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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION AUX DROITS DES FEMMES


Jeudi 30 mars 2017

- Présidence de Mme Chantal Jouanno, présidente -

Rapport « Femmes et agriculture » - Table ronde sur l'enseignement agricole et la formation des agricultrices

M. Alain Gournac, président. - Nous sommes réunis ce matin pour une table ronde sur l'enseignement agricole et la formation des agricultrices, dans le cadre d'un rapport d'information sur les agricultrices, dont les travaux ont été lancés à l'occasion du colloque du 22 février au Sénat1(*).

Nous espérons pouvoir présenter les conclusions de ce rapport à l'échéance du mois de juillet. Il nous a semblé plus que souhaitable, à la veille d'une nouvelle mandature, que la délégation aux droits des femmes soit force de proposition dans ce domaine crucial pour le Sénat.

Signe de notre intérêt unanime pour les questions relatives aux agricultrices, ce rapport sera élaboré par un groupe de travail composé d'un membre par groupe politique. Je vous en indique la liste par ordre alphabétique : Annick Billon, pour le groupe UDI-UC, Corinne Bouchoux, pour le groupe écologiste, Brigitte Gonthier-Maurin, pour le groupe CRC, Françoise Laborde, pour le groupe du RDSE, Didier Mandelli, pour le groupe Les Républicains - il ne peut malheureusement pas être présent aujourd'hui et vous prie de l'excuser - et Marie-Pierre Monier, pour le groupe socialiste et républicain.

Entrons dans le vif du sujet. Aujourd'hui, l'enseignement agricole compte plus de 50 % de filles, avec toutefois de grandes disparités selon les filières.

Je remercie les intervenants d'avoir accepté notre invitation.

Nous avons le plaisir d'accueillir Philippe Vinçon, directeur général de l'enseignement et de la recherche (DGER) au ministère de l'Agriculture, de l'Agroalimentaire et de la Forêt ; Christine Audeguin, chef d'établissement au lycée agricole Terre nouvelle-Marjevols, représentante du Conseil national de l'enseignement agricole privé (CNEAP) ; Roland Grimault, responsable du pôle développement de l'Union nationale des maisons familiales rurales d'éducation et d'orientation (UNMFREO) ; Laurence Dautraix, secrétaire nationale du Syndicat national de l'enseignement technique agricole public (SNETAP-FSU) ; Guy Sigala, secrétaire général du SEA-UNSA Éducation ; Gilles Trystram, directeur général de l'école AgroParisTech et Catherine Belloc, professeur à l'École nationale vétérinaire, agroalimentaire et de l'alimentation Nantes-Atlantique (ONIRIS).

Mesdames, Messieurs, nous comptons sur vous pour nous aider à mieux appréhender la place des femmes dans l'enseignement agricole et les spécificités de la formation des agricultrices par rapport à celle des agriculteurs. Je voudrais d'ores et déjà vous demander de m'excuser car je devrai vous quitter avant la fin de nos échanges, mais mes collègues me suppléeront jusqu'à la fin de cette table ronde.

Pour commencer, je vous demande de réagir brièvement sur le thème de notre rapport relatif à l'agriculture sous le prisme féminin et de nous dire comment vous l'appréhendez.

M. Philippe Vinçon, directeur général de l'enseignement et de la recherche (DGER) au ministère de l'Agriculture, de l'agroalimentaire et de la forêt. - Je remercie la délégation aux droits des femmes d'avoir pris cette initiative sur ce sujet très important. On a parfois une image très masculine du monde agricole, encore largement marqué par les stéréotypes. Parce que certains métiers demandent une force physique, ils apparaissent trop souvent comme réservés aux hommes.

Le ministère de l'Agriculture a engagé depuis longtemps un très vaste travail pour montrer que l'agriculture recouvre des métiers extrêmement diversifiés, qui peuvent certes s'adresser aux hommes, mais que les femmes sont tout aussi capables d'exercer.

Des évolutions très importantes se sont produites sur ces sujets, en particulier en ce qui concerne l'enseignement technique. En effet, les formations agricoles représentent schématiquement un quart des formations. Elles sont de plus en plus diversifiées et féminisées. Il me paraît vraiment important de démontrer cette évolution à travers des symboles, tels que l'élection d'une femme à la présidence de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA)2(*).

Sans sous-estimer l'importance de la force physique, qui peut être importante dans ces métiers, il importe de trouver le bon équilibre. Un gros travail reste cependant à faire pour débarrasser l'enseignement technique agricole des stéréotypes négatifs qui le frappent. Ce système, de taille relativement modeste - il représente l'équivalent d'une académie moyenne de l'Éducation nationale comme Rouen, Nice ou Strasbourg - prépare à devenir agriculteur mais ouvre également à des métiers importants dans les territoires ruraux : services à la personne et aux territoires, environnement, agroalimentaire. Or le secteur agricole est réputé offrir des métiers d'homme, ce qui risque de décourager bien des jeunes filles de s'engager dans cette voie. Il me paraît donc très intéressant de prendre des initiatives comme celle à laquelle nous sommes associés aujourd'hui, pour pouvoir donner une meilleure information et lutter contre l'ensemble des stéréotypes négatifs que je viens d'évoquer.

Ensuite, il y a une majorité de jeunes filles dans les écoles d'ingénieurs et de vétérinaires : la problématique est donc inversée. Cela présente des aspects négatifs, mais revêt aussi une dimension positive. Ainsi, au ministère de l'Agriculture, il n'y a pas de problème de parité dans les postes de haute responsabilité, que ce soit au niveau du cabinet ou parmi les directeurs d'administration centrale.

Par ailleurs, cette question de l'égalité femmes-hommes est au coeur de l'action du ministère. Ainsi, l'agroécologie, qui intègre tant la vision économique que la préoccupation environnementale, contribue à changer l'image de l'agriculture. Or, même s'il faut se défier des stéréotypes, je constate que le respect de la nature et le bien-être animal suscitent souvent l'intérêt auprès des jeunes filles.

M. Alain Gournac, président. - Les femmes ne sont pas apparues d'un coup dans l'agriculture ; cela fait très longtemps qu'elles ont une importance majeure dans ce domaine.

Mme Christine Audeguin, chef d'établissement au lycée agricole Terre Nouvelle à Marvejols, représentante du Conseil national de l'enseignement agricole privé (CNEAP). - Sur la féminisation progressive de l'agriculture, je ferai trois remarques principales.

Tout d'abord, si l'on constate aujourd'hui une féminisation « officielle » de l'agriculture, à travers l'évolution des statuts des conjoints exploitants, le travail des femmes dans ce secteur existait depuis très longtemps, tout en demeurant « invisible ».

Deuxièmement, avec l'évolution des techniques et la mécanisation, certains travaux affectés jadis aux hommes en raison de leur force physique peuvent désormais être assurés par des femmes. La mécanisation de l'agriculture a donc contribué à sa féminisation.

Troisièmement, gardons aussi à l'esprit que l'on assiste plus généralement à une féminisation sociétale du monde du travail, qui touche l'agriculture au même titre que bien d'autres secteurs.

Je souhaite aussi apporter un bémol aux chiffres de l'enseignement agricole. Il y a deux types de formations : celle qui mène à l'agriculture proprement dite et celle qui conduit aux métiers des services à la personne. Or la seconde est beaucoup plus féminisée que la première.

M. Roland Grimault, responsable du pôle développement de l'Union nationale des maisons familiales rurales d'éducation et d'orientation (UNMFREO). -  Cela a été dit, les métiers de l'agriculture ont évolué, notamment en raison de la mécanisation et de la prévention en faveur des nouvelles postures dans le travail. Cela a permis à chacun, notamment aux femmes, de prendre sa place dans l'agriculture.

Pour autant, l'enseignement agricole est très divers et les femmes sont plus présentes dans certains secteurs. Par exemple, leur nombre est important dans les postes de direction ou dans les conseils d'administration. Elles sont également bien représentées dans l'enseignement.

Je rappelle que l'enseignement agricole comporte, au-delà de l'aspect formation, un volet éducation, qui promeut le respect de la différence et la place des femmes au quotidien.

En réalité, les freins sont surtout sociétaux, tant au sein des familles qu'au niveau de l'orientation. Il est en effet difficile d'imaginer que les conseillers d'orientation puissent connaître tous les débouchés de l'enseignement agricole, tant les métiers auxquels il prépare sont variés.

Toutefois, les choses évoluent, non seulement parce que les femmes se sont battues, mais encore parce que les enfants n'exercent plus les métiers de leurs parents. J'ai ainsi vu un agriculteur prendre en apprentissage une jeune fille, car ses propres filles avaient fait d'autres choix d'orientation...

M. Alain Gournac, président. - En effet, les enfants ne reprennent plus systématiquement le métier de leurs parents et l'accès aux études supérieures est beaucoup plus ouvert qu'autrefois...

