des indications statistiques globales, qui n'ont pas de sens pour une personne en particulier. Entre 1999 et 2011, les variations suivantes ont été enregistrées : toilette (+14 mn), sommeil (-13 mn), repas (actifs -5 mn), durée de travail (-20 mn), travail domestique des femmes sans emploi (-30 mn), temps libre (+7 mn), TV femmes au foyer (+19 mn), TV étudiants (-30 mn), lecture (-9 mn), Internet et jeux de société (+17 mn). Une des grandes tendances à retenir, c'est l'augmentation forte de toutes les catégories liées au temps d'écran. Le temps passé devant la télévision baisse mais parce que les jeunes la regardent en fait sur d'autres supports, d'où une très forte augmentation du temps d'écran de téléphone, de tablette, d'ordinateur.

Les périodes de la vie connaissent aussi une transformation significative. Nous assistons à un brouillage du cycle ternaire de vie formation-travail-retraite. Par rapport à 1975, les jeunes entrant sur le marché du travail ont aujourd'hui en moyenne quatre ans et demi de plus ; les adultes qui le quittent cinq ans de moins en moyenne qu'en 1970. De « vieux jeunes » se mettent à travailler quand de « jeunes vieux » s'arrêtent. Le brouillage apparaît aux deux extrémités de la vie professionnelle. Le phénomène de « moratoire », illustré par le film Tanguy, est d'ailleurs beaucoup moins valable pour la France que pour la Grèce, l'Espagne et le Portugal, où les difficultés économiques ont amplifié les phénomènes de solidarité et de dépendance familiale. Chez nous aussi, en France, les enfants restent maintenant plus longtemps chez leurs parents pour des raisons principalement financières.

Nous observons également une désynchronisation de ce que la sociologie appelle les « dates fatidiques ». Pour la génération de nos parents, l'occupation professionnelle, l'arrivée du premier enfant, l'achat d'une maison, la mort d'une première personne chère dans la famille, tous ces moments importants qui scandent une vie étaient assez concomitants. Aujourd'hui, avec le premier enfant qui arrive autour de trente ans et l'allongement de l'espérance de vie, les trajectoires sont désynchronisées. Le pilotage de nos vies se fait différemment. Les jeunes sont censés avoir un « projet professionnel » et savoir ce qu'ils feront à la quarantaine avant même d'être sortis de l'école. Ils sont dans une obligation mentale et morale de planifier une vie qu'ils ont à peine commencée. En d'autres termes, on leur demande d'être vieux très tôt.

L'équilibre entre logique de projet, d'un côté, logique physiologique, de l'autre, conduit à recourir à de multiples mécanismes de brouillage des âges. Il faut « faire son âge » à un certain moment et en compagnie de certains acteurs, mais pas à d'autres, où mieux vaut « ne pas faire son âge ». Il importe de faire le bon choix et, dans ce domaine aussi, tout se négocie socialement. L'âge n'est pas qu'une donnée physiologique, c'est de plus en plus un construit social, pour lequel nous n'hésitons pas à engager de grandes dépenses : soins, cures, régimes, vêtements adaptés, activités sportives, chirurgie esthétique, etc.

L'exhortation à avoir un « projet » se conjugue au pluriel : projet professionnel, projet de logement, projet de retraite, projet familial, etc. Il faut aussi prévoir sa mutuelle, ses obsèques. Le verbe « assurer » (au sens de « faire face aux obligations sociales ») est entré dans le dictionnaire au milieu des années quatre-vingt, pour décrire un tel phénomène de rationalisation de la vie quotidienne. « Il faut assurer », donc être à la hauteur, assumer son rôle, orienter sa vie, gouverner sa barque personnelle. Au travers du vocable « assurer », la société fait porter sur les individus une sorte d'injonction paradoxale, elle leur demande de porter sur leurs épaules leurs trajectoires individuelles, tout en multipliant les contraintes et les normes. Autrefois, on restait assez longtemps le fils ou la fille de ses parents. Aujourd'hui, on doit plus vite devenir quelqu'un, une sorte d'électron libre capable de vivre tout seul, une personne indépendante. C'est loin d'être évident, d'où le stress, la charge mentale.

Il est des moments de la vie où la pression du temps est significative, par exemple au travail avec les outils informatiques et numériques. Nous vivons un nouveau temps numérique, avec un pilotage de ce temps par les objets électroniques. D'aucuns évoquent l'« homme colonisé », à l'esprit envahi par la présence obstinée du mail qui arrive. Nombreux sont les métiers où émerge une forme de plaisir pris au dérangement permanent de la messagerie. Cela transparaît dans les enquêtes psychosociologiques. Les gens postés au travail devant leur écran se désespèrent un peu dès lors qu'ils ne reçoivent aucun nouveau message pendant en certain nombre de minutes. L'essor de la communication informelle a fait naître une attente du dérangement, une sorte de stimulation mentale qui peut parfois s'apparenter à de la souffrance au travail. Certaines entreprises en sont ainsi venues à interdire l'usage de la messagerie électronique durant une heure ou deux.