Mme Laurence Dautraix, secrétaire nationale du Syndicat national de l'enseignement technique agricole public (SNETAP-FSU). - Il me semble à ce stade pertinent de faire un petit rappel historique. Dans les années 1950, il n'y a pas si longtemps, on considérait qu'il ne fallait pas confier les jeunes filles à l'école de la République, car cela risquait de les pervertir. Donc, on les envoyait dans les maisons familiales rurales et vers les congrégations religieuses. On le voit, le chemin est encore long, il reste beaucoup de stéréotypes à lever, et cette table ronde est, à cet égard, une excellente initiative.

Mon syndicat a à coeur de poser la question de la surreprésentation des filles dans la filière des services et dans le secteur privé, par opposition avec l'enseignement agricole public, dont je ne vois d'ailleurs pas de directeur autour de la table...

En outre, l'enseignement agricole public recouvre plusieurs dimensions : la formation initiale scolaire, l'apprentissage, mais aussi la formation continue. S'agissant de l'apprentissage, les filles subissent une « double peine » car les stéréotypes sexistes y sont encore plus marqués que dans l'enseignement agricole en général.

Au niveau de la formation continue, il faut mettre en avant le rôle des centres de formation professionnelle et de promotion agricole (CFPPA). On oublie souvent la notion de promotion, alors qu'elle est très importante.

Il existe en outre des outils dans l'enseignement, comme le réseau Insertion-égalité3(*), lequel est malheureusement bien souvent méconnu de la communauté éducative. Cette dernière doit donc être mieux formée pour « casser » ces stéréotypes. Un effort de communication devrait être fait pour valoriser ce type d'initiatives. Je note d'ailleurs que les projets d'établissement et les projets régionaux, de même que les schémas stratégiques de l'enseignement agricole, s'intéressent rarement à la question que nous abordons aujourd'hui.

De plus, il faut élargir la réflexion à tous les acteurs : les familles - qui ont été évoquées, la communauté éducative, les services d'orientation, les professionnels agricoles, mais également les constructeurs d'outils et de vêtements, ainsi que les syndicats.

Enfin, n'oublions pas la question de la précarité des femmes, qui concerne aussi bien les agricultrices et les saisonnières que les professionnelles de l'enseignement, notamment parmi les catégories C, plus souvent soumises au temps partiel.

M. Alain Gournac, président. - Je retiens de vos propos l'importance de la formation continue par le biais des CFPPA et la diversité de l'enseignement agricole.

M. Guy Sigala, secrétaire général du syndicat SEA-UNSA Éducation. - Pour abonder dans le sens de Philippe Vinçon, je rappelle que les femmes sont majoritaires au ministère de l'Agriculture, mais aussi dans la fonction publique de manière générale, en particulier parmi les salariés de catégorie A et au sein de l'enseignement.

La formation continue et la formation par apprentissage sont structurants dans l'enseignement agricole public, bien plus qu'à l'Éducation nationale. Cela implique donc que la coordination entre l'État et les régions soit plus forte. Un rapport budgétaire de la sénatrice Françoise Férat estimait que l'enseignement agricole était à la croisée des chemins. Il y est effectivement depuis longtemps ; il y a certes eu des efforts, par exemple la signature d'une convention entre le ministère et l'Association des régions de France (ARF) pour essayer de stabiliser, piloter, orienter et sécuriser cet enseignement, mais il est temps que l'on coordonne vraiment les deux actions.

Par ailleurs, on évoque le « plafond de verre » pour les femmes, mais il y a aussi un plafond tout court, surtout parmi les membres de la catégorie C. Beaucoup de femmes font ainsi face à une grande précarité. La question du « plafond de verre » est donc importante, tout comme celle de la grande précarité, auxquelles font face beaucoup de femmes.

Je veux également m'attarder sur une idée reçue : l'enseignement agricole est l'enseignement non pas de l'agriculture, mais des métiers de l'agriculture. Il mène à bien des débouchés, et les parcours sont variés, beaucoup moins figés qu'on ne le croit souvent.

En outre, l'une des spécificités de l'enseignement agricole tient à ses méthodes pédagogiques actives, qui se fondent notamment sur une démarche de projets. C'est donc en matière de diplômes que l'on peut faire bouger les choses, notamment au travers de l'éducation socio-culturelle.

En ce qui concerne l'installation des agriculteurs et agricultrices, le frein principal vient de son coût, surtout pour les personnes qui sont extérieures au monde agricole. Cela exige un capital très lourd avec une faible rotation. Les métiers agricoles s'ouvriront quand on lèvera ces freins. Je rappelle à cet égard que le nombre d'agriculteurs en Europe baisse de 25 % tous les dix ans.

De surcroît, un élément susceptible à mon sens de faire évoluer le monde agricole tient au développement des sciences et des technologies. La force physique devient ainsi de moins en moins centrale pour exercer la profession agricole, ce qui est favorable aux femmes. Encore faut-il être créatif pour faire évoluer l'ergonomie du matériel agricole.

Autre question, celle de l'internat. Les internats abritent beaucoup de filles et il faut les accompagner, y compris en s'appuyant sur le Planning familial. En effet, nous devons assurer à la fois l'éducation citoyenne et l'éducation à la sexualité, car certaines difficultés se font jour dans ces établissements.

Par ailleurs, pour avoir vu des jeunes extérieurs au monde agricole s'installer et mener seuls leur exploitation, je peux certifier que cette activité ne peut s'inscrire dans la durée que si l'on accompagne les femmes, notamment d'un point de vue social, par exemple pour la garde des enfants.

Pour conclure sur une note plus positive, j'ai le souvenir d'un conseil d'administration d'établissement présidé par une agricultrice âgée de moins de 35 ans, laquelle est restée longtemps en poste. Les choses évoluent par conséquent beaucoup.

Enfin, les établissements ont une très forte autonomie, ce que les élus locaux, notamment à l'échelon régional, ne perçoivent pas nécessairement. Les membres des conseils d'administration des lycées agricoles ont une importante capacité de proposition et de mise en oeuvre, mais ne s'en servent à mon avis pas assez.

M. Gilles Trystram, directeur général de l'établissement AgroParisTech. - Je m'efforcerai pour ma part de donner le point de vue des établissements de l'enseignement supérieur agricole.

Cela a été souligné, l'enseignement agricole dépasse la simple question des agriculteurs. Il mène à bien d'autres métiers spécifiques, comme ceux de l'aménagement du territoire, du tourisme, de la bio-économie ou encore de la forêt et de la gestion des milieux naturels. La question du champ agricole ne s'arrête donc pas à la seule activité productrice, à la seule fonction d'agriculteur, mais vise aussi tout ce que l'on en fait et tout ce qui est autour ; elle est beaucoup plus globale.

En matière de statistiques, on compte une proportion importante de jeunes femmes dans les établissements supérieurs - entre 60 et 70 % dans les écoles d'ingénieurs. Il ne semble pas exister de différences très nettes dans les choix de filières entre les filles et les garçons.

En revanche, il existe une vraie sensibilité à la question du genre ; nos étudiantes sont militantes, engagées. C'est une préoccupation importante dans l'esprit de la jeunesse actuelle.

Le métier d'agricultrice ne représente pas un secteur important d'emploi à AgroParisTech. Néanmoins, au bout d'une dizaine d'années, on voit des jeunes reprendre des exploitations de tous types - qu'il s'agisse de filles ou de garçons d'ailleurs. Il ne faut donc pas limiter l'analyse au seul moment de la sortie d'école.

M. Alain Gournac, président. - Vous avez eu raison de souligner que l'enseignement agricole englobe un champ beaucoup plus vaste que la seule agriculture, et notamment le secteur forestier. De façon générale, il faut présenter les métiers positivement aux étudiants pour leur donner envie d'investir un secteur professionnel.

Mme Catherine Belloc, professeur à l'École nationale vétérinaire, agroalimentaire et de l'alimentation Nantes-Atlantique (ONIRIS). - Je viens d'un établissement mixte, formant des ingénieurs et des vétérinaires.

Chez les vétérinaires, nous rencontrons le problème inverse, si j'ose dire, puisque 75 % des étudiants sont des filles, avec une attractivité importante pour les animaux de compagnie. Cela pose le problème des vétérinaires dans l'agriculture.

Les vétérinaires constituent une profession réglementée, soumise à un ordre, qui dispose de données précises. On peut donc étudier ce que font les femmes vétérinaires entre 30 et 40 ans. Si l'on ne ressent pas de stéréotype au stade des études, on voit une différence importante se dessiner ensuite. Les femmes s'investissent moins dans des fonctions de représentation et sont, toute proportion gardée, plus précaires. Elles sont, en tout cas, davantage que les hommes concernées par le salariat.

Mme Corinne Bouchoux, co-rapporteure. - Je connais bien le milieu agricole pour trois raisons principales. Premièrement, je suis élue du Maine-et-Loire et j'ai de fréquentes occasions de croiser Christiane Lambert ; vous imaginez donc l'importance que revêt l'agriculture pour moi et je me félicite que la délégation se soit saisie de ce sujet.