Cette emprise numérique augmente la productivité, mais elle a des conséquences sur la qualité. Des expériences ont été faites. Par exemple, il a été demandé à des personnes de faire un travail consistant à résumer un texte. Ces personnes étaient réparties en deux groupes : le premier avait la possibilité de consulter ses mails en flux continu, le second seulement toutes les demi-heures. Les résultats furent sans appel, le deuxième groupe obtenant une note bien supérieure.

L'homme colonisé, mais aussi l'homme émietté : interruptions incessantes, dérangements, fragmentation, microtâches, voilà autant d'événements qui requièrent un travail inconscient de reconnexion. Cette fatigue physique supplémentaire s'observe par électroencéphalogramme.

Il y a aussi l'homme stressé et frustré. Ce qu'affirmait Alexis de Tocqueville pour les inégalités sociales vaut aussi pour le temps. L'important n'est pas le temps qui s'affiche objectivement sur notre montre, c'est celui que l'on veut occuper. On est toujours frustré de n'avoir pas eu le temps d'en faire plus, on a l'impression de courir, de passer d'une tâche à l'autre, d'être moins efficace. Or c'est faux. Historiquement, la productivité au travail n'a cessé d'augmenter avec le développement des outils électroniques. Tout cela crée de très grandes frustrations, entre le temps souhaité et le temps réellement disponible.

Après le temps numérique, je ferai quelques remarques sur les nouvelles représentations du temps.

Le temps est une valeur montante dans la hiérarchie des valeurs sociales. Entre le temps et l'espace, entre le temps et l'argent, les jeunes générations choisissent le temps. Entre gagner plus en travaillant plus et avoir plus de latitude temporelle à un moment donné dans la semaine, elles choisissent la seconde possibilité. Dans les générations passées, on incitait les jeunes à quitter la campagne, à avoir un niveau de diplôme supérieur, à entrer dans la société industrielle. On pratiquait la semaine anglaise, on travaillait le samedi. L'objectif était de gagner plus d'argent, de s'accomplir par des moyens matériels, de s'affirmer quitte à gaspiller son temps.

À l'ère de la société de consommation, du numérique, de l'informatique, de l'économie de la connaissance, les jeunes se disent prêts à abandonner une part de statut ou de revenu pour recouvrer une certaine liberté, voir grandir leurs enfants, mieux articuler vie professionnelle et vie privée, plus librement gérer leur temps.

La modernité d'un acteur se mesure à sa sensibilité et à son rapport au temps. Autrefois, on disait à quelqu'un : donne-moi ton diplôme et ton statut, je te dirai la place que tu occupes dans la société. Aujourd'hui, on pourrait dire : « Montre-moi comment tu utilises ton temps et, sans trop me tromper, je saurai si tu en bas, au milieu ou en haut de l'échelle sociale. »

Le rapport au temps marque les positions sociales et donne du pouvoir à ceux qui gèrent leur temps et contrôlent celui des autres. La fragmentation des utilisations du temps - le temps masculin, féminin, rural, urbain, jeune, vieux, le temps du dimanche, du samedi,... - provoque des tensions intertemporelles. Afin de concilier au mieux ces nouveaux temps modernes, qui partent un peu dans tous les sens, on a vu émerger des « bureaux du temps » dans un certain nombre de villes, dont Poitiers, Belfort, Rennes, Paris. Les résultats sont très mitigés tant il est délicat d'arriver à resynchroniser l'ensemble. À noter les pressions exercées sur les individus dans ce domaine, avec le travail de nuit, le dimanche, les astreintes, les heures supplémentaires. On est loin d'avoir trouvé, à mon sens, les régulations publiques susceptibles d'accompagner les nouveaux usages du temps de la société d'aujourd'hui et de demain. Pour l'instant, la régulation se fait par l'obligation pour certains d'avoir des emplois du temps désynchronisés par rapport à ceux des autres.

Qu'en est-il, maintenant, des rapports à l'espace ?

Une société se compose d'individus qui vivent dans le temps de leur vie tout en occupant un espace. Celui-ci est de plus en plus assimilé au vaste espace de la mondialisation, à ce grand « village planétaire » qui nous enserre et nous entoure. C'est l'analyse de l'ensemble des échelles d'espace qui aide à mieux comprendre notre société et à anticiper les évolutions possibles.

À l'instar de la famille, il ne faut surtout pas dire que le lieu, le local, disparaît comme valeur, tant reste fort l'attachement à la localité. C'est ce que montre, par exemple, l'importance du phénomène, en France, de la « mal-inscription » sur les listes électorales, c'est-à-dire le fait de continuer à être inscrit sur les listes de son lieu de naissance et de prendre prétexte des élections pour revenir régulièrement « chez soi ». Ainsi l'étudiant ayant quitté sa famille depuis déjà cinq ou dix ans et qui vit dans un tout autre lieu ne se presse-t-il pas pour se réinscrire ailleurs.

Dans le même temps, la co-présence physique n'est plus devenue indispensable : ce n'est pas parce que l'on voit quelqu'un, qu'on le rencontre, qu'on est sûr de l'apprécier, de l'aimer, d'avoir des choses à lui dire. Alors que la co-présence était autrefois obligatoire. Il y a une virtualisation considérable et extrêmement rapide des relations humaines et sociales.

Les espaces de vie se sont notablement transformés depuis la société industrielle. Dans les années trente et même encore dans les années cinquante, il existait une très forte corrélation entre les différents espaces constitutifs du mode de vie : on vivait à proximité de sa famille, de son travail, de ses affinités électives. Toutes les statistiques le montrent, aujourd'hui, le choix du conjoint se fait de façon plus « éloignée ». Réalisée en 1959, et publiée en 1964, l'enquête d'Alain Girard qui porte justement ce titre (Le choix du conjoint), pour le compte de l'Institut national d'études démographiques (Ined), révélait que ce choix se faisait en moyenne à quelques kilomètres de distance. Aujourd'hui, ces distances ont notablement augmenté.

De même, les migrations pendulaires entre le domicile et le travail ne cessent de s'allonger. On vit de plus en plus en dehors de la commune, du canton ou du département de son entreprise. Tout cela parce que les moyens de transport sont plus efficaces : dans le même laps de temps, on va beaucoup plus loin, et dans des conditions de confort plus grandes.

Ce qui compte, c'est moins le lieu d'habitation que la possibilité de joindre n'importe quel autre endroit. De nombreuses zones rurales redeviennent alors des zones riches, réinventées, des points d'ancrage où nos concitoyens vont trouver une qualité de vie en sachant que, de toute façon, en peu de temps, ils pourront rejoindre un aéroport, une université, une quatre-voies, un centre commercial, un service de soins ou d'équipements. Loin d'être des lieux de relégation comme dans la société rurale traditionnelle, ces territoires sont devenus des lieux « balises », des ports d'attache, des foyers de vie à partir desquels on peut rayonner. La potentialité territoriale est plus importante que le lieu d'habitation.

Cela étant, la poursuite de l'urbanisation est une tendance évidente, et ce dans le monde entier. L'ensemble des sociétés, en s'urbanisant, produisent les mêmes mécanismes : salariat, montée de couches moyennes, féminisation, sécularisation, évolution des comportements alimentaires, etc.

À l'échelle française, à l'horizon 2025, 85 % de la population vivront certainement dans les « aires urbaines », au sens de l'Insee. Sur un siècle, l'évolution est considérable. Cette urbanisation se fait sur le modèle californien et non pas rhénan, donc par étalement plus que par densification. Que l'on pense par exemple à Bordeaux, Nantes ou Toulouse, nos villes sont peu denses et très étalées, et donc, pour certains experts, peu propices au développement durable et assez coûteuses à entretenir. Ce sont d'ailleurs ces villes situées sur la façade Atlantique qui gagnent le plus d'habitants, de recensement en recensement.

Ces zones d'urbanisme peu dense posent déjà des problèmes (taux d'échec élevé dans l'accession à la propriété, pas de dessertes en transports collectifs, etc.) et en poseront d'autres dans les prochaines années. Ce sont dans les lotissements de maisons individuelles les plus éloignés des centres villes que s'enregistrent les forts taux d'échec scolaire, de suicide féminin, de consommation de médicaments, c'est là, plus que dans l'habitat collectif dense, que s'accumulent les difficultés.

Les huit plus grandes aires urbaines françaises vont pomper l'essentiel de l'accroissement urbain. Ce phénomène d'accentuation de la métropolisation ne manquera pas d'accroître certaines inégalités. Néanmoins, le rythme de développement de ces pôles urbains se ralentit. Les statistiques de l'Insee indiquent un net retour dans les centres villes couplé à un embourgeoisement évident. Les ouvriers qui y étaient encore présents ont été renvoyés en périphérie. Les centres villes se « gentrifient », s'enrichissent, et les couronnes urbaines connaissent elles-mêmes des taux de croissance plus réduits.

La tendance est aux villes multipolaires, aux villes en réseau, aux villes « archipel », selon le sociologue Jean Viard. À cinq, dix kilomètres du centre des dix, douze plus grandes villes françaises se sont développés, tels des constellations, des pôles autosuffisants, où l'on peut « consommer » de la piscine, de l'opéra, du médecin, de l'école. Le développement de ces zones périphériques sur elles-mêmes les rend assez autonomes. Ces aires urbaines ne fonctionnent plus sur une modèle radio-concentrique de type centre/périphérie, mais sur un modèle polycellulaire.

Qui dit urbanisation dit parfois métropolisation, une notion encore plus importante et significative. Il s'agit non pas simplement d'une occupation agrégée de l'espace, mais d'une capitalisation de la richesse. Ces grands pôles urbains exercent véritablement une domination croissante sur le plan économique, politique, culturel, scientifique. Laurent Davezies et Pierre Veltz montrent comment la révolution numérique a fortement accentué cette métropolisation, les plus grandes villes ayant pris l'essentiel du surplus économique de la révolution numérique.