Deuxièmement, j'ai travaillé dans l'enseignement agricole, puisque j'ai exercé dans une école d'agronomie à Angers. J'ai à cet égard pu estimer à quel point le ministère de l'Agriculture est performant, innovant et créatif dans ses méthodes d'enseignement, compte tenu des moyens dont il dispose.

Enfin, je suis écologiste. Lors de l'examen de la dernière loi sur l'agriculture, on a donc pu s'opposer sur certains sujets...

Mes questions seront surtout d'ordre statistique. Pourriez-vous m'indiquer la part respective des filles et des garçons dans l'enseignement agricole en général, et dans chacune des branches (public et privé), mais aussi dans les différents modes de formation ?

Monsieur Trystram, pouvez-vous m'expliquer comment AgroParisTech est passé en 30 ans de 100 % de garçons à 80 % de filles ?

Par ailleurs, la part de filles dans l'enseignement agricole est passée de 39 % en 1990 à 52 % en 20104(*). La féminisation de l'enseignement agricole doit ainsi s'analyser en profondeur.

Qu'en est-il dans les autres pays ? Il me semble que l'enseignement agricole en France est plus féminisé qu'en Allemagne, notamment, ce qui tient à des différences d'organisation et de formation et pas seulement d'agriculture.

Enfin, je veux évoquer la diversité des enseignants. Les trois quarts des enseignants dans ce secteur ont connu l'entreprise, c'est bien plus que dans l'Éducation nationale, où le ratio relève du quart. Voilà une autre spécificité.

J'indique pour finir qu'au-delà de nos tables rondes, nous poursuivrons nos travaux par des déplacements dans différents départements. Le premier d'entre eux aura lieu le 6 avril dans la Drôme. Notre ambition serait que nos propositions puissent déboucher sur des mesures législatives, si cela est possible.

M. Philippe Vinçon. - L'enseignement agricole est, si l'on peut dire, de moins en moins agricole. Il compte aujourd'hui 10 % d'enfants d'agriculteurs, contre 40 % à la fin des années 1980. Par ailleurs, seuls 28 % des effectifs étudient dans la filière de la production agricole, soit schématiquement un quart. On y trouve des passionnés et des populations qui ont fait le choix de l'enseignement agricole pour ses valeurs, sa pédagogie, voire son choix d'options, mais aussi, disons-le, des personnes orientées sans avoir toujours complètement choisi cette filière qui représente aussi parfois une voie de remédiation pour l'enseignement général. Enfin, on y compte un grand nombre d'enfants modestes à l'image de la population rurale. Cela donne donc une spécificité forte à cet enseignement.

Ensuite, il faut dépasser la présentation qui peut sembler idéale. Si l'on compte 51 % de femmes dans l'enseignement technique et 50 % dans l'enseignement supérieur, le détail des chiffres par filière est plus nuancé et complexe.

Le premier secteur de l'enseignement agricole est constitué des services aux personnes, héritier des écoles ménagères. Ce secteur représente 36 % des effectifs totaux et on y trouve 82 % de jeunes filles. Cela dit, cette proportion diminue puisque de plus en plus de jeunes hommes s'y engagent.

Le deuxième secteur est celui de la production agricole et il compte 37 % de jeunes filles, proportion en progression grâce aux efforts que nous avons conduits pour mieux expliquer la diversité du métier d'agriculteur.

Le troisième secteur est celui de l'enseignement général et technologique et on y observe une quasi-parité.

En revanche, dans le secteur de l'environnement, qui représente 15 % des effectifs et qui se développe, on ne trouve que 16 % de jeunes filles et cette part évolue peu.

Enfin, il y a 58 % de jeunes femmes dans le secteur de la transformation agroalimentaire.

Par ailleurs, comme l'enseignement privé est plutôt concentré sur les services à la personne, on y trouve plus de jeunes filles, et comme l'enseignement public est plutôt concentré sur la production, on y trouve davantage de garçons.

Dans l'enseignement supérieur, c'est très différent ; en caricaturant, je dirais qu'on y trouve des enfants issus de milieux plus favorisés et davantage originaires des métropoles. Il faut donc resserrer les liens entre l'enseignement technique et l'enseignement supérieur pour favoriser la promotion sociale.

Au niveau des BTS, on compte beaucoup plus de jeunes gens que de jeunes filles. Ils sont également majoritaires dans les écoles privées d'ingénieurs (55 %). À cet égard, je rappelle que les écoles privées d'ingénieurs forment les futurs dirigeants des structures professionnelles. Ainsi, les responsables de la FNSEA sont très majoritairement issus de l'enseignement privé. De plus, dans les écoles publiques d'ingénieurs, on trouve 61 % de jeunes filles ; dans les écoles vétérinaires, cette proportion atteint 74 %.

Enfin, on ne constate pas de véritables disparités régionales.

Mme Laurence Dautraix. - Concernant la proportion de filles parmi les élèves de l'enseignement agricole, celles-ci sont très peu présentes dans les filières « production » et donc dans les établissements publics ; leur proportion est plus importante dans le privé. Gardons en tête que certaines familles ne peuvent pas, aujourd'hui, faire le choix de l'enseignement public. En effet, dans certains départements, celui-ci ne propose pas la filière « services ». En revanche, les filles sont très nombreuses dans la filière « cheval », puisqu'elles représentent 78 % des élèves. Il faut déconstruire la pensée selon laquelle les filles choisissent la filière cheval par passion et affection quand les garçons choisissent la production par raison.

Quant à l'apprentissage, voie de formation importante, on n'y dénombre que 20 % de filles environ ; cet univers reste très masculin. Ce phénomène s'explique par la difficulté, pour une fille, de trouver un contrat d'apprentissage : c'est un véritable parcours du combattant, car les employeurs sont très sélectifs. Je nuancerai néanmoins mes propos : c'est le cas dans le secondaire, mais moins dans l'enseignement supérieur.

La proportion de filles en apprentissage varie considérablement selon les filières. Elles sont 70 % dans les services aux personnes, 24 % dans la production et 5 % seulement en aménagement paysager !

M. Alain Gournac, président. - Je suis surpris par ces chiffres : de plus en plus de femmes, dans ma région, travaillent pourtant dans ce domaine.

Mme Laurence Dautraix. - En effet, c'est très peu ! Énormément de stéréotypes demeurent, notamment à propos de la force physique. De gros progrès peuvent encore à mon avis être réalisés, notamment dans l'apprentissage.

J'en viens à la formation continue. Il faut reconnaître l'importance des centres de formation professionnelle et de promotion agricole, ou CFPPA. Les femmes qui viennent y suivre les stages d'installation ont déjà un parcours scolaire et professionnel important ; elles ont entre 30 et 40 ans, sont diplômées et ont un projet en tête, souvent complètement différent de ceux qui étaient envisagés dans le passé par des hommes. En effet, elles sont plus tournées vers la pluriactivité : elles entendent développer, en plus de la ferme, des activités pédagogiques ou de tourisme. De plus, elles recherchent davantage le lien social et l'ancrage dans le territoire. Ces projets sérieux montrent aussi l'évolution actuelle des modes de production.

Depuis les dernières années, dans les stages d'installation des CFPPA, les femmes représentent 50 % des effectifs. C'est une évolution positive.

M. Guy Sigala. - La pluriactivité et la multifonctionnalité sont importantes dans le monde agricole. Les formations tournées vers les services sont à cet égard utiles, car elles forment des animateurs de projets très polyvalents. Le rôle d'intégration à la vie sociale de l'enseignement agricole, notamment par le biais des internats, est également majeur et très attractif pour les élèves. Cet espace de vie peut contribuer à aider des élèves parfois en grande difficulté scolaire ou familiale.

Notre enseignement se rapproche de celui dispensé dans les lycées professionnels, mais il est important que nous restions dans un ministère technique pour garder une proximité réelle avec le monde agricole et rural dans son ensemble.

Plusieurs évolutions ont permis à davantage de femmes de s'installer comme agricultrices, notamment la majoration des dotations jeunes agriculteurs accordée par le passé quand les femmes s'installaient avec leur conjoint. Un accompagnement existe donc pour permettre une présence plus importante des femmes. À cet égard, j'insiste à nouveau sur l'importance de la pluriactivité du monde agricole.

Quant aux filières « cheval », la plupart de ces formations sont utilisées par les conseils régionaux pour resocialiser des jeunes en grande difficulté, comme celle de palefrenier, sans garantie d'emploi à leur issue. En outre, les jeunes filles rencontrent parfois des difficultés dans des centres qui sont souvent très masculins.

M. Alain Gournac, président. - En effet, à travers le contact qu'elles offrent avec les animaux, les filières équines constituent de bons vecteurs de resocialisation pour des jeunes marginalisés par le système scolaire.