Voilà des villes parfaitement connectées à l'internationalisation, à l'européanisation, à la mondialisation, alors qu'elles sont presque coupées des territoires périurbains et ruraux situés à quinze kilomètres. Elles sont complètement greffées sur ce qui se passe dans d'autres métropoles étrangères parce que le virtuel autorise de s'affranchir de la distance. La distance ne coûte absolument rien.

Je le disais, d'après les études dont on dispose, les franges périurbaines sont celles où l'on vit le plus mal, là où il y a le plus de désocialisation, d'échec scolaire, de tentations politiques extrémistes, là où il y a le plus d'anomie, de perte de repères, et souvent d'échec scolaire.

La majorité des indicateurs de « désorganisation sociale » se concentrent là où le périurbain rencontre le rural, là où s'étaient installés des anciens urbains parce qu'ils vieillissaient, avaient trois enfants, ne pouvaient plus se payer un appartement en centre-ville. Ils espéraient y trouver du calme, ils découvrent des zones de tension, assistent à une augmentation notable des vols et de la délinquance qui a débordé les zones d'habitat collectif pour rejoindre les zones périphériques. C'est là que s'enregistre le mal-vivre le plus important. Le rural dit « profond » résiste beaucoup mieux en termes de stabilité sociale, d'intégration, de vie familiale, d'échec scolaire que ces zones périurbaines.

Ne cédons pas, en revanche, au manichéisme. L'opposition que décrit Christophe Guilluy entre une « France mondialisée » et une « France périphérique », dans un livre qui a eu beaucoup de succès, mériterait d'être affinée. S'il convient d'être attentifs à de tels phénomènes, n'opposons pas une France qui serait parfaitement intégrée à une France qui ne le serait point. Nombre de zones rurales sont très bien insérées dans la modernité, dans la mondialisation et connaissent une phase de transformation évidente.

Au cours des trente dernières années, si les inégalités entre les régions françaises ont fortement diminué, c'est entre les quartiers des métropoles, entre les communes des agglomérations, des communautés urbaines, qu'ont proliféré les mécanismes de ségrégation. Paradoxalement, les quartiers les plus homogènes sont désormais les quartiers « de riches ». Éric Maurin a travaillé ce sujet à partir des études de l'Insee. Les quartiers pauvres français, même en grande précarité, sont moins homogènes que les quartiers anglais, ceux des grandes villes américaines ou de certaines villes allemandes, qui ajoutent à une grande concentration une redoutable ségrégation.

Je mentionnerai également le phénomène, de plus en plus courant, des gated communities, ces quartiers fermés par des barrières où l'accès est strictement contrôlé et qui, selon les agglomérations, enregistrent de forts taux de progression. Leur succès dans d'autres pays annonce une expansion qui ne risque pas de se démentir.

Pour ce qui est des disparités régionales en France, trois grandes périodes sont à retenir.

De l'après-guerre à 1980, il y eut une augmentation des inégalités notable entre les régions françaises en termes de PIB, de production économique, de production de richesse, de niveau de revenu des ménages. À partir de la fin des années soixante-dix, résultat des politiques menées dans les années soixante et soixante-dix, et ce jusqu'au début 2009-2010, les mécanismes de transferts et de redistribution de l'État providence ont bien joué leur rôle et ont permis d'« égalitariser » les revenus entre régions, quand bien même les inégalités de croissance économique et de richesse augmentaient.

J'ai évoqué le poids de l'économie résidentielle et présentielle : trois millions de résidences secondaires, cela déverse de l'argent sur un territoire de façon peut-être plus puissante que certaines politiques d'aménagement du territoire ; cela fait vivre. N'oublions pas non plus le tourisme : plus de 80 millions de personnes viennent en France chaque année et les Français sont eux-mêmes un peuple qui voyage beaucoup dans son propre pays ; voilà un facteur de consommation, et donc de diffusion de la richesse. La mobilité des retraités est, à ce propos, un autre élément essentiel d'égalitarisation.

Selon Laurent Davezies, l'évolution récente est plus préoccupante. Depuis maintenant quatre-cinq ans, l'augmentation des inégalités de PIB se poursuit mais s'y ajoute une nouvelle hausse des inégalités de revenus entre régions. L'avènement de la société numérique va faire que les emplois jeunes, modernes, bien rémunérés seront dans les pôles urbains. De différents points de vue, on constate un affaiblissement des mécanismes de redistribution, ce qui laisse augurer une accentuation des inégalités.

Laurent Davezies affirme que ceux qui s'en sortent le mieux aujourd'hui sont les systèmes productivo-résidentiels, c'est-à-dire que ce sont les zones qui cumulent un attrait touristique avec une vraie production qui seront bien armées pour les vingt ou trente prochaines années. Celles qui n'ont que du tourisme, de la gastronomie, de belles vieilles pierres, même si elles comptent de nombreux visiteurs, mais qui n'ont pas d'emploi, comme celles qui présentent un profil exactement contraire à l'instar de tout le quart Nord-Ouest de la France, ont déjà beaucoup souffert et doivent s'attendre à un avenir plus difficile.

En termes de mobilité, les spécialistes des transports estiment que la stagnation à environ quatre déplacements par jour et par personne, observée depuis le début des années quatre-vingt-dix, va se poursuivre. Nous aurions en quelque sorte atteint un maximum difficile à dépasser avec un budget-temps toujours à peu près le même, qui tourne le matin autour d'une demi-heure de trajet, et même chose le soir. Or les moyens de transports étant bien plus performants, la distance parcourue en trente minutes dépasse allègrement les distances d'autrefois et continue à augmenter régulièrement.

L'augmentation des distances parcourues se conjugue avec une tendance aux « pérégrinations urbaines », ce que montraient les statistiques dès les années quatre-vingt. Fini le temps des déplacements pendulaires domicile-travail, place aux déplacements plus zigzagants, erratiques, brisés. C'est ce que Marc Wiel appelle des pérégrinations urbaines. En parallèle, nous assistons à une forte progression des déplacements pour motifs « loisirs » et « visites » au détriment des trajets « professionnels » et « scolaires », qui stagnent, voire baissent, en raison du développement du numérique.

Je me risque à une hypothèse. Notre pays compte 3,15 millions de résidences secondaires. Au vu du taux de progression, on peut atteindre 3,5 millions dans une grosse dizaine d'années, avec les phénomènes associés : multi-habitation, mobilités, économie présentielle, et ce grâce au TGV, à Easyjet, aux RTT. Ces nouveaux emplois du temps irriguent le territoire et redistribuent la richesse nationale.

En termes de transports ferroviaires, les gains de temps s'expliquent en partie par la suppression des arrêts intercalaires, autrement dit d'un certain nombre de gares. Or les villes intercalaires ont un rôle très important dans une société moderne.

Ce qui compte aujourd'hui, ce sont les interconnexions entre les différents registres de mobilité : ruptures de charges, changements de modalités de transports, hubs, lieux où, en réseau, se créent les correspondances et les fréquences. D'où des tarifications différenciées.

L'étalement urbain constitue une prime à la voiture individuelle. Les transports collectifs vont continuer pour des dizaines d'années à subir cette immense contrainte de l'étalement des villes, et ils devront continuer à fonctionner sous perfusion d'argent public pour avoir un minimum d'équilibre financier. Nous sommes loin de l'urbanisme rhénan, de la Suisse, de l'Autriche, ou du modèle de Barcelone : un plan hippodamien très dense, avec immeubles de cinq-six étages et parkings en sous-sol, propice à favoriser les transports collectifs.

Tant que la France se caractérisera par des agglomérations urbaines étalées et peu denses, il y aura une prime à la voiture et, donc, une très forte dépendance énergétique. En retour, la possession d'une voiture est prétexte à habiter de plus en plus loin, ce qui encourage par rétroaction l'étalement urbain. C'est le prix du foncier qui compte, plus que le prix de la maison, d'où un étalement urbain encore accentué. On a affaire à un cercle vicieux dont on ne voit pas la fin puisque, structurellement, une ville ne se reconstruit sur elle-même qu'au rythme de 0,6 % ou 0,7 % par an. Pour « refaire » une ville en entier, si ce concept avait du sens, il faudrait deux cents ans.

De même qu'il existe une multiplicité des usages du temps, avec la mise en place de bureaux des temps pour essayer de réguler l'ensemble, il existe une multiplicité de conflits d'usage spatiaux - terme bien connus, je n'insiste pas - liés aux occupations de l'espace et à l'accès aux ressources rares : l'eau, les espaces protégés, etc. J'avais moi-même participé à l'élaboration d'un rapport du Plan sur les conflits d'usage dans les zones rurales. Aménager le territoire pour permettre l'installation d'entreprises, la construction de lotissements, prendre en compte la problématique de la pollution et de la qualité de l'air, voilà autant d'éléments qui montrent la multitude de conflits de ce type et illustrent l'évolution de notre société. Une société qui se particularise, se différencie, s'individualise, avec de réels enjeux de contrôle de l'espace, notamment dans les aires rurales montagneuses et les zones littorales périurbaines.

J'évoquais précédemment le phénomène Nimby et l'importance d'avoir du temps pour soi. Sans être forcément égoïste, notre société fabrique des intérêts de plus en plus particuliers et des gens de plus en plus capables de les défendre. La même logique est à l'oeuvre en matière d'occupation de l'espace.

Telles sont, mesdames, messieurs les sénateurs, présentées de façon synthétiques les évolutions qu'il me semblait important de rappeler dans le cadre d'une réflexion prospective.

M.  Pierre-Yves Collombat. - Je vous remercie, monsieur Hérault, de ce panorama qui fourmille d'informations. Pour autant, je ne suis pas forcément d'accord avec vous. Vous nous avez présenté un tableau de la réalité. Le peintre a un incontestable talent, mais le résultat est très particulier.