Mme Christine Audeguin. - Je voudrais revenir brièvement sur les filières « services ». Il a été dit que ces filières manquaient dans l'enseignement public : c'est vrai pour l'enseignement agricole, mais c'est faux pour l'enseignement délivré par l'Éducation nationale, notamment par le biais de la filière « Accompagnement, Soins et Services à la Personne » (ASSP). Je ne veux pas faire de polémique entre public et privé. C'est grâce à des congrégations religieuses que l'enseignement des filles a commencé, voilà plus d'un siècle. À l'époque, la République ne formait pas les filles !

Dans l'enseignement agricole privé en général, on compte 55,5 % de filles. Cette part n'est pourtant que de 39 % au niveau du collège, notamment en quatrième et troisième, proportion inférieure à la moyenne de l'Éducation nationale. Pourquoi une telle différence, au niveau du collège, entre enseignement général et enseignement agricole ? Ce dernier est très attractif pour les garçons, parce que c'est un collège de remédiation, où l'on bouge plus, et où plus de travaux pratiques et professionnels sont possibles.

Outre la filière équine, la filière « canin-félin » est très attractive pour les filles : elles y représentent 74 % des élèves dans les établissements agricoles privés. Les BTS « agroéquipement », en revanche, sont à 100 % masculins ! On compte seulement 9,5 % de filles dans les filières « gestion de l'eau et aquaculture », environ 20 % dans les filières « gestion et protection de la nature », et 2,9 % dans les filières « forêt ».

M. Roland Grimault. - L'enseignement agricole joue indéniablement un rôle de remédiation et d'orientation. Si nos effectifs se sont maintenus ou ont augmenté, c'est bien parce que nous avons accueilli des jeunes issus d'autres milieux que les familles d'agriculteurs.

Je veux vous rapporter des propos de jeunes filles élèves de l'enseignement agricole. Les métiers du cheval sont bien plus développés en Normandie, où j'ai longtemps travaillé, que dans le sud de la France. Les diplômées de cette filière en Normandie n'ont aucun souci pour trouver un bon emploi dans un haras. Ces jeunes filles, tout comme celles qui étudient dans les filières de services à la personne, souffrent des discours qui stigmatisent ces filières considérées comme « féminines ». Une élue a rencontré des élèves préparant un baccalauréat professionnel « Services aux personnes et aux territoires » et leur a demandé quel message elles souhaitaient qu'elle diffuse. Celles-ci ont répondu qu'il faudrait avant tout que les gens soient fiers que des jeunes filles travaillent dans le service aux personnes. Je rappelle que cette filière a été créée, voilà bien longtemps, par des femmes du milieu rural, pour pallier l'absence de formations en ce domaine ; à l'origine, il s'agissait d'un enseignement plutôt ménager, que l'enseignement agricole a eu l'intelligence de faire évoluer dans une direction de services et de professions sanitaires et sociales. Bon nombre d'élèves de cette filière ont désormais accès, par le biais de quotas, aux écoles d'aides-soignantes et d'infirmières. De nombreuses jeunes filles arrivent dans ces métiers, mais aussi 15 % de garçons, ce qui est peu, même si la proportion de garçons augmente. Par ailleurs, bon nombre de jeunes filles aboutissent dans ces filières par l'orientation post-brevet, mais repartent après l'obtention du baccalauréat vers d'autres formations.

Nous essayons en tout cas de faire découvrir les métiers des services aux personnes aux garçons, et ceux de la production agricole aux filles. Des exemples encourageants existent : ainsi, une jeune fille, actuellement en BTS formant à la maintenance des matériels agricoles, a récemment participé aux Olympiades des métiers5(*).

Mme Marie-Pierre Monier, co-rapporteure. - Avant d'être sénatrice, j'ai été enseignante. De fait, au moment du brevet, les jeunes voulant s'orienter vers une carrière sanitaire et sociale se trouvent souvent confrontés à un nombre limité de places dans l'enseignement non agricole. Ils se tournent donc vers les lycées agricoles, où des formations sont proposées dans ce domaine.

Je partage l'opinion exprimée quant au rôle de remédiation de l'enseignement agricole : des élèves en grande difficulté y ont en effet trouvé une opportunité de resocialisation.

En revanche, Monsieur Grimault, vous avez présenté ces filières « services » comme issues de formations aux tâches ménagères. Pourquoi ne pas casser ces stéréotypes ?

M. Roland Grimault. - C'était il y a longtemps !

Mme Marie-Pierre Monier, co-rapporteure. - Il faut que ces formations ne soient plus réservées seulement aux filles.

M. Roland Grimault. - Il faut insister sur l'évolution de ces formations qui s'oriente vers une plus grande professionnalisation. Ces jeunes filles nous disent : « Nous avons choisi un vrai métier ! » C'est un choix volontaire et non par défaut.

Pour attirer les jeunes filles vers d'autres métiers, il est utile de les sensibiliser dès le collège. Dans les classes de quatrième et de troisième, un tiers des élèves sont des filles. Elles ont la possibilité, grâce à l'alternance, de découvrir diverses entreprises et autres lieux de stage. Des occasions sont offertes. Changer l'image de chaque métier dans la société, c'est un long combat !

Mme Françoise Laborde, co-rapporteure. - Les questions que je vais vous poser reprennent en partie des sujets que vous avez déjà quelque peu défrichés. Un article du Centre d'études et de prospective de mars 20126(*) souligne que la féminisation de l'enseignement agricole varie sensiblement selon les secteurs de formation : en 2009, dans le second degré, les filles étaient beaucoup plus présentes dans les services et la transformation que dans la production ou l'aménagement. Même au sein des filières de production, où leur part est passée de 9 % en 1979 à 37 % en 2009, elles restent concentrées dans la production canine et le cheval. Enfin, les filles semblent aussi plus attirées par le maraîchage et l'horticulture. Comment expliquer cette répartition sexuée des différentes filières agricoles ?

Est-il possible de disposer de chiffres plus récents relatifs à la proportion de filles et de garçons dans les différentes filières ?

Les constats de 2009 et 2010 demeurent-ils toujours valables aujourd'hui, ou bien observe-t-on une évolution vers davantage de mixité au sein des différentes filières agricoles ? Le cas échéant, quels en sont les facteurs explicatifs ?

Pour expliquer les préférences des jeunes filles pour les filières horticoles et les services plutôt que pour la production, la sociologue Sabrina Dahache met en avant dans ses travaux de recherche le rôle de l'orientation et le fait que les jeunes filles ont été encouragées à s'orienter vers des cursus et des apprentissages perçus comme plus « compatibles » avec leurs qualités féminines. Souscrivez-vous à cette analyse ? Que pouvons-nous faire pour infléchir ce phénomène dans l'autre sens ?

M. Guy Sigala. - Les filières « services » ne sont pas seulement destinées à la formation aux métiers d'aide aux personnes ; elles visent aussi, notamment pour les BTS, les métiers d'animation des territoires : offices du tourisme, mutualité sociale, coordination de projets dans des communautés de communes.

S'il y a une différence sexuée au sein de certaines filières, c'est aussi dû au coût de l'installation comme agriculteur indépendant. Les filières « production » ne débouchent néanmoins pas seulement sur des activités de chef d'exploitation ; par exemple, dans la filière horticole, elles concernent aussi les métiers d'ouvriers en pépinière. Ce sont des emplois qui demandent une activité moins lourde que, par exemple, le bûcheronnage. Des femmes peuvent certes bûcheronner, mais la plupart, hommes comme femmes, s'orientent à mi-carrière vers l'aménagement paysager, car ils sont physiquement « cassés ».

M. Gilles Trystram. - Je ne vois pas de différence entre les pays quant à la manière dont s'orientent les jeunes entre filières dans l'enseignement supérieur. Dans les sciences du vivant de manière générale, il y a nettement plus de filles, quel que soit le pays.

Cela étant dit, une question clé se pose pour le supérieur. Les concours sont communs entre les écoles vétérinaires et les écoles d'ingénieurs. Il y a une appétence pour certains métiers vétérinaires parmi les jeunes filles. Cela n'empêche pas que, une fois dans les écoles, les choses s'équilibrent et que d'autres métiers soient découverts.

S'agissant du maraîchage et de l'horticulture, je constate parmi les jeunes filles un intérêt pour les agricultures diverses et nouvelles : le biologique, la permaculture, etc. Finalement, le maraîchage et l'horticulture sont des domaines où le biologique s'exprime très bien ; il y a donc sans doute une corrélation. Les filles ont-elles une sensibilité plus développée que les garçons sur ces sujets ? Je ne sais, mais les chiffres sont là. En revanche, il n'y a pas de déséquilibre entre filles et garçons dans le domaine de la végétalisation urbaine, tandis que les filières « agroéquipement », comme la mécanique et l'informatique, sont composées de garçons à 80 %, voire 90 %.

L'augmentation de la proportion de filles dans certaines formations n'a pas mené à un changement quant aux perspectives d'emploi. Les mêmes secteurs d'emplois, les mêmes proportions perdurent entre garçons et filles. Dans l'industrie alimentaire, on est passé de 50 % à 65 % de filles parmi les diplômés en une année, mais le monde industriel s'est adapté très rapidement. Pour autant, il reste à savoir s'il y a égalité dans les trajectoires de carrière.