Vous avez commencé par dire : pour faire une société, il faut des hommes, de l'espace et du temps. Des hommes, certes, mais de l'espace ? Vous assimilez l'espace mondial, le village planétaire avec le village tout court. Cela n'a strictement rien à voir. L'un est un village virtuel, qui n'existe que par l'image que les médias nous en transmettent. L'espace en lui-même ne suffit pas pour faire une société, il faut que les gens se rencontrent. Cet espace virtuel a été démultiplié, notamment par le numérique, mais il ne permet pas de s'y rencontrer, sinon de façon aseptisée. Je pourrais faire un commentaire similaire pour la notion de temps.

Surtout, vous semblez oublier que, pour faire une société, il faut aussi un héritage culturel et historique, un projet commun, un certain nombre de normes, de modèles d'identification. Lorsque tout cela dérape, cela provoque, entre autres, de la délinquance, de l'anomie. Étrangement, vous n'en avez pas parlé dans votre long exposé.

Vous avez insisté, au-delà des problèmes, sur le fait que notre société tient, grâce à ses normes sociales, aux réussites de l'intégration, qui nous préserve de tout communautarisme. Certes. Mais les plus aveugles d'entre nous viennent tout de même de s'apercevoir que notre société élevait des enfants qui, ne se reconnaissant plus du tout dans les valeurs de la République, allaient chercher ailleurs des modèles d'identification à l'opposé des nôtres, adoptaient des comportements tout à la fois monstrueux et aberrants. Peut-être y a-t-il une raison à cela.

Vous nous décrivez une société de producteurs et de consommateurs, mais pas vraiment de citoyens. Est-ce un mot tellement vieillot qu'il vaut mieux ne pas le prononcer ? Je ne m'y résoudrai pas. Vous donnez l'impression de céder à la fatalité. À vous entendre, il y aurait un sens de l'histoire que rien ne pourrait changer et que l'on ne peut qu'accompagner. Quid de la crise financière et écologique qui est au-dessus de nos têtes ? Un jour, tout risque de nous exploser à la figure.

Marx, à une certaine époque, s'était posé la question : il avait prédit la fin de l'Histoire et l'avènement du paradis sur terre. Si j'ai apprécié la richesse de votre présentation, je l'ai trouvée insuffisamment dialectique. Finalement, vous semblez vous ranger à la description que font les chantres du libéralisme triomphant, c'est-à-dire une évolution absolument inéluctable de la société. Cela me paraît tout de même plus que problématique.

M.  Alain Fouché. - Les statistiques que vous avez avancées en matière de mariage m'ont surpris : 44 % de divorces en 2011, plus de 50 % en 2020. Certes, les femmes sont beaucoup plus nombreuses à travailler qu'avant et elles ont gagné leur liberté. Il n'empêche que ce taux ne reflète pas la réalité de ce que je vis en tant qu'avocat dans mon département.

Mme  Corinne Bouchoux. - Votre présentation m'a vraiment enchantée en ce qu'elle dresse, en assez peu de temps, un panorama complet de notre société. Vous avez eu, en outre, l'amabilité de régler son sort à un géographe dont je ne m'explique pas le succès médiatique et qui gagne sa vie de façon scandaleuse en vendant des approximations à un certain nombre de collectivités territoriales.

Vous soulignez l'importance de l'effet « genre », notamment au regard du vieillissement de la population ou de la gestion du temps. Avez-vous déjà travaillé sur la dimension genre d'une prospective différenciée ? Dans vos analyses, avez-vous réfléchi plus à fond à des scénarii différents, aux conséquences, par exemple, de la réalisation d'un scénario optimiste, avec un rééquilibrage plus égalitaire des tâches domestiques ?

Sociologiquement, le scénario qui se dessine est celui de ruptures successives dans les trajectoires personnelles. De toutes ces analyses, qu'elles versent dans l'ultraoptimiste ou l'ultrapessimiste, dépendront la mise en oeuvre de décisions politiques différentes, en termes de santé publique, de prise en charge des personnes de grand âge, d'immobilier aussi.

Le malentendu, qui a confiné à l'hystérie, sur le mot « genre » s'est estompé. Il n'a d'ailleurs pas atteint le Sénat. Je terminerai tout de même en formulant un petit souhait personnel à cet égard : vous gagneriez à remplacer dans votre présentation le mot « hommes » par « humains » ; vous vous épargneriez alors les remarques que n'aurait pas manqué de vous faire la délégation aux droits des femmes si vous vous étiez exprimé devant elle.

M.  Gérard Bailly. - Je trouve que le tableau qui nous a été présenté correspond assez bien à la réalité. Certains s'en réjouiront, d'autres non. Je souhaiterais approfondir la réflexion prospective sur la gestion de l'espace pour trouver des voies ou des remèdes aux problèmes qui s'annoncent. Je crains que la poursuite de l'urbanisation, 80 % de la population vivant en zones urbaines aujourd'hui, encore davantage demain, ne se fasse au détriment du monde rural.

Au vu de la situation économique du pays, il est probable que, demain, on refuse de remettre en état une route ou de conserver une ligne de transport, faute de fréquentation suffisante. Pourtant, les urbains qui viennent dans les secteurs ruraux en vacances devraient pouvoir trouver les services qu'ils attendent. Si on ne parvient pas à maintenir une population suffisante dans le monde rural, surtout lorsqu'il s'agit de tourisme saisonnier, c'est toute notre société qui va en pâtir. Ce serait un vrai problème de société. Telle est l'inquiétude que je souhaitais relayer. Cela mériterait que nous nous penchions sur le positif mais aussi sur le négatif, en particulier la tendance croissante à l'individualisme.

Mme  Sylvie Robert. - À mon tour, je veux saluer la qualité et la richesse de cette présentation. J'ai été particulièrement attentive aux développements sur le rapport au temps, notion sur laquelle j'ai travaillé à Rennes, avec Edmond Hervé notamment.

Je voudrais revenir sur une question que vous avez finalement passée assez rapidement : celle des nouvelles représentations. Vos propos en la matière n'invitent pas à l'optimisme, au vu des fractures et ruptures constatées. Cette question des représentations, comme vous l'avez souligné, s'inscrit bien sûr dans le cadre du rapport au temps. Mais elle le dépasse largement et doit également s'appréhender par rapport à l'espace.

À l'évidence, de fortes inégalités sociales, territoriales, culturelles se creusent. Les politiques publiques mises en place peinent à les régler, du fait notamment de l'apparition de nouvelles représentations dans ces multiples champs. Quand bien même la question de ces représentations est moins objectivée et plus difficilement quantifiable, pouvez-vous nous dire si elle fait l'objet de travaux de recherche et d'exploration pour les années à venir ?

M. Bruno Hérault. - Je commencerai par les observations sur la ruralité formulées par M. Bailly. Le fait que, statistiquement, la proportion d'urbains ne cesse d'augmenter n'implique pas que, dans l'absolu, le nombre d'habitants dans les zones rurales diminue. C'est même le contraire qui est constaté, puisque la population française augmente. Paris et le désert français, pour reprendre le titre d'un ouvrage de Jean-François Gravier paru dans l'immédiat après-guerre, c'est une situation que nous n'avons au fond jamais connue. Il y eut, certes, dans les années soixante et soixante-dix, un véritable exode rural, fort et massif, mais de courte durée. Depuis lors, les zones rurales récupèrent de la population, même si quelques départements en perdent. Il s'agit soit d'une rurbanisation, soit de migrations alternées de la part d'urbains partis vivre à la campagne. En tout état de cause, le rural n'a pas perdu de population.

M.  Gérard Bailly. - Vous évoquez là le rural périphérique, mais qu'en est-il de l'hyper-ruralité ?

M. Bruno Hérault. - Les taux de croissance de la population sont aujourd'hui plus élevés dans le rural que dans l'urbain. Il n'y a que très peu de cantons et de départements qui affichent un solde net négatif en la matière.

S'ils sont plus nombreux, les urbains expriment néanmoins leur souhait d'embrayer vers une vie davantage tirée par la ruralité. Ils attachent plus d'importance aux valeurs et aux ressources fondamentales pour lutter contre le changement climatique et mener une vraie politique de développement durable. La problématique essentielle n'est plus : « Quelle planète allons-nous laisser à nos enfants ? » C'est désormais : « Quels enfants allons-nous laisser à notre planète ? » Nous débordons là sur les questions d'éducation.

À mon sens, les ressources déterminantes pour le pilotage de la société de demain se trouvent dans le rural : l'air, l'eau, le bois, la biomasse... Le recours abusif aux pesticides a fait perdre à l'Europe plus de 400 millions d'oiseaux en trente ans. Paradoxalement, certaines réserves de biodiversité sont maintenant situées dans les villes.

Il n'en demeure pas moins que les ruraux sont en général les mieux placés, grâce aux ressources de leurs territoires, pour prendre en main la transition énergétique et le développement durable. Comme le disait Jean Viard sous forme de boutade, il y a eu les cols bleus, les cols blancs, il y a maintenant les « cols verts ». Dès lors que les différents groupements et interprofessions se montreront capables de faire le lien entre, d'un côté, les besoins en termes d'agroécologie, d'agriculture intensive, de tourisme rural et, de l'autre, le développement des nouvelles ressources, ils auront une maîtrise des politiques à mener que les urbains n'auront pas. Je sens que la situation est en train d'évoluer. Il reste à voir si les transformations auront lieu.

Par ailleurs, pour répondre à Mme Bouchoux, dans le cadre des études qui sont menées actuellement sur l'évolution des comportements alimentaires, sur la sensibilité aux risques environnementaux, aux pesticides, sur la mondialisation des systèmes alimentaires, nous retrouvons systématiquement, parmi les variables déterminantes, le rôle des femmes et la féminisation. Là où il y a un gîte rural coquet, fleuri, pour attirer les touristes, là où il y a petit commerce de vente à la ferme pour permettre à l'exploitation de s'en sortir, il y a souvent une femme - conjointe, fille, belle-soeur - pour s'en occuper.