En ce qui me concerne, j'estime que la principale inégalité qui perdure n'est pas tant entre garçons et filles qu'entre détenteurs d'un baccalauréat général scientifique ou d'un diplôme du supérieur, d'une part, et détenteurs d'un baccalauréat technologique ou professionnel, d'autre part.

Mme Laurence Dautraix. - Comment expliquer la répartition très sexuée entre filières ? Il faut rappeler toutes les tentatives de dissuasion qui sont employées quand une jeune fille veut entrer dans une filière « masculine », des familles aux personnels de la communauté éducative. L'école, depuis la maternelle jusqu'au secondaire, doit encore évoluer à cet égard.

Par ailleurs, il ne faut pas minimiser la difficulté, pour les jeunes filles, à trouver un stage ou un lieu d'apprentissage. Le stéréotype de la force physique demeure un obstacle important. Les équipements sont aussi un problème : parfois, il n'y a pas de toilettes séparées dans les locaux ! Comme je l'ai déjà dit, il est impératif d'élargir la réflexion à tous les acteurs.

Pour autant, il y a davantage de mixité qu'auparavant. Il y a ainsi de plus en plus de filles dans les BTS « production agricole ».

En outre, l'idée de reconnaissance est importante : les filles, plus que les garçons, nous disent avoir envie de poursuivre leurs études, d'obtenir un meilleur métier et de recevoir ainsi une reconnaissance sociale.

Mais les stéréotypes sont encore bien ancrés dans les mentalités. Je connais bien le milieu viticole, qui est très compartimenté, et où des travaux souvent très pénibles sont encore réservés aux femmes. Or la question de la pénibilité n'est jamais posée. « Travaux de femmes », nous disent les viticulteurs pour les « travaux en vert »7(*). Par ailleurs, selon les viticulteurs, le fait que les femmes utilisent quotidiennement des cosmétiques aurait développé chez elles des qualités sensorielles permettant de mieux goûter le vin ! On leur offre en conséquence des métiers très valorisants, dans les chais, mais il faut garder en tête le discours stéréotypé qui sous-tend cette valorisation.

- Présidence de Mme Brigitte Gonthier-Maurin, vice-présidente -

M. Philippe Vinçon. - Les choses ont évolué dans le bon sens, notamment en matière de formation agricole. Les directeurs d'exploitation agricole étaient historiquement des hommes, mais il y a de plus en plus de femmes, souvent jeunes, qui occupent ces fonctions et qui réussissent très bien. Cela permet aux jeunes filles de mieux se projeter sur ces métiers. Parmi les nouveaux détenteurs du brevet professionnel « reprise d'une exploitation agricole », sésame qui donne la clé de l'installation, on compte aujourd'hui 40 % de jeunes femmes. Dans certains types d'exploitation, ce nombre est certes moindre, mais les lignes bougent.

Pour autant, dans certains cas, la situation reste plus difficile. Il faut ainsi mener un travail particulier pour les services à la personne dans un cadre interministériel. Les stéréotypes sont aussi présents dans les métiers « environnement et aménagement du territoire ». Enfin, un préjugé a trait à l'infériorité supposée de l'enseignement agricole par rapport aux formations générales offertes par l'Éducation nationale. Les stéréotypes existent aussi dans l'administration !

Quant aux jeunes filles qui choisissent la filière équine, j'ai pu en rencontrer à Saint-Affrique, dans l'Aveyron. Moi aussi, je m'interrogeais quant à leurs débouchés professionnels, mais le directeur de l'établissement a souligné combien cette formation « passion » leur permettait de reprendre confiance en elles et de trouver un emploi, pas nécessairement dans le monde du cheval d'ailleurs.

Mme Françoise Laborde, co-rapporteure. - Je retiens de vos propos qu'il y a des efforts à faire en matière de reconnaissance de la pénibilité pour les femmes. Pour ce qui est des stages, les équipements nécessaires doivent être fournis et les considérations physiques prises en compte.

M. Guy Sigala. - Si vous le permettez, je souhaiterais ajouter une remarque complémentaire sur la formation. Ne confinons pas le parcours des services aux seuls services à la personne. C'est ainsi que des jeunes suivent un BTS, puis une licence professionnelle, puis un master ou un master par apprentissage et obtiennent des emplois très éloignés de l'aide à la personne. Le baccalauréat professionnel « services » n'a pas été pensé que pour l'aide à la personne. Il y a derrière toute une dimension liée à l'animation des territoires et des activités rurales.

Mme Christine Audeguin. - Il faut bien insister sur un point : l'enseignement agricole est un enseignement du monde rural. Les filières « services » et « production » se complètent l'une l'autre. Elles ont permis l'émancipation des femmes hors des exploitations.

Les parcours de formation aux services aux personnes et aux territoires ouvrent des voies professionnelles variées. En ce sens, l'enseignement agricole, rural, contribue à l'équilibre du monde rural. Dans la Lozère, par exemple, hormis l'agriculture et les services, les débouchés sont peu nombreux.

Nous constatons enfin une évolution sensible du nombre de garçons dans la filière « services ».

M. Philippe Vinçon. -  Si vous me le permettez, j'aimerais faire à ce stade une brève présentation de l'organisation de l'enseignement agricole, en rappelant que celui-ci concerne plus de la moitié du personnel et près de la moitié du budget du ministère de l'Agriculture. Sa part a même augmenté au cours du quinquennat, avec la création de 1 000  postes. Sur les 30 000 fonctionnaires que compte le ministère, 18 000 évoluent aujourd'hui dans le domaine de l'enseignement agricole.

Cet enseignement est constitué de trois branches : l'enseignement scolaire, l'apprentissage, et la formation professionnelle continue. Ses missions sont la formation et l'animation des territoires bien sûr mais aussi l'expérimentation, l'international et l'insertion.

La répartition des élèves entre le public et le privé au sein de l'enseignement agricole est très différente de celle qui prévaut dans l'Éducation nationale : 38 % pour le public pour 62 % pour le privé, contre respectivement 79 % et 21 % pour le second degré de l'Éducation nationale. Cela s'explique par le fait que le Conseil national de l'enseignement agricole privé et les maisons familiales rurales, qui accueillent la majorité des élèves et étudiants, sont des organismes privés. Nous constatons néanmoins une légère hausse de la part de l'enseignement public depuis quelques années.

Nous comptons aujourd'hui 30 000 apprentis et 250 000 stagiaires en formation professionnelle continue, dont un nombre important de boursiers, répartis dans des établissements implantés sur tout le territoire, y compris dans les outre-mer.

Notre dispositif est globalement efficace. On le voit aux taux de succès dans l'obtention des diplômes, qui sont supérieurs de 5 % à 10 %, pour des diplômes équivalents, à ceux de l'Éducation nationale. Le taux de réussite en matière d'insertion professionnelle est également plus élevé.

Les résultats sont bons également dans l'enseignement supérieur.

Des marges de progrès existent, évidemment. J'en vois notamment dans le lien entre l'enseignement technique et l'enseignement supérieur, qui doit être renforcé.

Mme Brigitte Gonthier-Maurin, présidente, co-rapporteure. - Quelles mesures mettre en place pour améliorer l'attractivité de ces parcours pour les filles ?

De nos échanges, je relève plusieurs points durs : le besoin de formation de tous ceux qui peuvent contribuer à faire bouger les choses - les intéressées, bien sûr, mais aussi les familles, les enseignants et les formateurs ; l'accompagnement social des jeunes filles, avec la question notamment des conditions d'accueil dans les internats ; la nécessité pour elles d'avoir des équipements adaptés, par exemple pour la traite des vaches... J'ai également pris note de leur difficulté à obtenir un contrat d'apprentissage. Nous avons aussi évoqué les questions relatives à la pénibilité, aux différences salariales, à la précarité. Il est plus difficile, pour une femme, d'avoir accès au foncier, par exemple. Ces femmes, enfin, qui exercent une activité très prenante en milieu rural, ont parfois des difficultés pour accéder à la culture ou aux activités sportives.

Mais je retiens aussi de nos échanges la fierté de ces jeunes femmes qui ont pu s'installer : elles trouvent ce faisant un sens à leur action.

Cela dit, Catherine Belloc m'a inquiété tout à l'heure, quand elle a évoqué l'évolution de carrière des femmes vétérinaires aux alentours de la trentaine.

Mme Catherine Belloc. - Ma réflexion se fondait sur des données de l'Observatoire de la profession de vétérinaire. Les praticiens qui s'installent doivent s'inscrire au tableau de l'ordre vétérinaire. Parmi ceux qui se retirent, on trouve des hommes qui partent à la retraite, mais aussi des femmes entre 30 ans et 40 ans, en lien avec leur maternité.

Pour nos étudiantes, exercer une profession dite masculine reste quelque chose de compliqué, en particulier dans la filière des soins aux animaux d'élevage. Intervenir auprès de ruminants quand on est enceinte, c'est difficile. De manière générale, on note, chez les femmes, par rapport aux hommes, une prévalence du salariat, un nombre moins élevé d'installations, et donc une différence de revenus.