La féminisation dans l'agriculture est pour nous un sujet de réflexion très important. Le monde agricole était masculin. Il valorisait la masculinité, il fallait travailler dur. Aujourd'hui, les outils existent pour que les femmes puissent faire tout à l'égal des hommes. Voilà une ligne de modernisation évidente.

Sur la majorité des sujets, qu'il s'agisse de la souffrance animale dans les abattoirs, des risques environnementaux, de l'exposition aux pesticides, c'est fréquemment la frange féminine qui tire les hommes vers le haut et les amène à se poser les vraies questions.

Sur tous ces sujets, nous entretenons une veille attentive. La féminisation dans l'agriculture est une tendance observée au niveau mondial. Faisons une hypothèse prospective de long terme : parmi les éléments moteurs des transformations profondes des sociétés du XXe siècle, les historiens du futur retiendront sans doute la féminisation, la hausse du niveau d'éducation et la baisse de la natalité. La majorité des évolutions en matière de comportements alimentaires sont impulsées par les femmes, dans les sociétés riches comme dans les sociétés pauvres. Qui dit évolutions dans les comportements alimentaires dit évolutions dans la production et la distribution agricoles.

S'agissant des modes de vie et des emplois du temps, les rythmes de vie sont, je le soulignais, de plus en plus des « rythmes de villes » et, plus particulièrement, aurais-je dû préciser, des « rythmes de femmes urbaines ». Attentives à concilier vie privée et vie professionnelle, elles imposent leurs nouvelles normes dans le modèle familial : diminution des portions alimentaires, essor des plats préparés, alternatives à la voiture, etc.

L'accélération, la densification des rythmes, les nouveaux emplois du temps sont des thèmes auxquels mon équipe et moi sommes très sensibles, notamment parce qu'ils entraînent de nouvelles représentations. Mme Robert l'a rappelé, tout cela ressort davantage d'une vision subjective. Mais il existe des enquêtes très objectives pour mesurer, si je puis dire, le subjectif. Grâce aux échelles d'attitude et aux enquêtes d'opinion, il est possible de croiser les données et de reconstituer de façon très précise la subjectivité temporelle. Comment les gens s'imaginent-ils le temps qui passe, le déroulé d'une journée ? Qu'entendent-ils par « être pressé » ou « perdre du temps » ? Des modèles très précis permettent de répondre à ces questions et beaucoup de choses passionnantes sont à lire sur le sujet.

Sur le taux de divorces, je confirme à M. Fouché le taux de 44 % en 2004, et de 52% en 2013. Dans la dernière publication annuelle sur les évolutions de la démographie française, on peut lire ce sous-titre : « Le nombre de divorces continue à augmenter. » Il n'empêche que, selon les métiers, les âges, les milieux, la conception qu'on se fait de la famille, de l'affectivité, diffère. Cela reste une moyenne statistique.

Je terminerai sur les critiques qui m'ont été adressées par M. Collombat, auquel j'espère ne pas avoir fait fausse impression. Peut-être ai-je « brassé » trop de notions trop rapidement. Je me suis efforcé d'être, non pas pessimiste ou optimiste, mais réaliste, de synthétiser les grandes tendances, ni souhaitables ni haïssables, de la société. Il revient à chacun de nous de réfléchir à transformer ces futurs probables en futurs souhaitables. La prospective, c'est connaître les tendances passées et présentes pour imaginer les futurs probables, pour mieux prendre la décision construisant les futurs souhaitables. Moi-même je suis plutôt optimiste de nature.

M.  Pierre-Yves Collombat. - N'oublions pas ce qui fait la société !

M. Bruno Hérault. - Il m'a été demandé d'être prospectif.

M.  Pierre-Yves Collombat. - L'un n'empêche pas l'autre !

M. Bruno Hérault. - L'histoire est une dimension très importante. Sans mémoire, le présent se vide, pour reprendre le titre d'un livre d'un ancien ministre de l'agriculture. On ne peut pas faire de prospective sans un minimum de culture historique. Il arrive que ce que l'on croit être une tendance relève en fait du sens commun, de la rubrique « chiens écrasés ». Je passe mon temps à le dire à mon équipe, c'est l'histoire qui donne du sens aux hypothèses sur l'avenir.

Je suis donc très attaché à ce noyau dur historique. J'aurais pu rappeler les tendances des cinquante dernières années, cela ne m'aurait pas empêché de répéter les mêmes arguments et de prolonger à peu près les mêmes tendances.

M.  Roger Karoutchi, président. - Monsieur Hérault, je vous remercie beaucoup de cet exposé qui n'est en effet ni pessimiste ni optimiste. Un certain nombre de réalités de fond s'imposent à nous. Il nous revient, à nous, politiques, à partir des analyses effectuées, de voir comment il est possible de faire évoluer les choses. La citoyenneté, c'est aussi le résultat de l'éducation, d'un certain nombre de valeurs.