M. Guy Sigala. - L'enseignement agricole, et plus particulièrement l'enseignement technique, est à la croisée des compétences de l'État et de la région. Rien ne se fera sans ces deux acteurs. Nous réclamons donc, et ce point nous paraît fondamental, un accord partenarial, signé entre le ministère de l'Agriculture et les régions, qui se penche notamment sur les questions de formation. Il faut surtout convaincre les régions de coopérer.

Un autre point sur lequel il faut travailler concerne la visibilité des différents métiers de sortie, lesquels restent souvent méconnus des élèves. On parle beaucoup des métiers de chef d'exploitation ou d'ouvrier. Mais avec un BTS « services », en particulier avec une double compétence, on peut trouver des métiers très divers. J'ai en tête l'exemple d'une jeune femme qui avait suivi ce parcours, et qui était également monitrice de ski. Ses aptitudes en animation du territoire et en ski lui ont permis de se faire recruter en tant que directrice de station.

Avec nos filières, l'insertion professionnelle est meilleure, car les élèves sont plongés immédiatement dans la vraie vie, au contact des territoires. Ils sont dynamiques, moins spectateurs de leur insertion que ceux d'autres filières.

Vous avez évoqué la nécessaire formation des formateurs. Ayons conscience que les conditions de travail, d'emploi et de rémunération des 3 000 formateurs de l'apprentissage et de la formation continue dépendent de la décision de chacun des 200 conseils d'administration des établissements concernés. Ce problème existe depuis longtemps. Pour la plupart, les formateurs arrivent formés. Ensuite, pour ce qui est de la formation longue, c'est le désert.

Les enseignants de l'Éducation nationale bénéficient de nouveau d'une formation initiale d'un an. Nos 3 000 formateurs, eux, sont placés « sans filet » devant des publics pouvant être difficiles. Cela, l'État et les régions ne le voient pas. Or, vu les enjeux de formation ou de réinsertion que ces filières impliquent, ce devrait être une priorité. Cette situation crée le risque de voir imploser l'enseignement agricole.

Mme Christine Audeguin. - Pour répondre à votre question sur la communication, je dirais que l'enseignement agricole ne fait pas de communication spécifiquement ciblée vers les filles ou les garçons.

Mme Brigitte Gonthier-Maurin, présidente, co-rapporteure. - Faudrait-il le faire, selon vous ?

Mme Christine Audeguin. - Bien sûr ! À l'heure actuelle, la seule institution qui m'interpelle sur les questions d'égalité femme-homme est la région.

M. Gilles Trystram. - À mon sens, la question de l'information sur nos métiers est générique et ne concerne pas que l'égalité femme-homme. Il est vrai que les stéréotypes se construisent très tôt, dans de multiples endroits, jusque parfois dans les cours de biologie. Nos métiers ont une mauvaise image. De plus, ils vont beaucoup changer dans les années qui viennent. C'est sur ces points qu'il faut travailler. Il faut donc améliorer la compréhension globale de nos métiers, de leur dynamique. C'est très important.

Mme Laurence Dautraix. - S'agissant de l'information et de la communication, je rappelle que des outils existent au sein du ministère de l'Agriculture, comme le réseau Insertion-égalité, que j'ai déjà évoqué, mais ils sont relativement méconnus. Une convention interministérielle, avec des objectifs précis en matière d'égalité femme-homme, a même été signée en février 2013 et prolongée jusqu'en 2018, mais elle est inconnue de la communauté éducative. Nous avons donc besoin d'une vraie formation continue de tous les personnels de la communauté éducative sur ces sujets.

Ensuite, quand les femmes sont installées, d'autres problèmes se posent. Le catalogue de formations VIVEA8(*) comporte ainsi assez peu de formations ouvertes aux femmes qui pourraient concerner les questions de postures, de pénibilité...

Vous avez également parlé des équipements. C'est un problème fréquent, par exemple pour les vestiaires. J'ai en tête le cas de vestiaires flambants neufs, construits pour un établissement forestier, et qui ne prévoyaient rien pour les femmes ! Il faut féminiser les équipements professionnels de sécurité (taille des chaussures et forme, taille de lunettes, coupe des pantalons...).

Dans certaines régions, des acteurs - les chambres d'agriculture notamment - ont réfléchi à la question de l'égalité. C'est le cas en Bretagne, où s'est tenu en 2014 un colloque portant sur les outils, les équipements, les formations pour les femmes. C'est aussi le cas en Poitou-Charentes, avec le programme « Territoire d'excellence pour l'égalité professionnelle entre les hommes et les femmes ». Il faut valoriser ce type d'initiatives.

Les choses bougent, donc, et tous les acteurs doivent être mobilisés.

Mme Marie-Pierre Monier, co-rapporteure. -Vous avez dit qu'une part importante des élèves étaient des internes ; il est donc important de savoir si tout est fait pour que les filles se sentent à l'aise en internat et si le fait de devoir être interne ne constitue pas un frein pour intégrer ces filières.

On l'a dit au début de notre réunion, l'idée que l'on se fait généralement du métier d'agriculteur est que c'est plutôt un métier d'homme. Les élèves, filles et garçons, appréhendent-ils différemment ce métier ?

Il a aussi été dit que peu de filles choisissaient la voie de l'apprentissage. Existe-t-il des maîtresses de stage ? L'implication de femmes adultes ayant valeur d'exemple pourrait inciter les jeunes filles à intégrer cette filière à l'avenir. À l'inverse, arrive-t-il que des garçons soient placés sous la responsabilité d'une maîtresse de stage ?

Enfin, comment casser ces préjugés, ces stéréotypes de genre dans les métiers agricoles ? L'idée selon laquelle le métier d'agriculteur serait un métier d'homme correspond-elle toujours à la réalité aujourd'hui ?

M. Philippe Vinçon. - La question de l'internat est très importante puisque l'une des spécificités de l'enseignement agricole, c'est de compter une majorité d'élèves internes. Je ne sais pas si tout est fait pour accueillir les jeunes filles dans les meilleures conditions, mais d'après un sondage récent, il apparaît qu'elles s'y sentent bien, et même mieux que les garçons, ce qui est plutôt rassurant.

S'agissant de la relation avec les régions, se pose la question de la visibilité de l'enseignement agricole. Celui-ci « pèse » globalement entre 4 % et 5 % des bacheliers, mais les disparités régionales sont fortes et l'orientation se joue dès la quatrième. Dans certaines régions, il ne fait donc pas partie des priorités. Le ministre a signé le 23 juin 2016 une convention avec Philippe Richert, président de l'Association des Régions de France (ARF) et de la région Grand Est ; depuis lors, seule une région l'a suivi : la région Occitanie, mais le mouvement semble s'amorcer.

S'il existe un consensus pour dire que l'enseignement agricole fonctionne bien, alors il va falloir que les investissements, sur lesquels les régions ont la main, suivent. Il faut donc que l'État contractualise avec les régions.

S'agissant du lien avec l'Éducation nationale, si l'orientation des jeunes est de plus en plus tardive, si l'on ne lutte pas contre les préjugés touchant l'enseignement agricole en présentant mieux l'intérêt des formations et des métiers auxquels elles préparent, alors ce sera problématique. Certains lycées, notamment en zone rurale, sont en situation de grande fragilité. Les lycées périurbains, eux, se portent bien parce qu'ils proposent aux populations urbaines une autre manière d'enseigner, davantage fondée sur le projet, sur un lien au vivant qui séduit beaucoup de jeunes et leurs familles. Ils nécessitent davantage d'attention pour mieux répondre aux difficultés des territoires ruraux et périurbains.

Dernier sujet, celui de l'attractivité vis-à-vis des professeurs. L'École nationale supérieure de formation de l'enseignement agricole (ENSFEA) peine à recruter, pour des raisons très générales qui tiennent aux préjugés vis-à-vis tant de l'enseignement professionnel que du monde agricole et rural.

En outre, il faut aussi tenir compte de la difficulté pour les conjoints de ces professeurs à trouver un emploi en zone rurale.

De fait, on compte de moins en moins de candidats aux concours de professorat agricole, dans une proportion supérieure aux autres concours.

M. Guy Sigala. - Mes deux filles ont été internes, et je puis vous dire qu'elles étaient ravies quand elles rejoignaient leur internat le lundi ! Pour autant, il est vrai que d'autres enfants peuvent avoir besoin d'un temps d'adaptation.

Les établissements sont très inégalement équipés, selon les régions. Néanmoins, des efforts sont faits. Ainsi, la collectivité territoriale de Corse vient de décider d'investir un million d'euros pour réaliser des travaux dans l'internat du lycée de Sartène, de taille très modeste.

La vie sociale des élèves internes est une question majeure. C'est le rôle du ministère de porter et de dynamiser des projets de vie scolaire et culturels liés à l'animation socioculturelle, en relation avec les établissements, par ailleurs autonomes. Pour cela, il faut des moyens, notamment pour permettre une décharge d'un tiers des heures pour certains enseignants qui doivent pouvoir se consacrer à l'animation culturelle des établissements. Le dynamisme de l'établissement, c'est cela qui attire dans ces internats et qui fait toute la richesse de ces espaces de vie.

Dans le cadre du brevet de technicien supérieur agricole (BTSA) a été mis en place un module dit « M11 », qui vise à préparer l'élève à sa sortie de l'établissement par un travail sur son projet professionnel. Ce module est appelé à faire tache d'huile. L'accompagnement et l'orientation des enseignants, qui consacrent à ce travail plusieurs centaines d'heures, permettent aux élèves de réfléchir à ce qu'ils envisagent de faire dans la suite de leur cursus.

Cette mission essentielle d'insertion professionnelle est très peu connue à l'extérieur. Or, grâce à cela, les deux tiers des étudiants issus des BTSA, avant même de passer leur examen, savent dans quelle université ils vont s'inscrire pour passer leur licence professionnelle et ont un projet clair - parfois, les élèves qui sortent d'une école d'ingénieur ne savent pas trop ce qu'ils vont faire après ! De fait, ces outils d'accompagnement devraient être développés dans toutes les formations.

J'insiste également sur le fait que nos cursus prévoient depuis plus de quinze ans des modules pluridisciplinaires qui permettent à des économistes, des géographes et des sociologues d'intervenir dans les formations pour aider à l'émergence de projets professionnels et de projets d'étude. L'enjeu est d'imposer cette réflexion non pas à un petit réseau, mais à tout le monde.

En conclusion, je dirais que l'enseignement agricole tire sa richesse de son animation et que nous disposons de nombreux outils pour faire des choses très originales.

M. Roland Grimault. - Notre réseau compte 80 % d'internes ; certains établissements ne comptent même que des internes. La mixité dans les formations et la présence de plusieurs filières au sein d'un même établissement conduisent à une cohabitation entre les garçons et les filles. Grâce aux régions et, dans une moindre mesure, aux départements - il faudra voir ce qu'il en sera à la suite du vote de la loi NOTRe9(*) - les établissements peuvent donc proposer des internats adaptés.

Cette mixité est très bénéfique, et j'en donnerai deux exemples. Quand les élèves rentrent de stage, il y a toujours un temps d'échange sur ce qu'ils ont vécu. Et lorsqu'une fille explique à ses camarades masculins ce qu'elle a fait durant son stage dans un secteur d'activité plutôt investi par les garçons, elle force leur respect !

En outre, dans des établissements qui comptaient les deux filières « services » et « production », des jeunes filles ont participé à la démarche lancée par le ministère de l'Agriculture « Produire autrement », visant à promouvoir la production locale, tandis que les garçons de la filière production agricole ont joué les animateurs de ferme pédagogique en accueillant des classes de maternelle - activité traditionnellement animée par des jeunes filles de la filière services aux personnes. L'objectif était de pour leur faire découvrir les métiers des uns et des autres.

En matière de formation des formateurs, on essaie de faire intervenir des professionnelles, des agricultrices, des anciennes élèves.

Les maisons familiales rurales d'éducation et d'orientation, dans les territoires, oeuvrent en faveur d'une place accrue pour les femmes dans l'agriculture, laquelle passe aussi par l'éducation des jeunes. À ces âges, ils sont tout à fait ouverts et prêts à bouger. En internat, quel que soit le milieu d'où l'on vient, on se confronte à d'autres et on prend conscience des enjeux liés aux différences sociales, d'origine et de genre.

Pour citer une bonne pratique, je rappellerai que certaines régions ont mis en place des aides spécifiques pour les contrats d'apprentissage dans les métiers peu féminisés, dont l'agriculture. Dans la logique de ces aides, le maître d'apprentissage bénéficiait d'un soutien supplémentaire lorsqu'il recevait une fille.

Mme Christine Audeguin. - Dans mon lycée, il est compliqué pour les filles qui suivent la filière « production animale », et dont les parents ne sont pas agriculteurs, de trouver un stage. Heureusement, il y a au sein de l'établissement quelques maîtres de stages qui acceptent de les accueillir et qui n'ont toujours que des filles au final...

Il faudrait faciliter la démarche. À l'issue du stage, les maîtres sont toujours très contents de leurs stagiaires filles, auxquelles ils ont confié les mêmes tâches qu'aux garçons. Mais au départ, ils avaient sans doute une appréhension.

Les filles d'agriculteurs, en revanche, n'ont aucun souci pour trouver un stage.

Dans l'enseignement agricole, nous travaillons beaucoup par projets, en répondant aux appels d'offres de la Mutualité Sociale Agricole (MSA), du ministère et de tous nos partenaires. Ces projets peuvent avoir trait, par exemple, à la vie de l'internat ou aux Olympiades des métiers. Les filles les prennent souvent à bras-le-corps. Elles jouent un rôle moteur dans l'animation et dans la vie du lycée.

Mme Laurence Dautraix. - Les maîtres d'apprentissage sont souvent réticents à recevoir des filles en apprentissage. C'est un véritable conservatisme, qui ne favorise pas l'embauche de celles-ci, et qu'il faut donc lever. Quant aux maîtresses d'apprentissage, elles n'accueillent pas systématiquement des filles.

Pour en revenir aux internats, la question de l'accueil des filles se pose en termes non pas de bâtiments, lesquels sont bien adaptés, mais plutôt de taux d'encadrement. Dans certains petits établissements, la présence de filles impose le recrutement d'une assistante d'éducation, même si les filles sont très peu nombreuses, en plus des assistants d'éducation qui encadrent les garçons.

Un autre problème se pose : le faible nombre d'infirmiers et d'infirmières, dans les internats. Quant aux assistantes sociales, il n'y en a pas du tout.

Les filles ont véritablement une approche différente du métier - surtout celles qui ont une formation bac + 2 ou d'ingénieur, dont le cursus n'a parfois rien à voir avec l'agriculture : finance, informatique, industrie... Il en résulte des différences en termes à la fois de compétences, de crédibilité, de projets, du point de vue social et des modes de production.

M. Philippe Vinçon. - Pour aller dans le sens de ce que disait Christine Audeguin, l'enseignement agricole est très marqué par les projets. Je pense notamment au Trophée national des lycées agricoles. Les concurrents doivent passer une épreuve pluridisciplinaire au cours de laquelle il faut manipuler des animaux et en parler, mais aussi présenter une affiche et une vidéo. Les équipes de filles y font merveille, entre autres par leurs capacités d'expression.

De la même façon, les délégués de classe sont très souvent des jeunes filles, qui font preuve d'une grande maturité.

Mme Annick Billon, co-rapporteure. - Je souhaite revenir sur les chiffres cités par Philippe Vinçon. Dans l'enseignement agricole, la répartition des établissements - 38 % publics ; 62 % privés - est presque inversée par rapport à celle qui existe dans l'Éducation nationale : 20 % privés, contre 80 % publics.

Le « désintérêt » de l'Éducation nationale pour l'enseignement agricole n'explique-t-il pas la méconnaissance de ces métiers, ainsi que la difficulté d'orientation vers cette filière ?

En tant que mère de famille, je sais combien il est utile de s'adresser à des professionnels de l'orientation, car les conseils dispensés par l'Éducation nationale en la matière sont assez limités.

Pour mes enfants, je ne me suis jamais posé la question de l'enseignement agricole. Je suis donc curieuse de connaître le parcours des agricultrices : sont-elles femmes ou filles d'agriculteurs ? Pourquoi s'orientent-elles vers ce métier, alors même que l'Éducation nationale ne dispense pas d'informations à cet égard et qu'elle est peu présente dans cette branche de l'enseignement ?

Du reste, le secteur agricole n'est pas le seul à rencontrer des difficultés en matière d'apprentissage. À l'occasion du débat sur la loi El Khomri10(*), la délégation aux entreprises du Sénat, dont je suis membre, a mené un travail important sur ce sujet et fait des propositions11(*). Ces problèmes sont récurrents, qu'il s'agisse pour l'élève de trouver un stage, ou pour l'État et la région de financer l'apprentissage.

En tant que sénatrice de Vendée, je connais bien le rôle des maisons familiales rurales (MFR). Elles accomplissent un travail extraordinaire et leurs personnels, très compétents, accompagnent les jeunes de façon personnalisée. Nous méconnaissons ce réseau qui tend vers l'excellence. Alors que je présentais le Sénat voilà deux semaines devant deux classes de BTS de ce réseau, j'ai appris que tous ces élèves avaient l'intention de poursuivre leur cursus !

Pour les parents d'élèves de l'Éducation nationale « standard », l'enseignement dispensé par ce réseau a pourtant, tout comme l'apprentissage, une connotation négative. Que peut-on faire pour favoriser l'orientation vers les professions agricoles et vers les MFR qui assurent ces formations ?

En outre, un article du Centre d'études et de prospective de mars 201212(*) constate que les agricultrices ont moins souvent suivi une formation agricole que les hommes, condition nécessaire à l'obtention de la dotation jeune agriculteur (DJA). Ce constat vous paraît-il toujours valable aujourd'hui ? Quelles peuvent en être les conséquences du point de vue de l'insertion professionnelle des femmes concernées ?

D'après cet article, les jeunes exploitantes sont également beaucoup plus diplômées que les jeunes exploitants. Quelles en sont les raisons ?

Plus généralement, à diplôme égal, quels sont les parcours et les chances de progression des garçons et des filles dans le secteur agricole ?

De même, le fait que les jeunes femmes soient généralement plus diplômées et/ou s'orientent plus tardivement comme agricultrices peut-il avoir un impact sur le déroulement de leur parcours professionnel et leur statut ?

Enfin, si notre délégation a souhaité aborder la question du rôle des femmes dans l'agriculture, c'est aussi au vu d'un contexte difficile : l'actualité très lourde que connaît le monde agricole depuis 2016, qui peut avoir une incidence sur la situation des femmes.

Mme Laurence Dautraix. - Le « désintérêt » - j'ai bien compris que le terme était à mettre entre guillemets - de l'Éducation nationale pour l'enseignement agricole est assez récent.

Depuis les années 1850 jusqu'aux années 1970, celui-ci a effectivement été dispensé par des maîtres agricoles de l'Éducation nationale, dont le rôle éducatif et social a été très important. Ce sont eux qui ont porté toute cette idée d'éducation populaire et incité les jeunes filles et jeunes garçons à ne pas quitter les campagnes. Un jour, contexte politique aidant, on leur a imposé cette alternative : soit ils restaient maîtres agricoles et passaient au ministère de l'Agriculture, soit ils choisissaient l'Éducation nationale.

Ce rappel historique montre que l'Éducation nationale a bien porté l'enseignement agricole par le passé.

Par ailleurs, ce ne sont plus majoritairement des filles d'agriculteurs ou d'agricultrices que l'on retrouve aujourd'hui dans l'enseignement agricole. Toutes les catégories sociales sont représentées, en particulier celle des ouvriers et employés.

S'agissant de la DJA, les femmes n'ayant pas la capacité pour s'installer ne perçoivent pas cette dotation. Or, cette dernière est très incitative, car elle permet l'accès au crédit et à la banque, donc par définition au foncier. Un nombre important de femmes suivent par conséquent des formations agricoles pour obtenir cette capacité.

Enfin, il faut souligner les écarts d'insertion entre filles et garçons : le taux net d'emploi en 2015 est de 60,9 % pour les filles contre 66,3 % pour les garçons. S'ils existent à l'échelon des formations supérieures, ces écarts sont plus faibles qu'au niveau CAP, où ils sont considérables. Les jeunes filles n'ayant que le CAP ont accès à l'emploi majoritairement par le biais de contrats saisonniers, soit des activités incomplètes qui, le plus souvent, correspondent à des temps partiels inférieurs à 50 %. L'enseignement doit aussi porter une ambition éducative pour ces jeunes filles.

M. Guy Sigala. - Je reviens un instant sur la médecine scolaire. Nous comptons le syndicat majoritaire des médecins scolaires au sein de l'UNSA Éducation, et ceux-ci nous expliquent qu'ils n'arrivent pas à suivre l'Éducation nationale. Alors comment voulez-vous qu'ils suivent l'enseignement agricole ? Il en va de même pour les dotations infirmières : celles-ci ont, me semble-t-il, été identifiées comme une priorité du ministère, mais ensuite se pose la question des moyens...

S'agissant de la concurrence entre public et privé, rappelons à quel point les suppressions d'emplois dans l'enseignement public entre 2007 et 2012 ont été causes de difficultés. En outre, nos effectifs sont plafonnés alors que, dans certains secteurs, nous pourrions avoir des marges de progression.

Les rapports avec l'Éducation nationale sont plus complexes. Nous n'avons pas une mauvaise image auprès de ses personnels et représentants, qui nous reconnaissent un certain dynamisme, saluent nos pédagogies actives ou la qualité de nos internats, mais il y a une profonde méconnaissance du contenu de notre enseignement.

En outre, dans le cas des formations qui sont proposées tant dans les établissements relevant de l'enseignement agricole que dans ceux relevant de l'Éducation nationale, cette dernière cherche à capter les élèves. Ceci aboutit au paradoxe suivant : certaines de nos classes, par exemple scientifiques, sont identiques en termes d'enseignement et de programmes à celles de l'Éducation nationale, avec des débouchés sur des études supérieures et d'excellents résultats, mais nous ne parvenons pas à les remplir.

Cela étant, je ne peux pas laisser dire que la remédiation est du seul ressort des MFR. Elle est au coeur de nos méthodes pédagogiques, donc portée dans tout l'enseignement agricole - avec une différence, peut-être, au niveau de la gestion de l'alternance dans les MFR, dont on pourrait discuter.

Par ailleurs, pour avoir encadré des stages de préparation à l'installation, je peux témoigner du fait que la présence des femmes s'est accrue dès lors que les plafonds ont augmenté au niveau des prêts. Cela leur permettait, effectivement, de soutenir des projets de ferme éducative ou dans le secteur de la production.

Une autre problématique que nous n'avons pas encore évoquée tient au fait que nous accueillons aussi des agricultrices qui viennent passer des BTS par le biais de la validation des acquis de l'expérience (VAE) afin de valoriser leur parcours professionnel et leur investissement dans le monde agricole, voire pour réorienter leur carrière. La VAE est donc un outil encouragé par le ministère.

Pourquoi les filles s'orientent-elles vers l'enseignement agricole ? J'ai deux filles qui ont suivi un tel enseignement, l'une pour travailler dans la gestion d'espaces naturels, l'autre pour faire de la production fromagère. Certes, il est peut-être plus compliqué de s'orienter ou d'entrer dans les ENIL13(*) lorsqu'on est une fille, mais l'ampleur et la nature des blocages dépendent probablement du niveau d'enseignement et des secteurs choisis. On ne peut pas généraliser.

Mme Annick Billon, co-rapporteure. - J'ai évoqué les MFR parce que j'en ai visité beaucoup, ce qui n'est pas le cas des lycées agricoles. Mais cela ne saurait tarder !

M. Guy Sigala. - Je me permets d'insister sur la question des plafonnements. On ne nous a pas accordé la même souplesse qu'à d'autres secteurs et nous avons perdu des centaines d'emplois ces dernières années.

Mme Christine Audeguin. - Le bac professionnel est suffisant pour pouvoir s'installer en tant que jeune agriculteur et, souvent, les garçons qui atteignent ce niveau n'ont pas envie de continuer leurs études. Pour ces jeunes intéressés par une formation pratique, l'obtention d'un BTS, avec un certain nombre de matières générales, représente un trop gros effort. C'est pourquoi les filles, qui visent probablement moins la dimension concrète de l'enseignement, ont souvent un meilleur niveau d'études, d'autant plus qu'elles sont plus poussées en ce sens que les garçons par les familles, notamment les familles d'agriculteurs. Ainsi, dans la filière « production animale » au lycée Terre Nouvelle, l'effectif féminin passe de 11 % en bac professionnel à 61 % en BTS.

M. Philippe Vinçon. - La question de la relation avec l'Éducation nationale constitue un véritable sujet : un système dans lequel 5 % des jeunes sont formés au travers d'un dispositif différent de celui qui est proposé aux 95 % restants, avec, en outre, une répartition un tiers public et deux tiers privé, est tout de même un peu particulier.

En règle générale, comme l'a déjà dit Guy Sigala, la qualité de notre enseignement, les dynamiques de projet, l'action à l'international, l'approche pluridisciplinaire, nos réalisations en matière d'éducation socio-culturelle sont reconnues par le ministère de l'Éducation nationale. Nous ne rencontrons de difficulté ni au niveau central, ni à l'échelle des rectorats et des directions régionales de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Forêt (DRAAF). En revanche, la situation est plus complexe sur les territoires, car les dynamiques démographiques parfois faibles en zone rurale peuvent générer des concurrences entre enseignements agricole et général, entre secteurs public et privé.

Lors d'un récent colloque, le directeur adjoint du cabinet de la ministre de l'Éducation nationale a réaffirmé que son ministère n'avait pas l'intention de « récupérer » l'enseignement agricole.

Il faudra donc, en début de mandature, une impulsion politique pour préciser la place et le rôle de chacun, sachant que, comme cela a été dit, nous sommes dans une sorte de dispositif de numerus clausus et que nous avons parfois l'obligation de maintenir des sections dans certaines zones, ce qui nous empêche, pour des raisons budgétaires, de répondre à la demande dans les zones les plus dynamiques.

Mme Brigitte Gonthier-Maurin, présidente, co-rapporteure. - Je vous remercie toutes et tous chaleureusement de votre précieuse contribution à l'élaboration de notre rapport, que nous espérons pouvoir présenter au public d'ici la mi-juillet.


* 1  http: